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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 14:41

debat-vilar.jpg

Pas de passage au Festival d’Avignon sans une étape à la Maison Jean Vilar. D’autant que cette année le créateur du festival aurait eu 100 ans. Parmi les mille questions nous allons nous pencher sur une seule : que faisait Vilar en 1941-1942 ?

Réponse : il écrivait. Il se voyait en auteur dramatique alors qu’il allait devenir surtout acteur et metteur en scène. Un inédit de cette époque vient d’être publié et a été joué-lu dans le Jardin de la dite maison. Après une multitude de titres, Vilar se décida pour « Dans le plus beau pays du monde », et la pièce fut présentée par un débat très utile.

Vilar, « l’écrivain contrarié », expliquera Rodolphe Fouano maître d’œuvre du projet autour de la pièce. Cette pièce a hanté la vie de Vilar qui, jusqu’au dernier moment, pensa l’achever pour la faire jouer.

Il y est question des femmes, du rapport de Vilar aux femmes, au moment où il écrit à sa fiancée et future épouse qui vit toujours à Sète. Pour dire que le quiproquo cher au théâtre permet la construction d’un labyrinthe qui serait l’esprit féminin ?

Muriel Mayette dira de manière crue que le plus beau pays du monde, à lire ce texte, c’est le sexe féminin.

Jacques Lassalle qui a mis en place la lecture-jouée écrira : « Nous sommes en 1941. Loin d’affronter la tragédie d’une France occupée bientôt écartelée entre Collaboration et Résistance, il s’évade dans une fantaisie douce-amère, bien peu situable dans le temps et l’espace. »

Au moment où André Suarès est obligé de se cacher, Vilar plus anonyme, peut se pencher sur un sujet éternel du théâtre : les jeux de l’amour, trompé ou pas, frivole ou sérieux.

 

L’avant-scène théâtre a publié la scène et les cahiers Jean Vilar la correspondance de la même époque entre Vilar et Andrée Schlegel qu’il vouvoie. Le 8 août 1941 il mentionne le succès de sa première pièce Farce des filles à marier qu’il présente avec la troupe la Roulotte qui est son lieu de vie pendant presque toute l’occupation. Il conseille ensuite à Andrée le livre de « son camarade Maurice Blanchot » Thomas l’obscur. Il se plaint de sa solitude.

 

Voici une lettre qui décrit ses multiples tâches :

4 novembre 1941

Les tâches me tombent sur les épaules les unes après les autres : mise en scène de la Boba (1), d'après Calderon, apprendre par cœur mon rôle, organisation intérieure Roulotte, lectures de grands textes classiques (Homère, Balzac, etc.) à lire dans les centres de Jeunesse, direction intérim de la section théâtre Jeune France (2). De quoi être dispersé à longueur de journée, sans trouver, sans pouvoir jouir d'une affection et d'un amour vivants et non plus rêvés. Loin de toi, toujours loin de toi. Des occasions multiples (celle que je viens de t'énumérer) me sont ainsi offertes de travailler et bien travailler et plus ou moins réussir dans des tâches excellentes et que j'aime. Mais quel danger la dispersion ! Et quel danger d'être seul ! Ma tête a déjà perdu ses bonnes heures de délassement, et mes traits sont déjà tirés à hue et à dia comme par un service funèbre d'écartèlement.

(1)   La dame Boba dont Vilar sine une adaptation française sous le titre la Petite Niaise.

(2)  La Jeune France est une organisation de jeunesse de la France de Vichy

 

Comme il avait été indiqué lors du débat, la pièce que nous avons vu sous un beau soleil, jouée le texte à la main, s’appuie sur bien des références mais en même temps témoigne d’une obsession de Vilar : et si la jalousie était mauvaise conseillère ?

Au nom du théâtre avant tout, il réussit à contourner toute préoccupation sociale.

Mais comme chez tout auteur, le théâtre est d’abord l’expression de soi et là il ne contourne pas cette situation qui met presque 1000 km entre lui et son grand amour.

J-P Damaggio

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 14:09
 

L’écrivain égyptien est un habitué du Marathon des mots. Sans être gros, il est corpulent et sa présence en impose.

D’autres rencontres avec lui sont évoquées sur ce blog (voir lien au fond) et j’ai parlé d’une de ses prestations avec Dany Laferrière. Je vais y revenir ici pour parler spécifiquement du côté égyptien qui a été évoqué.

El Aswany s’est abstenu au cours des précédentes élections car il refuse aussi bien le retour des militaires que l’arrivée des Frères musulmans. Pour tenter un retour, il rappelle que les militaires et leurs alliés ont pourri la vie sociale depuis la révolution afin de discréditer les islamistes mais le vote a été clair et de ce point de vue a tourné une page de l’histoire du pays : les militaires sont renvoyés dans leurs casernes.

A partir de là, les démocrates peuvent-ils organiser une pression sur le nouveau président pour empêcher l’arrivée d’une théocratie ? El Aswany,  juste avant de venir à Toulouse, a rencontré le vainqueur de l’élection et il lui laisse trois semaines pour vérifier dans quelle mesure les acquis de la révolution seront respectés.

Pourquoi les militaires sont  à ce point rejetés ?

