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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 13:45

II. SONNETS D'AMOUR

 

Comme tous les poètes, Cladel devait écrire des vers d'amour. Il en a écrit de forts beaux, qui mériteraient de figurer dans une anthologie. Sacrifiant d'abord au goût baudelairien, il a exalté la passion de l'homme fier d'aimer une femme déchue, malgré sa déchéance et malgré le mépris de cette foule, pour laquelle Baudelaire avait un aristocratique dédain. C'est bien dans la note baudelairienne que le sonnet suivant a été conçu.

LUI ET ELLE

A mon ami Paul Arène.

 

Plus vous la combattez, plus ma tendresse augmente;

Certes, vous avez beau me dire son passé,

Me répéter, méchants! que sa gorge est charmante,

Qu'on y trouve un satin que vos doigts ont froisse

 

Je reste où mon amour tranquille s'alimente;

Son corps impérial, vous l'avez encensé.

Mais qui donc, parmi vous, a fait d'elle une amante,

Et battre à l'unisson son cœur toujours glacé ?

 

Arrivé le dernier et bien tard dans sa vie,

Après avoir beaucoup aimé, beaucoup pleuré,

Sans crainte, sans efforts, muet, je l'ai suivie.

 

J'aime, comme un enfant, son sein déshonoré

Dites, si vous voulez, qu'elle est très belle, nue

Je vous répondrai « Moi seul, je l'ai connue! »

(Éclair, 29 décembre 1867.)

Plus tard, dans une note plus calme et dans une forme classique, Cladel écrivit des vers harmonieusement rythmées, pour lesquels sa plume de puissant ouvrier des lettres se fit délicate et tendre. N'est-ce pas sur un air tendrement musical que se déroule le poème suivant ?

 

L'AMIE

Tu peux subir l'injure des hivers

Et devenir aussi blanche que neige

Ta bonne bouche où je puisai mes vers

N'oubliera pas notre amoureux manège 1

 

Allons revoir - veux-tu ?- les buissons verts

Où j'accrochai ta robe de barège,

J'avais alors l'esprit tout de travers;

J'étais naïf et j'étais sacrilège.

 

Des fleurs d'antan s'il ne nous reste rien,

Les arbres, va, nous reconnaîtront bien

A nos baisers toujours pleins de jeunesse

 

Et moi, vieillard, qui n'ai point de bon sens,

Je chanterai dans l'herbe et dans l'encens

Les cheveux gris et doux de ma maîtresse.

(1868. Paru dans la Lauzeto (L’Alouette), 2° année 1878.)

 

Savourez maintenant ce médaillon. Cladel en l'écrivant se souvint qu'il avait des qualités de peintre et celle pour qui il fut écrit ne dut pas être médiocrement fière de l'avoir inspiré !

 

MEDAILLON

Brune, d'aspect oriental,

Elle tient haut et droit son buste;

Son œil si doux semble fatal

Et, gracieuse, elle est robuste.

 

Elle frémit comme un arbuste

L'air barbare et sacerdotal,

Elle est gentille, elle est auguste;

La voix sonne comme un métal.

 

Elle a des calmes léthargiques

Et des hérissements tragiques,

Sa lèvre veut, son geste dit.

 

Pareille aux femmes de la Bible,

Elle est la sœur belle et terrible

D'Hériodade et de Judith.

(Inédit.)

 

III Poèmes héroïques

 

Enfin, Cladel fut un ardent démocrate, qui sut traduire ses croyances politiques, non seulement dans son œuvre de prose, mais aussi dans ses vers. Les Montagnards nous l'ont prouvé. A la même inspiration se rattachent les deux pièces suivantes Garibaldi à ses Vélites et Stances héroïques.

 

GARIBALDI A SES VÉLITES

Impatient du joug et secouant le bât,

Toujours au feu, toujours au fort de la bataille,

Exaspéré, frappant d'estoc et de taille,

J'ai combattu trente ans et plus le bon combat.

 

« Amis, le clairon chante, amis, le tambour bat! »

On se ceignait les reins, on grandissait sa taille,

On offrait en riant sa poitrine à l'entaille

Du fer; on courait sus aux hommes de rabat.

 

A ces grands souvenirs où j'ai l'âme occupée,

Ma main cherche à mon flanc la garde d'une épée,

Et je vois l'étendard rouge sous le ciel bleu.

 

Hélas mon bras vaincu, parce que vieux, infirme

N'appuierait plus, enfants, ce que ma bouche affirme,

C'est à vous de brandir notre drapeau de feu.

(Le Gaulois, 3 décembre 1868.)

 

STANCES HÉROIQUES

1

Le sang coule à bouillons de ton flanc maternel,

Patrie 1 et tes enfants, frappés au cœur, expirent-

O jours d'angoisse, ô jours de deuil ! Deuil éternel !

Que d'hommes ne sont plus, que de femmes soupirent;

Un Tudesque, un Teuton écrase les Gaulois,

Et veut, roi féodal, asservir à ses lois

Ceux en qui de Danton vibrent les fortes fibres

Et dont tel est le vceu mourir ou vivre libres !

 

II

Jeunes et vieux, ils sont debout à tes remparts,

Sainte cité, tes fils indignés et farouches :

Les cœurs, à l'unisson, battent de toutes parts,

Le même cri pieux monte à toutes les bouches :

« Mère Patrie, ô France ! ô pays insulté !

Nous jurons de mourir, tous, pour la liberté ;

Viennent le roi Guillaume et son Bismarck oblique

Ce cri les recevra : Vive la République ! »

 

III

Liberté ! Liberté ! Dans ton Paris fumant.

Au-dessus de ses murs rougis du sang des braves,

Ouvre ton aile immense et montre à l'Allemand

Ton front sublime et pur, Méduse des esclaves ;

Inspire à l'étranger la haine des tyrans,

Et nous, ton peuple aimé, nous, les Français mourants,

Nous saluerons en toi, d'un long cri d'espérance

Ton règne, ô liberté, ton grand triomphe, ô France !

1870. (Inédit.)

 

Moi qui chante les bois, les prés,

Dans ma rugueuse et rouge prose

Où marchent les désespérés

Au regard farouche et morose.

 

C'est ainsi que Cladel définit son talent de prosateur dans un sonnet sur le tombeau de Théophile Gautier. La plume capable de nous donner cette rugueuse et rouge prose » si merveilleuse de coloris et de puissance est la même qui a su nous donner maints sonnets tendres et délicats.

Léon Cladel fut donc un délicieux poète, un poète curieux par la diversité de son talent mais il est bien certain que ses plus beaux poèmes sont encore ses poèmes en prose le Bouscassié ou cet Ompdrailles qui s'ouvre «comme un palais glorieux de son portail de marbre[i]  » sur une page du vieil Homère. Ed. Campagnac.



[i] Georges Normandy

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 13:40

LÉON CLADEL, Poète1[i]

 

Nos lecteurs ont pu apprécier les qualités de facture dont Cladel a su faire preuve dans son poème « Les Montagnards». Pour la plupart des lettrés pourtant, Cladel n'est qu'un prosateur, un puissant prosateur sans doute, mais non un écrivain en vers ; pour quelques-uns son bagage poétique se réduit à « Mon Ane », le magnifique sonnet où se retrouve son âme débordante d'amour et de pitié pour les bêtes.

