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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 16:05

vidocq.jpgRajaud, à l’honneur

 

Après Vicien, où il est décédé, Maurice Rajaud vient d’être honoré ce 11 novembre à Caylus par un nom de rue. Moment émouvant qui après la cérémonie devant le monument aux morts s’est terminé comme d’habitude devant le monument honorant des résistants assassinés le jour de la libération de la cité. Ainsi la boucle était bouclée. Du jeune qui dès 1936 donne sa vie pour arrêter le fascisme montant, aux jeunes donnant la leur pour s’être trop vite précipités fêter la victoire, ce fut un moment de réflexion très utile.

 

Yves Vidaillac, José Gonzales, et Monsieur Maffre le maire du village se sont succédé pour évoquer chacun une part de l’histoire. Celle du jeune Rajaud pour l’un, celle des brigadistes ayant aidé l’Espagne et des Espagnols aidant la France à résister au fascisme pour le deuxième, celle des combats pour la liberté pour le dernier. Et la plaque a été découverte par les descendants de la famille, par des descendants de Maurice mort trop jeune pour avoir goûté aux joies de la vie, mais des neveux et nièces (tous sont sur la photo).

Le tout en musiques de la république espagnole à la Marseillaise française.

 

Pour être précis, la cérémonie avait commencé par la messe traditionnelle… où Jean Ferrat s’est fait entendre, une messe où fut rappelée que l’extrémisme combattu par Rajaud n’était pas définitivement mort (Monsieur le Curé nous rappela l’existence y compris de l’extrémisme religieux, par exemple celui de l’Opus dei qui nous ramène en Espagne et ailleurs).

 

Un rassemblement si réussi ne pouvait que susciter des projets nouveaux : un voyage en commun à Vicien et pourquoi pas un jumelage entre les deux cités ; des recherches nouvelles sur la vie de Rajaud en vu d’une publication etc. A suivre. J-P Damaggio

PS : sur le site Moissac au cœur une vidéo sur le sujet : La rue Rajaud

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 13:54

La parole à Maurice Rajaud

 

 

En nommant une rue Maurice Rajaud, la municipalité de Caylus a relancé les recherches et c’est bien la preuve que la reconnaissance officielle, ça compte !

Grâce à la nièce de Maurice Rajaud voici la dernière lettre du volontaire parti soutenir les républicains espagnols, une lettre exceptionnelle, immensément émouvante. En permettant sa diffusion, internet permet une revanche du vaincu sur les tueurs.

 

D’abord cette phrase politique :

« Car l’Espagne fasciste victorieuse c’est la guerre pour la France. »

Pourquoi la classe politique française dominante n’a pas eu une conscience de l’enjeu, aussi claire que celle de ce simple ouvrier de Caylus ? Parce que jusqu’au dernier moment il fallait tenter de privilégier la paix en se voilant la face ?

 

Et ce sens de la vie si simple, si naturelle :

Soigne bien le chien.

 

Ces quelques mots envoyés au frère montre un homme ordinaire, heureux de visiter Barcelone, quatre jours avant que la mort ne le frappe ! Une mort qui devient encore plus injuste car ces quelques mots nous permettent de sentir battre le cœur d’un citoyen qui devine que sa vie est en jeu pour défendre le pain ! Je considère que là commence toujours la poésie. Mille mercis à ceux qui ont conservé cette lettre, à ceux qui acceptent de la faire connaître, et j’espère qu’elle témoigne de la grandeur d’une jeunesse à jamais admirable. 6-11-2011 Jean-Paul Damaggio

 

 

Dernière lettre de Rajaud à son frère

              

   Barcelone, le 6 septembre 1936

 

Cher frère

 

 

Je viens par ces quelques mots te donner de mes nouvelles qui sont très bonnes. Ici tout va bien. Le commerce marche bien tout parait fier. Ce n’est pas ce que les journaux bourgeois nous disaient.

Enfin dis à Ponpon  et à Albert que s’ils veulent venir ils doivent pouvoir passer encore. Soigne-moi bien le chien. Car ensuite fini. Peut être que je reviendrais ?

Toujours de l’espoir ? N’oublie pas de faire voir la lettre à notre sœur et beau-frère. Sans oublier notre mère. Dis lui que c’est son pain que je défend. Car l’Espagne fasciste victorieuse c’est la guerre pour la France. Alors pense à moi comme moi je pense à vous tous. Chers frère sœur et mère et mes copains et copine. Alors adieu à tous car demain c’est dimanche et je veux voir la ville car déjà j’en connais un bon peu. adieu Reçois de ton cher frère mille baisers

                                 Maurice

Dis à la poste que l’on m’envoie les lettres à l’adresse que je donne.

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 14:07

 

La Mairie de Caylus va inaugurer une rue au nom de Maurice Rajaud, au moment où on célèbre le 75ème anniversaire du début de la Guerre civile espagnole et les 80 ans de la première république de ce pays.

Yves Vidaillac a contribué en 1996 à faire connaître le cas de ce jeune membre des Brigades internationales mort en Espagne dès le début du conflit le 10 ou le 11 septembre 1936. Il vient de retrouver une note de Marcel Maurières indiquant qu’il est enterré à Vicién en Aragon. J’ai essayé de retrouver quelques éléments sur la bataille dont le village fut le cœur.