Il s’agit en fait d’un système global de répression qui entraînait l’humiliation de chacun. Le dictateur Moubarak était l’ami des grands dirigeants européens et pourtant il contrôlait le pays de la manière la plus dure.

A New York il y a des Egyptiens qui préfèrent y exercer des petits boulots plutôt que d’être médecin dans leur pays comme leurs diplômes les y autorisent.

Pour défendre la démocratie il fait une parabole : vous avez une voiture et parfois elle marche mal alors vous devez la réparer, mais nous on n’avait même pas la voiture ! Vaut-il mieux ne pas avoir une voiture pour s’éviter les problèmes des réparations ?

 

Pour El Aswany « l’imaginaire est réaliste ». L’écrivain est un voyeur et un voyant. Il ne fait pas que décrire la réalité, il anticipe car il a justement une forte observation de la dite réalité. Il se doit de s’imprégner de tout ce qui se passe et l’imaginaire est façonné par cette activité à laquelle il donne ensuite une force supérieure au travail du sociologue ou de l’historien.

Même quand il écrit ses chroniques hebdomadaires dans la presse (quelques unes viennent d’être reprises dans son dernier livre)  il se considère écrivain et non analyste et encore moins journaliste. C’est vrai la chronique qui peut peser de suite sur la réalité (ses chroniques sont publiées dans beaucoup de journaux du monde en même temps) est parfois lue comme un travail de journaliste mais lui il la propose en tant qu’écrivain, d’ailleurs il ne peut l’écrire seulement pour les Egyptiens puisqu’elle arrive au Liban etc…

 

Pendant un moment il fera la distinction entre la religion Islam et la forme recherchée par certain d’un état islamique qui ne se veut que la copie d’un état du temps de la naissance de l’Islam.

 

Malheureusement, le public n’a pu poser qu’une question à partir de la lecture d’une chronique. JPD

 

El aswany a écouté obama

Article - 15/06/09 - El aswany a écouté Obama - El aswany a écouté Obama Depuis la publication en 2004 de L’immeuble Yacoubian en Egypte, la renommée du romancier El aswany a franchi…

 

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 12:44

L’homme est assis à son bureau, devant son cahier d’écolier, et de sa belle encre bleue, remplit quelques pages de plus. Il aime le format, l’odeur, la texture des cahiers d’écolier car de l’enfance il ne sait trop sortir. Pour les adeptes du périssable, ajoutons à ce tableau a-historique que nous sommes à Montauban en 1943.

 

L’homme est assis à son bureau avec en tête un projet aussi éternel que lui-même, écrire la passion de vivre, même en 1943, même à Montauban. Il a le plan très clair d’un texte qui n’est ni poésie, ni essai, ni conte et encore moins roman. Pensez, sur un modeste cahier d’écolier ! Parce que la passion de vivre transgresse les classements et l’ordre établi ?

 

L’homme au porte-plume écrit et écrira que la poésie « ça se vit la poésie, je suis très heureux quand je me promène dans les rues ensoleillées, en battant l’air de mes bras, en faisant des signes de main, c’est ça la poésie, la rue, le soleil, le fait de mettre dans son poème une fille qui se retourne dans la rue et éternellement elle se retournera et on verra le mouvement de son cou et ses jambes remuent et sa jupe flotte ». Pour le moment, seul l’éternellement le hante aussi il veut régler ses comptes avec le temps qui passe.

 

L’homme en trente pages va-t-il arrêter le temps ? Ou plus simplement l’apprivoiser ? Et s’il pouvait même l’emprisonner, dans trente pages ? En 1943. Année terrible qui le fait père à la mort de son père ! Un double événement qui va l’obliger à chercher un métier durable. Comme son ami Félix Castan il sera instituteur.

 

L’homme attend que la phrase lui vienne, celle de la première horloge : « La première horloge bat dans la tempe. De jours en jours passant sous les arcades de la nuit, sur cet échiquier du temps, l’homme maudit s’éloigne appuyé sur Eve déjà grosse de celui qui le premier apportera la mort sur terre. Les années, portes battantes s’entrebâillent, devant eux le monde de la faute s’ouvre. »

 

L’homme assis devant sa feuille blanche cherche à se convaincre donc à se raisonner, et rien n’est plus beau qu’un homme en quête de ses convictions, pourtant évidentes à lui-même. « Nous étions faits pour être heureux. Le bonheur, cette aspiration de notre état, nous est parcimonieusement prêté, encore que nous n’en ayons la perception que par contraste. Ce n’est que tristes que nous apprécions notre joie passée. L’alternance, l’habitude que nous avons de l’alternance nous prédispose à gâcher nos moments de joie sachant qu’à ce bien être correspondra un instant de malheur. Nous avons l’habitude de « payer ». L’horizon terrestre est ainsi fait. »

 

La guerre est là parce qu’il faut payer ? Son père, historien local de la Révolution française, écrira comme dernier texte, en 1940, à Montauban, La Terreur blanche. Pacifiste socialiste de la première guerre, contrôleur des PTT pendant sa vie professionnelle, il s’inquiète pour son fils et sa belle-fille.

