Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres

Publicité

Le fauxscialiste

Max Biro publie un roman aux Editions La Brochure. Le titre « Le Fauxscialiste » (10 euros, 120 pages) indique clairement sa dimension politique. Max Biro est devenu Gersois et nous sommes dans le Gers mais toute ressemblance avec des personnes ayant existé ou encore vivantes serait pure coïncidence. Voici le début du premier chapitre.

 

Chapitre 1

 

 

Le commissaire Aymé Cassagnard était dans sa baignoire. Il avait conservé son appartement de fonction une fois parti à la retraite. Cet appartement prêté à son administration par la commune de Villefranche lui fut laissé par celle-ci. Il aimait les sous. La mairie avait pensé que Cassagnard pourrait rendre encore quelques services. Il payait donc un loyer léger, dans le centre bourgeois de la haute ville.

Cassagnard était plutôt gras, gascon aimant le Floc, le Playmont, le Pacherenc qui accompagnait si bien le foie gras. Il aimait la garbure, le confit et cela se voyait dans sa couperose, sa replètude, accentuée par sa petite taille. Le hasard, Dieu ou le grand architecte de l’univers lui avait donné un visage où son âme se reflétait. Ce n’était pas appétissant.

Il se leva, se tourna vers le mur parallèle à la baignoire et se regarda. Il avait fait refaire la salle de bain aux frais de l’administration. Il avait fait poser une glace monumentale qui couvrait le mur.

Il se dit à lui-même et à haute et intelligible voix :

« Ça ferait pas un beau député-maire ça ! »

La baignoire était elle-même sur une plate-forme, un piédestal de deux marches. Le flic en uniforme qui jusqu’à la retraite de son patron était détaché comme homme à tout faire et femme de ménage l’imaginait, tel au lever du Roi convoquant ses collaborateurs les plus proches afin que l’un lui tende la serviette et l’autre le peignoir.

Ce flic (rare) domestique était aussi musicien, il voyait son chef sortant du bain sur une musique de Téléman ou de Lulli.

Cassagnard était socialisant (discrètement). Le Parti socialiste lui avait fait des avances, les radicaux aussi. Il était de gauche, sincèrement laïcard, humaniste petit-bourgeois, et sûrement plus petit bourgeois qu’humaniste.

S’il se croyait de gauche c’est qu’il était laïque, il n’allait pas de la laïcité au social, il en avait du moins les langages et les mots. Il aurait compris de défendre les ouvriers, mais sûrement pas d’aller jusqu’aux précaires qui y sont sûrement pour quelque chose, il n’y a pas de fumée sans feu, salauds de pauvres !

Les courants s’affrontaient, on était Fabiusien ou Rocardien, non par idéal, conviction, non, on était d’un courant par le hasard de voisinages, des services rendus, de renvois d’ascenseur parfois de courant à courant, de droite à gauche.

On rencontrait la droite dans des banquets et on s’affrontait aux élections.

Il avait une femme, elle restait à la maison : il était gascon… à l’ancienne !

«Venir dîner, oui, ma femme… non vous savez, pour la sortir ! »

Cassagnard aimait les sous. On lui promit un fromage, conseiller général d’abord et peut être la présidence du syndicat d’électricité (rien à faire, de vrais jetons de présence !). Le titulaire actuel nouveau sénateur laissait quelques morceaux aux autres.

Il sortit de sa baignoire et ne rompit pas avec l’étrange habitude des flics de se vêtir de bleu, qu’ils soient habituellement en uniforme ou même en bourgeois. Au temps des pénuries on comprenait qu’ils ramènent et traînent vieux pantalons ou chemise venant de leur administration. Il avait donc une chemise bleu clair, un costume bien coupé bleu sombre. Seule la cravate à rayures rouges et grises donnait un aspect haut fonctionnaire.

Dans la salle de bain, vaste, haute de plafond, il y avait une armoire plaquée de citronnier, centenaire, dont les portes fermaient mal, et dont la simple beauté aurait sûrement une place dans un bureau intime, un salon… Elle servait au rangement des serviettes.

