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Le 20 juillet 1892 l’écrivain Léon Cladel décède dans sa maison de Sèvres. Au même moment son ami Clovis Hugues publie le poème que nous offrons, dans la Revue socialiste. IL s’agit de préparer les Journées Cladel du 16 octobre 2010 à Lafrançaise.
(un exemple de poïélitique). JPD
LE PEUPLE SOUVERAIN
Les patrons de Fournies avaient prévenu les
ouvriers, par des pancartes affichées dans
les ateliers, qu'ils seraient renvoyés immé-
diatement,, si leurs noms figuraient sur la
liste des candidats socialistes.
(Nouvelles électorales).
- Bas les pattes, lion ! Peuple, trêve à la lutte !
Plus de sang sur tes beaux lauriers !
Le bulletin suffit à qui rêve la chute
Des privilèges meurtriers.
La révolte en haillons, hurlant de porte en porte,
Avec son chiffon rouge au poing,
Cela se comprenait, la justice était morte,
Au temps où tu ne votais point.
Décrocher les fusils, ébaucher en épèe
Un acier que la rouille mord ;
Ecrire avec ton sang ta lugubre épopée.
Mourir en fécondant ta mort :
Tu n'avais que ce droit sinistre, quand le rêve
Etoilait ton crâne embrumé.
Tel un vaincu parfois garde un tronçon de glaive,
Même après qu'on l'a désarmé !
La haute barricade, effrayante d'histoire,
Dominant les coeurs et les fronts,
Jetait une fumée orageuse, où la Gloire
Embouchait ses vagues clairons ;
Tu t'y dressais pieds nus, bras nus, torse nu, l'âme.
Toute vibrante de réveil.
Avec le grondement du fauve qui réclame
Sa part d'espace et de soleil.
Tu tenais à ton droit comme au pain de ta bouche,
Comme la gerbe à l'épi blond ;
Et ton suffrage altier saignait, et la cartouche
Etait ton bulletin, de plomb !
Mais c'est fini, pourquoi te ruer, tête basse,
Dans la révolte et dans les pleurs ?
A quoi bon colleter le canon, lorsqu'il passe,
Enguirlandé d'aube et de fleurs ?
A quoi bon débrider ta colère et ta haine,
Devant le firmament sacré,
Maintenant que tu peux, de ta main souveraine,
Façonner l'Idée à ton gré ?
II
Là-dessus, les tambours s'emballent, les cymbales
Ne savent plus ce qu'elles font,
Pendant que les malins escamotent des balles,
Dans des urnes à double fond.
Harangue de vertus ! Boniment de vieux pitre,
Où s'effiloche un texte usé !
Eloquence de riche à trente francs le titre,
Après que le pauvre a moussé !
Approchez, venez voir le peuple-roi, Mesdames !
Veuillez soupeser en passant
Son manteau d'apparat constellé de programmes,
Qui traînait hier dans le sang.
Est-il assez musclé de la face et du torse !
Ont-ils des bras ces Souverains !
Ah ! s'il voulait, un jour, abuser de sa force,
Comme il nous casserait les reins !
Tour relever la foi qui s'ankylose et boîte,
Tour gouverner comme il le doit.
Il n'a qu'à mettre un bout de papier dans sa boîte,
Il n'a qu'à remuer le doigt !
Seulement le bâillon étant l'ami de l'ordre,
Les bourgeois gavés et prudents
Le musellent un peu, comme s'il allait mordre.
Chaque fois qu'il montre les dents.
Quoi ! tu votes, gaillard, pour ceux qu'on assassine ?
Quoi ! tu ne sais pas oublier ?
Eh bien ! tu crèveras de faim ! Hors de l'usine !
A la porte de l'atelier !
Plus de mine où planter ta lanterne et ta pioche !
Plus un astre dans ton ciel noir !
On te vide le ventre en te vidant la poche ;
Ramasse tes outils, bonsoir !
Ta royauté, chanson ! Ta pourpre, métaphore !
Si ta fille aînée a vécu,
Blanche comme les lis et toute belle encore,
Cours la vendre pour un écu ;
Si tu crois à l'honneur, figure empanachée,
Utile au jargon des partis,
Noue une bonne corde, étrangle ta nichée,
Pends la mère avec les petits !
III
Et c'est pourtant ainsi dans notre époque infâme,
Après tant de nobles trépas !
Le peuple est roi, c'est vrai ; mais le patron l'affame,
Quand il ne le fusille pas.
La mine dit : - Dansez sur les coteaux, bergères !
Dormez, innocents nouveaux-nés !
Car j'ai dans mes flancs, noirs de la mort des fougères,
Du travail pour tous les damnés.
La forge dit : - Passant, fais jaillir l'étincelle
Du rouge baiser des métaux !
J'ai dans ma braise, ardente, où la fonte ruisselle,
Du travail pour tous les marteaux.
Le bois dit : - Aiguisez la hache qui se rouille,
Venez à moi, tristes humains !
J'ai, dans mes rameaux verts où l'oiselet gazouille,
Du travail pour toutes les mains.
La plaine dit : - Chantez ! Quand le printemps se lève,
Dressez-lui des arcs triomphaux !
J'ai, dans l'épi gonflé de lumière et de sève,
Du travail pour toutes les faux.
Et le Maître répond, blasphémant le mystère,
Rebelle à l'éternelle Loi :
- Je ne fais travailler, sur terre et sous terre,
Que ceux qui votent comme moi !
IV
Ah ! debout, compagnons ! hardi, traîne-guenille !
Pus de beaux bourgeois triomphants,
Si la chair qu'on affame et celle qu'on fusille
Ressuscitent dans vos enfants !
Eh quoi donc ! sous leurs lois dures du pauvre hère,
Vous vous parquez en vil bétail,
Lorsque ce sont vos droits qui se font, ô misère !
Les voleurs de votre travail ?
Allons, réveillez-vous, relisez votre histoire.
Les brebis mangeront les loups.
Le pré, l'épi, le champ, la forêt verte et noire,
Toute la terre est avec vous.
De l'air ! plus de cachot ! plus de porte fermée !
Plus de justes rêves déçus !
Vos maîtres s'en iront comme un peu de fumée,
Quand vous aurez soufflé dessus.
Vous découdrez la bouche à leurs sphinx taciturnes,
Accroupis devant les magots ;
Et s'ils ne veulent plus que l'on bourre les urnes,
On rebourrera les flingots !
Clovis HUGUES.