Maurice Bouchor me disait récemment dans quel religieux silence Cladel était écouté, vers 1880, dans les réunions littéraires de l'époque, lorsque de sa voix harmonieuse de méridional, dominant l'assemblée de sa belle figure de Christ, il récitait

 

MON ANE

Il avait sur l'échine une croix pour blason

Poussif, galeux, arqué, chauve et la dent pourrie,

Squelette, on le traînait, hélas! à la voirie,

Je l'achetai cent sous; il loge en ma maison.

 

Sa langue avec amour épile ma prairie

Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,

La broussaille et les feux sanglants de l'horizon

Sa croupe maintenant n'est plus endolorie.

 

A mon approche, il a des rires d'ouragans,

Il chante, il danse, il dit des mots extravagants

Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.

 

Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois,

Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois;

Va, je te comblerai d'honneurs et de provende.

 

Moulin de la Lande en Quercy (avril 1865).

(Parnasse contemporain, 3e série 1876.)

 

Certes, la pièce est belle, mais Cladel n'est pas l'auteur de ce seul petit chef-d'œuvre. Il a ciselé bien d'autres joyaux et son nom brille dans les recueils du Parnasse Contemporain à côté de ces noms illustres Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Catulle Mendès, José-Maria de Hérédia, Léon Dierx.

Lié avec Louis-Xavier de Ricard, il fréquentait en effet le groupe réuni autour de l'éditeur Lemerre. Est-ce à dire qu'il faut le ranger parmi les Parnassiens ? – Si l'école parnassienne est avant tout celle de la beauté plastique et de l'impersonnalité poussée jusqu'à l'indifférence, l'épithète de Parnassien ne lui convient guère. A vrai dire, ce fut un poète, un poète original, qu'il est bien difficile de classer dans une école. Son talent est joliment nuancé, son vers, qui revêt ici le manteau classique, est là nerveusement coupé comme celui d'un symboliste. Toujours pénétré de sentiment, il déborde souvent de passion.

Pour permettre au lecteur de juger de la diversité de son talent, je vais citer quelques pièces poétiques de Léon Cladel. Quelques-unes sont rigoureusement inédites. Les autres ont paru, il y a très longtemps, dans des revues comme le Boulevard, la Jeune France, la Lauzeto, (l'Alouette), et sont fort peu connues.

 

 

I. POÈMES IMPIES

C'est surtout de 1858 à 1862 que Cladel écrivit ses vers (plus tard, il se consacrera à son œuvre de prose) et c'est précisément à cette époque qu'il recevait des leçons de style de Charles Baudelaire, ce magicien ès lettres, comme il se plaisait à l'appeler.

Aussi ne faut-il pas s'étonner, s'il a rimé quelquefois sur les thèmes familiers à son maître. Comme son maître, il a chanté les hommes, qui dans leur ardent désir de connaître veulent

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

C'est surtout dans son beau poème des Carriers, qu'il a magnifié le défi de l'homme à la Divinité. Il serait trop long de publier ici cette pièce de 300 vers inédits, écrite en 1862 et dédiée à Jean Richepin, l'auteur des Blasphèmes, qui en possède le manuscrit ; mais nous pouvons citer trois sonnets inspirés par la même idée de révolte.

Lisez, voici de nouveaux Titans, qui veulent escalader le ciel :

L'ÉCHAFAUDAGE

Dôme ou tour, quel est donc l'éternel monument

Qu'ils veulent ériger, tous ces nains périssables?

Le front de leur machine atteint le firmament;

Elle pousse ses pieds au plus profond des sables.

 

Immense elle projette impétueusement

Ses bras, ses mains, ses doigts, ses nerfs inextricables

Elle a je ne sais quoi d'étrange, d'alarmant,

On n'ose interroger ces vis, ces pieux, ces câbles.

 

Cent mille, un million, un milliard suspendus,

Au grand échafaudage, ils montent éperdus.

L'un d'eux au ras du ciel « Des clous, des ais, des toiles,

 

Deux poutres, compagnons, et nous sommes rendus 1 »

« Ni bois, ni fer! » Alors, mordant ses poings tordus

Encore un peu, dit-il, nous touchions aux étoiles! »

(Paru dans le Boulevard, du 9 novembre 1862.)

Voici, par contraste, les hommes qui veulent sonder les mystères du sein de la terre.

LE PUITS

A J. Barbev d'Aurevilly.

Ténèbres. La nuit pleure. Il s'élève des ombres

Du gouffre un bruit qui porte au coeur; désespéré

Clapotement de mains fouillant des fanges sombres

Le puits sanglote; un homme y parle « Je vaincrai !

 

J'ai sondé l'insondable, enfin. Enfin – Mes nombres

Sont exacts, mon calcul, cette fois, bien tiré. »

Tout à coup retentit un choc de lourds décombres

On n'entend plus la voix en l'abîme foré.

 

Au ciel morne la Lune apparaît en tunique

De lumière et projette un regard ironique

Au fond du puits où meurt ce cri prodigieux

 

« Trois fois maudit soit Dieu! Je voyais le mystère

Des profondeurs; j'étais aux boyaux de la terre,

Ma lampe s'est éteinte. Allumez-vous, mes yeux! »

(Inédit.)

 

Mais triomphe! Si les hommes n'ont pu escalader le ciel ; s'ils n'ont pu sonder les mystères du sein de la terre, ils se sont du moins rendus maîtres des airs et c'est dans une vision prophétique que Cladel nous dit le rêve d'Icare réalisé, qu'il nous dépeint « l'Hippogriffe invincible », c'est-à-dire l'avion ou plutôt le dirigeable, sur lequel les humains pourront prendre « le ciel pour cible ».

 

 

LE MONSTRE

 

II arrive, il regarde, il fume, il crache, il passe,

II est passé le grand monstre admirable, issu

De l'homme, il est passé, l'avez-vous aperçu

Mordant le mors, hurlant la faim, mangeant l'espace?

 

Où va-t-il où va-t-il avec sa carapace

De fer, ses yeux de sang, le feu qu'il a reçu

De Prométhée? Il hurle, il tonne, il est rapace

Et veut dévorer Dieu qui ne l'a pas conçu.

 

Il le dévorera, vous verrez! Et la nue

S'ouvrant avec horreur à la bête inconnue,

Aura les flancs troués par ses sabots d'airain.

 

Il vole, il monte, il est son propre souverain,

L'hippogriffe acharné, l'hippogriffe invincible

Il vient de terre, il monte, il a le ciel pour cible.

(Paru dans la Jeune France.)

 

Ainsi Cladel nous montre l'homme victorieux dans sa révolte, tandis que Baudelaire, après avoir blasphémé, se met à genoux et s'écrie :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance.