 

« Les jours semblent plus longs à l’enfance qu’à l’âge adulte dont l’attention est plus concentrée et la vie plus complexe. »

JP Damaggio

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 15:03

vallejo-picasso.jpg

Je suis né, voici 120 ans, le 16 mars 1892, dans les Andes péruviennes à Santiago de Chuco. Mon père avait décidé César comme premier prénom et ma mère Abraham pour le suivant. Si je reviens aujourd’hui, n’y voyez aucun hasard. Surtout pas celui des anniversaires. Il m’est arrivé d’être un poète révolté contre tout, et donc adepte un temps, de vers difficiles à lire. Je ne le regrette pas, j’ai simplement appris ensuite une autre poésie.

Avant le nouveau millénaire, j’ai le sentiment qu’on assiste à la domination de l’oxymore ce qui est une catastrophe pour tous aussi je crois important d’avancer un remède.

L’oxymore classique du dictionnaire c’est : un silence éloquent. Le plus amusant c’est gagnant-gagnant qui remplace l’ancien et plus juste, donnant-donnant. Nous sommes dans un monde aux coupables innocents plus nombreux ou presque que la pléiade de prétendus innocents coupables. Quant à la fidélité temporaire, elle roule sa pierre au rythme d’invisibles clartés qui font le bonheur d’aveugles clairvoyants.

Bien sûr, bien sûr, celui qui gagne peut faire gagner des amis, mais il n’y aurait plus de perdants perdus ? L’oxymore n’est pas là par hasard, qui sert à appeler réforme, la contre-réforme ; avancée, le recul, et qui voudrait que la science soit une religion. La vie n’aurait plus de sens… et ça serait là un sens bien supérieur à la notion de progrès !

 

L’oxymore a donc un dieu, la publicité et la publicité une fonction, la culture du non-sens, l’assassinat quotidien de l’esprit de révolte. Hier la réclame pouvait vanter les mérites techniques d’une voiture, aujourd’hui la publicité vante tout sauf la réalité de la voiture. Et à parler de publicité n’est-il pas frappant qu’un président de droite l’interdise sur les chaînes publiques (le privé ayant tous les droits), et qu’un président de gauche envisage de rétablir cette publicité ?

 

Alors le remède ? J’ai cherché parmi mes poèmes et je propose celui-ci :

 

Un homme passe portant un pain sur l'épaule

 

Un homme passe portant un pain sur l'épaule

Vais-je écrire, ensuite, sur mon double ?

 

Un autre s'assoit, se gratte, extirpe un pou de son aisselle, le tue

Avec quel courage parler de psychanalyse ?

 

Un autre est venu dans ma poitrine un bâton à la main

Va-t-on parler ensuite de Socrate au médecin ?

 

Un boiteux passe donnant le bras à un enfant

Vais-je lire, après, André Breton ?

 

Un autre grelotte de froid, tousse, crache le sang

Pourra-t-on jamais faire allusion au Moi profond ?

 

Un autre cherche dans la fange des os, des pelures

Comment écrire, ensuite, sur l'infini ?

 

Un maçon tombe d'un toit, meurt et ne déjeune plus

Réinventer, ensuite, le trope, la métaphore ?

 

Un commerçant en pesant vole un gramme à un client

Et parler, après, de quatrième dimension ?

 

Un banquier falsifie son bilan

Quel air prendre pour pleurer au théâtre ?

 

Un paria dort, un pied dans le dos

Comment parler, ensuite, à quiconque de Picasso ?

 

Quelqu’un suit un enterrement en sanglotant

Comment, après, entrer à l’Académie ?

 

Quelqu’un fourbit un fusil dans sa cuisine ?

Avec quel courage parler de l’au-delà ?

 

Quelqu’un passe en comptant sur ses doigts

Comment parler du non-moi sans pousser un cri ?

5 novembre 1937

 

César Vallejo

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 21:39

Tungstene.jpg

N’est-ce pas incroyable ? Lire aujourd’hui en France la première traduction d’un livre de Vallejo mort en 1938 ! Un petit roman à l’heure où le tungstène péruvien en 1914, était aussi décisif pour l’économie mondiale que le pétrole aujourd’hui. Vallejo, le poète fondateur du Pérou moderne.

Un roman traduit au Temps des Cerises par Nicole Réda Euvremer. Prix 14 euros. Un roman sur lequel je reviendrai en détail.

13 mai 2012 Jean-Paul Damaggio

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 21:36

Aujourd’hui j’ai passé la journée au Salon de livres d’auteurs à Nègrepelisse. Pas de grosse cylindrée pour faire avancer la machine. Pas de rentabilité à la clef. J’ai plus appris que vendu car je peux me permettre d’apprendre sans vendre. Apprendre quoi ?

Qu’il existe des dizaines d’auteurs qui n’auront jamais de Cultura à leur service car la Grande distribution aiment surtout les gros tirages donc les médiatiques, ceux qui sont « arrivés » mais qui parfois disparaissent plus vite qu’ils n’arrivent.

A côté de moi, un roman historique sur la compagne d’Hitler. Un long travail minutieux parce que la bête immonde est toujours là, prête à séduire, avec les moyens de l’époque.

Plus loin un roman de terroir, une démarche qui s’est développé sans entrer dans la grande littérature mais la littérature n’est pas un saucisson qu’on peut couper en tranches. Dans l’acte d’écrire, de lire, de chercher, tout se tient. A chacun sa hiérarchie suivant ses plaisirs, son âge, ses espoirs.

