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Intervention au Sénat de Frédéric Cayrou lors de la discussion de la loi sur l'enseignement des langues et dialectes locaux (loi Deixonne) le 7 Mars 1950
Monsieur le ministre, mes chers collègues, je n'aborde cette tribune que très rarement, vous le savez et quand je le fais, c'est avec beaucoup d'appréhension ; mais, aujourd'hui, je suis content de me trouver ici, parce que je suis appelé à défendre ce que j'aime ; je suis appelé à défendre une langue qui m'est familière depuis ma plus tendre enfance, une langue pour laquelle j'ai combattu par la plume, par la parole, par les conférences, par le théâtre, pour laquelle en un mot, j’ai combattu de toutes les façons parce que c'est une langue vivante et que je ne veux pas qu'on l’a tue.
Pour bien situer ma présence et pour ne pas laisser votre esprit dans l’incertitude, je vous dirai tout d'abord que je ne suis pas d'accord avec les conclusions de M. Lamousse ; mais je tiens cependant à le remercier très sincèrement des paroles élogieuses qu’il a bien voulu m'adresser.
Il m'a présenté à vous comme une sorte de sirène plus ou moins enchanteresse ; mats rassurez-vous, je n'emploierai pas à votre égard des moyens déloyaux pour vous prendre dans mes filets. (Rires et applaudissements)
M'inspirant des diverses propositions visant à introduire l’enseignement des langues catalane et bretonne dans les écoles, France, propositions qui ont abouti à un texte élaboré par la commission de l'éducation nationale de l’Assemblée, dont M. Deixonne a été nommé rapporteur et qui a été adopté sans débat, ce dont je me félicite, je veux à mon tour présenter un plaidoyer en faveur de la langue d'oc et réclamer pour elle le même avantage. Je ne vous apprendrai rien mes chers collègues, en vous disant que la langue d'oc a brillé, au Moyen Age, d'un éclat incomparable dans tout le Midi de la France, donnant naissance avec ses troubadours à une remarquable floraison de productions littéraires. Langue courtoise, langue des cours d'amour, nulle autre mieux qu'elle ne sut dépeindre aussi poétiquement, en des rimes plus variées, les passions de l’âme et les élans du coeur.
C'est pourquoi, lorsque certains essaient aujourd'hui de flétrir ce parler harmonieux du nom méprisant de "patois", je proteste énergiquement. (Applaudissements sur de nombreux bancs)
Depuis longtemps, mesdames, messieurs, les grammairiens ont démontré qu'un patois est une déformation du français, dégradé dans son vocabulaire et sa syntaxe, tandis que les langues - et j'insiste sur ce mot - ont un vocabulaire propre, une syntaxe organisée et consacrée pour un long usage, ce qui est la caractéristique de la langue occitane qu'on ne saurait compter parmi les langues mortes.
Langue morte, mes chers collègues? N'en croyez rien! Bien au contraire, elle vit toujours sur les lèvres de nos paysans ; elle bouillonne, bourdonne, elle chante, elle claironne, s'exhalant en mélodieuses sonorités des plaines gasconnes aux collines du Limousin, des forêts landaises aux vignobles narbonnais, des Alpes aux Pyrénées, de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens. (Applaudissements) Symbole glorieux de noire race latine, elle est un témoignage essentiel de l’âme d'un peuple et la plus précieuse, des libertés. N'est-ce pas Mistral qui disait: "Quau tin la lenga. tèn la clau" – qui tient la langue tient la clef ? (Nouveaux, applaudissements)
Oui, mes chers collègues, elle vit, cette langue, arbre robuste aux racines profondes qui lui ont permis d’atteindre les plus hauts sommets, arbre dont le tronc est peut-être déshonoré par mousses et lichens, mais dont la sève n’est jamais tarie.
En présence d’une semblable vitalité, je me suis bien souvent attardé à penser qu’à l’instar des poètes de la Pléiade : un jour viendra peut-être où faisant appel à nos dialectes régionaux, de jeunes et enthousiastes philologues seront capables d'enrichir la langue française et de la régénérer.
Louis André : Oh non !
Comment non ? Donnez un argument, je vous répondrai avec un grand plaisir ; tout le monde a le droit d'exposer son point de vue (Très bien ! très bien !) et je respecte, messieurs, toutes les opinions.
Je disais donc que j'espère qu'un jour peut-être, on pourra la régénérer. La tentative ne paraîtrait-elle pas logique lorsque nous voyons, dans le domaine médical, la transfusion sanguine s'opérer avec succès quand on fait appel à des éléments sanguins de groupement identique. (Sourires)
De tout temps, la nécessité d'adapter le langage à l’évolution de l’esprit humain a obligé le penseur à créer des termes nouveaux. Je sais bien que la langue d'oc se prête mal à la création de mots techniques et qu'à ce point de vue le grec lui est infiniment supérieur ; mais, à côté, dans le domaine des actes de la vie courante, quel champ d'action ne nous est-il pas réservé ! Ici, mes chers amis, j'insiste sur la richesse du vocabulaire languedocien, du quercynois en particulier, où l’on arrive à relever douze à quinze milles mots. Vous pouvez vous demander pourquoi, peut-être, le quercynois est plus riche en son vocabulaire qu'un autre dialecte - puisque l’on a utilisé ce mot, je suis obligé de l’employer encore. C’est que, voyez-nous, les langues ont suivi le cours des chemins des grandes civilisations et, là où il n'y avait pas de grande route, là où il n'y avait pas de fleuve, le langage s'est conservé avec sa pureté. C’est pour cela que, même dans notre région du Midi, selon que l’on va de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens, la langue est restée plus ou moins pure.
Ce qui a fait le plus de mal, mes chers amis, à cette pauvre langue d'oc, c'est que peu a peu elle s'est altérée. On en a oublié la pureté et malheureusement les auteurs qui veulent écrire aujourd'hui oublient trop, quand ils ne trouvent pas le véritable mot de langue occitane, le mot qui autrefois était employé par les officiels, qu'ils n’ont qu'à le chercher à côté et au lieu de se livrer à cette recherche ils patoisent le mot français. C’est cela justement que nous devons combattre pour avoir ce que l’on appelle une langue plus pure répondant au désir de Lamousse. Vous trouverez qu’elle n’est pas assez pure, c’est peut-être mon cher ami que vous ne la connaissez pas assez.
M. le rapporteur : Je n’en disconviens pas.