 

Dans cette différence d'attitude éclate l'antagonisme de deux tempéraments, que la passion du beau devait pourtant lier l'un à l'autre d'une étroite amitié. (à suivre)



[i] 1. Voir la Nouvelle Revue du 15 novembre et 1er décembre 1919 pour deux autres articles que je vais reprendre sur le blog

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 21:07

Voici la fin de l'inédit de Cladel : lire les commentaires de Campagnac dans un autre article. JPD

 

ROBESPIERRE, SAINT-JUST, DANTON

DANTON

Que de la liberté fleurisse le grand arbre !

SAINT-JUST

Cette chaleur t'honore.

DANTON

Eh ! bien, l’homme de marbre,

Ressens-la comme moi ; sois-en purifié ;

Montre que tu n'as point un cœur pétrifié

SAINT-JUST

Tout homme qui médite avec peine s'enflamme.

Ton cœur bouillonne, et moi, je commande à mon âme.

DANTON

De ta froide vertu je crains l'inaction.

SAINT-JUST

Moi, ta mobilité, ta chaude passion.

DANTON

Je suis homme et je vibre ainsi que tous les hommes.

SAINT-JUST

On doit être impassible, étant ce que nous sommes.

DANTON

Impassible est Saint-Just, il est pareil aux dieux.

SAINT-JUST

Prends-garde, fier Danton, d'être trop radieux !

De ta flamme, ébloui, tu courras aux ténèbres.

DANTON

Ceci ressemble fort aux oraisons funèbres.

Prépares-tu la mienne ?

SAINT-JUST

Il se peut.

DANTON

Pauvre enfant !

SAINT-JUST

Ta voix a beau sonner ainsi qu'un olifant,

Elle se brise et meurt devant ce cœur de pierre.

DANTON

Allons, c'est le combat. En garde, Robespierre !

Car il est sûr de toi pour parler de ce ton

A l'exterminateur.

ROBESPIERRE

Apaise-toi, Danton.

DANTON

Si je donnais carrière à toute ma violence,

Saint-Just, déjà, serait anéanti.

ROBESPIERRE

Silence.

DANTON

Ne force point Danton à devenir hideux.

SAINT-JUST

Tu l'es !

DANTON

Représentants, écoutez-moi tous deux.

…………………………………………………

DANTON

Écoute………………………………………….

…………………………………………………….

…………………………………………………….

Et tous les rois courbés sous le peuple géant,

Danton pourra mourir et rentrer au néant.

……………………………………………………………………………

Saint-Just, ton vœu suprême, on doit l'entendre ici.

SAINT-JUST

Je n'ai qu'un mot à dire, et ce mot le voici

J'aimais la liberté, je la fis telle qu'elle;

La République expire et je meurs avec elle.

Dans l'avenir, un jour, nos fils nous jugeront;

Ce que les montagnards étaient, ils le diront.

Léon CLADEL.

 

Cette entrevue de Robespierre, Saint-Just, Danton, imaginée par Cladel, ne repose sur aucun récit historique; mais, par contre, des récits contradictoires, il est vrai ont été donnés d'une entrevue qui aurait eu lieu, vers la fin de ventôse an II, entre Robespierre et Danton. « Leur éloignement », écrit Louis Blanc, « était devenu tellement marqué que leurs amis communs en prirent alarme. Sur l'initiative de Daubigny, adjoint au ministère de la Guerre, on songea à les rapprocher, et Humbert, chef du bureau des fonds des relations étrangères, les invita l'un et l'autre à un diner où se trouvèrent, indépendamment de Daubigny, Panis, Legendre, le ministre Deforgues et Boursier, administrateur des subsistances militaires.(1)»

Edmond Campagnac.

1. LouisBLANC Histoire de la Révolution française,t. II, p. 458.

 

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 20:57

Voici en deux épisodes un inédit de Cladel qui publié par Edmond Campagnac dans la Nouvelle Revue en 1919. A suivre. JPD

 

ROBESPIERRE

Mais, à mes questions ils se sont toujours tu.

Nulle réponse. Eh! bien, Saint-Just, qu'en penses-tu?

SAINT-JUST

La République est pure, et qui la calomnie

Est allié du trône et de la tyrannie.

Ils ont dit, trahissant l'inflexible équité,

Que Robespierre était traître à la liberté.

Ce qu'ils ont dit de moi, permets-moi de le taire,

Maximilien, tu sais quel est mon caractère.

Occupé seulement des maux de la patrie,

Mes cruels ennemis sont ceux qui l'ont flétrie

Ou ceux qui l'ont voulu flétrir en t'insultant.

Ah! ceux-là, quels qu'ils soient, esclaves en démence,

Ou ci-devant impurs, pour eux, nulle clémence;

Qu'ils soient jugés, punis et frappés sans remord ;

Qui touche à l'œil du peuple a mérité la mort.

Guerre à l'aristocrate et vive Robespierre,

Tant qu'il opposera, ferme comme la pierre,

Un cœur impitoyable aux vœux des conjurés!

La République veut des hommes assurés.

…………………………………………………………………

Pour la servir, et nous, ses humbles serviteurs,

Soyons dignes du peuple, étant les dictateurs

Que le peuple a nommés, dans sa haute colère,

Pour que chacun ici reçoive le salaire

Qu'a mérité son crime ou valu sa vertu.

Malheur à nous, jamais, si le cœur abattu,

………………………………………………………………

Lâches, nous hésitons à faire ce qu'il faut.

C'est dresser de nos mains notre propre échafaud.

Robespierre, mourons, si nous ne savons vivre.

La nation est là, toute prête à nous suivre,

Si nous la dirigeons selon ses beaux instincts,

Ou bien, prête à punir ses guides incertains,

Si, marchant au hasard, craintifs, d'un pas oblique,

Ils laissent en leurs mains sombrer la République.

Ce que pense Saint-Just et ce qu'il pressent là,

Saint-Just l'a dit sans peur, Robespierre. Voilà.

ROBESPIERRE

Je m'attendais, Saint-Just, à tes fières paroles.

Elles te font honneur. Accomplissons nos rôles.

Notre sang appartient tout à la nation,

On m'entendra le dire à la Convention,

Et, par elle approuvés en ce que tu décides,

Robespierre et Saint-Just, toujours tyrannicides,

Sur les têtes des rois porteront le niveau.

Le peuple qui gouverne est un peuple nouveau;

Lui seul est souverain, lui seul arbitre et maître;

A ses décrets, on doit fléchir et se soumettre,

Et quiconque se croit au-dessus de sa loi

Sera par nous traité comme Capet, le roi.

Paris est aujourd'hui ce que jadis fut Rome;

Il a pour l'univers écrit les Droits de l'Homme,

Et ces droits-là, tyrans, il faut y obéir.

Incapable de vaincre, essayez de trahir,

Essayez de porter ici tous vos esclaves

Le peuple est! un volcan, et brûle de ses laves

Qui, d'une main profane attente aux libertés.

Persécuteurs, venez voir vos persécutés

Leur éducation est faite, ils vous connaissent;

Où l'esclave naissait, des hommes libres naissent.

…. tous vos soldats, vos bandits mercenaires

D'un vrai peuple entendront retentir les tonnerres

Votre vil ramassis d'Allemands, d'Autrichiens

Saura si les Français sont encore des chiens

Que l'on peut à son gré mener à là baguette.

