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Razoua présenté par Cladel

                                              Eugène Razoua né à Beaumont de Lomagne en 1830 et décédé à Genève en 1878 (en proscrit de la Commune) est un des multiples personnages hors du commun avec lesquels Cladel nous emporte dans ses « voyages » impérissables.

 

Dessin de Razoua par Jean Brun, lui-même dessiné par Rosendo Li dans le Point Gauche ! n°78 (janvier 2005). A ce jour je n’ai jamais trouvé le livre où Razoua raconte son histoire au Pérou, pays natal de Rosendo.

 

Razoua présenté par Cladel

 

Vers 1844, un certain abbé B*, alors supérieur du petit séminaire de Moissac et maintenant curé de l’un des plus gros cantons du département de Tarn-et-Garonne, enseignait à ses élèves non-seulement l’amour de la religion, mais encore celui de la République. Adepte de Buchez qui tenta naïvement la réconciliation impossible du catholicisme et de la démocratie, cet ecclésiastique aux yeux duquel les Droits de l’Homme et les commandements de l’Eglise et de Dieu furent également sacrés, et qui ne croit plus aujourd'hui qu'au Syllabus du pape infaillible, avait, paraît-il - d'après notre ami d'enfance, l’excellent poète-journaliste Camille Delthil, qui, loin de nous, là-bas, au sud-ouest, entre Agen et Montauban, fait merveille avec sa vaillante petite Feuille Villageoise - le don de lire mieux que quiconque, - et LES PAROLES D'UN CROYANT qu'il lisait matin et soir de sa voix inspirée et métallique, embrasèrent plus d'une fois les nombreuses têtes du jeune troupeau qu'il paissait ad maximam Dei gloriam !

Or, parmi les ouailles réunies sous la houlette de ce berger, il y en avait une assez sauvage et dont les farouches prunelles s'allumaient au moindre éclair jailli du front du pasteur. Récemment arrivé du Bas-Armagnac, cet enfant-là, sec, vif et basané comme un More, était venu au monde le 16 juillet 1830 sur les bords tranquilles de la grasse Gimone, à Beaumont de Lomagne, le pays de Cocagne de Rabelais, selon un moine allemand, glossateur des oeuvres du vieux maître ès langues françaises ; et, descendant sans doute de quelque famille de Sarrasins d'Espagne établie en Gascogne, il portait ainsi que ses probables ancêtres, un nom africain : Razoua. Dernier-né d'un notaire légitimiste et clérical, maire sous la Restauration et juge de paix sous la monarchie de Juillet, qui l’avait eu d'une demoiselle de Montcouet, sœur de la deuxième femme du comte de Raousset-Boulbon, auteur de l'imperturbable aventurier tombé sur la Terre mexicaine, Eugène-Angèle Razoua, dans les veines de qui fermentait un sang moitié arabe, moitié gascon et non moins généreux que celui du futur conquérant de la Sonora, ne tarda point à s'accommoder fort peu, de la vie claustrale à laquelle on l'avait voué sans le consulter nullement ; aussi, jetant aux orties l’ample lévite noire dont s’affublent, avant de vêtir la soutane, tous les jeunes séminaristes des régions méridionales, s'évada-t-il de la sacro-sainte pépinière où son frère aîné, prêtre en herbe dans ce temps, et sur pied encore actuellement, achevait de germer, et dare, dare, s'embarqua-t-il sur un bâtiment de commerce prêt à cingler vers le Pérou. Qu'apprit à Lima, puis en Bolivie, ensuite dans le Brésil, à Rio-Janeiro, l’ancien auditeur du panégyriste de Lamennais, pendant les quatre années qu'il y séjourna ? Ceux qui bientôt liront ses Aventures de Terre et de Mer en seront instruits de point en point. Toujours est-il qu'à peine âgé de vingt ans, le blanc bec renonce brusquement à naviguer, abandonne le littoral de l’océan Pacifique, retourne sur le continent et s'enrôle dans le 5e régiment de chasseurs à cheval lors commandé par le colonel Guerin de Waldenbach, intime ami de Mme veuve de Raousset-Boulbon devenue en secondes noces marquise de Cambis. Si plébéien que l’on soit, on est toujours quelque peu poussé quand on est le neveu de dame si pieuse et si noble que celle-là ! Donc, grâce à l’influence de cette quasi princesse du Comtat-Venaissin, sa tante, qui fut pour lui d'ailleurs une bonne fée jusqu’à tant que parut dans j’ignore quelle gazette parisienne un article de son crû sur les Capucins-Blancs d'Avignon, article peu fait, il faut en convenir, pour plaire aux dévotes de haut parage, le conscrit fut détaché de son régiment alors en garnison à Vendôme (Loir-et-Cher) et s'en alla sans tambours ni trompettes suivre en qualité d'élève instructeur les cours de cavalerie à l’école de Saumur, où bientôt il se lia d'amitié profonde avec un homme de cœur, originaire du Quercy, qui lui fut si fidèle dans l’adversité, le citoyen Murat, homonyme et pays du roi sabreur que les Bourbons de Naples, restaurés par la Saints-Alliance, firent fusiller au Pizzo, dans la Calabre, le 13 octobre 1815.

