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Alain Gresh a une histoire

Alain Gresh a une histoire : (texte de 2004 qui reste d’actualité)

 

Alain Gresh est devenu une référence quant aux questions de «l’islamisme». Sa responsabilité est donc importante. Pour comprendre sa position, voici un retour aux sources.

Il a commencé sa carrière de journaliste dans l’ombre du Parti Communiste Français au moment même où Khomeyni l’emportait en Iran. Voici donc une petite visite aux archives de la presse communiste de cette époque. Dans l’hebdomadaire de ce parti, France Nouvelle, où le ton était libre et le débat largement plus ouvert qu’à L’Humanité, ce fut d’abord Jacques Varin qui couvrit le Moyen Orient en 1979 ; Alain Gresh arrivera en 1980, avec le nouvel hebdomadaire, Révolution, plus lié à la direction du PCF et où naîtra le duo avec Dominique Vidalqui fut un personnage important de France Nouvelle.

 

Le 30 Juin 1979 France Nouvelle propose un dossier sur l’islam avec un chapitre sur les femmes qui donnera lieu à un débat :

Hélène Durieux : « La montée d’un mouvement populaire qui se réclame de l’islam et qui y trouve sa cohérence et sa force ne signifie pas forcément un recul pour la libération des femmes malgré les graves conflits qui surgissent. L’écroulement de la dictature du Chah est PAR NATURE un acquis démocratique ». (je souligne ce « PAR NATURE » qui deviendra un dogme jusqu’à aujourd’hui).

Le 21 juillet 1979 une lettre de lectrice est publiée en réaction. Arlette Orlando veut appeler « un chat un chat » : « La religion musulmane par la place inférieure faite aux femmes est un drôle de frein à toute idée de progrès de l’humanité ».

Jacques Varin répond: « Certes, fusiller des prostituées, interdire le bikini et prescrire des plages séparées, tendre à obliger au port du voile peuvent soulever une légitime émotion. D’autant plus que des femmes iraniennes, y compris celles qui ont lutté contre le Chah, protestent contre de telles mesures. Mais comment oublier que dans notre France scolarisée laïcisée, démocratisée, modernisée, il n’y a pas si longtemps - 37 ans - on guillotinait encore une femme pour avortement … »

Il termine ainsi : « Je crois qu’Hélène Durieux a eu raison de mettre l’accent sur « l’entrée des femmes dans la production », l’évolution des rapports socio-économiques étant décisive quant à celle des mœurs ». En fait, entre 1976 et 1986 l’entrée des femmes dans la production a baissé en Iran de 13 à 9% !

Le 4 août 1979, un autre lecteur, Robert Vollet, réagit :

« Croire que l’entrée des femmes dans la production suffira à régler tous les problèmes culturels et sociaux me paraît inexact ». Cet homme rappela que la France d’il y a 37 ans n’usait ni de la laïcité, ni de la démocratie puisque nous étions sous Vichy. Jacques Varin aime le débat donc il répondra que l’Iran est contradictoire entre Khomeyni et Taleghani ou Madani par exemple, donc : « Définir le régime iranien aujourd’hui comme étant «réactionnaire » serait être rapide dans l’analyse » puis il indique qu’il l’est en effet pour les femmes. Il conclut ainsi : « Par ailleurs vous avez raison, les modifications des rapports de production ne règlent pas tout. Elles contribuent puissamment à faire évoluer les choses et les mentalités ». Entre temps Jacques Varin avait proposé un autre article le 29 juillet 1979 sous ce titre : L’heure des choix. Un article pour constater que la grande presse n’aime pas le nouveau régime, donc les communistes l’aiment bien. « Cela étant dit, il est évident que la situation actuelle en Iran est complexe et difficile, qu’elle est même inquiétante ». L’article sert d’abord à justifier le régime en place au nom du retard imposé par le régime du Chah. Cependant : « Comprendre le pourquoi de la situation actuelle en Iran ne doit pas conduire à approuver tout ce qui s’y fait ». Qu’est-ce qui ne va pas ? « Interdire aux femmes les plages mixtes et la profession de magistrat, fusiller des homosexuels ou des prostituées, prendre des mesures contre la liberté de la presse, laisser des manifestants se réclamant de l’ayatollah Khomeyni prendre à partie des manifestations de gauche ou mettre à sac le siège du parti communiste Toudeh, refuser l’exercice des droits nationaux autonomes aux minorités d’Iran, tout cela hypothèque l’avenir démocratique de la République islamique souhaitée sans doute par la majorité des Iraniens ». Après un tel tableau à quoi bon noter l’existence d’ayatollah plus démocrates comme Taleghani et Montazeri ?