 

Premier élément

Si Maurice Rajaud est parti avec le Secours Rouge international et comme communiste, arrivé à Barcelone il a aussitôt intégré les colonnes anarchistes des Brigades (Ascaso, Durruti) pour partir sur le front d’Aragon. C’est sans doute ce qui explique qu’il soit inscrit dans une liste de militants anarchistes[1].

Une femme espagnole, Maria Martínez Sorroche[2] de la colonne “Aguiluchos”, a témoigné en France en 1997, de la situation à Vicién en septembre 1936, et elle explique la nature de cette colonne Ascaso qui à partir de son poste de défense voulait reprendre Huesca aux Franquistes :

« Au cours d’une attaque sa colonne découvre une belle grange et une maison qui ressemblait à un petit palais où il y avait un groupe de camarades étrangers. Il s’agissait surtout de jeunes qui étaient venus à Barcelone à l’occasion des Jeux Olympiques des Travailleurs, quelques uns venant de Paris où ils étaient des réfugiés Allemands ou Italiens qui fuyaient le fascisme. »

Elle ne parle pas de Français présents, mais ils parlaient tous français et elle-même ayant quelques souvenirs de cette langue suite à un séjour à Vaulx-en-Velin, elle permit aux deux colonnes de se comprendre. Les brigadistes avaient une mitraillette amenée d’une caserne de Barcelone entre les mains d’une femme qui empêchait ainsi les Franquistes de Huesca de sortir de la ville. Sa colonne d’Espagnols venait de l’Hospitalet et était presque sans arme.

En juillet 1936 l’importante ville de Huesca est tombée aussitôt entre les mains des Franquistes, mais pas Barbastro et la campagne alentour. En conséquence les colonnes de Barcelone (dont celle de Durruti) sont venus encercler Huesca pendant des mois. Une action cependant peu organisée aussi bien en matière d’intendance que d’armes. L’aviation officielle venue de Barcelone aidant les combattants qui ne purent cependant reprendre la ville.

Maria s’imposa comme infirmière sans les outils nécessaires et fut contrainte de soigner d’abord de grands brûlés venant d’un village voisin Almudevar.

Huesca est un important carrefour de routes. Vicién est sur une petite route vers le sud à 10 km de la capitale tandis qu’Amudevar est sur celle de Saragosse un peu plus à l’ouest.

 

Deuxième élément

Maurice Rajaud venant de sa campagne a dû être surpris de se retrouver au milieu d’Européens dont le grand courage égalait l’inexpérience. Le journal ABC qui était alors du côté des républicains avait un journaliste à Vicién au moment du décès de Rajaud. Il écrit ceci le 13 septembre 1936 :

« Je vous écris de Vicién, le dernier village qu’on rencontre avant d’arriver à Huesca, par la voie ferrée. Les Républicains contrôlent cette voie te la route ce qui fait que les factieux n’ont de lien avec l’extérieur que celui de leur Aviation qui les trompe en envoyant des tracts qui les incitent à résister en attendant l’arrivée de renforts. La lutte continue d’être favorable à nos troupes. Notre aviation a procédé avec grande efficacité à des bombardements sur les lignes ennemies en détruisant un convoi près d’Almudevar et deux dépôts d’essence. » Est-cette destruction de dépôts d’essence qui a provoqué les grands brûlés soignés par Maria ?

Nous savons que de tels articles optimistes seront vite démentis…

29-10-2011 Jean-Paul Damaggio

 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 14:30

J’avais déjà mis cet article sur le blog mais il a disparu. JPD

 

L’Indépendant, journal radical du Tarn et Garonne 14 novembre 1936

 

Un Caylusien engagé dans les milices espagnoles a été tué.

C’est pour ses amis et camarades de travail une bien pénible nouvelle que la mort de Maurice Rajaud, ouvrier terrassier, tué dans les rangs des milices espagnoles.

Agé de 25 ans, notre compatriote s’était engagé comme mitrailleur et partit rejoindre son poste le 2 septembre.

Une information directe, signé de son chef de section, nous apprend qu’il a trouvé la mort sur le front de Huesca, le 10 septembre, atteint par un éclat de bombe d’avion.

Nous nous inclinons avec respect devant la mémoire de ce bon compatriote. Il n’est personne, à Caylus, qui ne se souvienne du geste d’abnégation dont fit preuve notre ami lors de l’accident du pont d’Auvergne. Un camion chargé de Butagaz tomba dans le ravin ; Maurice Rajaud se précipite au milieu des flammes et des explosions de bouteilles de gaz ; il ramène le chauffeur étourdi par le choc et le sauve d’une mort affreuse. Une récompense de la fondation Carnegie sanctionna son dévouement. A sa mère et aux siens, nous adressons nos bien sincères condoléances.

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 12:58

  rajaud.jpg

Espagne

Maurice Rajaud avec les Brigades internationales

Le Républicain du 14 novembre 1936

"Maurice Rajaud. ouvrier du bâtiment, vient d'être tué dans les rangs des milices espagnoles. Il était âgé de 25 ans.