Tyrans, chacun ici vous abhorre et vous guette.

Arrivez, apportant et la guerre el le deuil

Un égout de Paris sera votre cercueil.

Vous propagez ici la discorde intestine

Ce crime à Louis Capet valut la guillotine.

Ah ! malheur à qui louche à ces droits éternels

Que nous avons conquis, nous, Conventionnels.

……………………………………………

SAINT-JUST

Les tyrans sont vaincus et malgré l'Angleterre,

Malgré Pitt et Cobourg obligés à se taire.

Je crains peu les muets, je crains les orateurs.

Ceux que j'entendis hier nous traiter d'imposteurs.

ROBESPIERRE

Imposteurs, nous, qui donc a dit cette infamie ?

Qui donc a pu tromper ma justice endormie ?

SAINT-JUST

Robespierre, on t'attend ce soir aux Jacobins,

Viens-y. Je veillerai. J'ai des gardes urbains.

ROBESPIERRE

Veiller sur moi, Saint-Just! explique La pensée!

SAINT-JUST

On veut te perdre, on veut… ta vie est menacée.

ROBESPIERRE

Qui la menace?

SAINT-JUST

Un traître.

ROBESPIERRE

Et pourquoi?

SAINT-JUST

Ta vertu.

ROBESPIERRE

Ce traître, quel est-il, enfin? Le connais-tu?

SAINT-JUST

Je le connais.

ROBESPIERRE

Son nom ?

SAINT-JUST

Un homme bien redoutable.

ROBESPIERRE

Et l'homme?

SAINT-JUST

Encore plus. Il soupait à ta table

Dernièrement, et-toi, tu tremblais, disait-on,

En l'écoutant parler.

ROBESPIERRE

C’est D            anton ! c’est Danton !

SAINT-JUST

C'est lui-même, Danton, et peut-être Camille.

ROBESPIERRE

Danton seul est à craindre. Oh ! cet homme en vaut mille.

Il faut que je le voie et le verrai demain.

Il est bien fort, il a le peuple dans sa main.

SAINT-JUST

Nos mains valent la sienne, et, puisqu’il embrasse…

ROBESPIERRE

Y songes-tu? Danton?

SAINT-JUST

Est-il d’une autre race

Que nous tous, Robespierre, et crois-tu qu'il vaut mieux?

ROBESPIERRE

Ah c'est un homme!

SAINT-JUST

Un traître !

ROBESPIERRE

Un aigle !

SAINT-JUST

Un factieux !

ROBESPIERRE

Un lion qui rugit !

SAINT-JUST

Qu’il rugisse et s’explique !

ROBESPIERRE

Saint-Just, nul plus que lui n'aime la République.

Il se vante d'en être un des grands fondateurs

C'est vrai.

SAINT-JUST

 

Ce corrompu hante les corrupteurs.

Il nous faut le détruire.

 

ROBESPIERRE

Il est indestructible.

SAINT-JUST

Robespierre recule ! 0 toi l'Incorruptible,

Soutenir de tes mains pures ce corrompu !

Sois digne de ton nom et vois ce qu'il a pu !

Le peuple te proclame et te connaît austère.

Que de sa voix Danton fasse trembler la terre;

La tienne est plus puissante et plus puissant ton nom.

Danton est girondin, il a trop vécu.

ROBESPIERRE

NON

………………………………………………………………………

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 13:55

L’occitanisme étant né juste après la mort de Cladel en 1892, mon titre peut paraître un anachronisme sauf à lire le très long article de Georges Passerat Léon Cladel et l’occitanisme publié par les Presses Universitaires du Mirail, en 2003 dans Léon Cladel. Léon Cladel fut l’ami de Xavier de Ricard fondateur du félibrige rouge, de Fourès, et le maître d’Antonin Perbosc à l’origine de la naissance de l’occitanisme, en réaction avec le félibrige.

Dire que cet écrivain de langue française était un occitaniste a de quoi scandaliser quelques occitanistes pourtant les faits sont clairs.

Je retiens cette lettre datant de mars 1882 et que Cladel envoya à Fourès :

« Ah, si nous parlions tous patois, ce serait parfait. Hélas ! la langue romane n’est et ne sera plus qu’un souvenir, une mine si vous le voulez, où nous puiserons, mais, à moins cependant d’une fédération, d’une ligue triomphante, à bref délai, comment revivrait-elle ? Ce que je vous dis là me fait souffrir, et cependant je dois le dire. Enfant des gaules et comme conquis par Rome d’abord, et les francs ensuite, je ne puis parler que la langue de la nation dont je fais partie. Avez-vous l’espoir sérieusement de reconstituer le pays latin ? En ce cas, si je pouvais partager cette espérance, je serais des vôtres. Si les bretons, les derniers celtes qui parlent encore aujourd’hui la langue que nos pères parlaient, venaient vous dire : « A bas l’idiome de nos conquérants et vive celui de nos ancêtres ! »Faudrait-il alors apprendre un lexique entièrement ignorée de nous tous ? S’il n’y avait pas en vous un poète français, je m’exprimerais avec plus de ménagement, mais vous pouvez, vous, prendre place au milieu de ceux que la France et l’univers comprennent à merveille, vous, mon cher Fourès. »

 

« La langue n’est ne sera plus qu’un souvenir »

Un siècle après, en 1982, l’Education nationale commençait à reconnaître l’occitan comme les autres langues régionales. Cladel a-t-il eu tord ? Certains diront qu’en n’utilisant l’occitan que pour quelques lettres à Fourès, que pour quelques passages de son œuvre littéraire, Cladel avait beau jeu ensuite de parler de la mort du « patois ». Il auto-justifiait sa défection. Ceux-là ne comprennent pas que sans Cladel, il n’y aurait pas eu Perbosc, Estieu, Fourès et les autres et qu’ayant baissé les bras sur la langue, son horizon restait la lutte. Après la mort de Fourès, Georges Passerat évoque la première assemblée générale du Gril le 14 aôut 1894 : « Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir ensuite une liste de « félibres » présents où figurent en grande majorité tous les montalbanais érudits, artistes ou écrivains… » Que des amis de Cladel sont au bureau, et beaucoup de membres sont aussi de la « famille » grâce en particulier à ce personnage haut en couleur : Augustin Quercy ! Cladel était mort mais pas son combat, et le fait dura longtemps du moins à Montauban. Lapauze puis Perbosc reprenant le flambeau, travaillèrent sans cesse pour rassembler les poésies de Cladel, activité reprise voici peu par Fabrice Michaux.

 

La lutte occitaniste c’est quoi ?

C’est ici qu’il faut se comprendre. Je soutiens ceux qui se battent pour la langue, dans l’Education nationale (écoles bilingues, cours d’occitan) ou à l’extérieur, mais c’est une partie seulement de la lutte occitaniste car malgré ce combat, je maintiens avec Cladel que la langue occitane n’aura d’avenir que si on pense à sa mort. Comme lui, je souffre à l’écrire et je souffre d’autant plus qu’il y a peu de « Fourès » pour l’entendre en 2011.