 

Alain Gresh arrive en Août 1980 avec la mort du Chah traitée par Jacques Varin, tandis que lui évoque la guerre Iran-Irak. Il remplace définitivement Jacques Varin sur les questions du Moyen-Orient.

 

Important dossier en novembre 1980 : malgré un débat de quatre pages, pas un mot sur l’évolution de la situation des femmes. Là est la signification majeure du passage de Jacques Varin à Alain Gresh qui, dès cette époque, semble compter les femmes pour quantité négligeable. L’heure du choix, annoncé en juillet 1979, ne sera tranché pour le PCF qu’en 1983 quand le parti Toudeh sera frappé par Khomeyni.

Voyons le dossier de novembre 1980

22 mois après la victoire de la révolution iranienne, Alain Gresh fait le point avec Dominique Vidal, Jacques Couland et Jean-Pierre Digard.

Alain Gresh : « Malgré les nombreuses manœuvres de certaines forces, ce caractère anti-impérialiste de la révolution iranienne n’a pas faibli. A mon sens il constitue aujourd’hui une donnée de fond qui marquera l’évolution future de l’Iran ». Le bilan de Khomeyni est jugé contradictoire mais dans l’ensemble positif comme était globalement positif le bilan de l’URSS.

Alain Gresh : « Quiconque a étudié le caractère unificateur et progressiste de la religion à diverses étapes de l’histoire de l’Europe, mais aussi du tiers-monde, ne peut s’étonner qu’elle soit devenue la seule forme d’expression politique. La similitude avec l’Algérie, par exemple, est frappante : dans le rôle politique proprement dit de la religion, mais aussi dans sa fonction de réappropriation d’une identité culturelle et nationale, face à un régime occidentalisé et importateur d’une sous-culture étrangère ».

Je suis sûr que des lecteurs ont dû réagir à la lecture de cette phrase : « le caractère unificateur et progressiste de la religion en Europe » mais le courrier des lecteurs du nouvel hebdo ne s’en fera jamais l’écho. Dans le dossier, seul Jean-Pierre Digard osera remettre en cause la stratégie du parti Toudeh proche des communistes, qui, pour coller à Khomeyni, prétend qu’il a comme eux l’objectif d’une société sans classe !

 

L’Iran ne reviendra en bonne place dans l’hebdo, qu’en décembre 1983 grâce un entretien de Dominique Vidal avec … Massoud Radjavi, le responsable des Moudjahidin, une tendance de gauche regardée jusqu’à alors avec mépris par les communistes. Mais les procès commencent contre le parti Toudeh donc on va l’interroger pour reconstruire très tardivement un front de gauche ! Les Moudjahidin furent pourchassés en 1981 sans que le parti Toudeh réagisse, et il serait bien qu’en 1983 les survivants des Moudjahidin soutiennent les parti Toudeh ! De toute façon il est trop tard. Après ce dernier cri de la gauche, Révolution l’oubliera l’Iran. Alain Gresh préférera s’occuper de la Palestine. En 1983, il publiera chez un petit éditeur Papyrus : OLP, Histoire et stratégies, Vers l’Etat palestinien, et l’année d’après, il aura accès à la maison d’édition du PCF, les Editions sociales pour Proche-Orient : une guerre de cent ans. En 1986, il sera chez Autrement pour Les cent portes du Proche-Orient et l’année d’après chez Complexe : Palestine 47, un partage avorté. En 1989, il revient encore sur le conflit israélo-palestinien. En 1991 avec Le Monde il publie Golfe, Clefs pour une guerre annoncée, toujours avec Dominique Vidal. Voyons ce qu’il dit de l’Iran.

