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J’ai longtemps hésité avant d’acheter un journal aux USA. Puis finalement le 20 avril un titre en Une du San Francisco Chronicle attire mon attention "d’enfant" de John Steinbeck. Un rappel historique : le 14 avril 1939 sort en librairie un livre qui va secouer le monde : les Raisins de la colère, et le journal a décidé d’interroger quelques uns des survivants de cette crise économique géante qui frappa les USA à partir de 1929 et que l’écrivain va utiliser comme matière à un roman d’actualité. Avant ce chef d’œuvre le romancier n’avait rien écrit de géant. En un combat douteux avait révélé l’engagement de l’enfant de Salinas en faveur des révoltés paysans de sa chère Californie que les Raisins de la colère portent plus haut. En réalité le succès du roman tient au film que John Ford tourne aussitôt (le prix Pulitzer apporte sa part à la renommée du roman). Et si révoltés il y a, ils sont en quête de la terre promise ce qui s’insère bien dans l’esprit religieux du pays. Il fallait bien les clins d’œil à la Bible pour calmer tous ceux qui interdiront le livre dans diverses communes.
Je pense que Steinbeck comme la plupart des écrivains des USA est marqué, à l’époque, par l’épique de la guerre d’Espagne (ça sera même le cas de Faulkner). Se battre contre la misère, le fascisme et sortir du trou noir.
En 100 jours, dit la légende, le livre est sorti de la tête de l’écrivain qui pour créer s’est aidé de Beethoven et quelques autres œuvres musicales.
Les témoignages du journal rappellent le contexte d’alors : à la crise il y avait une sortie, la Californie ! Partir pour l’Ouest afin d’y gagner non pas le paradis mais de quoi vivre. Et les jeunes qui témoignent, témoignent qu’alors il y avait encore la possibilité de réussir. Ils ont connu l’enfer puis ils sont devenus des universitaires, leurs parents réussissant à sortir la tête de l’eau.
Sauf que le livre date de 1939 et qu’en fait la guerre qui se déclenche sera une « bénédiction » pour l’économie US…
Il serait cependant injuste d’oublier les politiques intérieures de Roosevelt qui par « les grands travaux » a décidé de lutter contre le chômage.
Justement le 14 avril dans la petite ville de Kanah je lisais une fois de plus sur une plaque, la référence aux grands travaux de l’époque : l’Utah a bénéficié de la construction de 221 immeubles dont la belle bibliothèque de la ville.
Dans ce contexte des années 30, Steinbeck a fait figure de révolutionnaire. Il a fini par obtenir le Prix Nobel en 1962 (Karen Blixen devait l’avoir mais elle est décédée juste avant !). Et Steinbeck est étonné par cette récompense, lui qui est devenu plus sage et moins glorieux.
Sa dernière œuvre consistera à partir pour le Vietnam afin d’envoyer des reportages à la gloire de l’armée de son pays. Il avait 64 ans et pendant six mois, jusqu'au printemps de 1967, il rédige 86 chroniques où il mêle choses vues entre delta du Mékong et Laos, descriptions de matériels de guerre (les hélicoptères ont sa préférence), considérations sur ce conflit sans front et l'art de la guerre selon Sun Tzu. Il avait fini par accepter la proposition de son ami et directeur de Newsday, Harry F. Guggenheim. Depuis l'intensification des bombardements, en 1965, et la montée de la contestation de la jeunesse américaine, il a fait du Vietnam une affaire personnelle. Steinbeck a été convaincu que dans les rizières, la démocratie se bat contre l'hydre totalitaire et que les jeunes soldats, par leur courage, stopperont le déclin moral de l'Amérique. De plus il admire Lyndon Johnson, son double démocrate et "provincial", raillé par les élites de la côte Est. Ajoutons que ses deux fils s'apprêtent à rejoindre les GI's.
Au fil des dépêches, le faucon Steinbeck va se faire colombe. Il revient tellement éprouvé par cette plongée dans l’enfer qu’il va ensuite « passer tout son temps à mourir », dira sa femme Elaine, peu après la disparition de l'écrivain, fin 1968.
Une coïncidence fera qu’au moment où le journal de San Francisco aura une pensée pour « Grappes of Wrath » l’hebdo Newsweek titrera sur les suicides des paysans en 2014. D’une crise à l’autre ? Avec le fait que la crise d’aujourd’hui n’a pas son Steinbeck pour que jaillisse sous sa plume, une fiction plus forte que la réalité. Jean-Paul Damaggio