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Le FN vient de se servir de Jaurès, ce qui est lamentable mais pas étonnant. Qu’attendre d’autre, de Sarkozy ou du FN ? Ils font d’autant mieux leur travail que les continuateurs de Jaurès font peu le leur. L’article suivant rappelle que Jaurès, de son vivant était déjà conspué, mais dans La Dépêche, il pouvait contester sans prendre des gants un collaborateur… de La Dépêche. Voilà une pratique démocratique globalement perdue parmi d’autres, au « profit » de la soumission globale au système y compris au sein du PS.
Samedi 1er décembre 1906
Choses et autres
Un de mes collègues du Parlement et collaborateur à la Dépêche s’élève contre les duretés de la loi sur le repos hebdomadaire. Il s’écrie qu’il y a abus à interdire aux paysans de ramasser et d’engranger leur foin menacé par un orage. A merveille ; mais il y a un malheur, c’est que la loi applicable aux salariés du commerce et de l’industrie, aux ouvriers des usines et aux employés des magasins, ne s’applique en rien aux travailleurs agricoles.
Ils n'y sont pas compris. Et toute cette belle éviction porte à faux. De même, bien des protestations formulées contre la loi du repos hebdomadaire viennent seulement de ce que les « intéressés » ne l’ont même pas lue. Ils ont crié d'abord ; c’est plus simple. Non, les travaux des champs ne seront pas suspendus le jour où un orage menacera les foins. Ce n’est pas de cela que doivent se préoccuper les paysans, les cultivateurs ; c'est d’obtenir que l’impôt général et progressif sur le revenu, rapidement et hardiment voté, permette de dégrever enfin le travail de la terre, la petite propriété paysanne, dont les grandes lignes sont excellentes. Qu’on se hâte de le formuler en termes précis et de le soumettre à la commission des réformes fiscales, afin que la Chambre, aussitôt après le vote du budget et dès le premier mois de 1907, puisse faire aboutir cette grande réforme. Le Sénat quelle que soit sa prudence, sa méfiance à l’égard des réformes d'ordre économique, n’osera pas mutiler ou ajourner celle-là, parce que toute la démocratie paysanne, dont il émane, se soulèverait contre lui.
Nous voilà engagés de nouveau au Maroc, et dans des conditions étranges. On dirait qu'en cette affaire notre diplomatie accumulera jusqu'au bout toutes les fautes qui peuvent éveiller les défiances des autres pays. Ce fut à mon sens une grande imprudence, à la conférence d'Algésiras, d'avoir demandé pour la France et pour l'Espagne des droits spéciaux et un mandat particulier de police. D'abord, nous assumions ainsi la responsabilité de l'ordre dans un pays en pleine anarchie, et on avait beau limiter à huit ports ce mandat de police, qui peut répondre qu'on ne se laissera pas entraîner à l’intérieur ? En Algérie aussi, on voulait d'abord n'opérer que sur la côte. De là, le péril perpétuel d'une longue et difficile aventure. De là encore, des risques de complication européenne, car les puissances qui, de bonne ou de mauvaise grâce et non sans arrière-pensées diverses, nous ont concédé ce mandat spécial pourront toujours prétendre que nous ne l’avons pas sérieusement rempli ou que nous l’avons outrepassé, et voilà la France réduite à être une pièce sur l’échiquier ou l’Angleterre et l’Allemagne poussent leur jeu l’une contre l’autre. De là enfin le risque incessant d'une brouille entre la France et l’Espagne„ précisément parce qu'elles ont reçu l’une et l’autre un mandat particulier qui peut éveiller leurs ambitions particulières. Dès maintenant, les deux pays sont constitués à l’état de rivalité au Maroc et cette rivalité peut éclater soudain sous la dangereuse coopération que la conférence a prévue. Or si l’Espagne trouve que la France ne lui fait pas la part assez grande et ne lui ménage pas d'assez larges chemins vers l’avenir, c’est vers l’Allemagne qu'elle se retournera, et la question marocaine deviendra de nouveau un buisson épineux où toutes les mains, en cherchant des nids; et en se les disputant, se blesseront et se heurteront.