Rose Cassagnard aimait les serviettes éponges douces et colorées, elle en avait de toutes couleurs. Elle changeait d’adoucissant, testait les lessives, lisait Femmes actuelles !

Le commissaire sortit entre deux piles d’un tas, une enveloppe en papier kraft. On y lisait : « Ministère de l’Intérieur ». A cette entête sacrée, sa femme s’arrêtait. Elle lui faisait les poches, regardait dans son portefeuille, faisait et défaisait sa valise, mais là «Ministère de l’Intérieur » ! Elle n’y touchait pas. Il dissimulait ainsi en sécurité  argent personnel, lettres de ses liaisons. Liaisons est un bien grand mot : une secrétaire en manque d’avancement ou une relation fatiguée de la ville ! Il disait d’ailleurs : « La mère un tel, je me la saute ! »

Les mâles gascons de l’entourage étaient admiratifs : « Il se les fait toutes ». Il avait aussi une maîtresse permanente, à disposition, en encas !

Il prenait le café avec tel ou tel, écoutant les ragots, les faits divers. Il copinait avec de petits journalistes, des hommes  qui au ras des informations savaient, réfléchissaient, recueillaient, se servaient de tout ce terreau explicatif qui nourrit les événements. Ils avaient souvent une vue claire et sans illusion y compris sur la bienveillance de Cassagnard.

Il n’avait pas de préjugés et tapait la carte avec deux ou trois maquignons qui avaient l’élégance de payer leurs dettes de jeu, pas trop regardant si lui en oubliait !
Il cria sans daigner la voir, à sa femme : « Ne m’attends pas pour manger… ni ce soir».

Elle pensa qu’elle grignoterait des restes avant d’aller à son club de bridge. La municipalité fauxscialiste avait réhabilité un ancien collège, pour y loger les associations. Elle avait donné un local de 30 m carrés à « la maison des ensembles » collectif regroupant une dizaine de groupuscules gauchards et nostalgiques, cent cinquante mètres au «club de bridge », lieu de rencontre de la classe moyenne aisée où l’on voyait femmes de notables, membres de professions libérales, petite bourgeoisie socialiste au pouvoir dans la ville.

La banque alimentaire y avait aussi ses entrepôts. Il n’y avait pourtant pas de risques de promiscuité douteuse, les entrées étaient séparées. Seul le parking était commun et chacun reconnaissait les siens à la puissance  et à  l’âge des voitures.

 

Il passa d’abord à son ancien bureau, il y avait encore des amitiés ou plutôt des suzerainetés. Son successeur le commissaire Baille ne voyait pas cela d’un très bon œil, mais le subissait n’ayant aucune illusion sur le « Gascon ». Il  avait travaillé sous sa direction à Toulouse et l’autre lui avait dès le premier jour joué un grand cinéma : «  asseyez-vous mon vieux. J’ai vu votre dossier… même au-delà…. Vous êtes un républicain intègre… je n’ai pas à le dire… un homme de gauche… Bravo ! Nous ferons bon ménage…. Alors confidentiellement (Cassagnard ouvrit son tiroir), Baille, à vous je peux le dire, mon père a combattu Franco ». Il sortit deux tampons de son tiroir sans vraiment les montrer. « Ce sont les tampons de la CNT. Mon père faisait des actions clandestines en Espagne, jamais ils ne me quittent »

 Cassagnard a toujours la porte ouverte, il écoute tout, promet tout, approuve tout…. On en entend plus parler. Il croit faire des compromis lorsqu’il se compromet… toujours du coté du pouvoir ! Il aime se mettre des plumes de paon sur son croupion de veau ! Plus le singe monte haut plus on lui voit le cul !

Baille ne savait comment se débarrasser de ces visites. Chaque fois il ressentait une irritation acide. Lui n’était pas extraverti, démagogue, bon enfant, compréhensif, magouilleur, clientéliste. 

                                                                                                                                               Max Biro

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article