Apprendre quoi ?

Que ce lecteur en connaît un bout sur un personnage qui m’a toujours fasciné et dont je vais parler un de ces jours sur CFM.

Apprendre quoi ?

Cet autre lecteur me fait un reproche au sujet d’un livre où il manquerait un élément. Je lui montre dans le livre le passage qui l’intéresse. Il n’avait pas lu le livre et l’erreur a été corrigée amicalement.

Je ne viens pas de dire que tout était parfait : il aurait fallu plus de participants aux conférences, plus de curieux dans les travées mais la vie ne se commande pas. Elle est là.

13 mai 2012 Jean-Paul Damaggio

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 21:31

cultura.JPG

A Montauban un salon du livre jeunesse vient de se tenir, un salon ce qu’il y a de plus sympathique car quand il s’agit de défendre le livre j’approuve des deux mains, un salon que j’ai vu grandir, un salon fortement sponsorisé avec d’immenses panneaux publicitaires 4x4.

L’édition 2012 se sera distinguée sur bien des points parfois très agréables (je donne à la fin une photo d’une belle expo de l’ami Maurice Cuquel qui est revenu au Sahara occidental) mais une nouveauté a attiré mon attention d’ignare.

J’ai découvert que des livres seraient proposés par Cultura, une « enseigne » (je crois que c’est ainsi qu’on dit) dont je ne connaissais l’existence que sur les mêmes panneaux 4x4.

Par quel mystère Cultura se trouvait là ? Je suis alors allé sur place voir le magasin et je m’en voudrais si cet article incite des lecteurs à faire de même. Cultura c’est l’Auchan de ce qu’ils baptisent « culture ». Les Grandes Surfaces ont commencé par le basique, l’alimentaire. Puis petit à petit leur pouvoir s’est étendu à un point tel aujourd’hui que les élus vont pleurer dans leurs jupons pour qu’ils s’installent dans leur ville. Au départ, des paysans importants ont cru que de tels établissements serait leur bonheur vu l’importance du marché. Aujourd’hui ils crient car le pouvoir de la grande distribution fixe les prix.

Cultura c’est le Décathlon de la culture. Vous connaissez encore beaucoup de magasins de sports en ville ?

 

Le problème avec le livre c’est qu’il s’agit d’une denrée fondamentale pour la liberté d’expression. Parmi les belles choses de la gauche en France (et je le plais souvent à en évoquer quelques unes) il y a eu le prix unique du livre, comme il y a eu des lois pour défendre le cinéma français.

 

Avec Cultura allez demander un renseignement à la caissière ! Le principe premier de la grande surface s’appelle la limitation du nombre de salariés pour le plus gros chiffre d’affaires possible. Nous le savons tous, le grand commerce tue des compétences jusqu’à chercher même à éliminer les… caissières ! Et contrairement à certains défenseurs de l’emploi pour l’emploi, avec la défense des librairies c’est la défense de la qualité de l’emploi.

 

J’ai la sensation d’enfoncer des portes ouvertes mais quand Cultura s’infiltre dans un salon de livres pour la jeunesse, je m’inquiète. Peut-être me direz-vous, c’est juste pour un an ! Sauf que là aussi l’expérience est connue : les géants pourraient, vu leur puissance de feu financière, taper un grand coup sur la table pour mettre tout le monde à genoux mais l’heure n’est plus aux coups de force. Il s’agit de procéder insidieusement pour gagner les consciences qui finalement demandent elles-mêmes l’auto-exploitation. Aujourd’hui au stand presse de Cultura j’ai même vu en vente Le Sarkophage, un journal où il m’arrive d’écrire car à Cultura on ne fait pas de discrimination, on accepte tout pour mieux banaliser le livre. Je sais qu’il existe encore beaucoup de personnes qui ont peur de rentrer dans une librairie ou dans une bibliothèque aussi Cultura, avec devant un grand parking, c’est se mettre à la portée de tous, c’est presque plus « démocratique », une démocratie qui alors s’auto-détruit faut de susciter les efforts nécessaires pour que la culture soit la vie et non une marchandise.

13 mai 2012 Jean-Paul Damaggio

 

Cuquel-et-les-sahraouis.JPG

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19 avril 2012 4 19 /04 /avril /2012 09:31

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Photo : Titre d’un long entretien avec Vargas Llosa publié dans El Pais du 15 avril 2012

 

En présentant l’écrivain néo-libéral Vargas Llosa à quelques jours d’une élection présidentielle n’avais-je pas mieux à faire ? A la Librairie Deloche à Montauban une question m’a été posée que je résume ainsi : la séduction de l’art de Vargas Llosa ne peut-elle conduire à soutenir ses idées ? Ou pour le dire autrement : comment être en désaccord politique avec un romancier que pourtant on apprécie ?

 

En guise de réponse je vais prendre un exemple. Comme l’indique le titre de cet entretien (voir photo) Vargas Llosa vient de publier un livre « la civilisation du spectacle » où il dénonce la politique comme corruption, l’art comme simple divertissement, le journalisme comme presse à sensation etc. Bref, nos sociétés mettraient à mal la culture, élément pourtant supérieur de tout humanisme. Que répondre ?

