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68, un début ou une fin ?

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Toute fin entraînant un début, et tout début supposant une fin, la question peut paraître inutile. Sauf que pour un affamé il n’est pas sans intérêt de savoir s’il va débuter un repas ou s’il est fini !

Puisqu’il s’agit d’histoire voyons quelques cas : la révolution de 1917 marque la fin d’un monde par les débuts qui naissent alors ; la découverte de Christophe Colomb marque la fin d’un monde pas les débuts qui naissent alors etc…  Dans certains cas la nouveauté élimine un passé et elle inaugure donc le début de quelque chose ; dans d’autres cas la nouveauté fait seulement évoluer le passé et la fin domine puisqu’aucune alternative n’apparaît.

Ces considérations peuvent paraître spécieuses or avec le cas des révoltes de 1968 nous sommes face à une expérimentation dont l’analyse a une grande importance pour comprendre la suite des événements. J’aborde la question dans le livre sur Benedetto et j’y reviens ici à partir d’un entretien avec Philippe Caubère autour de son spectacle 68 selon Ferdinand publié par L’Humanité le 11 novembre 2002. Je lis : « Il y a eu une Révolution en 68 que cela plaise ou non. » « Je suis un défenseur acharné de 68, mais pas de manière nostalgique. Ce que les vieux peuvent raconter, ce n’est pas vrai : 68 a été une vraie révolution. »

J’appelle révolution l’action permettant d’ouvrir une phase nouvelle de l’histoire. Certaines peuvent être ratées, détournées mais les changements imposés durent. A mes yeux, les événements de 68, en France comme dans le monde, ont assuré aux régimes en place un nouvel avenir. Je prétends que 68 fut surtout la FIN de la Vieille France, une fin que le capitalisme ne pouvait pas imposer à sa frange conservatrice, et qui, par une voie détournée, non programmée, mais astucieusement manipulée, le trouva à la sortie, plus fort qu’au départ ! Pour ceux qui ne me comprennent pas, je tiens à rappeler qu’à travers l’histoire, je ne cesse de constater que les Révolutionnaires voient la mort du capitalisme pour dans les cinq ans qui suivent (y compris Jaurès), alors qu’il est toujours là, et que s’il est toujours là, c’est le résultat de l’incapacité des Révolutionnaires à mesurer la capacité du capitalisme à se renouveler. Dire avec Caubère que 68 ce fut une vraie révolution, c’est prendre la révolution pour de l’agitation !

La mort de la Vieille France n’a pas pu se produire seulement en Mai 68. Il faudra parfois des années avant de sortir de la boîte de Pandore, les cadavres qui y dormaient désormais. Par exemple, il faudra attendre 20 ans, et une décision de Jospin, pour en finir avec l’Ecole Normale. Même en 20 ans, les forces démocratiques ont été incapables d’inaugurer sur ce plan, comme sur d’autres, un DEBUT ! L’Ecole Normale, qui fut un début minutieusement réglé, a été remplacée par du vide, un vide faisant rapidement flop ! Pas question d’idéaliser cette Vieille France, pas question de nostalgie ; il fallait tourner la page, mais les forces sociales n’ont pas pu en imposer une nouvelle. Suivant le principe mit en lumière par Lampedusa (et je me demande souvent pourquoi cette lumière est venue de Sicile) : on a simplement tout changé pour que rien ne change ! Quand Sarkozy débauche des dirigeants socialistes, il continue une histoire évidente : le capitalisme avance par la gauche !

Zoé Lin qui interroge de belle manière Caubère en arrive alors à cette question :

« Mais que reste-t-il [de 68] dans le théâtre ?

Philippe Caubère : Moi ! »

La boutade me semble révélatrice.

A parler théâtre et Avignon Caubère indique : « C’est devenu conventionnel de dire que Jean Vilar est mort en 68… Ce n’est pas si simple. » Ce n’est pas si simple car « Jean Vilar a fait magnifiquement face : il a discuté, il a négocié pied à pied. »

Si vous permettez cette métaphore : la France vue comme une voiture qui au cours des années 60 gravit un col alpin et qui en 68 arrive au sommet… et perd tout moteur ; dans la descente, en roue livre, l’histoire passée va continuer un moment, et certains comme Vilar vont, non pas céder à l’euphorie du moment, mais tenter d’alerter sur les dangers de cette fausse roue « libre ». Il en avait tant bavé pour arriver au sommet qu’il ne pouvait pas croire que subitement tout allait être facile.

Ce qui importe à mes yeux c’est de chercher à comprendre cette montée des années 60, à la fois ses forces et ses faiblesses. Au sommet, Jean Vilar est pour ainsi dire mort - Paul Puaux cherchant avec et après lui, à gérer les acquis - comme est morte la Vieille France. Au Québec ils ont appelé ce moment « la révolution tranquille » car nous sommes depuis longtemps dans la globalisation. Quand Sarkozy prétend qu’il veut en finir avec 68, il parle d’un 68 mythique qui n’a jamais existé, celui qui a effrayé le bourgeois le temps de quelques barricades, mais qu’aucune force alternative était capable de changer en révolution !

 

Aux USA comme en URSS, des millions de gens ont pensé que le système vacillait. D’un côté à cause de la révolte étudiante et de l’autre à cause de la Tchécoslovaquie. Comme en France, le pouvoir est sorti plus fort de l’épreuve. Aux USA la révolte alla jusqu’à faire tomber Nixon grâce à l’action de la presse (qui depuis n’a pas cessé de se faire le relais des puissances financières) mais, avec la fin de la guerre du Vietnam, tout rentra dans l’ordre. Pour l’URSS, l’assassinat de la Tchécoslovaquie assura malheureusement une double fin : celle d’un éventuel communisme à visage humain, qui renforça Brejnev, jusqu’à ce qu’arrive la fin de tout communisme ! Oui, en 1968 un début aurait pu s’imposer, mais ce fut une fin, la fin d’un rêve socialiste ! Bien sûr l’aspiration à une autre révolution existe mais en lambeaux ! Gloire aux millions de personnes qui y travaillent de façon désordonnée ! Qu’elles sachent cependant que leur union ne suffira pas, pour construire le peuple en sa demeure car s’unir oui, mais pourquoi ? 24-08-2010 Jean-Paul Damaggio

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