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Bousquet, Il ne fallait pas consentir

Il ne fallait pas consentir

 

C'est Serge Klarsfeld, infatigable chercheur, qui a découvert un document qui était passé jusque là inaperçu, et qu’il reproduit largement dans son Calendrier de la Déportation p.200 et suivantes. Le 14 avril 1942 Darlan fait savoir à la Direction politique du ministère des Affaires Étrangères qu'il a décidé de transférer en Algérie un nombre important d'Israélites étrangers se trouvant actuellement en zone libre… dès à présent j'envisage le départ des israélites allemands, autrichiens, tchécoslovaques, hongrois, bulgares, roumains et réfugiés russes."

A cette date du 14 avril 1942 la situation politique de Darlan est très fragile, les Allemands exigeant son départ du gouvernement. Ce sera chose faite le 16, avec le retour de Laval qui nomme le 18 un nouveau Secrétaire général à la Police, René Bousquet. On n'entendra plus parler de ce plan de transfert des juifs étrangers en Algérie. S'il avait été mis à exécution ce sont quelque 60.000 juifs qui auraient de ce fait échappé à la Déportation et l'Extermination.

Les historiens peuvent se pencher sur cet enterrement de première classe de la décision du 14 avril 1942. Quels cercles du Gouvernement ou de l'Administration portent la responsabilité de cet "oubli" ? Pourquoi Darlan lui-même, qui restait Commandant en chef des Armées et dauphin du Maréchal et conservait à ce titre quelque influence, ne paraît-il pas être intervenu en faveur de la poursuite de son projet ?

En tout cas il demeure que même dans le cadre de la détestable politique de Vichy, de laquelle Darlan était solidaire à cette époque, il était possible de ne pas aller jusqu'au bout de la honte et que des mesures discriminatoires (doublement) à l'égard des "Israélites étrangers" pouvaient encore s'exercer tout en plaçant ceux-ci hors de portée de l'Ennemi.

René Bousquet, lui, n'eut pas les mêmes scrupules. En janvier 1943 on le voit, en compagnie des Autorités allemandes, assister ; dans son col de fourrure, la cigarette au bout des doigts, au départ des déportés de Marseille Pourtant les témoignages d' Oberg, le général SS, de Jacques Delarue, jeune policier résistant présent sur le quai de la gare maritime, confirment que Bousquet tenta de faire relâcher les juifs français présents dans un convoi de 1642 prétendus étrangers ou terroristes à destination de Compiègne. Profitant de l'absence d'Oberg, parti consulter Himmler sur cette demande (la réponse, du reste, sera "non"), Bousquet fit même descendre du train "un certain nombre de personnes" (30, dira Oberg, 120 à 130 selon Delarue). Cette séquence laisse penser que Bousquet n'était pas insensible au tragique de la situation et le vague sourire qu'on voit flotter sur ses lèvres cache peut-être son malaise. Mais l'essentiel à ses yeux restait que l'Administration française, son administration, ait montré par l'ensemble de cette opération marseillaise qu'il fallait compter avec elle.

Etrange et absolue perversion du concept de souveraineté de l'Etat. Qu'importe la nature de la besogne requise par l'Occupant, pourvu qu'elle ne se fasse pas en dehors de notre autorité. Périssent les hommes "puisqu'il faut en passer par là" - Eh bien non, précisément : il ne fallait pas consentir à en passer par là, la besogne eût été plus difficile pour l'Ennemi sans la participation de l'Etat français, de ses recensements, de sa police. Seulement voilà, pour le dit Etat français l'ennemi véritable, en tout cas le premier, c'était "l'ennemi intérieur", les juifs, les francs-maçons, les communistes, les gaullistes. Et ces priorités étaient devenues ipso facto celles du Grand commis qui ne distinguait plus entre Autorité de fait et Etat de droit. Comment en est-il arrivé là celui qui, moins de 13 ans plus tôt, avec Adolphe Poult, risquait sa vie des heures durant pour sauver les malheureux cernés par la montée furieuse des eaux du Tarn ?

Roger Akriche (extrait du spécial René Bouquet de Point Gauche !)

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