Ah ! l’on a beau vraiment être fils d'aristocrates ou bien allié de quelque dynaste, on n'en devient pas moins républicain, voire carbonaro. Ma foi, le neveu de la châtelaine vauclusienne, oubliant qu'il avait du sang impur dans les veines, se déclara rouge, rouge écarlate et s'affilia par une belle nuit à la Marianne. On sut tôt qu'il en était, et, dès lors, il fut noté, si bien que lorsqu'il revint à Vendôme, les loustics de l’escadron l’accueillirent ainsi : « Tiens, tiens, voici le mauvais coucheur qui naguère dit M... (textuel) au coup d’Etat ! »

« Hé ! tout prêt à recommencer, riposta-t-il sans vergogne, et quand on voudra. »

Mais on ne voulut point et, par grâce spéciale, on envoya le réfractaire en Algérie, au 3e spahis, où durant quatorze années consécutives il put méditer, sous un soleil de plomb, quel inconvénient il y a pour son propre avenir à fronder les empires et les empereurs. Haï de ses chefs qui ne surent jamais lui pardonner de leur être supérieur par l’intelligence et par l’instruction, ni de prôner 89, 93, 1830 et 48, l’enfant du tabellion lomagnol, à Guelma, à Souk-Anas, à Bône, aux frontières de la Tunisie et partout enfin où, sans cesse errant, il campa, regardait joyeusement les chevrons s'accumuler sur les manches de sa veste de guerre, et, se gaussant fort des outrecuidances de ses chefs comme des dédains qu'ils affichaient pour sa personne, il vivait le plus possible avec les indigènes dont il parlait très bien la langue et qu'il considérait comme ses consanguins.

« Ils sont mes frères, répétait-il, au bivouac ainsi qu'à la caserne, et je leur prouverai, parbleu ! que je les aime. »

En effet, il marqua plus tard dans ses Souvenirs d'un Spahis, combien il avait compati, lui, Ismaëlite d'Europe, aux malheurs des Ismaëlites d'Afrique, et combien il avait souffert lui-même en combattant ces héroïques nomades, si souvent victimes de la rapacité de leurs tyrans de France, les Roumis.

« Ah ! s'écria-t-il une fois dans les rangs tandis que le tambour et la trompette sonnaient le massacre des guerriers d'une tribu persécutée qui, pêle-mêle avec leurs ânes, leurs chameaux, leurs femmes, leurs rejetons et leurs patriarches , s'enfuyaient après avoir en vain imploré justice des loups-cerviers des bureaux arabes, ah ! qui donc ici parmi nous aura le sublime courage de briser son sabre ! »

Hélas, il fallait obéir, et tuer pour ne pas être tué ; puis, en ces batailles maudites, quand la poudre avait parlé, l’on n’était plus un homme, mais un troupier, et le troupier, quoi qu’il en ait, tient à se montrer au feu.