Dans un élan généreux, par un acte mûrement réfléchi, il s'engagea comme mitrailleur dès le début septembre, et c'est à ce poste que le 10 du même mois il a trouvé une mort glorieuse sur le front de Huesca en Catalogne.

Son souvenir restera avivé de reconnaissance et d'admiration pour son esprit de sacrifice et de courage, trait essentiel de son caractère.

Il n'est personne à Caylus qui ne se souvienne du geste d'abnégation dont fit preuve Rajaud, lors de l'accident du pont d'Auvergne, quand un camion chargé de gaz butane tomba dans le ravin. Rajaud se précipita et sauva le chauffeur d'une mort certaine, quelques instants avant l'explosion.

Une récompense de la fondation Carnegie sanctionna son dévouement.

Aujourd'hui, à son tour, Rajaud est victime de ce même dévouement à la cause altruiste.

Honneur à sa mémoire.

A sa mère Mme Rajaud et aux siens, le Secours Rouge, dont il était membre, et tous ses nombreux amis adressent avec le témoignage de leur vive sympathie, leurs biens sincères condoléances."

 

Note :

Le Républicain du Tarn et Garonne étaitd à ce moment là un hebdomadaire soutenant la gauche. J’avais par ailleurs interrogé l’épouse d’un militant majeur dans le secteur de Caylus, Laguépie, Saint-Antonin, Fernand Granier qui m’indiqua sur ce sujet : "Quant au camarade de Caylus qui fut tué en Espagne, oui. je le connaissais. C'était un camarade et un voisin - Maurice Rajaud - il était communiste, c'est tout ce que je sais."

Il semblerait donc qu’avant son départ en Espagne il vivait à Laguépie. JPD

 

Complément à l’article : Maurice Rajaud de Caylus

 

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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 21:04

L’ami Yves Vidaillac ayant eu besoin de récupérer cet article ancien, je saisis l’occasion pour le mettre sur la toile car 13 ans après il conserve tout son utilité.

 

Maurice Rajaud, un Caylusien meurt dans les Brigades internationales

 

Il y a 60 ans, le Front populaire, mais aussi le début de la guerre civile en Espagne. Les pays occidentaux décident de rester en dehors du conflit (sauf l’Italie et l’Allemagne bien sûr). Dès octobre 1936, de nombreux volontaires – plus de 40 000 en deux ans – venus de toute l’Europe, parfois de plus loin, excédés par la montée du fascisme et du nazisme affluent vers l’Espagne pour lutter contre  les troupes franquistes aux côtés des républicains espagnols. Répondant à l’appel du Secours Rouge lié à l’Internationale communiste –il devient à ce moment-là le Secours populaire) ils vont constituer les brigades internationales qui laisseront un lourd tribut dans ce conflit : plus de 10 000 tombèrent au champ d’honneur et bien peu en sortirent indemnes.

Parmi ceux-ci, un Caylusien Maurice Rajaud qu’une fougue juvénile et un engagement politique amenèrent à franchir les Pyrénées. Aîné d’une famille de 6 enfants dont 2 décédèrent en bas-âge, il naquit à Moissac en mars 1911, où son père était conducteur de calèches. La guerre de 14-18, que le père fera en Syrie, amènera les Rajaud à Caylus près de la famille maternelle où ils resteront. A son retour du front, ne rechignant pas à la besogne, le père fera divers travaux allant de fossoyeur à facteur. Certains membres de la famille vivent toujours dans la région, notamment son frère Robert qui, entouré des siens, nous a reçu dans sa demeure de Saint Projet et a accepté aimablement de faire un plongeon dans le passé.

C’est donc à Caylus qu’allait grandir le jeune Maurice, se faisant remarquer très tôt, autant par sa générosité, son courage, que par son tempérament impulsif ou son engagement politique.

Généreux dans son mode de vie : très vaillant quand il fallait gagner un peu d’argent, il partageait alors son salaire avec d’autres jusqu’à épuisement de ses économies, le conduisant ensuite à se remettre au travail.

Généreux dans les actes, n’hésitant pas à aider ses amis face à l’injustice même si cela devait lui attirer des ennuis par la suite.

Courageux, au point de braver à l’armée, qu’il fit à Carcassonne, ses supérieurs, pour dire son point de vue haut et fort, et voler au secours de ses camarades, ou pour refuser des galons de caporal sous prétexte que « ses épaules n’étaient pas de taille à supporter les galons. »

Courageux quelques années auparavant, quand au péril de sa vie, il n’hésita pas, au milieu des explosions de bouteilles de gaz, à aller sauver un chauffeur de camion accidenté malgré les injonctions des témoins (le pauvre, c’était le lendemain de son mariage). Cet acte lui vaudra une récompense de la fondation Carnegie.

Impulsif et provocateur, il n’hésitait pas à faire le coup de poing avec ceux qui lui tentaient tête : autant dans la vie de tous les jours que dans les bals ou flanqué de son foulard rouge signe de son engagement politique ; il savait réclamer aux orchestres souvent de façon « convaincante », de jouer l’Internationale.

