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Cladel à Lafrançaise

Cladel à Lafrançaise (82)
par J.-Paul DAMAGGIO

 

Bulletin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne 1990

 

« Moi, de cet enfer, je prétends faire un paradis »

Pierre Cladel dans Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras

 

Pour parler du fils, je vais parler du père. Pas pour démontrer la validité du dicton bien connu « tel père, tel fils », mais pour, plus modestement, expliquer 1'arrivée à Lafrançaise de la famille Cladel. Et en vue de cet objectif, il faut étudier la vie de Pierre Cladel. Nous déboucherons ensuite sur les actes concrets de ce déplacement de Montauban vers Lafrançaise : les actes notariés. Le premier acte que j'ai pu trouver concernant les achats de Pierre Cladel à Lafrançaise, date du 16 septembre 1849, puis un autre du 19 janvier 1852. Un troisième suivra le 16 janvier 1853, presque un an après jour pour jour. Le dernier achat se produira le 30 mai 1854. Le premier est signé chez Bornet et les trois autres chez le notaire de Montauban Jean Gautié qui semble à ce moment-là le notaire de la famille. En 1851, c'est lui que la famille Cladel appelle pour faire 1'inventaire après le décès de la mère de Pierre de Cladel. Malheureusement, les liasses ne vont que de 1850 a 1854 aussi il manque sans doute des pièces au dossier. Toujours est-il les quatre actes cités ci-dessus vont nous aider a suivre 1'installation de la famille au Moulin de Lalande, commune de Lafrançaise.

1 - Qui est Pierre Cladel ?

a) Hypothèses concernant 1'achat des terres à Lafrançaise

Pourquoi un maître-bourrelier installé à Montauban va-t-il décider d'aller vers la campagne ? La tendance en ce milieu du 19ème siècle n'était-elle pas plutôt d'aller de la campagne vers la ville (ce que l'on appelle habituellement 1'exode rural qui était cependant bien plus faible qu'au 20ème siècle) ? Ces achats étaient-ils des placements financiers ? Si tel avait été le cas, ils n'auraient pas mérité notre attention. L'arrivée de Pierre Cladel « au quartier de Lunel » comme disent les actes, est le choix d'un artisan qui décide de se construire une propriété à la campagne pour y vivre et y travailler. Choix étrange qui se justifie comment ? Veut-il faire plaisir à sa femme ? Espère-t-il s'enrichir ? Veut-il assumer un héritage ? Prépare-t-il le terrain pour le laisser à son fils ? Aucune de ces raisons ne me semble justifier le choix fait. En tant que maître-bourrelier, il gagnait bien sa vie et devait savoir, par ses clients, que le métier de cultivateur n'avait jamais rendu millionnaire. Son fils, il veut en faire un clerc de notaire. Madame Cladel avant de devenir montalbanaise avait connu la vie de village à Bruniquel et il est peu probable qu'elle ait apprécié le choix de son mari. Pourtant ne négligeons pas le fait qu'a la campagne, Pierre Cladel construit un petit moulin, comme celui qu'habita sa femme pendant son enfance et à sa mort les voisins le déclare non pas paysan, mais meunier. Etait-ce là un compromis entre les deux époux ?