 

1 ) Première réponse pour quelqu’un qui veut combattre le capitalisme : Vargas Llosa ne va pas au bout de sa pensée car une telle critique devrait le conduire à rejeter le capitalisme qui est la cause du mal. Le lire pourrait donc permettre de puiser des arguments pour contester sa référence constante au philosophe Karl Popper. C’est là s’inscrire dans un partage des rôles voulu par l’idéologie dominante car nous vivons dans un univers où les maîtres savent offrir une place à leurs adversaires. Lui d’un côté, et nous de l’autre. Le but de ma présentation était justement d’aller contre cette première réponse qui a l’inconvénient de valider son constat et donc de lui donner raison en partie. Oui, je dis avec lui, la politique se fait corruption, mais cette analyse est partielle et donc partiale ! Et pourtant, ils sont, dans le camp de la gauche, des milliers à considérer, soit que la politique est corruption, soit que la question de la corruption est secondaire. OR LA QUESTION N’EST PAS CELLE DE LA CORRUPTION !

 

2 ) Quelle autre réponse ? Sur l’exemple donné, il suffit de lire Vazquez Montalban pour trouver l’explication : LA QUESTION EST CELLE DES CORRUPTEURS ! Sur ce point comme sur des tas d’autres, à lire Vargas Llosa le lecteur est incité à chercher une analyse qui aille au-delà du constat proposé, au-delà de l’œuvre proposé. Vargas Llosa, par son intelligence, OBLIGE un révolutionnaire à aller au-delà de lui-même. La position du révolutionnaire n’est pas une position donnée comme le voudrait l’idéologie dominante mais une invention permanente. Il n’y a de révolution que dans la révolution de la révolution car nous sommes face à un système capitaliste en perpétuel mouvement.

 

3 ) Pour expliquer que la politique se fait corruption Vargas Llosa prend un exemple ordinaire. Un chauffeur de taxi dit qu’il soutient Fujimori et à la question « pourquoi défendre un voleur ? » il répond : « Parce qu’il a volé juste le nécessaire. » ce qui sous-entend pour cet homme comme pour des milliers de citoyens, l’indifférence morale face au dirigeant politique. Le mauvais politique volerait trop, et le bon serait celui qui est raisonnable dans un système où ne pas voler pour un président, serait idiot !

Voici la réponse classique du révolutionnaire : par essence, dans le système, les dirigeants politiques volent les travailleurs par la plus-value extorquée, sauf que Marx a démontré que la propriété ce n’est pas le vol. Face à la corruption, il faut d’abord mentionner le corrupteur et ensuite chercher qui il est. Il faut donc déplacer les lignes de partage officielles pour éviter de pousser indirectement (ou directement) dans le sens d’une seule amélioration du système. La social-démocratie n’a jamais été pour moi une « trahison » mais la traduction pratique du fait que le système actuel peut s’améliorer, quand des tas d’autres systèmes précédents ne pouvaient pas s’amender (on n’amende pas le système Pinochet).

Quand Sarkozy a annoncé qu’il fallait « moraliser le système capitaliste » il n’a fait que jouer la carte social-démocrate en sachant qu’en effet le système peut s’amender. Il ne pouvait qu’échouer (malgré sa tactique de l’ouverture) non parce que la moralisation est impossible mais parce que ce « rôle » revient à son adversaire, dans le cadre du système, le PS. Vargas Llosa que des adversaires idiots traitent de fascistes, a soutenu Lula, Michelle Bachelet et aujourd’hui le gouvernement pro Lula du Pérou. Quand on analyse la politique de Lula il serait bon de penser à ce soutien de l’écrivain péruvien.

 

4 ) Bref, je me considère souvent en porte-à-faux, surtout quand je découvre chez quelqu’un comme Vargas Llosa une cohérence parfaite et donc convaincante, alors qu’en face, fréquemment, l’incohérence est de rigueur ! J’ai donc été très heureux d’avoir pu présenter Vargas Llosa et son cher Pérou.

A suivre. Jean-Paul Damaggio

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 21:09

L’anti-utopie de Vargas Llosa peut prendre le nom d’utopie géniale, ou dérisoire, suivant le discours de ses admirateurs ou adversaires. Car, comme Dieu, quand on la sort par la porte elle revient souvent par la fenêtre. Vargas Llosa pense que ce n’est pas Dieu qui a créé les hommes mais les hommes qui ont créé dieu qu’ils réussissent à atteindre par la Littérature, piste d’envol pour l’immortalité de quelques élus. D’où l’importance des Cathédrales chères à Aragon comme à Vargas Llosa. Mais pour le moment laissons de côté Aragon pour comprendre le sens seulement du roman du Péruvien Conversation à La Cathédrale (la Cathédrale en italique) quand on le confronte à celle de Vazquez Montalban qui dans, Et Dieu est entré à La Havane, a un chapitre qui s’appelle… Conversation dans la cathédrale.
La Cathédrale de Mario n’est rien d’autre qu’un bistrot populaire d’où surgit, quand un fils retrouve l’histoire du père, tout le non-dit d’un pays de merde, le Pérou.
Celle de Manuel n’est rien d’autre qu’un pays, d’où surgit, quand un fils pense à l’histoire de son père qui y a vécu, tout le non-dit d’un pays de rêve en révolution, Cuba.