Acquis au communisme, il était un lecteur de sa presse.

Puis c’est le Front Populaire. Son frère se souvient encore avec émotion des premiers congés payés touchés en 37 alors qu’il était à l’armée. « La somme était faible, mais c’était déjà ça »dit-il. La guerre civile éclate en Espagne. Poussé par son tempérament et son idéal politique, Maurice décide de voler au secours de la jeune république espagnole. Il va à Montauban chercher son passeport et dès le 3 septembre 1936 – jour de foire à Caylus se rappelle Robert – il prend l’autobus de Villefranche pour ne jamais revenir. Quelques jours plus tard, un télégramme vient apprendre aux siens que Maurice a été tué sur le Front de Huesca, le 13 septembre 1936. Son corps repose encor aux côtés d’autres brigadistes dans cette terre d’Espagne pour laquelle il s’était mis au service de la liberté. Une stèle sur laquelle son nom figure en bonne place rappelle au monde son courage.

A l’heure où 60 ans après, l’Espagne honore enfin les survivants de ces brigades en leur accordant symboliquement la nationalité espagnole et que le gouvernement français envisage de leur accorder le titre d’anciens combattants, l’idée pourrait être lancée qu’une rue de la cité caylusienne porte le nom de Maurice Rajaud. Une façon de rendre hommage à l’altruisme des cet homme et de donner un exemple aux jeunes générations, à l’heure où la xénophobie, le racisme et le fascisme ressurgissent de manière inquiétante. Yves Vidaillac

Point Gauche ! n°27 novembre-décembre 1996

Note J-P D :

Par une note prise sur internet on découvre Maurice Rajaud dans une liste de militants libertaires présents en Espagne pendant la guerre civile :

Berry, David. "French Anarchist Volunteers in Spain, 1936-39 : Contribution to a Collective Biography of the French Anarchist Movement" - Appendix 1 -
List of French libertarians present in Spain during the civil war and of French volunteers with the anarchist militias

 

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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 11:29

Les camps : Saint-Cyprien, le Barcarès et de nouveau Argelès-sur-Mer (II).

 

 

Apres Argelès, nous fumes transférés au camp de Saint-Cyprien. Dans celui-ci, nous ne pouvions mettre de noms fictifs. Les cuisines étaient réparties par campement ; deux hommes par baraque allait chercher « le rata » et faisaient la répartition. Cette popote se composait essentiellement de morue que nos cuisiniers ne pouvaient dessaler puisque les pompes à eau se trouvaient au bord de la plage ; le plus souvent ils la faisaient frire. Nous finîmes par apprendre qu’il nous faudrait, avant de changer de menu, achever tout le chargement d’un bateau qui avait débarqué sur la côte. Je ne me souviens plus si nous les avons achevées, ces fameuses morues, quand nous fûmes transférés vers le camp du Barcarès.

Là, ce fut la grande faim. Un poulet n’aurait pas survécu avec le peu qu’ils nous donnaient. J’allais tous les jours à un autre îlot rendre visite à ceux d'Agon qui me gardaient toujours une bouchée de quelque chose.

- Tiens, Martin, mange.

 - II vous en reste assez ?

- C'est suffisant pour quelqu'un qui ne fait rien.

 - Merci.

Quelle amitié, quelle solidarité ! Ce sont des choses qu’on ne peut oublier et quand j'y pense mes yeux s'embrument. De retour à ma baraque, je dis à mes compagnons :

- J'ai quatre amis natifs d'Agon qui mangent pratiquement à leur faim, alors que nous...

- Si c'est le cas, nommons trois hommes pour aller perquisitionner dans les cuisines, ces salauds de cuistots doivent se sucrer ; pendant ce temps, les autres occupants de la baraque encercleront le bâtiment au cas où les cuisiniers voudraient s’opposer à la fouille.

- D'accord.

Le pot aux roses, disons plutôt les deux petits chaudrons, furent vite découverts ; ils contenaient les meilleurs morceaux. Ils étaient destinés aux cuistots, à quelques amis et à ceux qui administraient le camp. Dans les grandes lessiveuses, c'est-à-dire les nôtres, il n'y avait que des os, des navets et des topinambours. La colère nous prit. Qu'est-ce qu'on leur mit comme coups de poings et coups de pieds au cul ! Ils furent renvoyés nus dans leur îlot. Si nous ne leur coupâmes pas les oreilles et le reste, c'est parce qu'un des nôtres plus âgé nous retint. Aucun de ceux qui festoyaient avec eux ne vint protester.

Pour remplacer les cuisiniers nous procédâmes à l’élection de quatre remplaçants : Carmelo Casale, un terrible de Gallur, Tomas Lostale et moi. Je refusai car, ayant mis le feu aux poudres, je ne voulais pas qu’on puisse croire que mon action visait à me trouver une bonne place. Je ne me souviens plus du nom de celui qui me remplaça. Une heure après, tout cuisait dans la grande marmite. Nos nouveaux cuistots, hommes consciencieux et intègres, n’eurent pas besoin que nous leur imposions un règlement. Tous les jours, cinq hommes étaient désignés pour peler les navets et les betteraves. Celui qui voulait manger un navet cru pouvant le faire mais il n’était pas question de toucher à la viande. Casale, pouvant manger quelques légumes, me donnait tous les jours sa ration de pain. A partir de ce moment tout alla bien, ce qui ne me dispensa pas de rendre des visites quotidiennes aux frères Laras. Vu ma jeunesse, ils continuèrent à me donner quelque chose et cette marque d'attention est restée pour moi inoubliable.

