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Parmi les brochures publiées par nos éditions, il en est une qui s’appelle Laïcité sans œillères, de Redeker à Tepr en pensant à Chahla Chafiq, écrits par Marie-France Durand et J-P Damaggio, dont nous donnons ici l’introduction
La laïcité un combat mondial
Ce livre veut aborder la laïcité au travers de situations concrètes étudiées dans divers pays.
Depuis 15 ans environ, l’essentiel de la classe politique, toutes opinions confondues, a décidé de placer la laïcité au Mont de Piété (ou de l’enfermer dans un bocal en attendant des jours meilleurs). Quand on lui en fait la remarque, elle se précipite pour la récupérer et la dépoussiérer à l’aide de quelques adjectifs. Ils parlent alors de laïcité « ouverte » pour signifier qu’ils « ouvrent » le bocal de leur fabrication. Or le combat laïque est de tous les instants … en France aussi.
Ce voyage dans la laïcité veut rappeler que la notion n’a jamais été une exception française, même si elle a pris, dans ce pays, une forme originale. Pourquoi oublier que la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat a été préparée par une étude précieuse de la situation internationale ?[1] Certains des créateurs de la loi penchaient pour la solution made in USA, et d’autres préférant la solution mexicaine.
La Suède vient enfin d’en arriver à la séparation des Eglises et de l’Etat, pendant qu’en Espagne l’actualité laïque a pris une dimension qui pourrait faire dire « la laïcité une exception espagnole ». Pour ceux qui l’auraient oublié, la laïcité de la république espagnole, qui donna le droit de vote aux femmes en 1933, fut la cause essentielle de la guerre civile. Il faudrait étudier soigneusement la naissance de l’Action Française en 1905 et celle de l’Opus Dei espagnole en 1927 mais cela dépasserait le cadre de cette brochure. Un reportage remarquable sur l’Opus Dei en Amérique latine aujourd’hui, et surtout au Chili, vient de passer dernièrement sur Arte[2].
En Inde, la laïcité devient un partage des « postes » entre religions. Comment s’y retrouver dans cette brousse laïque ?
La formule « la laïcité une exception française » fit la joie des divers courants d’où son succès. D’un côté, dès 1905, les opposants à la laïcité, et le pape en tête, organisèrent un cordon sanitaire autour de la France, jusqu’à transformer le clergé français en martyr. Ils inventèrent l’expression « laïcité exception française » face par exemple à la laïcité allemande, plus acceptable car le principe du dialogue avec le pape restait en vigueur. La loi de 1905 devint « la séparation de l’Eglise et de l’Etat » formule reprise même parmi des laïques ! (Devinez pourquoi le pape enleva le pluriel à Eglise).
En face, des laïques (et en particulier le parti radical) se considérèrent flattés d’être une exception qui renforçait la fâcheuse posture du « cocorico » français. N’oublions pas que pendant très longtemps la lecture de La Dépêche de Toulouse (devenue Dépêche du Midi) fut considérée par l’Eglise comme un péché passible d’excommunication.
Que la laïcité ait pris une forme originale en France, comme la République, le colonialisme, le droit de vote etc. c’est une évidence. Mais, dit-on, « le droit de vote des femmes, une exception française » vu notre retard sur la question ? Pour le colonialisme, ceux de France, d’Angleterre, d’Espagne ou du Portugal prirent des chemins très différents, entraînant des décolonisations totalement décalées.
Bref, la pensée laïque ne peut s’enfermer ni dans les frontières nationales ni dans les généralités creuses. Elle est cette dialectique concrète qui a commencé à circuler mondialement avant même l’ébauche de la carte du monde. Si nous avions un titre de débat à formuler, nous dirions : « La laïcité, au carrefour de nos sociétés ». La laïcité dépasse le dialogue des religions, les positions politiques ou scientifiques, pour prendre un statut philosophique. La peste fut longtemps considérée comme une punition de Dieu, puis des scientifiques, tout en restant croyants, refusèrent de s’incliner et la peste fut vaincue (mais là aussi le combat est permanent). La laïcité est donc liée à la science, à l’éducation, à la démocratie, à l’égalité etc. Elle a pu être tronquée par des dictateurs l’utilisant à leurs fins politiques mais à l’heure de la reconstruction d’une action démocratique, elle va se développer pleinement et tous les puissants s’en inquiètent.
Aujourd’hui, il serait regrettable d’oublier que cette pensée laïque s’affronte à une mondialisation cléricale. Bush parle de « guerre sainte » car en plus de raisons économiques qui le conduisent à envoyer « ses » soldats ici où là, il existe des raisons « religieuses » : imposer au monde un certain american way of life. L’islam n’est pas son ennemi puisque les amis islamistes des USA sont légions. L’ennemi c’est un comportement islamiste qui conteste sans démocratie, le modèle de vie étasunien, soucieux d’implanter partout des supermarchés (pour prendre un exemple).
Ainsi, à Tunis, un immense supermarché trône à présent du côté des quartiers chics. Une anomalie au pays des souks ? Pas du tout. L’ami Tahar, avec qui nous nous promenons, explique que ce supermarché est devenu, pour lui aussi, un lieu d’achat, même s’il préfère la viande et tant d’autres choses vendues par le petit marchand du coin de sa rue. Comme Mac Do, le supermarché pèse plus que l’intérêt strictement économique, car il véhicule une forme de consommation et une façon de vivre. Certains l’appellent une religion (la religion des marques en étant le phare majeur parmi les jeunes comme hier le succès des jeans). Il nous paraît cependant déplacé d’utiliser des expressions comme « religion du fric » ou « religion de la consommation » car c’est dénaturer le mot religion que l’on retrouve plutôt avec les diverses sectes made in USA comme la Scientologie, ou made in France comme Raël.
Le capitalisme aime s’appuyer sur des comportements religieux et imprime sa démarche y compris chez des opposants au système qui intègrent cette philosophie. Paul Ariès note dans No Conso[3] : « Est-ce un hasard si depuis deux siècles, les partisans du commerce équitable comme ceux hier de la coopération, proviennent d’abord de milieux religieux ? Est-ce un autre hasard si depuis deux siècles leur principale argumentation (la notion de prix juste) est directement puisée dans les œuvres de Saint Thomas d’Aquin, ce père de l’église ? Est-ce un hasard si leur répertoire d’action provient aussi du champ religieux et diffuse une vision du monde fondée sur l’opposition binaire du pur et de l’impur ? »
Parce que beaucoup pensent que nous vivons une époque digne de la fin de l’empire romain, certains voudraient se changer en prophètes (Garaudy ?) en se trompant d’âge de la religion. Face à cette offensive il nous appartient de relever le drapeau de la laïcité en le confrontant aux réalités présentes de la mondialisation cléricale. Si le moyen de l’avancée « cléricale » s’appelle « la télévision », créons une télé laïque. Si le cœur du modèle est la machine à uniformiser de la dictature du fric, répondons : d’autreS révolutionS sont possibleS (vous saisissez le rôle du pluriel ?). Si l’on affirme que l’humanisme est à ranger dans les poubelles de l’histoire, reprenons les justes combats de la raison. Si les clergés deviennent loufoques, scientistes, technocratiques, retrouvons un élan démocrate.
Mais il est temps d’entreprendre le voyage, aussi parmi les approches concrètes, puisque nous vivons dans la région toulousaine, comment ne pas partir du cas Redeker ?