Les deux écrivains ont une passion pour Gauguin que j’évoque ici car, sous la plume du traducteur de Vargas Llosa, Albert Bensoussan, dans son livre récent, Ce que je sais de Vargas Llosa, nous découvrons que l’utopie de son « maître » est affichée dans le roman Le Paradis-un peu plus loin, où le bon Mario croise les vies de Gauguin et de sa grand-mère Flora Tristan. S’il est un cas où la filiation n’est la justification de rien de commun, c’est bien entre la féministe et le peintre mais la littérature ayant tous les droits, allons-y parlons de leur utopie commune.
Chez Vazquez Montalban, Gauguin c’est le mythe du départ vers le sud, où pour en rester à la métaphore littéraire, la traversée du miroir. Ce mythe va mettre le Catalan sur les rails de la notoriété avec le magnifique roman, La solitude du manager, où le manager part pour le sud c’est-à-dire pour le quartier populaire de Barcelone que lui le Manager, a fait construire. Le livre de Montalban s’appelle simplement Gauguin et il unifie un texte et des peintures. L’auteur me l’ayant dédicacé a simplement écrit : à la pulsion de fuite.

Le Gauguin de Vargas Llosa est tout autre. « Au-dessus des plaies humaines et des fléaux d’un monde irrémédiablement avili, il reste toujours, tout en haut et haut juché, l’idéal, que ce soit l’utopie politique de Flora Tristan qui veut, ni plus ni moins « changer le monde », ou l’art pictural de Gauguin, obstinément voué à la tâche surhumaine de toute dire, de tout montrer en un seul coup de pinceau. » nous explique Bensoussan. C’est ici que reviennent les cathédrales: pour réussir à tout dire – et c’est aussi l’objectif de Vazquez Montalban – il faut construire des cathédrales.

Le cas Flora Tristan
Le hasard veut que je connaisse bien Flora Tristan. Le roman de Vargas Llosa aurait été impossible sans l’exploit d’un habitant de Castres, Monsieur Pech, qui, un siècle après, a pu sortir de la poussière le journal que la féministe a tenu pendant son ultime voyage. De là sont nées quelques publications importantes et études précieuses, conduites par Stéphane Michaud dont Vargas Llosa a préfacé le livre La Paria et son rêve. En son époque Flora n’a pas été une utopiste, elle n’a pas suivi les rêves de Cabet, Fourrier et d’autres incitant à partir quelque part pour créer le monde nouveau. Elle a d’abord étudié son propre passé (pour de raisons très prosaïques : obtenir des moyens financiers de vivre), puis le monde capitaliste par des Promenades dans Londres avant que Marx ne fasse de même, et avant lui elle a publié, un manifeste, l’union ouvrière, pour appeler les ouvriers à s’émanciper afin d’émanciper la société toute entière. Oui, elle a voulu changer le monde en commençant par changer le monde de la révolution elle-même ! D’où son féminisme, qui n’a pas fini de déranger, et qui aurait pu déranger Vargas Llosa. Flora considérait que de droit de vote des femmes passait après l’accès à des droits sociaux, alors que pour l’écrivain péruvien la mesure de toute chose en politique passe par le droit de vote.
Flora Tristan, avec son manifeste, part s’adresser à travers les villes de France, au peuple organisé, celui-là même que Vargas Llosa évite en permanence et que Vazquez Montalban croise en permanence.

Donc le titre : Le Paradis – un peu plus loin
Bensoussan consacre tout un chapitre à expliquer la difficulté de traduction du titre espagnol : El paraiso en la otra esquina (livre dédiée à « Carmen Balcells l’amie de toute ma vie », celle qui fut aussi l’agent littéraire de Vazquez Montalban). Il a trouvé l’idée du trait.
Il évoque le jeu de la marelle où en effet, au bout, c’est le paradis. Ce qu’il oublie, pris sans doute par ses rêves d’utopie, c’est la traduction terre à terre de ce jeu péruvien qui en français s’appelle depuis Rabelais : Colin-Maillard. Je ne dis pas que tel aurait dû être le titre mais qu’il y a là une explication à fournir. Pour les Péruviens, il n’y a pas de doute, quelqu’un a les yeux bandés et cherche une personne… toujours un peu plus loin, symbolique de l’utopie en effet qui est toujours plus loin, symbolique du paradis. La question jamais évoquée est celle du point de départ : les yeux bandés. L’homme avancerait-il dans la vie, à tâtons ?
L’homme aurait alors besoin de la littérature pour se guider et non de ses simples mains en quête de quelqu’un à toucher ?
Ce roman de Vargas Llosa fait face à la réalité (lui le libéral n’a pas peur de raconter la vie d’une militante révolutionnaire) mais il est pris à un double piège : il unifie la féministe dénonçant la femme réduite au rôle d’objet, et son petit-fils usant des femmes comme un objet (au nom des grandes nécessités de l’art) ; il unifie l’utopie d’un retour à la lutte sociale locale, et l’utopie d’une fuite sans fin dont Montalban rappelle, par le tableau inachevé de Gauguin, qu’elle le ramène en Bretagne.
Je ne méconnais pas le féminisme de Vargas Llosa qui a trouvé là une belle façon de s’exprimer en reprenant l’idée de « femme-messie » que Flora portait, il est vrai, mais seulement à cause des circonstances, sa lutte finale contre la mort.
La pulsion de fuite n’est pas une utopie : c'est parfois une réalité vitale certes, mais aussi une illusion souvent tragique. Vargas Llosa raconte avec talent des histoires et Vazquez Montalban nous rappelle qu’il n’y a pas d’histoires à se raconter. Non, Monsieur Besoussan, la politique n’est pas, comme la vie, un roman (p.144 de Ce que je sais de Vargas Llosa). Que Vargas Llosa puisse faire de la politique et de sa vie, un magnifique roman, c’est juste une vue de l’esprit, de son esprit. Tout chez le Péruvien est une totalité (je conteste ceux qui le divisent en deux en disant : c’est un homme de droite mais bon, c’est un grand romancier). D’ailleurs il est Péruvien sans l’être, il est utopiste sans l’être, il est sans dieu mais divin, il est de droite en soutenant Lula, il est écrivain mais d’abord journaliste etc.
Il est pour moi l’anti-utopie car il travaille minutieusement à l’acceptation du système. Vazquez Montalban, écrivain mais d’abord journaliste est une autre forme d’anti-utopie, construite en travaillant contre le système, mais sans bonheur à la clef. Merci à tous ceux qui en finissent vraiment avec le paradis, donc avec le non-lieu !
11-02-2012 Jean-Paul Damaggio