A cette époque, nous étions les seuls vacanciers, seulement on n'osait pas trop se baigner pour économiser nos forces. Maeterra, celui qui voulait lutter jusqu'au bout, se retrouva avec nous quelques jours plus tard ; je lui fis la lecture d'un livre que j'avais trouvé. Nous étions assis à même le sol, à l’entrée du camp, moi lisant lui écoutant (il ne savait pas lire comme beaucoup en ce temps-là), quand une traction avant se gara à côté de nous. Un commandant de l’Armée Française en descendit, celui que nous étions allés voir à Argelès. Accompagné de trois soldats, il se jeta sur moi comme un lion sur sa proie, me prit par le col de la chemise et me fit lever ; Maesterra se demandait ce qui se passait. Je savais fort bien que si je me défendais mon ami n’allait pas rester les mains dans les poches, mais je ne bronchai pas pour ne pas aggraver la situation, d'autant que je ne pouvais communiquer avec mon compagnon, le commandant connaissant bien notre langue.

Il me dit :

- Ici, la camaraderie espagnole, c'est fini ! Tu entends ; c'est fini ! Le café et le sucre que je vous ai volés, tu vas les payer.

Je réfléchis vite. Que faire ? Je pensai au pire. Ce fils de pute allait nous mettre au trou et nous faire mourir de faim ; en plus Maesterra n’était même pas au camp quand l’affaire s’était produite. Deux gardes sénégalais nous escortèrent jusqu'au camp disciplinaire qui ne faisait pas plus de vingt mètres carrés avec des barbelés hauts de trois mètres ; un garde nous surveillait nuit et jour. Que faire à part attendre notre transfert pour profiter d'un moment d'inattention ? Nous restâmes dans l’enclos trois semaines sous un soleil de plomb sans même une couverture pour les nuits fraîches, avec pour toute nourriture 150 g de pain et un bol d'eau salée. Nous n'aurions pas pu tenir trois mois. Cette canaille de commandant ne se rendait pas compte dans quel état de faiblesse nous étions déjà avant d'être enfermés. Il faisait sûrement partie de cette fameuse « Cinquième Colonne ».

La mutation de ce commandant nous permit de sortir au bout de trois semaines, car son remplaçant décida de nous libérer. Nous étions six ou sept ; les autres y étaient déjà à notre arrivée. En marchant vers le camp, la tête me tournait. A chaque pas que je faisais un voile noir passait devant mes yeux comme si je les fermais. Pendant notre absence, nos compagnons nous cherchèrent sans succès dans tout le camp. Ils pensaient qu'on s’était évadé ; s'évader ? Pour aller où, sans connaître la langue et les gens, mal vêtus et mal chaussés ? Suite aux retrouvailles, nos amis eurent du mal à nous reconnaître et, au récit qu'on leur fit, ils s’exclamèrent :

- Quel service a pu rendre cet être inhumain à la République espagnole ?

Ceux d'Ag6n étaient au courant de notre disparition, mais n'imaginaient pas que nous étions au camp disciplinaire. Comme toujours, ils me donnèrent à manger.

C’était mon troisième camp. Je ne me lasserai jamais de dire : « Où étaient les communistes, les socialistes que, dans aucun camp, je n'ai vus ? » Pas une commission n’est venue rendre visite pour se rendre compte de notre situation, pour voir comment nous étions traités, pour vérifier si nous avions une queue derrière nous comme certains disaient.

Peu après, nous reçûmes des formulaires pour aller au Mexique, terre d'accueil puisque notre gouvernement en exil s'y trouvait déjà. Nous fûmes nombreux A remplir ces imprimés, mais la Deuxième Guerre mondiale menaçant d'éclater, tout fut annulé. Un retour à Argelès fut organisé car les Français, ne sachant trop comment s'occuper, passaient leur temps à nous transférer. Cela commençait à bien faire et, sachant que pour nous le Mexique c'était raté, nous nous portâmes volontaires pour faire des fortifications. Un an avait passé depuis notre arrivée en France. Mes pantalons étaient rapiécés mais, en revanche, j'avais un bon blouson de cuir pris à un pourri qui s'en retournait avec Franco. Bon nombre des membres de la compagnie se sont faits photographier avec ce blouson pour envoyer un souvenir à leur famille.

Nous commencions à être peu nombreux. Dans l’impossibilité de nous mettre en queue de file pour voler du charbon, nous errions le long de la plage à la recherche de bouts de bois, de brindilles et autres combustibles pour nous chauffer bien qu'il fut strictement interdit de faire du feu ; les gendarmes nous surveillaient. Pour les tromper, le charbon et le bois étaient placés dans un chaudron. Ils regardaient par la porte pour voir s'il ne sortait pas de fumée, et ils s'en allaient. Une fois, l'un de nous fut surpris les mains près du récipient; les gendarmes comprirent. Ces salauds s'emparèrent de tout le matériel de chauffage.