Quand j’ai écrit, Qui a tué Léon Cladel ?, par hasard j’ai commencé à évoquer les félibres des années 1880 de Daudet à Zola, de Jules Lemaître à Arène, j’ai évoqué ce combat de Cladel pour un mot JUMAR. A ce moment là j’étais un membre du Conseil d’Administration de l’IEO (Institut d’Etudes Occitanes ; Institut d’Estudis Occitans) pour des raisons marginales : ma capacité à utiliser l’ordinateur. La seule question en débat tournait autour de la défense de la langue. Je me suis éloigné de ce mouvement tout en y participant localement, puis avec René merle nous avons fondé TR’OC (Tribune Occitaniste). Là j’ai découvert un autre occitanisme et compris que la guerre classique dans ce mouvement entre les défenseurs de Félix Castan et ceux de Robert Lafont était un arbre cachant la forêt. Les deux hommes partaient du même constat, la lutte occitaniste était axée sur une POSITION occitaniste usant ou n’usant pas la langue d’oc. Castan, après une présentation de l’autonomie du culturel, faisait de cette position une lutte en faveur de la décentralisation culturelle de la France. Lafont, plus porté sur la centralité de l’économie, faisait de cette position une lutte qui a été portée par certains jusqu’à « la décolonisation » de l’Occitanie comme certains luttaient pour décoloniser l’Algérie. Deux formes de réintroduction du politique dans le combat occitaniste, ce que l’équipe Cladel-Fourès-Perbosc a toujours eu en tête. Pour Cladel, voir l’usage de la langue faite par Mistral c’était aussi une façon de voir mourir la langue….

 

Ouvrir les portes du monde

Je suis redevable à René Merle d’avoir pu m’aider à vérifier que l’occitanisme n’ouvrait pas les portes du monde catalan mais de l’Espagne toute entière, n’ouvrait pas les portes des vallées occitanes d’Italie mais de l’Italie toute entière. Et ces portes là sont uniques, elles permettent d’en compléter bien d’autres, mais elles sont uniques. Tout en défendant les vestiges de la langue, la défense de telles portes permet seule de porter plus loin l’occitanisme. Castan a voulu porter plus loin cette lutte en proposant une révolution culturelle en France. Il n’avait pas tord mais Lafont par sa vie et son activité, ouvert au chantier européen, avait aussi ses raisons. Je ne plaide pas pour une réconciliation posthume mais pour un occitanisme cladélien, celui de la révolution populaire de la société. Il se trouve que l’occitanisme qui, par sa nature, aurait dû être profondément lié au peuple, s’est éloigné, au nom d’une vision « française » de la grandeur de la culture occitane ! On dira que Cladel a eu le même parcours, son art traitant du peuple mais en un langage par toujours accessible au peuple. La différence c’est que Cladel avait une démarche artistique quand l’occitanisme est un acte citoyen. Non que citoyen soit coupé de l’artiste, mais le citoyen œuvre collectivement quand l’artiste défend une individualité. Georges Passerat termine ainsi son article fortement argumenté à partir des archives qu’il connaît très bien du Collège d’Occitanie : « Ainsi Léon Cladel a bien joué un rôle capital dans la naissance de l’occitanisme. » Puis-je espérer qu’une lecture aujourd’hui de Cladel, permette à cet ouvrier de la plume de jouer un rôle capital dans la transformation de l’occitanisme ? Sur ce blog un des premiers articles publiés est la lettre de Cladel à Estieu sur ce thème de l’Occitanie…

30-04-2011 Jean-Paul Damaggio

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 18:18

La Revue Socialiste d’octobre 1886 Jules Renard (1864-1910) nous présente Cladel (dans le numéro précédent avait écrit une lettre à la plèbe). Cette fois je peux donner son texte en entier. Un bijou. Avec l’écrivain je dis : « Je l’aime cet homme ! » JPD

 

LEON CLADEL

 

La plupart des époques de l'art français ont eu leurs indépendants et leurs irréguliers, dont les figures pleurent ou rêvent en marge de l'histoire des Lettres : face blême de tire-laine au temps des poètes, valets de cour au sourire attendri de rimeur de rondes d'enfants, François Villon ou Fabre d'Eglantine. Les plaintes de mauvais garçon de celui-là restent, alors qu'oubliées sont les galantises de pître de Marot, et les marmousettes de faubourg enfilent encore leurs aiguilles de bois aux flonflons du dantoniste, qu'il rimait alors que dans l'air fumait la poudre du canon d'alarme, et grondait la carmagnole rouge de la place Louis XV :

Il était une bergère,

Et ron, ron, ron,

Petit patapon

Rire souffrant d'artiste réfractaire cinglant l'art servile, ou bouquet des champs humé entre les fusils de Pitt et de Cobourg et la guillotine des clubs, vraies ou fausses, ces silhouettes charment ceux qui, comme moi, se plaisent à crever du front les brumes du passé, pour y entrevoir rougeoyer le brandon des Jacques, et ouïr murmurer la cithare des trouvères.

En notre temps, où la foule anonyme et souffrante de toutes les glèbes, la foule aux millions de têtes roulantes, dont on n'a vu encore que les chefs gris des porte-drapeaux, va donner l'assaut au vieux monde social, temps que j'aime, ils sont trois ou quatre: d'Aurevilly, ce sardonique gentilhomme misanthrope, d'autres, et Cladel, qui ont poussé librement, bercés sur des genoux pointus de douairière ou endormis avec des légendes de montagnes, sous les planchers poutrelles des habitations paysannes, et ne relèvent d'aucun, seuls dans le sillon original qu'a ouvert leur plume.

Cladel est un latin. Tout gamin, son nom me fut familier. Moi, dont la songeuse enfance faubourienne a grelotté dans les rues de neige de Paris assiégé, et blêmi d'angoisse derrière les vitres matelassées de notre logis, durant la Semaine de mai, tandis que les obus du cimetière de l'Est écorchaient les toits, sur nos têtes, et qui en ai peut-être gardé cette peur nerveuse du sang qui fait trembler d'effroi mes coudes, à la moindre plaie rouge chez autrui, j'ai subi mes premières fièvres littéraires en lisant les Va-nu-pieds.

Ce fut dans une boutique basse de la rue Biaise, un cabinet de lecture peuple, dont le mauvais poêle en fonte puait la suie et les livres le suif, et où j'allais, les soirs d'hiver, mes poings de moins dans mes culottes trop larges, durant deux heures, aimer des reines et rosser les gardes du Cardinal, avec les fantoches à moustaches de Dumas, ou cruellement trépigner de joie aux hurlements du jésuite Rodin mordu par les moxas d'Eugène Sue, que j'ouvris ce livre fait de la vie et des souffrances des miens, des siens aussi à ce plébéien artiste dans les veines duquel coule un peu du sang chanteur des Virgile et des Horace latins. C'était presqu'un volume de luxe, aux marges fortes, aux caractères purs. Il fleurait l'aristocratie lettrée, ce poème de gueux avec sa préface limpide à Julia Mullem, toute trempée de bonté gouailleusement attendrie. Je sais par cœur aujourd'hui ces quelques trois cents pages dont la forme magique et souple, inconsciemment, déjà me charmait, alors que, en tournant les feuillets de lendemain de défaite, de Revanche, dans mon cerveau de mioche précoce et rancunier, passait le souvenir de ce dimanche de printemps, où, tout le matin, les vitres tremblèrent aux derniers rires de la fusillade, et où, le soir, mon père s'alita, après avoir brûlé sa vareuse et son képi de fédéré. Ah ! Nazi, Quoël, Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, Auryentis-Auryentis : idiote à teint de buis, à chef en manche de quenouille et à perruque de chanvre sale, paysans blonds, aux yeux lumineux, au front couleur d'alude fauve, je vous aimai, autant que maintenant, passé compagnon dans l'épuisant et cher métier des lettres, j'admire celui dont vous êtes issus, qui vous tailla dans sa chair, chair de peuple comme la vôtre, qui vous créa de son cerveau, cerveau d'artiste souffrant comme le tien, Montauban-tu-ne-le- sauras-pas, à toi qui le fis, lui, de ton sang.