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 22:55

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Avec la reprise de cet article de Télérama voici l’occasion de rendre hommage à Christa Wolf, une des figures de mon livre 101 femmes du monde et à Michèle Gazier qui aurait mérité d’y avoir une belle place. Je retiens ce propos qu’elle tient à Michèle Gazier :
« Depuis deux mille ans, rien de fondamental n'a changé. J'ai remarqué que les tendances destructrices vont de pair avec l’oppression des femmes. Cette oppression crée des conditions d'une violence refoulée qui resurgit sans cesse et qui a des conséquences de plus en plus funestes au fur et à mesure que les moyens de destruction deviennent de plus en plus sophistiqués.» JPD


Télérama n° 2631- 14 juin 2000
 

 

Elle fut de toutes les luttes dans l’ex-RDA. Aujourd’hui, l’écrivain rend hommage à ses frères de combat, ses amis, vivants ou disparus.
Grand écrivain, l'Allemande Christa Wolf est aussi une militante qui, sa vie durant, n’a jamais fui les combats, les engagements, les affrontements. Jeune communiste, elle a adhéré avec passion aux idéaux de la RDA, puis, lorsqu'elle a pris conscience que le régime qu'elle soutenait bâillonnait ses artistes et ses écrivains, elle l'a combattu âprement. Avec tous les risques que cela comportait alors. Aujourd'hui, à l'heure où l'Allemagne est une, et les régimes communistes effondrés, elle se sent paradoxalement plus que jamais citoyenne de l'ancienne RDA. Parce qu'on ne renie pas ce que l'on a aimé et combattu loyalement. On ne renie pas ce que l'on a été.
L'immense auteur d'Aucun Lieu nulle part, Cassandra, Médée, Trame d'enfance n'a plus rien à prouver à personne. Ce qui lui confère désormais une forme de sérénité. A 71 ans, le temps n'a guère encore marqué son visage, ni les années altéré ses passions et ses engagements. Elle poursuit son chemin de vie et d'écriture, fidèle à elle-même. Outre ses essais et ses romans, elle écrit pour des revues, prononce des discours, publie des pages de son journal intime. Une partie de cette production éparse paraît aujourd'hui en un volume intitulé : ici même, autre part.
Là, dans ces écrits mezza voce, entre voix intérieure et déclaration publique, elle rend hommage aux amis vivants ou disparus, aux frères de combat auprès desquels elle a traversé le demi-siècle. Générosité d'une écriture mise au service de ceux qui se sont tus et dont il faut préserver la mémoire — la féministe et militante homosexuelle Charlotte Wolf, les écrivains Heiner Müller, Heinrich Boll, Franz Fuhmann... — ou de ceux, comme Gunter Grass, qui poursuivent leur route, fidèles à leurs engagements et à leurs amitiés. Sous la rigueur de la célébration, sous l'évocation lucide et tendre du passé, l'émotion est là, à fleur de mots. Parce que ceux avec lesquels elle a partagé les angoisses, les engagements, avec lesquels elle a résisté aux pressions politiques sont à jamais présents dans sa vie et dans son cœur. «Je ne pour rais pas vivre dans un espace sans contacts humains, sans amis. Christs Wolf s'est toujours sentie solidaire des écrivains, des intellectuels et des artistes de sa génération.
Pour cette femme discrète au regard d'un bleu sombre, parler d'elle-même n'est pas facile. Surtout lorsqu'on l'interroge sur son enfance. J'ai beaucoup écrit sur ce sujet, réplique-telle sèchement. Ce qui ne empêche pas d'y revenir en expliquant ses craintes («Je ne voudrais pas qu'on réduise tout ce temps à une ou deux phrases »), en soulignant aussi l'importance de cette enfance dans le déroulement de sa vie de femme et d'écrivain : «Si je dis que mon enfance s'est déroulée dans une ville aujourd'hui polonaise, dans une Allemagne gouvernée par Hitler, je décris des situations conflictuelles qui ont accompagné toute ma vie. Surtout, si j'ajoute que j'ai grandi dans un foyer petit-bourgeois - mon père tenait une boutique d'alimentation - dont le mode de pensée n'était pas nazi, mais pas antinazi non plus. Il m'a fallu des années pour prendre conscience de cela. Des années... Et c'est là, dans cette prise de conscience, qu'est né mon désir d'écrire. Ecrire, c'est d'abord voir clair en moi. En savoir plus long sur ce que je suis.