D'habitude leur passage était signalé d'îlot en îlot, et pour faire passer le message sans qu'ils comprennent, nous les appelions los iguales (les pareils). Nous criions : Cuidado que vienen los iguales ! (attention! les pareils arrivent). Bravo à celui qui eut cette idée ! Cette fois-là, personne ne les avait vus. Sur la fiche de repas, nous marquâmes dix noms de plus, mais le chef renifla l’arnaque. Il avait la tâche aisée de nous compter vu que nous n'étions que quatre et que nous dormions ensemble pour avoir moins froid. Au total, dans le camp, nous n'étions plus que sept cents. Un ministre espagnol en exil envoya un message au gouvernement français pour demander qu'on nous donne des couvertures. Monsieur Laval lui répondit qu'il en avait besoin pour ses troupes.

Enfin vint le moment de sortir du camp d'Argelès-sur-Mer.

De bon matin, nous fûmes conduits à la gare puis embarqués dans un train spécial pour une destination inconnue. La ration de nourriture était maigre, une boîte de sardines pour deux, rien de plus jusqu’à la fin du voyage. Comme le convoi ne dépassait pas les 50 km/h et qu'il s'arrêtait à toutes les gares, nous arrivâmes le lendemain vers onze heures. Pendant notre trajet, le plus long arrêt s'effectua à Montauban : environ une heure. J'en profitai pour descendre ; les gardes ne s'aperçurent de rien. Je franchis la porte et allai jusqu'à une place. Pourquoi cette escapade, me direz-vous ? Tout simplement, pour chercher quelques mégots. A mon retour, mes compagnons sautèrent de joie quand je leur dis que j'en avais les poches pleines. J'aurais pu rester à Montauban, mais où aller par un froid glacial, sans un sou vaillant et, pour couronner le tout, mal vêtu. Les Français eurent l’idée originale de nous habiller avec les vêtements des soldats de la guerre 14-18, sans slips, sans chemises, sans maillot de peau et sans chaussettes. Nous en riions pendant tout le trajet. Aucun d'entre nous n'avait d'uniforme ni de chaussures à sa taille. Nous ressemblions à des clowns. Moi qui chausse du 40, je portais du 44 : je pouvais dormir debout sans tomber. Pour mes pantalons, deux hommes de ma taille auraient pu y loger. Quant à ma veste, après lui avoir fait faire deux tours, je l’attachai avec une corde pour avoir moins froid.

Tout ceci se passait au mois de janvier, un an après notre entrée dans les camps. Je remercie les autorités françaises de nous avoir si bien habillés, sinon nous serions morts de froid, vu que jusque-là nous étions à moitié nus. J'ai oublié de vous dire qu'au moment de monter dans un camion du convoi qui nous transféra du camp à la gare d'Argelès, un gendarme me donna un coup de pied au cul. Je me retournai et l’insultai, ce qui l’incita a ne pas recommencer. Rares étaient ceux qui valaient quelque chose. Notre terminus fut une petite gare du Cher.                                 Martin Armingol

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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 11:28

Martin Armingol raconte ses souvenirs par l’intermédiaire de son fils dans un livre publié chez L’Harmattan : Mémoires d’un exilé espagnol insoumis 1931-1992. Voici deux extraits du livre qui concernent un moment d’histoire actuellement au cœur de diverses manifestations du souvenir, 70 ans après la « retirada ».

 

De La Jonquera au camp d'Argelès-sur-Mer (I)

 

Je passai la frontière, le cœur serré en pensant que non seulement nous avions perdu notre terre mais aussi la liberté. Personne ne peut s’imaginer notre enthousiasme à l’avènement de la République. Cela nous avait coûté bien cher, comment pouvoir oublier.

A la douane, nous laissâmes les armes. J’avais mon revolver caché dans une gamelle et en passant devant le tas d’armes, je fis le geste de le jeter et en pris un second, un 9 mn magnifique, ce qui fait que j’avais deux pistolets.

Je vendis un mulet que j’avais récupéré, 50 F, à un paysan, juste avant d’aller au camp de concentration. C’estque je me suis rendu compte de ce que valaient les autorités françaises, séparant les maris de leurs femmes, les personnes âgées de leur famille. Ces pauvres mères se défendirent comme elles purent pour garder leur progéniture, mais contre la force point de résistance. Plus tard bon nombre d’entre elles furent renvoyées en Espagne dans des wagons à bestiaux et ne revirent jamais leur mari.