«Les bédouins ! cria-t-on un jour au moment où la colonie dont faisait partie l’antidécembriste venait de s'engager dans un défilé bordé d'un côté par des roches à pic et de l’autre par un abîme sans fond, ils sont là, les voici ! »

Brigadier depuis peu, Razoua, qui se trouvait sous les ordres d'un maréchal des logis à l’arrière-garde avec un peloton de cavalerie chargé de protéger !es bagages, saute en selle, se dresse sur ses étriers, dégaine, et, la carabine en bandoulière, les pistolets d'arçon aux poings, le bancal au clair suspendu par la dragonne au bras droit, les rênes aux dents, s'élance à la tête de ses dix ou douze spahis contre une cinquantaine de Kabyles surgis d'entre les broussailles et les moraines d'un ravin, brûle la cervelle au marabout qui dirige l’attaque, et, cerise par les assaillants, pique et taille dans le tas. « Hardi ! mes bougres, hardi ! ferme au poste! » Une mousqueterie furieuse crible les défenseurs du convoi qui pendant dix minutes, un siècle ! et déjà presque tous blessés, chargent sans cerise à fond de train, et ce n'est que lorsque la dernière mule de bât fut passée, que le tenace brigadier, noir de poudre et tout ensanglanté, rompit avec les cinq braves qui lui restaient et s'enfonça tout en tiraillant dans l’étroite gorge ou se dissimulait, tapi sous une frondaison, à côté de son cheval, le maréchal des logis que nul n'avait aperçu pendant l’action: « Eh ! quoi ! gronda son subalterne indigné, vous fumiez tranquillement votre cigarette ici pendant que nous autres, un contre six, nous espadonnions là-bas !… Sacré nom de Dieu ! je vous croyais escoffié. » Le prudent Marchef, qui m’affirme-t-on, est aujourd’hui colonel ou lieutenant-colonel d’un régiment de chasseurs, se garda de souffler mot, et son sous-ordre, à la suite de ce rude combat, fut porté pour la médaille militaire ; mais avant de lui donner cette récompense, qu'il avait si bien gagnée, le général Desmarets, commandant de la colonne, s'informa de l’âge «l’individu »qui s'était tant distingué, « ventrebleu ! » « Vingt-quatre ans, » lui fut-il répondu. « Bon ! » grogna le divisionnaire ; il est trop jeune ce mâle là ; qu'il attende un peu ! Ce sera pour une autre fois!» Et la médaille fut octroyée au fougueux maréchal des logis, qui n'avait rien de commun avec les Kléber et les Marceau d'antan. Ab uno disco omnes. Or, ce n'est que bien plus tard, après une sanglante affaire avec les Mememchas sur laquelle nous manquons de renseignements, car le seul porte-glaive que nous sachions en mesure de nous les fournir, le capitaine Cristiani de Ravaran, proche parent de feu notre compatriote, a refusé de les communiquer, ou plutôt n’a pas daigné répondre à l’un de ses plus anciens compagnons d'armes, écrivain de très grand talent, H. France, aujourd'hui proscrit, qui s'était proposé de les recueillir pour nous les transmettre ; ce n’est que dix ans plus tard, disons-nous, que, par décret (impérial s. v. p.)