b) La réponse aux hypothèses. Elle est dans sa signature. Pierre Cladel, petit-fils. S'il a gardé cette signature, c'est pour montrer tout son respect pour son grand-père qui, bien que bourrelier, lui avait montré les joies de la campagne. Et au contact de cet homme il s'était, enfant, décidé à devenir paysan. Ce rêve s'écroula le jour où son père décida de l’envoyer faire le tour de France des compagnons. Il ne put s'opposer à la volonté paternelle. Et comme le voulait la tradition, il est devenu bourrelier. Mais à la mort de ce père là, en 1847, le rêve de Pierre était toujours présent, toujours vivant dans son esprit et il pouvait commencer à devenir réalite. Tout d'abord, il abandonna 1'idée de s'installer dans la métairie de Villemade qu'à la mort de son père il trouve en héritage (un an avant le 5 juillet 1846, chez Dumas, Antoine Cladel en avait vendu une partie pour 5000 F à Gineste Bernard). Parce qu'il n'était pas assez riche pour acheter la part de sa sœur ? Quand on sait que le 3 mai 1847, il vend sa part à Jeanne dite Jenny, épouse de 1'orfèvre Rosier, 13.000 F on peut en effet penser qu'acheter 1'ensemble était au-dessus de ses moyens. Dans la nouvelle Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas Léon Cladel nous annonce qu'avec ces 13.000 F il est riche au total de 20.000 F. Le 17 avril 1848, au cours d'une adjudication, il acheta une petite maison avec un peu de terre à la sortie de Montauban en allant vers Moissac, aux Albarèdes pour la somme de 3.561 F (les données de cet achat sont chez le notaire Faure). A ce moment-là, Pierre Cladel possédait trois maisons dont une, maison achetée 400 F le 22 juillet 1844 chez Dumas, était rue Lespinasse à Villenouvelle. Ce choix de 1848 - une maison proche de Montauban - ne 1'a pas satisfait et en conséquence il s'orienta vers 1'achat de terres dans un milieu plus perdu, la où tout était à construire, la où il serait obligé de rompre définitivement avec son activité d'artisan. Le premier acte que j'ai pu trouver, la première pièce de 1'édifice, le début de la réalisation du rêve date du 16 septembre 1849 et est signé chez le notaire Bornet à Montauban. Il s'agit d'un achat de terre à Bertrand et Jacquette Ferrié d'une valeur de 60 F. Il s'agit «d'une petite pièce de terre de labour ayant deux rangées de vigne située au lieu del terme à Lafrançaise » proche des terres de Séminadisses, Pétri1 et Andral. Cet achat ne devait sans doute pas débuter la série dont 1'origine est présentée ainsi par Léon Cladel dans son livre La Kyrielle de Chiens : « Mon père venait d'acquérir au-delà de 1'Aveyron et de la Française, à six ou sept lieues de la capitale du Bas-Quercy, nombre de terres en friche sises au milieu d'un vallon sauvage et traversées par un ru dans lequel on jetait les fondements de ce moulin de La Lande ou, quelque vingt ans plus tard [en fait 15 ans plus tard], je noircis tant de papier; et mes pyrénéens [ses chiens] que j'enfourchais ou bien attelais quotidiennement, avaient été destinés à défendre aux rôdeurs 1'accès de la nouvelle bâtisse, fort éloignée de tout village et déjà mal vue des farouches habitants de cette région forestière, auxquels elle annonçait l'invasion prochaine des campagnes ambiantes par les citadins de la province. »

2 - L'installation de Pierre Cladel

a) le deuxième achat

Continuons de voir comment se fit son installation dans la commune. Alors qu'il passe chez le notaire Gautié en 1850 pour des quittances qu'il se fait payer il ne passe pour 1'achat de terrains que le 19 janvier 1852. Il achète ce jour-là, pour la somme de 400 F, une pièce de terre labourable au Camp d'Estève d'une superficie de 19 ares. Une vigne est incluse dans 1'achat. La vendeuse est Jeanne Sauret et la vente se fait en présence de sa mère Marguerite Bonnefous veuve en première noce de Jean Sauret et mariée en seconde noce avec Jean Chazottes qui sont propriétaires cultivateurs dans le secteur, au lieu-dit Raynaud.

b) le troisième achat

La propriété va s'agrandir 1'année suivante avec un achat à Melle Suzette Gaston, marchande de grain à Montauban. Elle lui vend une pièce de terre labourable située au lieu de Lalande quartier de Lunel d'une superficie de 57 ares et qui se trouve entre deux terres de Pierre Cladel avec, comme autres voisins, Jean Portal dit Petril et Fournial. Le prix est de 500 F (sur l'acte un premier prix avait été fixe à 800 F mais fut barré ensuite). Au même moment, Pierre Cladel fait un échange avec Labadie fils propriétaire cultivateur au lieu-dit Raynaud. Labadie va récupérer une pièce de sainfoin, qui est sur les bords du Lemboux, au lieu-dit Carrevals commune de Moissac. En échange, il va donner à Cladel une terre destinée à former le nouveau lit de la rivière Le Lemboux « qui sera prise en quantité suffisante d'après 1'alignement qui sera indiqué par messieurs les ingénieurs hydrauliques ». L'existence du moulin est pour la première fois attestée dans un acte mais la construction n’est peut-être pas finie. Pierre Cladel est toujours considéré comme domicilié à Montauban. On mesure cependant plus clairement le désir de Pierre Cladel : se construire un moulin à eau ! Dans la nouvelle Montauban-Tu-Ne-Sauras-Pas, Léon Cladel ne donne pas, bien évidemment, le détail, avec textes de notaires à 1'appui, de la mise en place de cette ambition mais en fait revivre toutes les tensions, alors qu'il ne dit presque rien des 10 ans de travail de son père dans 1'atelier de Villenouvelle. Citons une partie du passage en question

