Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres

Publicité

Le bonjour de Luis Sepulveda

Voici vingt ans que j’écris ici ou là sur les Amériques. Sur Internet, j’ai commencé par le site le Magret Diplomatique en 2005 (si les deux animateurs me lisent aujourd’hui, je les salue), puis il y en a eu tant d’autres. En cherchant un texte sur le film Il Postino j’ai retrouvé celui-ci que j’avais oublié et qui nous renvoie à un moment émouvant : Sépulveda sur la tombe de la fille de Neruda ! A suivre. JPD

 

 

Le bonjour de Luis Sepulveda

 

Avec son livre publié en 1992, Le vieux qui lisait des romans d’amour, le Chilien Luis Sepulveda entra dans le monde des écrivains par la grande porte. Dernièrement, à une émission de France-Culture, celui qui l’interrogeait voulut le chasser par la porte de derrière. Il s’agissait de discuter de son dernier livre : une sale histoire.

Luis Sepulveda, comme d’autres aux Amériques, a une passion pour l’écriture journalistique. Je l’ai souvent croisé par exemple dans le journal Interviu aux côtés de Manuel Vazquez Montalban. Parfois il rassemble quelques chroniques dans un livre. Cet exercice politico-littéraire, auquel se livrent Vargas Llosa, Sergio Ramirez, Eduardo Galeano, Umberto Eco, comporte de multiples risques. Luis Sepulveda dut en découvrir un, le jour de la dite émission de France Culture.

Dans la sale histoire il reprit une chronique où il dénonça, en termes sévères, la politique de l’Israélien Sharon. Elle fit l’essentiel de l’émission car il alla jusqu’à comparer les numéros que les nazis inscrivaient sur les juifs, avec ceux que les Israéliens inscrivent sur des Palestiniens (tout en précisant qu’ils ne sont pas définitifs). Une exagération malheureuse ? En 1968, il était de bon ton de crier « CRS=SS » et j’ai toujours trouvé regrettable cette exagération, comme bien d’autres. Oui, mais un écrivain qui connaît le poids des mots (et dans ses chroniques Sepulveda porte souvent son regard sur la question) comment peut-il se laisser aller à une exagération ? N’y aurait-il pas, d’ailleurs, des exagérations plus autorisées que d’autres ?

Le journaliste de France-Culture se permit une exagération : réduire le livre à cette seule chronique. Comme si nous ne savions pas, par ailleurs, que Luis Sepulveda est un humaniste bien connu et doté d’une obsession : Pinochet.

Je viens de lire, en castillan, un autre livre de chroniques du Chilien : La locura de Pinochet. Nous suivons à la trace la vie du dictateur, depuis qu’il laissa le pouvoir, un homme, responsable de milliers d’assassinats, qui vit une retraite tranquille (seulement un peu inquiété à Londres et à présent dans son pays). Après 1973, Luis Sepulveda fut libéré de ses tortionnaires par une campagne de solidarité et vit depuis en exil et il compare la DINA chilienne à la Gestapo.

L’ami Bernard Lubat qui aime jouer avec les mots, écrit : exil c’est ex-il. Bien des langues reprennent le même mot : esilio, exile, exilio ou exil en allemand. Le « ex » c’est pour dire une sortie mais en fait une sortie d’un territoire (un bannissement) plus qu’une sortie de soi-même. Or entre la construction d’une identité personnelle et un lieu, la parenté est bien connue. Donc l’exilé quitte une part de lui-même en quittant son pays (avec douleur ou soulagement ou les deux). Et l’être nouveau, issu de l’exil, est doublement exilé car dans son pays d’origine on lui refuse souvent le droit d’intervenir. Les Chiliens de Santiago ne peuvent pas voir sous le même angle que Sepulveda « la locura de Pinochet ». Ils disent ou diront qu’ils ont été obligés de vivre avec, qu’en conséquence ils ne peuvent pas être aussi radicaux qu’un exilé, pour le dénoncer etc.

Je relève ce rappel historique : « En 1987, le ministre du travail allemand, Norbert Blühmn visita le Chili et se vit obligé de saluer Pinochet. Le tyran le reçut avec une de ses typiques bestialités en lui disant : « On a beaucoup falsifié l’histoire allemande. Dans les camps de concentration, ce ne sont pas six millions de juifs qui moururent, mais seulement quatre ». Le ministre allemand ajusta ses lunettes et répondit : « Une seule victime aurait suffit pour mériter une condamnation universelle ». »

 

Dans un autre livre de chroniques, toujours en castillan, Le pouvoir des rêves, Luis raconte quelques autres anecdotes de la vie. J’en reprends une au sujet du poète Pablo Neruda. Sepulveda ne le rencontra que trois fois et chaque fois il observa, dans les yeux du poète, une tristesse singulière. Beaucoup plus tard, il comprit cette tristesse. Une journaliste chilienne, Isabel Liptay lui envoya en Espagne une histoire surprenante qui l’incita aussitôt à partir pour Amsterdam. La première épouse de Neruda était hollandaise : Maria Antonieta Hagenaar. Le prénom semble lui donner aussi une dimension latine. Ils eurent une fille le 18 août 1934 à Madrid : Malva Marina Reyes-Neruda. Observez la date et le lieu : Madrid et 1934. Ils y furent rattrapés par la guerre civile mais seul Pablo resta dans la ville : son épouse et sa fille partirent pour Amsterdam, leur amour s’était entre temps évanoui. Elles pouvaient emporter ce petit poème de Garcia Lorca : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiero darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Cette guerre d’Espagne qui, pour Sepulveda se caractérise d’un seul vers du poète César Vallejo, allait durablement séparer le couple.

 

Pourquoi Luis décida brusquement de partir pour Amsterdam des années après ? Pour une visite au vieux cimetière de Gouda qui est un monument national : toutes les tombes sont inamovibles. Il arriva à une pierre couverte d’un peu de mousse où il put lire : « ci-git notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1936 et décédée à Gouda le 2 mars 1943 ». Elle n’avait pas sept ans, elle était hydrocéphale. J-P Damaggio

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article