 

Dans Golfe, Clefs pour une guerre annoncée, Alain Gresh et Domnique Vidal font en janvier 1991 le bilan de la révolution islamique en Iran. On y apprend : « Comme si l’horreur effaçait l’horreur, les crimes de la révolution islamique ont fait oublier ce que fut la Savak ». Si nous notons la mention de crimes de la révolution islamique, après la juste et utile description des crimes de la Savak, nous n’aurons dans le livre aucun détail sur les crimes de la dite révolution ! Pas plus que le mot « femmes » ne sera écrit ! Comment est présenté cette révolution : « Le 30 mars 1979, l’Iran se transforme par référendum en une République islamique. Curieux mélange que cette victoire ! Pour la première fois depuis 1789, une révolution est dotée d’une idéologie, de cadres, et d’un programme religieux ». Etrange vision des choses ! Mais les luttes intestines font que : « L’agression irakienne a permis aux mollahs d’éliminer leurs rivaux ». Le choix de la suprématie de la religion n’y est pour rien ? Khomeyni avait vraiment besoin de la guerre Iran-Irak pour éliminer ses rivaux ? Je pense qu’il a appliqué une logique totalitaire issue de la vision du monde que son courant défendait : suprématie de l’islam politique. Or que nous apprend Alain Gresh ? Peu avant sa mort Khomeyni aurait découvert la suprématie du politique sur le religieux !

 

Alain Gresh écrit : « Cette impasse (la situation en 1988) a amené Khomeyni, peu avant sa mort, à opérer un changement important de doctrine : « Prétendre que les pouvoirs de l’Etat sont limités au cadre des préceptes divins est totalement contraire à mes dires … L’action du gouvernement, qui est une partie de la souveraineté absolue du Prophète, constitue un impératif premier de l’islam qui prévaut sur tous les autres, même la prière, même le jeûne, même le pèlerinage à La Mecque. » Tragique prise de conscience d’un dirigeant religieux qui proclame la primauté, en dernière analyse, du politique ». Génial !

 

J’eus l’extrême désagrément de correspondre par Internet avec Alain Gresh suite à la publication dans le Monde Diplomatique d’un article faisant le parallèle, en janvier 2000, entre l’histoire des Frères musulmans et celle des Zapatistes du Mexique. Cet article fut un tissu de mensonges honteux ! A ma colère, il répondit qu’en effet il y avait eu des lettres de protestation et qu’une avait été choisie pour publication dans le courrier des lecteurs. Elle parlait non du double mensonge sur les Zapatistes et les Frères musulmans mais seulement du mensonger traitement des Frères musulmans. Depuis, l’idée a été reprise ici ou là, surtout par l’ami d’Alain Gresh, Tariq Ramadan, une idée qui peut tromper en Amérique latine où la connaissance pratique de l’islamisme est minime.

 

Mon dernier lien avec Alain Gresh c’est à une émission de radio de ce mois d’octobre 2004. Défendant la position de Tariq Ramadan en faveur d’un moratoire en matière de lapidation des femmes adultères (pour lui, un moindre mal vu l’état des sociétés en question) il expliqua, en réponse à une question du journaliste surpris par l’argumentation, qu’aux USA, s’il y avait des personnes favorables à un moratoire sur la peine de mort, vu l’état de la société, ça serait un point positif. Il faut reporter à plus tard la dénonciation de l’infamie pour agir en faveur de son seul report ! Depuis 2001, Alain Gresh, devenu le personnage incontournable en matière de Proche-Orient (17 livres publiés), distribue un brevet de bonne conduite à Tariq Ramadan qu’il a fini par introduire dans le monde des altermondialistes, sur la base de ses trois idées de 1980 : la révolution islamique est naturellement anti-libérale, la religion est progressiste et la situation des femmes, une question à reporter à plus tard.

 

J’avoue que je m’étonne qu’en 25 ans il n’ait rien appris quant aux régressions planétaires que nous connaissons en matière de droit des femmes, quant aux effets conservateurs de privilèges des fondamentalistes, et quant aux dictatures des islamismes. Que des personnes peu informées le suivent, je comprends, mais que lui persiste dans l’erreur, j’en suis abasourdi ! Et la caution du Monde Diplomatique ne change rien à la question. Les cléricaux de tous les pays sont devenus les comparses établis des multinationales et de tant de dictatures de Pinochet à Komeyni. 13-11-2004 Jean-Paul Damaggio

 

Lettre humoristique à Alain Gresh suite à son édito dans le Diplo de Septembre 2005