Le plus sage infiniment et le plus sûr eut été, comme je n'ai cesse de le demander, d'organiser un régime de police vraiment et pleinement international, qui ne donne ni à la France ni à l’Espagne, ni à aucune puissance, un rôle spécial et une responsabilité spéciale - sauf, bien entendu, pour la protection de notre frontière de terre, entre l’Algérie et le Maroc. Nous avons été conspués, traités par le Temps et aussi, hélas ! par d'autres journaux, de mauvais Français. La conférence d'Algésiras a fait une oeuvre bâtarde et équivoque, qui accouplait à un régime international un mandat franco-espagnol. Et nous voilà maintenant aux prises avec de graves difficultés. Mais du moins, puisque nous avions insisté pour cette solution à la conférence d'Algésiras, puisque nous l'avions obtenue, puisque notre gouvernement et notre diplomatie avaient célébré le résultat comme une victoire, conviendrait-il de se tenir dans les limites l’action définie à Algésiras et de s'appuyer sur les décisions de la conférence. Or, notre gouvernement, entraîné sans doute par une campagne de presse savamment et perfidement menée, prépare l’envoi d'une flotte sur les côtes marocaines avant même d'avoir soumis au Parlement la ratification des décisions d'Algésiras. Et qui ne voit quel prétexte est fourni par là à la partie malveillante de la presse allemande d'insinuer que nous voulons agir sans contrôle, sans souci des droits internationaux partiellement garantis par la conférence d Algésiras ? Pourquoi cette hâte ? Et l’anarchie marocaine, si vieille déjà et vraiment chronique, est-elle devenue soudain si aiguë que nous ne puissions même pas attendre les quelques jours, les quelques heures qui seraient nécessaires au Parlement pour ratifier la conférence d'Algésiras ?
La façon dont a été posée et dont se pose encore maintenant la question du relèvement de l’indemnité parlementaire ne fait pas honneur à la Chambre. Il y a eu imprévoyance d'abord et maintenant lâcheté. Je sais bien que le bureau de la Chambre a agi à bonne intention en faisant introduire cette proposition de façon soudaine, sans qu'elle fût inscrite à l’ordre du jour. Il a voulu éviter qu'une question délicate, qui doit être réglée dans l'intérêt de la dignité commune, devienne l'objet d'un débat entre les partis. Il a voulu épargner aux députés qui, -n'ayant d'autre ressource quo leur indemnité, sont restés accablés sous des charges trop lourdes, notamment sous les frais d'élection (il y a cent vingt-cinq députés dont l'indemnité est saisie par les créanciers), l’embarras cruel ou de voter contre une augmentation que leur expérience même leur démontrait nécessaire, ou de venir étaler à la tribune les difficultés contre lesquelles ils se débattent silencieusement. Malgré tout, cette procédure brusque, qui a ressemblé à un coup de surprise, n'a permis au Parlement ni d'étudier sérieusement la question, ni de l’expliquer franchement au pays. Et maintenant; aux premières protestations qui se produisent, les députés s'affolent, et les mêmes qui n’ont tenu aucun compte des objections préalables et qui ont voté ou laissé voter à mains levées le relèvement de l'indemnité s'apprêtent maintenant à la repousser au scrutin public, comme s'ils avaient fait purement et simplement un mauvais coup. C’est ignoble. Il y a moyen, à mon sens, de résoudre le problème hardiment et sagement. Il est possible de faire la part des nécessités qui s'imposent aux représentants d'une démocratie qui doit pouvoir élire des pauvres et de montrer -au pays, à la classe ouvrière, que le Parlement n'a pas été mu par une pensée égoïste, qu'il ne perd pas de vue l’intérêt des travailleurs. C’est aujourd'hui - que la question viendra devant la Chambre. Le groupe socialiste tient sa séance hebdomadaire le matin. Je le saisirai de propositions qui me paraissent de nature à faire tomber toutes les objections et toutes fausses interprétations. Et s'il y donne son assentiment, je les soumettrai à la Chambre.
JEAN JAURES.