en date du 14 mars 1863, le sacrifié de 1854 auquel l’on avait accordé pourtant les galons d'or, et qui s’était tant de fois battu comme un lion aux applaudissements de toute la cavalerie légère, et des fantassins : zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, zéphyrs, lignards et des goums auxiliaires, fut enfin décoré. « Mon cher, lui dit en lui remettant la rondelle de métal à ruban jaune ourlé de vert, l’ami de Mme de Cambis, M. Guerin de Waldenbach, qui, passe du 5° chasseurs au 3° spahis, n’avait jamais osé prendre sur soi de recommander à la vieille culotte de peau S. E. le sénateur gouverneur général de la colonie un néo-jacobin tel que l’étrange neveu de Mme de Raousset-Boulbon ; ne vous impatientez pas ; vous aurez bientôt l'épaulette, je vous en fous mon billet! » Ah ! le bon billet que celui-là ! L'on eut beau dire et beau faire, le nouveau médaillé resta sourd à toutes les sollicitations, * il en avait assez de ces officiers impertinents, féroces, dépravés et nuls en la société desquels on se résignait enfin à l’admettre, et, d’ailleurs, Paris où bouillonnaient toutes les colères amassées depuis 51, Paris, le grand Paris l’attirait comme l’aimant attire le fer et c’est, non loin de Notre-Dame de Lorrette que je le vis pour la première fois à la fin de juillet 1864. Il faisait, ce soir-là, je m'en souviens, un soleil caniculaire et blanc qui répandait toutes ses gloires sur la tourbe de filles et de ruffians qui fourmillaient nuit et jour à cette époque aux abords des brasseries du faubourg Montmartre et, moi tête basse, je marchais, rêvant à je ne sais quelles problématiques victoires, sur l’empeigne de mes souliers qui riaient aux éclats, lorsque, ayant relevé le front, je crus voir devant moi tout l’Orient sous la figure de ce cavalier d'Afrique en congé. Souple comme une panthère et fort comme un calife, il montait la rue des Martyrs que je descendais, et quand il passa près de moi, sans se détourner, drapé dans son vaste burnous rouge ne couvrant qu'a demi ses bottes en maroquin armées de longs éperons pointus, où se heurtait le bout en cuivre du fourreau gaufré d'un antique cimeterre qui peut-être avait battu sur les flancs des aïeux au fond des déserts ou sous la coupole des Alhambras ; casqué de sa calotte de pourpre à houppe bleu d'azur dont les fines soies floches serpentaient, tout hérissées dans l’air en feu, je me rangeai vaguement ému, le long du mur et longtemps, très-longtemps, je suivis de l'œil ce maigre et nerveux soldat couleur de bronze, semblable à quelque indomptable vétéran d'Abd-el-Kader avec son crâne tondu, son nez busqué, sa barbe biblique et ses yeux ardents et directs, ainsi que ceux des fanatiques des Côtes Barbaresques, sans me douter certes que ce moderne Abencerrage, participant à la fois des chevaleresques émirs de la Péninsule Ibérique au moyen-âge, et des frustes pasteurs primitifs du Yémen, serait avant peu l’un de mes meilleurs camarades de lettres et, quelques années plus tard, député de la Capitale... Léon CLADEL. Paris, 15 août 1878.

 

* Il y a de par le monde certains bons vivants n'ayant cru jamais à rien, si ce n’est à leur propre ventre, qui vont disant avec force haussements d’épaules que l’intègre républicain mort dernièrement à Genève n’était qu’une sorte d’égoïste indigne de tout intérêt et sans aucune conviction. Nous servons à ces joyeux apôtres deux lettres écrites d'Afrique à M. Casimir Murat par son ancien condisciple à l’école de Saumur. Elles fermeront peut-être la bouche aux irréprochables bourgeois en question et vaudront certainement à la mémoire de Razoua l’estime de tous les gens de bien qui ne l’ont pas connu.

Bou-Hadjar, 12 mai 1859.

Mon cher Murat,

J'ai reçu votre lettre d'adieux. Je ne vous parlerai pas de l’effet qu’elle a produit sur moi : vous me connaissez. J'ai été heureux pour vous , vous êtes récompensé, vous méritiez bien un pareil bonheur, car s'il est un bonheur pour le soldat, pour le patriote, c'est d'aller combattre pour la liberté.

La solitude m'exalte encore davantage. Quelle guerre, mon ami ! oh ! bien heureux sont ceux qui peuvent en prendre leur part; si les spahis marchent, comme je l’espère, nous nous y verrons.

J'espère que vous allez me tenir au courant, j'attends de vous de longues lettres ; elles me donneront la patience de ronger mon frein en silence. Je suis porté ici pour officier ; que faire ? mon Dieu ! que je voudrais aller là-bas ! Vous devez être déjà en Piémont, peut-être même déjà bivouaqués ; je viens de m'abonner au Siècle, nous dévorons les journaux dans notre thébaïde.

Le tyranneau de Toscane, ce préfet d'Autriche, vient d'abdiquer, le lâche ! et il est encore de par le monde assez de fripons et de valets pour se prosterner devant ces caricatures que l’on appelle des rois !

Avez-vous vu les volontaires italiens ? avez-vous vu Garibaldi, l’un des plus grands citoyens du monde, certainement ! Le parti prêtre fait des vœux pour l’Autriche et maudit de nouveau le drapeau tricolore, qui trop longtemps égaré, a enfin retrouvé sa voie. Il faut espérer que le dieu de la liberté, notre dieu à nous, n'a rien à démêler avec cette troupe immonde. Quand nettoierons-nous les étables d'Augias ?

