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En préambule à la réédition de Titi Foÿssac IV La République et la Chrétienté
HEUREUSEMENT ou malheureusement pour moi, les malins qui se connaissent à la littérature en décideront, et les simples qui n'y comprennent rien, aussi, je me suis presque toujours employé depuis bientôt trente ans, en mes écrits, à l’étude des choses et des êtres de mon pays natal. Loin de m’en savoir gré, nombre de folliculaires de Paris sur les terres desquels je n'ai jamais chassé, m'ont assez souvent accusé d'avoir imaginé le Quercy qu'aucun d’eux n’a parcouru. Plus d'une fois, un peu trop harcelé par leurs clameurs, la tentation me vint de proposer à ces sédentaires incrustés sur l'asphalte du boulevard ainsi que des mollusques dans un banc de roches marines, une promenade à travers les plaines et sous les bois de ma province où tout au long de l’année, en Décembre comme en Juin, le ciel enflammé se mire au fond de mille cours d’eau. Mais je me ravisai, pensant bien que si l’huître est attachée à ses coquilles ils sont, eux et leurs plumes, cloués au bitume de la Capitale ; et je subis dès lors avec indifférence leurs bavures intermittentes ou continues. Un jour cependant la patience faillit à m'échapper, et je fus sur le point de leur mettre la narine en leurs productions. Hé, ne s’étaient-ils pas avisés de glorifier « mon esprit créateur » et, les intarissables bavards, à propos de qui ? De Montauban Tu-Ne-Le-Sauras Pas ! Etait-ce là vraiment un nom possible et ne me moquais-je pas du bon public en le lui servant tout chaud ou tout frais pondu ? Bah ! je me contins encore. Il m'eût pourtant suffit de deux lignes pour prouver à ces limiers du. « Document humain » qu'ils avaient manqué de flair et les instruire de ce qu'ils ignoraient totalement, à savoir : qu'ainsi baptisé par ses camarades sur son tour de France, mon « va-nu-pieds » s'était illustré sous ce titre, non seulement dans les ateliers de Toulouse, de Nîmes, de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Lyon, mais encore dans ceux des faubourgs Antoine et Marcel, ainsi que dans les rangs du peuple, en 183o et, bref, que je le connaissais à ce point que j'étais sorti de lui, puisqu'il m'avait engendré. Plus tard, le hasard me vengea de ces partisans de l’exactitude... chez autrui, mes détracteurs habituels, et leur ferma si bien le bec qu’à partir de ce temps-là plusieurs ne l’ont plus guère ouvert. Oh ! voici : Cela se passa certain soir aux abords de la gare de l’Ouest, au troisième ou quatrième étage au-dessus de l'entresol d'une maison de la rue du Rocher où demeurait alors un de mes amis de jeunesse, Henry Napias, médecin. Il y avait chez lui, la fine fleur, oh ! non pas des précieux, mais des précis de la littérature, et Dieu sait comme ils me bêchaient en dépit de leur hôte, qui, lui, me défendait unguibus et rostro. Voyons, mon cher docteur, s'écria l'un des plus féroces de la bande, avouez-nous donc tout bonnement que votre Gascon n’est qu'un illuminé, qu'un hâbleur, un romantique à tous crins, un autre M. de Crac, et qu'il nous en impose à tous en soutenant mordicus qu'il existe sur les bords du Tarn ou de la Garonne une collection d'urbains et de ruraux aussi cocasses que ceux qu'il a peinturlurés, entre autres un individu s'appelant: Titi Foÿssac IV dit La République et la Chrétienté.
Brouhaha, tumulte, tumulte, hourvari, sabbat ! Et l’on me sabrait sans vergogne, on m'assommait sans pitié quand apparut là, fort tranquille, un ingénieur du Midi, M. Soulié, de Saint-Antonin en Rouergue. Il entre, écoute ou plutôt entend en dépit du tapage et, tout à coup, se mêlant aux débats, s'avance au milieu du salon : « Ha, messieurs, s'il vous plaît, un mot ! Titi Foÿssac IV dit la République et la Chrétiente n'est point un mythe, et je réponds que votre confrère, mon compatriote, monsieur L. C. ne l’a point inventé ; je suis le neveu de ce brave homme qui mourut naguère à Montauriol, en Quercy, rue Corail, n°93. »
Ah ! le nez qu'ils firent ces anthropophages en frac ; et, pour un peintre naturaliste ou non, quel tableau ! 24 février 1886. L. CL.
A quoi bon taire ce que tout le monde crie sur les toits ? Si de tout temps il y eut des butors, la flagornerie est, dans le nôtre, constamment à l’ordre du jour. En politique comme en littérature, c'est à qui se déclarera le thuriféraire de telle ou telle médiocrité. Le mal, parbleu ne serait pas très grand si les meilleurs de notre génération ne s'abaissaient, par aventure, jusqu'à mêler leur voix au charivari que servent au « populo » les sots et les nuls. Hormis certains vétérans dont la glorieuse sagesse plane. au-dessus de ces misères et sauf une poignée d’esprits studieux, sûrs de se survivre demain, tout le troupeau des parlementaires et des gens de lettres aujourd'hui bêle ou piaille. Aucun d'eux n'ose plus être soi. Vanter qui s'enfle de vent, ainsi qu'une outre vide, voilà leur occupation, leur trafic, leur orgueil ; et l’on s'embrigade, on se ravale, on s'asservit. Trop platoniques amants de la liberté, vous dont les fers sont à peine rompus, prenez garde de susciter par vos bassesses quelque nouveau tyran ! Et vous qu'une ambition légitime dévore, vous, plumes ardentes si longtemps tenues sous le boisseau, n'abdiquez pas, pour un peu de bruit, votre fierté native aux pieds de n’importe quel puffiste plus avide de votre encens qu'ému de votre verve, et puis songez à ceci : Forte et vivace est uniquement l’œuvre qui part du cœur et qu'une main, sinon habile, du moins patiente achève ou corrige !... Oh ! si, vraiment, on s'y prêtait, il n'y aurait plus bientôt en France que deux partis, celui des fourbes et celui des probes ; que deux écoles, celle des effrontés et celle des simples. Selon nous l’heure a sonné d’en finir avec les faux-fuyants et d’inaugurer une ère de loyauté. D'ailleurs, il y a péril en la demeure ; ennemis mortels des idéologues, Tartufe et Ratapoil sont toujours là ! Que désormais tout démocrate soit sincère et marche droit, ou la République est morte ! et que dorénavant tout écrivain ait de la franchise et vise haut, ou c'en est fait de notre langue ! « Etre ou ne pas être, voilà la question ! » Or, qui mentira sombrera. Bien agir et bien dire sont presque synonymes, et seuls, les laborieux, les indépendants, les véridiques peuvent encore accomplir ce devoir, soit au Portique, soit au Forum. L. Cl. Sèvres, 7 mai 1879.