A force de marcher, nous arrivâmes au camp d'Argelès-sur-Mer. Il est certain que l’on ne pouvait nous loger dans un hôtel. Personne ne s’attendait à un tel déferlement. La plupart d’entre nous n’avaient même pas une couverture pour se protéger du froid, et les autorités attendirent les beaux jours pour construire des baraques. Le gouvernement républicain espagnol en exil octroya une prime de 500 F (l’équivalent d’un mois de salaire) à tous nos officiers. La plupart n’avaient fait la guerre que dans l’intendance sans souffrir des bombardements. Quant à nous les quelques rescapés, nous n’eûmes droit qu’à mourir de faim. Nous étions jeunes, mais je crois que si la chose se produisait aujourd'hui, j’en serais mort de honte et de dégoût. Je remercie la majorité de nos officiers qui mirent cet argent en commun pour les besoins de tous ; ils furent plus honnêtes que notre gouvernement. Par groupe d’amis ou par famille, nous confectionnâmes des abris de fortune. Quand il pleuvait, l’eau coulait davantage dedans que dehors. Le soir, il nous arrivait d’aller discuter avec un proche compagnon qui se trouvait à deux ou trois îlots de distance ; le problème était au retour, la nuit. Nous marchions souvent sur quelqu’un qui nous maudissait de toutes ses forces ; c’était le désordre total. Il n’y avait pas d’eau potable et rien pour faire nos besoins ; donc tout le monde allait sur la plage. Les femmes s’y rendaient toujours à quatre ou cinq et, pendant que l’une faisait ses besoins, les autres tenaient une couverture autour d’elle pour la cacher. Huit jours après, on ne savait plus où mettre les pieds. Le premier matériel reçu fut des pompes. Ils les installèrent à une vingtaine de mètres de la mer. L’eau était presque imbuvable mais il fallait faire avec. Des latrines furent confectionnées avec de grandes lessiveuses. Nous en escamotâmes quelques-unes pour faire bouillir le linge car nous étions couverts de poux. Avec les amis d’Un Castillo, nous formâmes une équipe de nettoyage qui consistait à attraper les hommes sales pour les mettre sous la pompe à eau et les laver jusqu’à ce que nous soyons fatigués de pomper.

Apres quelques mois, certains réfugiés voulurent repartir en Espagne. On les mettait torse nu et en plus ils recevaient une volée. Cette bêtise leur coûta cher car, à leur retour, ceux qui ne furent pas fusillés purgèrent plusieurs années de prison. S'ils avaient connu le régime franquiste comme moi, ils ne seraient pas retournés dans leur pays [Martin se trouva d’abord en zone franquiste avant de pouvoir passer chez les Républicains].

Les Français qui administraient ce camp firent fortune, ils nous donnaient à manger tout juste la moitié de ce qui nous revenait. Dans la baraque administrative était affiché ce que nous devions recevoir quotidiennement : café, sucre etc... Trois hommes furent nommés par les camarades pour protester. Je fis partie de ce groupe. Nous allâmes parler au commandant qui s’occupait de la répartition pour lui dire : « Vous nous volez la moitié de ce qui nous est dû ».

- Comment ? Vous osez me dire ça ? C'est comme si vous me gifliez sans vous servir de vos mains ?

- Toi par contre, les gifles tu nous les donnes avec les deux mains.

Ce commandant français parlait couramment l’espagnol. Il avait lutté avec nous. Plus tard je vous dirai la mésaventure qui m’arriva avec lui.

Les Français ne furent jamais capables de contrôler ce camp. La nourriture était répartie par groupes. En mettant plus de noms qu’en réalité, nous arrivions à survivre. Ils venaient de temps en temps faire l’appel mais comme tous les interprètes étaient des réfugiés, nous étions tout de suite prévenus et un groupe aidait l’autre en envoyant des compagnons répondre à l’appel de noms fictifs.

Finalement ils construisirent les baraques. On se serait cru dans une grande capitale. Une large rue allait de la porte du camp jusqu’à une espèce de ruisseau qui séparait les hommes des femmes. Nous la baptisâmes : El barrio chino (le quartier chinois). C’est le nom d’un quartier chaud de Barcelone. Nous l'inaugurâmes en chantant.

(Là nous avons six pages de chansons)

Véritablement c’était un barrio chino : on y trouvait de tout, du tabac, des habits. Certains vendaient leur montre, d’autres jusqu’à leur chemise, tous pour la même maladie : le tabac. Moi aussi je vendis mes deux pistolets pour acheter des cigarettes et écrire à mes parents. Pour économiser, nous écrivions trois ou quatre de la même région dans une seule lettre. D’un paquet de scaferlati, nous sortions quatre-vingt-dix cigarettes ; elles avaient plus de papier que de tabac mais nous les dégustions comme un bébé, le lait de sa mère. Bien qu’il nous manquât la liberté, le plus grand cadeau que l’on puisse faire à l’homme, nous étions contents grâce aux cigarettes. II faut avoir vécu dans un camp pour apprécier la richesse de peu de choses. Parmi nous, il y avait toutes sortes d'hommes : médecins, écrivains, enseignants, artistes, menuisiers, forgerons, ingénieurs, compositeurs, peintres, paysans, poissonniers ; de tout quoi !