Adieu, je termine ma lettre, nous nous reverrons là-bas, je l’espère, je le crois. - Je vous aime et répète du fond du cœur votre cri patriotique : Hurrah ! France ! et mort au Saxon ! Adieu, je vous embrasse comme je vous aime. A vous pour la vie. E.RAZOUA

Du Tarf, 5 mars 1861.

C’est vous qui étiez en retard, cher ami, et j'allais même vous écrire lorsque votre bonne lettre est venue me rassurer sur votre état physique et moral ; certes, comme vous le dites, ce n'est pas un silence de quelques mois qui peut rien changer à notre bonne amitié. Le temps et la distance n'ont rien à faire en cette matière, et pourtant il vaut miens que notre correspondance soit de plus en plus exacte ; personnellement, vos lettres me font du bien ; elles sont pour moi un viatique dans ce rude chemin de la vie ; aussi les reçois-je avec bonheur.

Vos lettres, où votre charmant esprit se retrouve à chaque ligne, sont substantielles et fortes, chaque mot et chaque phrase confessent de cette religion dans laquelle nous avons communié, cette immortelle religion du progrès dont nous sommes les humbles desservants ; de cette foi républicaine dont nous sommes les disciples ; oh ! non, il n'y a pas de ruines morales comme vous me le dites ; l’idée est toujours jeune, parce qu'elle est immortelle ! peuples et rois passeront, et Elle sera.

Votre dernière m'est arrivée au moment où je finissais, au fond de mon désert, un livre de Pelletan (le Monde marche) ; elle est le corollaire de ce livre, un des plus beaux certes qu'ait écrit un homme de talent et de cœur. Je ne sais si vous le connaissez ; en tout cas, je vous condamne à le lire pour vous dédommager de ma prose.

Vous me dites qu'autour de vous tout, hommes et choses, reste dans le même esprit d’égoïsme brutal, de petitesse et de lâcheté qui en sont le produit direct ; ceci ne doit pas être pour vous un sujet de découragement, rien n'endort et ne corrompt mieux une nation que la satisfaction de ses appétits matériels sous la main du despotisme, et c'est la tendance de ce qui est ; mais que demain il se fasse un écroulement, que la nation galvanisée par les générations qui viennent, jeunes, alertes et progressives, se lève, et vous verrez !

La mort matérielle vient sans doute, mais qu'est la mort pour vous et pour moi qui n'y croyons pas ? rien ; une transition à une autre vie, vie plus ample, vie où nous aurons  conquis par le progrès plus de participation au temps, à l’espace, à la durée, à la Vie enfin. Avec une foi pareille on ne craint rien et l’on peut dormir sur les deux oreilles, fort indifférent à ciel, purgatoire, enfer, pieds fourchus, anges bouffis, monsignori papalins, papes perdus, cardinaux en dérive, et autres facéties ejusdem farinoe.

Vous me demandez ce que je fais ? idem, eadem, idem ; je suis absolument dans votre position et dans celle du Capitaine du Trente et Quarante, je ne vois rien derrière et pas grand'chose devant, pas même une épaulette de sons-lieutenant. J'ai assigné la susdite épaulette à deux ans ; si elle n'a pas paru à cette époque-là, je prendrai mon congé comme un brave, après avoir servi ma patrie quatorze ans, avec honneur et satisfaction... comme disait un imbécile de ma connaissance.

En attendant, cher ami, je me résigne et me réfugie dans ces deux mots, qui sont toute la sagesse humaine : attendre et espérer. J'attends donc (deux ans) et j'espère ; est-ce que ces deux mots ne seraient pas par hasard la légende de votre cachet ?

Adieu, mon cher Murat, je vous aime et vous embrasse, comme je vous aime ; adieu, où plutôt à bientôt, c'est plus consolant ; adieu ! Bien à vous. E. RAZOUA toujours à Bône.

 

Pour en savoir plus : Jean-Claude Fabre, Razoua le républicain 1830-1878 (Actes du XVIe congrès d’études régionales, 1986), André Dupuy, Dictionnaire biographique de la Lomagne

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M
<br /> Bravo pour ce que vous faites pour Eugène Razoua, je parle beaucoup de lui dans ma réponse aux ennemis de l'orientalisme que j'intègre en ce moment dans mon Labyrinthe algérien<br /> <br /> <br />
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