« Suum cuique » seul ! oui, maître, vous êtes seul, à les faire ainsi, dans votre langue avancière, plus pure et plus riche que notre patois incorrect, vus à travers votre âme, nos pères, nos aînés, nous tous, tâcherons de l'idée, ilotes du sol ou serfs de l'usine!...

Je le vis un jour, sur une page de Gill, à l'étalage d'une librairie; il avait le front dur, barré d'une ride colère, la tête penchée par la puissance du col, les muscles carrés, ses poings énormes reposaient sur une pioche. Ce piètre dessinateur, caricaturiste de génie, l'avait étançonné dans ses sabots, comme un jouteur de fête nautique. Dans ses yeux aux sourcils joints, flambait seul l'amour têtu des Celtes pour la liberté ; son casque sans cimier en cheveux lourds et tordus était une crinière d'Arverne : un chef de Bagaudes sous Carinus. Gill s'est trompé. Il y a vingt siècles de lentes, mais constantes études philosophiques, entre Vercingétorix et Cladel, et soixante générations métisses, arabes et latines, latines et gauloises, depuis le siège d'Alésia.

Je le revis un matin, chez lui. Il est très vieux. Sous la toison drue de ses cheveux crêpés, on sent courir et frisonner l'idée dans les bosses du crâne. L'ovale du visage légèrement allongé à l'orientale, reste très pur dans la barbe fatiguée. Il a les lèvres pâles, mâchées, la bouche malade. — Avez-vous remarqué qu'il a beaucoup de ces demi-sourires souffrants chez les enfants pauvres et les artistes sincères. Je l'ai vu rire pourtant, d'un rire de petiot ; ce penseur se plaît à feuilleter des images anglaises, son front gris de rêveur las, penché entre les têtes dorées ou brunettes de ses Allés et de son fils sur l'album ouvert. Non, ce n'est là ni le paysan farouche de Gill, ni le Christ au Calvaire d'Alfred le Petit. Il a bien pourtant des épaules fermes de belluaire. Ses yeux changeants ont bien cette mélancolie, insaisissable comme leurs nuances diverses toutes striées de fils lumineux à reflets de métal, et qu'on voit rouler dans les prunelles des bêtes douloureuses qu'il aime, lui, comme ses sœurs heureuses, ou malheureuses, qui sait! de la privation de ce tourment à la fois que cette supériorité : la pensée ; mais il n'a ni le front bas et bossu des Pastouraux, ni la sérénité dévotieuse des apôtres-prêcheurs, qui devait relever le crâne du Nazaréen sous les épines de sa couronne. Son teint même, teint de nomade ou de laboureur, s'est affiné, a pris un peu de la fièvre de sa vie. Ce n'est ni Spartacus, ni Jésus ; c'est un homme vieux de la vie, un artiste malade de l'art. Il a les mains fines, dont la sensibilité frisonnante semble exagérée, des mains à toucher d'aveugle, des doigts à caresser les chats. En lui l'enthousiasme seul est jeune. Cet homme était un candide. En Grèce, il eût été rapsode, à moins que, esclave révolté, on l'eût jeté aux lamproies. Parmi nous, il a souffert, et, encore plus, vu les autres souffrir. Savant il a souffert pour le savoir ; artiste, il a souffert pour l'art; homme de plèbe, il a voulu souffrir avec la plèbe saignante et procréatrice, et donner son coup de pioche d'ouvrier du livre aux vieilles iniquités sociales, au système ploutocratique du capital, dont, peut-être, il aurait pu devenir un des consuls.

Oui, c'est là une de ces figures songeuses, au regard mélancolique et profond, que nos neveux aimeront à retrouver dans les brumes du passé, au-dessus de son œuvre, aux fièvres viriles de laquelle grondera leur sang de jeunes hommes, comme un portrait de mort pensif sous le toit de ses fils vivants.

Il y a deux noms dans le passé de Cladel : celui d'un aîné, Baudelaire, celui d'un compagnon d'adolescence, Gambetta. C'est à l'école du premier, cet étrange génie qui souffrit plus, peut-être, à fixer dans ses livres implacables la chanson de ses nerfs, que de l'exacerbation maladive de ceux-ci mêmes, et à qui,, depuis, nombre de parasites de lettres s'attachèrent coiagne le gui au chêne, et en vécurent, qu'il a pris cette conscienciosité de la forme jamais satisfaite, épurant encore son idéal à mesure que l'œuvre produite s'en rapproche.

Mais, tant était vif et personnel son tempérament artistique, il a gardé, intégrale, son originalité propre, à côté et après cette autre si différente de la sienne. Ceux qui s'étonnèrent de l'intimité du grand curieux des villes et de leurs vices, et de ce poète au verbe chaud comme les lourds soleils thermidoriens, et grondant comme la basse sourde des blés, me semblent avoir mal connu Cladel. « Un pâtre qui a du coton dans les oreilles, » a dit symboliquement Vallès. Peut-être : il a toutes les maladies philosophiques de notre civilisation bâtarde. Souvent, je me suis plu à imaginer un Cladel illettré ; et, non, il n'eût pas été un paysan ordinaire. D'ailleurs, il s'est battu avec la misère, et a vieilli sous l'Empire. Même, une obsession nerveuse lui en est restée, une haine de maniaque pour le joug ancien, qui le poursuit encore. — Il y eût tant d'alcooliques, de fous et de pendus, dans cette poignée

d'années ouverte et fermée par du sang : Décembre et Sedan. — Non, Cladel n'est ni un brutal, ni un farouche. Il y a chez lui tout un côté de tendresse déliée, qu'on ne veut pas voir ; tel de ses poèmes embaume comme un bouquet d'églogue. Lisez son livre d'amour, celui que tout poète a fait de son cœur, au moins une fois en sa vie : le Bouscassié. Il y a des pages d'une fraîcheur de ruisseau bleu, de délicates marguerites d'amoureux séchées entre chaque feuillet. Ses amants disent : ma rose, ma fleur ; ses vierges répondent : Mon roi. Oui, cet homme était un candide. Mais il a voulu faire l'histoire de son sang : son œuvre est une œuvre d'atavisme.