«A cheval, en char à bancs, à pied, il visita minutieusement les 25 cantons et les 194 communes du Tarn-et-Garonne, département formé, comme on le sait, de bribes et de morceaux de territoires très disparates, arrachés les uns u Languedoc, ou bien en Rouergue et séparés les autres de la Guienne et de la Gascogne... Un beau jour enfin il dénicha le merle qu'il avait tant cherché [….] il [le jeune fils] vit entre Lauzerte et La Française, à trente ou quarante kilomètres du chef-lieu du département : une gorge profonde, encaissée entre deux montagnes boisées, autour desquelles s'enroulait un étroit sentier, à peine praticable; au fond de ce farouche et solitaire ravin, un ruisseau roulait lentement ses eaux épaisses et jaunâtres, d'où émergeaient en tumulte et pêle-mêle des nénuphars, des glaïeuls, des nymphaux, ainsi que mille autres plantes aquatiques », et pour expliquer ce choix étrange le père Cladel déclare : « Casse-cou, c'est vrai [que je le suis] ! mais demain ce ne sera pas comme aujourd'hui ; car je sais, ajouta Montauban d'un air finaud, qu'on doit bientôt tracer une route départementale, laquelle ira de La Française à Lauzerte par la Capelette, et le pays, si cette route se fait, triplera de valeur, sais-tu Môssieur ?»

c) le quatrième achat

Un an plus tard le 30 mai 1854 J.-P. Badoubes épicier à Lafrançaise vend 20 ares et 80 centiares à Pierre Cladel pour le prix de 600 F.Il s'agit peut-être de 1'achèvement du projet puisque cette fois la pièce de terre est entourée uniquement par les propriétés de 1'acquereur et pour la première fois le dit acquéreur est domicilié non à Montauban mais au Moulin de Lalande. Vu le prix on peut en déduire qu'il tenait à cet achat.

3 - Conclusion

Mais Pierre Cladel était-il vraiment riche pour se lancer dans cette politique d'achat et de construction d'un moulin ? Et construire un moulin sur un ruisseau comme le Lemboux, en 1850, n'était-ce pas une grave erreur tactique ? Sur les actes on apprend que Cladel prêtait souvent de l’argent aux entrepreneurs de travaux publics. Ainsi le 3 septembre 1850, Joseph Noël Delbrel propriétaire mais sans doute entrepreneur qui habite Puycornet lui rend 965 F qu'il vient de récupérer de Jean Dufour, entrepreneur de travaux publics lui-même les ayant récupéré de la faillite de Grenier réalisateur, avec un autre, du pont suspendu d'Auvillar. Dans un autre cas, il est en affaire avec 1'entrepreneur de travaux publics Jean Penchenat qui habite Monbéqui. Le 8 mars 1852, donc après le premier achat de Pierre Cladel que nous avons mentionné, Penchenat rend à C1ade1210 F. Mais trois mois plus tard, Cladel lui prête 3.000 F qu'il pourra récupérer dans un délai de 5 ans en prenant 10 %, du payement des travaux des routes suivantes : la N° 3 Toulouse-Malause, la N° 26 Bourret-Grenade, la N° 15 Lavit-Auch, la N° 18 Beaumont-Condom (il s'agissait donc d'une sorte de retenue sur les salaires de Penchenat). Ces faits peuvent vous paraître anodins, pourtant ils peuvent nous indiquer quel prix accepta de payer Pierre Cladel pour réaliser son rêve. N'oubliez pas que est 1'essentiel. Pour un millionnaire, il est plus facile de se mettre en tête la construction d'une résidence secondaire que pour un pauvre d'œuvrer à la réalisation d'une résidence principale.

Pierre Cladel semble donc au vu de ces quelques éléments, sérieux en affaire (la rumeur dira qu'il prêtait au-dessus du taux légal) mais 1'histoire nous apprendra qu'il n'avait pas les épaules très solides. Je n'ai jusqu'à présent ni parlé de son âge, ni de sa famille. Quand il se lance en 1852 dans son affaire, il a 46 ans. Son unique fils a 17 ans. Si on se réfère à ce qu'il dit dans la Kyrielle des chiens on se doit de penser que 1'installation a dû commencer 3 ans avant vers 1849 car à 17 ans, Léon Cladel ne devait plus jouer avec ses chiens en les attelant quotidiennement ! Pierre n'a de vivante qu'une seule sœur Jeanne mariée avec Louis Rozies, orfèvre. Apres la mort de son père le 25 avril 1847, Pierre Cladel perd sa mère le 25 mars 1851. Il se lance donc plutôt seul dans une entreprise plutôt folle.