Mais sa quête ne passe pas par la confidence débridée. Même si le besoin de subjectivité était grand pour les artistes confrontés à l'idéologie d'une RDA qui prônait l'objectivité et se méfiait des caprices du moi. Le déroulement de l'Histoire, le sentiment de devoir résister aux idéologies totalitaires ont conduit Christs Wolf à chercher des modes de narration susceptibles de faire cohabiter son regard sur l'Histoire, son engagement et sa recherche du moi. Ainsi, dans les années 70, se tourne-telle pour la première fois vers le passé ; vers cette génération d'écrivains - Kleist, Günderode, Büchner- qui vient juste après Goethe et qui, parce que l'Allemagne ne connaît pas de révolution, comme la France, voient leurs idéaux détruits, leurs rêves échoués. A défaut d'exploser, leur monde se délite. « Marx appelle cela la "misère allemande. J'ai voulu comprendre comment ces gens se sont colletés avec cette situation désespérée. Je voulais voir à travers eux comment est née cette tendance à l'autodestruction que l'on rencontre dans le développement des sociétés.»
Plus tard, dans les années 80, « à l'heure où le surarmement en Europe de l'Est et de l'Ouest faisait peser une menace de guerre nucléaire, j'ai dû remonter encore dans le temps jusqu'à une période protohistorique pour chercher comment s'enracine cette tendance funeste et autodestructrice des peuples. J'ai alors pris conscience que le texte fondateur de la littérature européenne était une vaste description de bataille.»
Ce texte, c'est L'illiade. Ce n'est bien sûr pas un hasard si, dans cette histoire d'hommes en guerre, Christa Wolf a choisi d'isoler une femme, Cassandre, pour en faire le personnage central d'un livre. Plus tard, elle écrira un roman sur une autre femme, Médée, qui, selon elle, n'était pas seulement la matricide qu'on a voulu faire croire, mais une magicienne et voyante, en un mot une femme trop lucide et, à ce titre, dangereuse pour la cité des hommes.
Féministe, Christa Wolf ? Elle ne renie pas l'adjectif et avoue avoir beaucoup appris des livres féministes allemands et américains, même si son analyse du féminisme demeure résolument politique. « Depuis deux mille ans, rien de fondamental n'a changé. J'ai remarqué que les tendances destructrices vont de pair avec l’oppression des femmes. Cette oppression crée des conditions d'une violence refoulée qui resurgit sans cesse et qui a des conséquences de plus en plus funestes au fur et à mesure que les moyens de destruction deviennent de plus en plus sophistiqués.»
Christs Wolf avoue ne plus éprouver, comme par le passé, ce sentiment de responsabilité politique qui a fait d'elle un écrivain engagé. Son engagement est autre. Elle le vit dans un sens à la fois plus large et plus intime. «J'ai des enfants, des petits-enfants et, en vivant, en écrivant, je ne cesse de m'interroger sur la viabilité de nos modes de vie, de nos civilisations. Que faut-il faire pour que ceux qui arrivent derrière nous ne vivent pas les choses affreuses que nous avons vécues ? Il ne faut jamais oublier que la couche de civilisation est incroyablement mince, li faut si peu de chose pour que resurgisse la barbarie...»
Inlassable chercheuse, elle aime jouer les détectives, explorer le temps, l'Histoire, les mythologies pour y découvrir des événements qui la renvoient à sa propre histoire, à celle de son pays, de ses semblables, « et, à partir de là, inventer »... En ce sens, Christa Wolf est d'ici et d'ailleurs, de son temps et de tous les temps. Entre les deux livres Aucun Lieu, nulle part, publié en RDA dans les sombres années 70, et Ici même, autre part, paru en Allemagne en 1999 et en France aujourd'hui, s'écrit l'itinéraire d'un écrivain et le destin d'un pays.
Aucun Lieu, nulle part exprimait la fermeture au monde, la solitude dans l'isolement. Désormais, on peut être ici et ailleurs, nous dit-elle, le rideau s'est entrouvert... « A l'âge de 16 ans, j'ai dû quitter avec mes parents le lieu d'Allemagne de l'Est où nous habitions et qui appartenait désormais à la Pologne. J'ai alors éprouvé un sentiment très fort de déracinement. Ensuite, j'ai espéré avoir trouvé ma patrie politique en RDA, avec l'engagement que cela supposait. Maintenant, lorsqu'on me demande où est mon lieu, mon quelque part, je réponds que c'est un lieu qui dépasse largement le cadre de la géographie. C'est d'abord ma famille, mes amis, c'est aussi la langue et la culture allemandes. »
Michèle Gazier
A lire : Ici même, autre part, de Christa Wolf, éd. Fayard, 200 p., 110 F.

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