« Arrivé du fond du Quercy, ma sauvage province, avec le tocsin des « marteaux sur l'enclume dans le cerveau, et dans les yeux, les éclairs « bleus des socs de charrue, enflamboyés par le soleil, j'ai voulu peindre les uns, noter les autres, et faire ahaner la foule des hommes de « terre et d'usine dont je suis issu, dans les bruits de ceux-là et « les éclairs de ceux-ci ; » a-t-il dit dans sa superbe dédicace de Na-qu'un-oeil à la Plèbe ; et il s'est ployé sur les pages blanches.

Je n'ai ni le goût, ni l'envie de faire de la critique littéraire, cette cuistrerie d'impuissant ! mais je crois que c'est là qu'il faut chercher la cause du manque de qualités analytiques, que quelques artistes de bonne foi ont reproché à Cladel. Il ne fait que de souvenir. Et, à mon avis, là est aussi sa plus grande force, peut-être ce qui constitue réellement sa puissante individualité. Ses joies, ses deuils, sa bonté, mouillent les phrases, sourient entre deux adverbes. Quatre de ses lignes valent une signature : Le symbolisme aussi, grandit ses héros : Il y a vingt vies et toute une philosophie dans Ompdrailles. Faux ? Que non ! ce fils de paysan, qui, après avoir dessiné, les yeux brouillés de larmes filiales, ce rude et sévère Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, paysan lui-même, a su faire ricaner sournoisement cet effroyable bon; homme de la Croix-aux-bœufs. Mais il les aime, si atroces qu'il les ait peints dans Par devant Notaire, si bassement lâches et quels que les aient faits vingt siècles de servitude superstitieuse, ceux de chez lui, de sa province qui fume, chante, verdoie et fleurit dans ses livres. Son Mi-Diable est un singulier exemple de ces souvenirs d'adolescent, revus et écrits par l'homme vieilli. Les caractères sont grossis, outrés même, par le temps de nuit qui sépare la conception de l'œuvre du travail de forme. Tout petit, j'ai entendu des guerres atroces, contées ainsi par un vieillard manchot....

A ce désillusionné, il est resté une immense bonté. « Ne vous le dissimulez pas mon cher enfant, — me disait-il un jour ; — l'aurore de la démocratie est le coucher du soleil de l'art ; mais, le bonheur de tous est là. » Il souriait, cet artiste, qui, toute la vie a cru en l'art, et a vécu de sa foi. Je l'aime, cet homme! Oui, une immense bonté : que de fois n'ai-je perçu sa voix se couvrir, ses yeux se voiler subitement, alors qu'il laissait crier et couler sa colère de citoyen sur la mémoire de son camarade de collège, mort corrompu ; de celui à qui il avait fait sa part de tendresse qui, toute, n'a pas été noyée dans le mépris : Gambetta. Et durant la journée de funérailles du Tribun, il resta à la fenêtre haute de sa villa de reclus, à Sèvres, seul, taciturne, le regard mouillé et perdu dans les brumes roulant au-dessus de l'amoncellement gris et brouillardeux de Paris.

Souvent, les soirs de pluie ou de grand froid, cassé au-dessus de son feu de coke, entre son chien aveugle et son chat frileux au râble pelé par la chaleur du foyer, cendreuil à peine cinquantenaire, des noms de camarades disparus montent inconsciemment à ces lèvres : Bataille, Sylvestre, d'autres. Alors, il semble vieilli encore, tout d'un coup ; il parle la voix changée, les yeux douloureux, affaissé brusquement. Puis, il se lève et se détourne lentement, pour sourire à Julia Mullem et baiser au front ses filles et ses fils...

Oh ! Maître, savez-vous combien nous sommes, nous, à vous admirer et à vous chérir !

JULES BERNARD Paris, septembre 1886.

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 10:33

 

En 1898 l’idée d’un buste réalisé par Rodin à la gloire de Cladel est lancée. L’écrivain est mort depuis six ans et dans la Revue socialiste de Benoît Malon, Robert Bernier trace le portrait de son maître. Reproduire ici tout l’article (que l’on peut nous demander) serait trop long, donc voici quelques extraits significatifs.

Xavier de Ricard

Cette référence à l’animateur du félibrige rouge, nous rappelle que Cladel fut un des fondateurs de l’occitanisme comme l’a démontré de belle manière Georges Passerat au colloque Cladel de Montauban :

« Et Cladel, comme l'a remarqué justement Xavier de Ricard ne crût pas que, sous prétexte de démocratiser l’art, il put le vulgariser. Notre regretté maître a été un apôtre de la vérité, il a été surtout — et c'est là le grand exemple de sa vie — une des plus humaines et des plus belles personnifications de la Bonté, — non point peut-être de la Bonté passive et résignée, mais de la Bonté active et révoltée qui veut que l'Amour soit basé sur la Justice !

Car, s'il était doux, accueillant aux humbles, aux ignorants, aux pauvres, il avait la robuste et sainte haine de tous les parasites, de tous les exploiteurs de l'Humanité. A ceux-là, certes, — et il avait bien raison ! — il préférait les gais moineaux francs qui picoraient à sa fenêtre, les bons toutous fidèles, toute l'animalité qui ne demande qu'à vivre en paix avec l'homme et en sa compagnie. »

Cladel était pour la fidélité mais la fidélité de combat, pour la bonté mais la bonté de combat…

Baudelaire

« En Baudelaire il trouva non seulement un ami, mais aussi un maître — qu'il devait d'ailleurs égaler — et peut-être son véritable initiateur. En la dédicace de la Fête Votive de saint Bartholomée porte glaive — Cladel dit bien qu'il n'a manqué qu'une seule vertu à Baudelaire « la foi civique » mais il déclare aussi que Baudelaire était un républicain de la veille.

C'est qu'il n'avait pas oublié — il nous la citait encore il y a un an à peine [l’article a dû être écrit pour la mort de Cladel en 92] — l'admirable préface que Charles Baudelaire avait écrite pour les chansons de Pierre Dupont [préface bien souvent oubliée (1)], préface où se trouve un véritable manifeste d'art socialiste qu'on nous permettra de citer :

