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De Léon Cladel à
Dominique Rolin
Dominique (à gauche de la photo), sa mère (Esther CLADEL), son frère (Denys) et sa soeur (Françoise) 17-07-2007
http://dominique-rolin.blogg.org/album-19635.html
Voici comment de Léon Cladel on passe, par sa mère, son épouse et ses trois filles, à sa petite fille, Dominique Rolin écrivaine belge.
Sa mère jouera un rôle majeur dans la vie de l’écrivain car elle appuiera ses choix de vie. Même si elle a une place réduite dans les écrits, sa passion pour elle se vérifiera chez Cladel dans l’amour qu’il porte au village de Bruniquel.
Le 14 novembre 1871, à Paris Julia Mullem, une musicienne qui obtient un premier accessit de piano à l'Académie Impériale de Lille devient son épouse. Cladel a déjà 36 ans !
Lui vient d’une famille catholique et elle d’une famille juive, une double ascendance qu’ils désireront marquer explicitement à travers les prénoms donnés à leurs cinq filles et à leur fils, tous nés à Paris : Judith-Jeanne, Sarah-Marianne (qui mourra à l'âge de cinq ans), Rachel-Louise, Eve-Rose, Pierrine-Esther et Saül-Alpinien-Jean-Pierre-Marius, sans oublier un petit garçon mort peu après la naissance, Pierre-Alpinien-Esaü.
Bien qu’ils ne soient pas pratiquants ce geste n'est pas gratuit, dans cette famille laïque et républicaine.
Après le succès français, Léon Cladel deviendra l’ami de nombreux Belges dont Edmond Picard et Camille Lemonnier qui accueillent avec beaucoup de ferveur l'écrivain français au moment de sa visite, quasi officielle,dans les cercles littéraires de Bruxelles en 1887. Picard témoignera chaleureusement de ces rencontres et il ira à son tour saluer l'auteur d'Ompdrailles dans la maison de Sèvres près de Paris; on verra même cet avocat socialiste, antisémite frontal et tonitruant, devenir plus tard… l'amant de Judith, la fille aînée !
Autour de ce "père-écrivain" tôt disparu se constitue dès lors un véritable culte matriarcal. Les filles ont des surnoms Mimiche, Mamine, Pochi, Rachou, Vovote, Tétère. Esther, mère de l’écrivaine Dominique Rolin, qui était dit-on la favorite du père, qui l'appelait volontiers sa «Minerve», vivra un deuil long et difficile. Judith se consacrera à des recherches autour de l'oeuvre et la figure du défunt. Quant à Julia, la mère, elle décidera de truquer une photo représentant toute la famille avec une place vide à droite du cliché où elle collera la silhouette du père soigneusement découpée dans une photo antérieure. Ce "montage" est assez connu et si l'on n'y prête pas attention, la pieuse supercherie passe inaperçue. Les prêtresses du culte vont pour ainsi dire serrer les rangs. Les enfants se destinent à l'art. Ève sera actrice ; Esther à son tour rêvera d'une carrière au théâtre mais deviendra professeur de diction. Quant à Marius, le petit frère, il entrera par l'entremise de sa soeur aînée dans l'atelier de Rodin et deviendra sculpteur spécialisé dans les monuments aux morts, après la première guerre mondiale…
Juliette La Bruyère, une relieuse d'art travaillant à Bruxelles, amie du jeune Jean Rolin, fait la connaissance d'Esther Cladel à Paris et organise une rencontre entre les jeunes gens en Belgique. Le mariage d’Esther et Jean se célébrera à Paris, le 9 mai 1912.Edmond Picard n'a pas été étranger à ce qui se tramait en ce printemps de la Belle Époque. Il connaît très bien Juliette La Bruyère (celle-ci avait déjà travaillé pour le bibliophile qu'il était) et le destin des soeurs Cladel ne lui est pas indifférent. Il s'amuse des liens étroits qui se sont noués entre Juliette et Esther ; peu après le mariage de cette dernière avec Jean Rolin, dans une lettre à sa jeune maîtresse Judith, il remarque malicieusement que lors d'un repas à son domicile bruxellois, Juliette La Bruyère s'était montrée fort mélancolique en "contemplant le jeune héros qui lui [avait] enlevé son amie qu'elle croyait inséparable". Juliette Labruyère était amoureuse d'Esther et croyait se l'attacher en la mariant à Jean Rolin, son ami. Avec les Rolin entre en scène un esprit très différent : c'est une famille belge, bourgeoise, francophone et protestante. Achille Rolin, né en 1840, était juriste, conseiller à la Cour d'Appel de Bruxelles. Il avait épousé Henriette Lagrange, une femme très cultivée, douée pour le dessin et l'aquarelle (certains