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Le dernier livre paru à nos Editions (J'ai eu 15 ans en Tarn-et-Garonne) donne la parole à un Saint-Antoninois de 1924 qui rappelle cetet légende à inclure dans le débat : qu'est-ce que l'utopie ?
Une légende de Saint-Antonin
Il y avait une fois, un Saint-Antoninois qui, passant dans la prairie de la Condamine, vit un papillon si beau, si merveilleux qu’il voulut l’avoir à tout prix. Il se lança éperdument à sa poursuite en criant à plein gosier Taurièi ! taurièi ![1] Ses cris attirèrent l’attention d’un voisin, qui, admirant à son tour l’incomparable bestiole, se mit bien vite à la poursuivre, en poussant le même cri. Semblant se jouer de ses naïfs admirateurs, le papillon voltigea longtemps autour de la ville, dont tous les habitants enthousiastes se joignirent bientôt aux deux premiers : il vola légèrement jusque sur le grand causse de Servanac, au bout de l’interminable côte, et les bonnes gens l’y suivirent, pensant bien que fatigué, il se poserait bientôt sur quelque fleur sauvage.
Il s’était posé, en effet, sur la belle fleur bleue d’une chicorée sauvage ; mais, avant qu’ils n’arrivassent, un autre papillon survint, dont il s’énamoura ; et les deux aériennes créatures, dont les ailes d’or se diapraient d’azur, de pourpre et de jais, se provoquant et se poursuivant tour à tour, s’envolèrent devers Aliguières et Septfonds, puis vers Caussade, d’où elles prirent la direction de Montauban, toujours suivies par touto la gent de Sent Antoni[2] vieux et jeunes, hommes et femmes, criant inlassablement : Taurièi taurièi.
La bande enthousiaste traversa ainsi Réalville, dont les habitants venaient précisément de démolir je ne sais combien de toises de mur - vint canos de paret [3]- pour prendre une toute petite souris - uno murgueto - ce qui les fit surnommer lous rataires : la bande dévala la côte du Château Vieux, traversa la plaine de Cayrac criant de plus belle : Tauriéi taurréi ! car ils espéraient bien que la rivière arrêterait enfin les ensorcelantes bestioles aux larges ailes si somptueusement parées d’or, d’azur, de pourpre et de jais. Hélas ! elles volèrent gracieusement jusqu'à l’autre rive[4], et les poursuivants enfin arrêtés, s’écrièrent dans la plus profonde désolation: Taurièi pas ! taurièi pas ![5]
C'est depuis lors que les rivaux caussadais et caylusiens sourient en parlant des Saint-Antoninois que, pour ma part, j’admire et révère, parce qu’ils s’étaient passionnés jusqu’au délire pour l’aérienne fleur de beauté que les anciens considéraient comme le symbole de l’âme. Quelle est la population d’une ville actuelle qui partirait ainsi d’un seul élan à la conquête de la chimère idéale : j’entends bien, celle qui ne saurait rapporter autre chose qu’une de ces jouissances essentiellement morales et désintéressées dont le monde se détache de plus en plus ?
Quand j’y songe attentivement, je me sens un peu fier d’avoir été allaité dans la vieille noble cité de ces amants éperdus de la Psyché ... N’ai-je pas consacré ma vie entière à la poursuite de buts superbes, mais combien désintéressés ? Moi aussi je suis un Tauriéi et je n’en suis pas peu fier.
Jules MOMMEJA