Peu au fait des réalités mondiales, j’ai lu avec admiration le dernier édito du Monde Diplomatique dont le succès sur Internet est mérité : d’un regard, Alain Gresh réussit à embrasser toute la planète ! Je crois savoir que pour Bush, tous ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui ; avec Alain Gresh c’est la contre-offensive, tous ceux qui sont contre l’impérialisme US (1) appartiennent à la grande famille de l’INSOUMISSION, c’est-à-dire « ceux qui refusent de se soumettre à l’ordre mondial ». J’y découvre donc les autorités russes, chinoises, indiennes, iraniennes, ou celles de Corée du Sud. L’insoumission en question serait « un patriotisme économique et politique, une détermination à défendre son indépendance » qui englobe les autorités du Brésil et d’Afrique du Sud, et en France « l’opposition à une éventuelle reprise de Danone ». Que les 20 pays unis à Cancun en septembre 2003 ne le soient plus en décembre 2003 n’a aucune importance, l’impérialisme US « n’arrive pas à gagner le cœur et les esprits » ce que pourtant la Révolution française avait réussi ! Là, j’ai, seulement un instant, perdu les pédales. Je pensais que la Révolution française était du côté des insoumis et qu’en conséquence elle avait eu plus de capacités à «gagner les cœurs et les esprits » que l’impérialisme US ! Quand j’ai découvert que la grande famille des insoumis contenait aussi « une résistance de quelques milliers de combattants en Irak », le succès d’Al-Jazira et le lancement de Telesur, j’ai compris que le regard d’Alain Gresh était d’une profondeur totalement exceptionnelle d’autant qu’il n’oublie pas une mise en garde précieuse : « Quelquefois, ce refus [il parle de l’insoumission] peut prendre les formes dévoyées de l’extrémisme religieux ou national, et alimenter l’idée de « choc des civilisations » ». Mais oui, il faut toujours se méfier des formes dévoyées (surtout si elles viennent du Monde Diplomatique ?)… Puis l’article se termine par une belle évidence : les insoumis gagnent parfois « puisque les empires coloniaux [européens] ont finalement disparu ». Il a écrit disparu ? En tant qu’étranger, j’ai besoin d’apprendre le français et un ami m’avait conseillé la lecture du Monde Diplomatique pour découvrir les finesses de cette langue. Je reconnais qu’à présent je suis à la page : non, l’insoumission ne rassemble pas des paysans du Chiapas, des Sans-terres brésiliens, des femmes du monde entier en lutte contre le patriarcat, des démocrates algériens ou des indiens boliviens, mais tous les khalifes qui veulent la place du khalife. Parfois, je ne sais plus si c’est le courageux Hugo Chavez qui déteint sur le Monde Diplomatique ou si c’est une part du Monde Diplomatique qui déteint sur Chavez, quand il déclare aux insoumis réunis au FSM de Porto Alegre en 2005, qu’il est l’ami de Poutine et du président algérien Bouteflika, tout comme de l’ex-président de l’Iran Jatami (Alain Gresh ne lui a pas encore dit que penser du nouveau président « conservateur » de ce pays), trois hommes à l’insoumission légendaire (Bouteflika vient en effet d’accorder à l’impérialisme US le droit de construire une base militaire dans son pays !). J’attends donc avec impatience le prochain numéro de ce journal qui m’offrira sans doute un mot adéquat pour désigner les « révoltés » de la planète qui refusent l’impérialisme sous TOUTES ses formes, US ou chinoise, française ou religieuse. Vu le livre paru chez Michalon « les nouveaux mondes rebelles » j’ai la sensation que le mot « rebelle » est lui aussi inadapté, alors je penche pour « la piétaille » ou « les inutiles » («révoltés », un mot à garder pour E. Leclerc et sa lutte en faveur du pouvoir d’achat). Au plaisir des prochaines lectures. Jean-Paul Damaggio

(1). Je reconnais que j’appelle sans doute à tort « impérialisme US » ce que dans l’article A.G. appelle plutôt : «administration Bush », « les positions de Washington », « l’Amérique », « la mondialisation », « le modèle libéral incarné par les Etats Unis », « l’image de Washington », «les Etats Unis », « la prétention des Etats Unis et parfois de l’Europe (ce duo que l’on appelle l’Occident) ». Il évoque impérialisme dans cette phrase : « On ne voit pas émerger de « supra-impérialisme » qui mettrait fin aux rivalités ». Parce que la fonction des impérialismes (avec guillemets) c’est de mettre fin aux rivalités ? Encore un mot que j’ai besoin d’étudier !

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