de ses paysages sont toujours visibles dans une petite salle du Musée de Bokrijk, dans le Limbourg belge). La famille Lagrange était huguenote du côté maternel ; le grand-père et le grand-oncle d'Henriette Lagrange avaient été officiers dans l'armée impériale française. Achille et Henriette auront trois enfants, une fille et deux fils dont Jean Rolin est le cadet. Celui-ci, qui héritera du don de sa mère pour le dessin, voit le jour à Bruxelles en 1884. En 1905, il entame des études de philosophie et lettres à l'Université Libre de Bruxelles, mais il n'achèvera que les deux années de la candidature. Très attiré par la littérature, il est admis, en 1908, à l'examen d'entrée de la Bibliothèque Royale de Bruxelles en tant que stagiaire. Nommé employé temporaire en 1910 et engagé à titre définitif l'année suivante, il quittera cependant la Bibliothèque Royale en 1919 lorsqu'il sera promu chef de bureau au Ministère de la Justice. Trois ans plus tard, il accède au grade de sous-directeur qu'il conservera jusqu'à sa pension en 1949. Une carrière de fonctionnaire apparemment sans accrocs, interrompue par quelques congés de maladie et menacée un moment par une comparution devant le tribunal correctionnel du chef d'abandon de poste entre le 17 et le 31 mai 1940 : en pleine débâcle, essayant de mettre sa famille à l'abri, Jean Rolin s'était trouvé bloqué dans un village du Pas-de-Calais. Il s'en tirera avec une amende. Enfin, de 1924 à 1930, il travaille aussi dans l'enseignement en tant que professeur d'histoire littéraire à l'École Centrale de Service social. Esther, quant à elle, sera professeur de diction française à l'Institut Delstanche, un établissement pour jeunes filles dans la capitale belge. Ce détail n'est pas à négliger : c'est Esther Cladel, fille d'un écrivain français, qui éduquera la prononciation, le timbre et le rythme non seulement de ces jeunes filles, étrangères et belges, mais aussi de ses propres enfants : Dominique, née le 22 mai 1913 ; Denis, né en 1915 ; et Françoise qui voit le jour fin 1918. Le couple occupera d'abord un appartement rue Saint-Georges, avant de s'installer avenue Beau-Séjour (actuellement avenue Winston Churchill) dans un immeuble appartenant à Achille Rolin. En 1925, Jean Rolin fait construire une grande maison à l'orée de la forêt de Soignes, chaussée de Boitsfort, décor d'épisodes cruciaux de la vie et de l'oeuvre de la romancière : elle jouera un rôle-clef dans de nombreux récits et romans, plus particulièrement dans La Maison la Forêt, ouvrage paru chez Denoël en 1965.
Dominique Rollin indiquera que sa tante Judith Cladel avait même dû se justifier de n'être pas juive. Si l'on consulte les documents de famille donnés par la romancière aux Archives et Musée de la Littérature, on constate qu'en réalité Judith Cladel s'est adressée par courrier, en avril 1942, au sinistre "commissariat général aux questions juives", pour prouver "la non-appartenance à la race juive", non point d'elle-même, mais de sa soeur Ève Cladel, qui en ces jours ténébreux avait le malheur de s'appeler Madame Lebsohn, veuve de M. Théo Lebsohn, conseiller du roi Farouk et ancien bâtonnier au barreau d'Alexandrie, mort à Versailles en 1933… Dans les documents qu'à cet effet Judith Cladel fait parvenir audit commissariat, Place des Petits Pères, à Paris, elle va bien entendu tricher en prétendant que sa mère Julia Mullem grand-mère de Dominique Rolin était "aryenne, française, libre-penseuse" ; en revanche elle qualifie sa propre grand-mère Judith-Henriette Kulker de "non-aryenne, hollandaise, non-pratiquante". En vérité, la grand-mère de Dominique Rolin, Julia Mullem, qui avait épousé l'écrivain français Léon Cladel, était bel et bien juive. Un document, rédigé en néerlandais et émanant de l'état civil de La Haye, établit qu'en 1816 naissait Jacob Elias Mullem (nom de famille que certains scribes orthographieront encore "Mülheim"), fils d'Elias Jacob Mullem et de Sara Ezechiëls Posnanki, émigrants juifs polonais; à son tour il épousera, en Hollande, une femme juive allemande, Judith Lion Cohen Kulker.
Jacob Elias est musicien, bientôt professeur à l'Académie de Lille. La famille se francisera complètement et les enfants s'installeront, pour la plupart, à Paris. Parmi ceux-ci une fille, Julia, l’épouse de Léon Cladel.
24-02-2009 Jean-Paul Damaggio