Par exemple, je retrouvai Enemecio, qui avait mauvaise mine et qui s’essoufflait en marchant, puis Chueca me raconta sa mésaventure avec l’ambulance qui le transportait à l’hôpital de Reus, et qui était entrée en collision avec un camion. Il eut le bras cassé à deux endroits, la langue coupée et je ne sais combien de points de suture à la tête. Sa mauvaise guérison fit que les os s'étant mal soudés, il ne pouvait même plus se rouler une cigarette, et le problème de la langue faisait qu’il bafouillait. Je rencontrai aussi le capitaine Salaber qui, par pudeur, prétendait ne pas s’être trompé de position [référence à un moment de la guerre]. Plus tard, arriva Franciscas qui ressemblait à un cadavre. Après nous être embrassés, nous chantâmes L'internationale. On se demande comment un homme peut supporter de telles épreuves : trois mois passés en terrain ennemi, les pieds nus, les vêtements en lambeaux, se nourrissant de racines et d’herbe, tenant seulement au moral, marchant la nuit et se reposant le jour avec les Pyrénées comme ligne de mire. Il avait des poux jusque dans les sourcils. Faisant office de coiffeur, avec du matériel pris à ceux qui s’en retournaient en Espagne, je le rasai jusque dans le trou du cul. Il ne cessait de me dire « Ah ! Martin! Si tu avais été avec moi, je n’aurais pas tant souffert ».

La vie du camp ne changeait pas. Le ravitaillement était réparti par groupes. Le combustible étant rare, nous décidâmes d’en prendre là où il y en avait. Dans chaque baraque un groupe d’hommes était désigné pour aller chercher la nourriture. Deux d’entre nous se mettaient au milieu du groupe au cas où il faudrait les protéger si une retraite rapide devait s’effectuer ; nous passions toujours les derniers. Parfois, nous prenions un sac de charbon et l’autre un sac de n’importe quoi. Nous ne recommencions l’opération que quand il ne restait plus de combustible, car les fouilles fréquentes nous empêchaient de constituer des stocks ; si l’on était pris c’était le camp disciplinaire. Au début nos gardiens étaient des Arabes montés à cheval qui faisaient de l’excès de zèle, passant le long de la plage au triple galop au milieu de nous comme s’il s’agissait d’un troupeau de moutons. Ils se rendirent vite compte à qui ils avaient à faire. Leur fantaisie dura peu de temps car nous les désarçonnions les uns après les autres. Ils furent remplacés par des Sénégalais ; ceux-ci au contraire étaient de bons enfants et ne faisaient que monter la garde autour du camp.

Un jour, profitant de ce changement et ne voulant pas mourir de faim, à cinq ou six nous occupâmes l’attention du Sénégalais en lui faisant quelques grimaces pour le faire rire et permettre à trois d’entre nous de sortir pour attendre les camions de pain conduits par des réfugiés ; à notre signal ils ralentirent. Etant le plus leste, je sautai dans le véhicule et commençai à jeter les pains à mes deux amis qui les mettaient dans un sac. Pour entrer au camp, il n’y avait pas de problème puisque rentrait qui voulait. Au cours d’une de ces opérations, mes compagnons crièrent : « Fais attention ». Je mis un moment à réaliser qu’un gendarme venait vers moi. Je sautai alors du camion avec deux pains et m’enfuis à toutes jambes ; mes amis crièrent à nouveau. Je me retournai et vis que le gendarme sortait son pistolet. Je m’arrêtai, et pour lui monter que j’avais faim, je me mis à manger comme un chien affamé ; il me sortit le pain de la bouche. Je ne puis vous dire les injures dont je fus l’objet puisque je ne comprenais pas la langue française. Parmi eux il n'y en avait pas 5 % de bons.

Tous tondus, nous passâmes quelques jours à l’hippodrome (le camp disciplinaire). Après notre séjour, alors que nous étions conduits sous bonne escorte vers nos baraques, une famille française qui vivait entre le camp et l’hippodrome me passa cinq ou six tablettes de chocolat en me demandant de les partager avec mes amis. Ce geste avait plus de valeur pour moi que tout le chocolat de France. Tout le monde eut droit à un bout de chocolat. Ceci se passa le long de la seule rue située à droite avant l’entrée du camp.

Pour briser la monotonie, nous trouvions toujours quelque chose à faire : soit passer sous la pompe ceux qui étaient trop sales ou jeter l’un de nos compagnons non-nageurs à la mer. Cette dernière activité était facile vu qu'il y en avait 90 % qui ne savaient pas nager. Quand ils avaient bu quelques tasses, nous les sortions, mais bien souvent ils y arrivaient seuls.

Pendant ce temps, nos compagnons du centre de l’Espagne et de Madrid continuaient la lutte. Des volontaires furent demandés pour aller leur prêter main forte. L’appel s'intitulait : Todos a Madrid. Nous nous inscrivîmes en bon nombre sans pouvoir y partir car la capitale, cernée de toutes parts se rendit. Ainsi s'acheva la république.

Sachant que la guerre mondiale était inévitable, on se disait : « Nous avons perdu une bataille mais pas la guerre ». Tenir de tels propos c’était ne pas connaître nos ennemis : l’Allemagne et l’Italie.

 

 

Martin Armingol raconte ses souvenirs par l’intermédiaire de son fils dans un livre publié chez L’Harmattan : Mémoires d’un exilé espagnol insoumis 1931-1992. Voici deux extraits du livre qui concernent un moment d’histoire actuellement au cœur de diverses manifestations du souvenir, 70 ans après la « retirada ».

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