Comment tout s'acheva-t-il ? Pierre Cladel meurt en 1869 à la suite d'une hémiplégie. Il s'est, au dernier moment, réconcilié avec son fils écrivain grâce au livre que celui-ci a écrit et qui parle de la région de La Française et des paysans : Le Bouscassié. Léon Cladel écrira plus tard de manière nostalgique les mots suivants au sujet de ce fameux Moulin de La Lande en Quercy : «Au moulin de la Lande (que j'habitais autrefois, tantôt l’été, tantôt 1'hiver, sont les villégiatures d'antan ? et que je n'habiterai jamais plus, ayant dû le vendre naguère au dernier et plus offrant enchérisseur) il y avait une griffonne blanche ».

Et, en effet, à la mort de Pierre Cladel les scellés seront posés sur son Moulin le 3 décembre 1869 et seront levés le 4 janvier 1870. C'est encore chez Gautié que sera fait l'inventaire après décès le 16 décembre 1869. Léon Cladel ne pourra hériter que du mobilier qui était dans le Moulin et de celui qui était dans sa maison de Villenouvelle au numéro 53. 1.500 F dans le premier cas et 883,50 F dans le second. Je n'ai pas pu trouver la vente aux enchères du Moulin mais des février 1870, Léon Cladel était obligé de vendre les propriétés montalbanaises de son père. La mise à prix de la maison de Villenouvelle était de 1.000 F, celle de la maison de la rue Lespinasse dont nous avons vu l’achat était de 500 F et celle de la rue allant a Falguières était aussi de 500 F. Un rapport de police indiquait à la mort de Léon Cladel : «Les affaires du père Cladel périclitèrent et, à son décès, il lui restait peu de chose de son avoir».

Il est donc clair que Pierre Cladel paya très cher le plaisir qu'il voulut se faire, aussi bien en argent qu'en santé. Contrairement à ce qu'il pensait, le fils saura faire vivre 1'espoir du père. Ce père qui évoque ainsi son fils (et parce que c'est Léon Cladel qui écrit dans Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas, on peut d’autant plus croire à la vérité des sentiments exprimés) :

« Un barbouilleur doublé d'un aristo, cet animal-là ;le fait est qu'il n'a rien de moi, rien du tout, et je me demande s'il est réellement mon fruit. Ah !si ma moitié n'était pas un véritable buisson d'épines, je supposerais bien des arlequinades... Un marmot ordinairement rappelle un brin son producteur, et, sacrebleu ! le mien me ressemble comme la pie au coucou ! Dieu me damne ! il est noir comme un épi de sarrazin, et je suis blond comme une feuille de maïs ! Et pour les goûts, encore plus sensible est la différence: il n'aime pas la terre, et je n'aime qu'elle ! En résumé, c'est un muscadin et je suis un pataud !»

Léon Cladel se comportera à partir de 1864 comme un paysan. Léon Cladel aura une fille qui deviendra aussi écrivain, un fils qui a donné à La Française, la statue du monument aux morts, et trois autres filles. L'une d'elle se maria en Belgique et eut une file aujourd'hui écrivain de talent qui est passé dernièrement à l’émission de télé Apostrophes. Elle s'appelle Dominique Rollin et a écrit plusieurs dizaines de livres. Je crois que Pierre Cladel était têtu, que son fils 1'était tout autant et que, derrière ce déménagement de Montauban vers Lafrançaise, nous pouvons lire leur commune rage de vivre. Et si, à mes propos, vous pouviez réagir par une rage de lire Cladel, ce serait parfait.

Jean-Paul Damaggio 14 octobre 1990 (intervention aux Journées de Lafrançaise)

Sources

Archives départementales de Tarn-et-Garonne

Actes des notaires Bornet (année 1848) et Gautié VE 2187 a 2191, Dumas et Faure ;

Etat civil de Montauban, Bruniquel et Lafrançaise pour 1'arbre généalogique de la famille Cladel ;

Serie 3Q Bureau de Lafrançaise et bureau de Montauban pour déterminer achats, ventes, successions.

Recueil. de 1'Academie de Montauban 1981-82: Paul Bergeon, Léon Cladel ou les tourments d'une oeuvre.

Le Courrier du Tarn-et-Garonne pour la vente aux enchères de février 1870.

Livres de Léon Cladel

La Kyrielle de chiens (autobiographie de Léon Cladel à travers 1'histoire de ses chiens pour la période qui va de sa naissance à 1858).

Petits Cahiers : La nouvelle « Bêtes et gens » ;

La nouvelle « Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas » dans les Va-Nu-Pieds.

Quatre romans ont pour cadre la région entre Moissac et Lafrançaise : Le Bouscassié (qui se passe après 1845), N'a-qu'un-oeil (qui se passe pendant la révolution), Celui-de-la-Croix aux-Bœufs, La Fête Votive de St-Bartolomé-Porte-Glaive.

Livre sur Léon Cladel

Jean-Paul DAMAGGIO, Qui a tué Léon Cladel ?1990

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