« Mais par son principe même l'insurrection romantique était condamnée à une vie courte. La puérile utopie de l'école de l'art pour l'art, en excluant la morale, et souvent même la passion, était nécessairement stérile. Elle se mettait en flagrante contravention avec le génie de l'humanité. Au nom des principes supérieurs qui constituent la vie universelle, nous avons le droit de la déclarer coupable d'hétérodoxie. Sans doute, des littérateurs très ingénieux, des antiquaires très érudits, des versificateurs qui, il faut l'avouer, élevèrent la prosodie presque à la hauteur d'une création, furent mêlés à ce mouvement, et tirèrent des moyens qu'ils avaient mis en commun, des effets très surprenants. Quelques-uns d'entre eux consentirent même à profiter du milieu politique. Navarin attira leurs yeux vers l'Orient, et le philhellénisme engendra un livre éclatant comme un mouchoir ou un châle de l'Inde. Toutes les superstitions catholiques ou orientales furent chantées dans des rythmes savants et singuliers. Mais combien nous devons, à ces accents purement matériels faits pour éblouir la vue troublante des enfants ou pour caresser leur oreille paresseuse, préférer la plainte de cette individualité maladive qui, du fond d'un cercueil fictif, s'évertuait à intéresser une société troublée à ses mélancolies irrémédiables. Quelque égoïste qu'il soit, le poète me cause, moins de colère quand il dit : moi, je pense...; moi, je sens... que le musicien ou le barbouilleur infatigable qui fait un pacte satanique avec son instrument. La coquinerie naïve de l'un me fait pardonner ; l'impudence académique de l'autre me révolte. Mais plus encore que celui-là, je préfère le poète qui se met en communion permanente avec les hommes de son temps, et échange avec eux des pensées et des sentiments traduits dans un noble langage suffisamment correct. Le poète, placé sur un des points de la circonférence de l'humanité, renvoie sur la même ligne en vibrations plus mélodieuses la pensée humaine qui lui fut transmise ; tout poète véritable doit être une incarnation, et pour compléter d'une manière définitive ma pensée par un exemple récent, malgré tous ces travaux littéraires, malgré tous ces efforts accomplis hors de la loi de vérité, malgré tout ce dilettantisme, ce voluptuosisme armé de mille instruments et de mille ruses, quand un poète, maladroit quelquefois, mais presque toujours grand, vint dans un langage enflammé proclamer la sainteté de l'insurrection de 1830 et chanter les misères de l'Angleterre et de l'Irlande, malgré ses rimes insuffisantes, malgré ses pléonasmes, malgré ses périodes non finies, la question fut vidée et l'art fut désormais inséparable de la morale et de l'utilité. »

Cladel nous semble bien avoir agi conformément à ces nobles souhaits de Baudelaire...

Ce fut Baudelaire qui eut l'honneur de présenter au public le premier livre de Léon Cladel Les Martyrs ridicules. Mais avant de publier ce livre, et encore longtemps après, Cladel eût à connaître toutes les douleurs, toutes les affres de la vie du salarié. Il lui fallut pour vivre s'employer aux abattoirs ; s'engager comme homme d'équipe au chemin de fer, — il devait s'en souvenir pour écrire son Kerkadec, ses Va-nu-pieds et tant d'autres plaidoyers d'une si généreuse éloquence en faveur de ses anciens compagnons de misère. »

 

La Commune

« Le livre des Va.-nu-pieds ne parut qu'en 1873, et souleva une explosion de colères dans la presse réactionnaire — et par là il ne faut pas, encore un coup, entendre seulement les journaux dévoués à la monarchie ! Ah ! mais aussi c'est qu'ils parlaient haut et ferme, le fier langage de la révolte tous ces pacants, ces paours, ces vilains, ces manants qui se remuaient en ces vaillantes pages — Nazi, Quoël, Eral, la Citoyenne Isidore et les autres. Le gouvernement d'alors interdit le colportage des Va-nu-pieds. Il n'osa pas poursuivre. Mais trois ans plus tard, Dufaure, étant ministre fit condamner Cladel à un mois de prison pour une nouvelle publiée par l'Evénement : « une Maudite ».

Cette nouvelle a été reproduite dans les Petits Cahiers (édit. Monnier, 1885) avec cette épigraphe.

« Ah ! c'est le cri de la nature. Il faut du pain ! Il faut du pain. »

Ce court mais éloquent chef-d'œuvre fut écrit en faveur de l'amnistie, alors réclamée pour les Exilés de la commune. Dufaure, en hypocrite chattemiteux qu'il était, tenta de déshonorer Cladel en le faisant poursuivre pour outrages aux mœurs. Il eut le cynisme d'avouer - à nous ne savons plus quel homme politique — qu'en poursuivant pour le véritable motif il craignait quelque manifestation du suffrage universel en faveur de Cladel comme il s'en était déjà produit pour d'autres : « Je ne veux pas en faire un conseiller municipal ! »

S'il avait été capable, ce tartufe, de comprendre l'honnêteté d'un Cladel, il n'aurait peut-être pas eu cette crainte. Cladel fit son temps à Sainte-Pélagie.

Notre regretté maître n'avait pas été mêlé au mouvement Communaliste de 1871, mais toutes ses sympathies étaient acquises aux vaillants qui sauvèrent alors la République — tous ses écrits depuis lors en font foi. Il n'échappa cependant que par miracle aux fusillades sommaires. Il nous a conté, qu'il ne dut la vie qu'à l'heureuse chance d'avoir sur lui (au moment de son arrestation  par les soldats de Versailles) une carte d'employé à la ville signée Jules Ferry — ce fut le talisman sauveur.

Cladel a été un de ceux qui ont le plus contribué à la réhabilitation de la Commune de Paris. Et il nous souvient à ce propos d'un fait qui témoigne de ses sentiments d'une manière bien précise.

Certain membre de la Commune qui depuis est devenu un romancier à succès — et que je ne veux pas nommer autrement — avait été accueilli à Sèvres comme Cladel savait si bien accueillir. C'était au retour de la Calédonie. A table on évoqua naturellement la lutte, la répression, l'exil, et Cladel enthousiaste - exalta les fédérés. Avec un sourire narquois, l'ancien membre de la Commune osa railler les sympathies que Cladel exprimait avec sa fougueuse franchise. Cladel l'arrêta net et plein d'indignation et de mépris montra la porte de son logis au renégat qui comprit et s'en alla. Et si je tais le nom de ce misérable, ce n'est point par peur d'un démenti mais que je juge — comme d'autres pourraient le juger si je le nommais !— qu'il est justement méprisable pour son manque de caractère et pour son mercantilisme artistique. »

 

Séverine

« Séverine, dans un article ému, un des rares articles sincères qui parurent lors de la mort de Cladel, écrivait ce qui suit, ce qui est la vérité même, et qui vaut d'être rappelé :

« Et, pourtant, que de peines, pour élever tous ces petits-là, ces cinq enfants : Judith la brune, Rachel la blonde, Eve, Esther et Marius, le fils, l'unique garçon, la folie du père... le Dauphin ! Cependant, quand un directeur disait à Cladel que, pour publier son roman, il lui demandait des concessions — un peu moins défendre les pauvres, un peu moins attaquer le riche — Cladel, sans répondre, reprenait son vieux chapeau, sa limousine de roulier, son gros bâton, son manuscrit et s'en retournait vers Sèvres, le dos un peu courbé sous le fardeau de sa déception, le pas un peu traînant, sous le poids de sa lassitude, mais portant beau le front où resplendissaient ses yeux extasiés.

Et quand il concluait :

— Rien !

— Tu as bien fait ! disait sa femme en l'embrassant.

Et les mioches, en chœur, sans savoir, tapant avec leurs couverts sur l'assiette où la portion devait être restreinte ce jour-là :

— Tu as bien fait, papa ! » »

 

La conclusion

« Oui, certes, tout respirait la bravoure, l'honnêteté en cette accueillante maison de Sèvres où Cladel a vécu les dernières années de sa vaillante vie.

A voir, à entendre Cladel et les siens on se sentait le cœur ragaillardi. Qu'ils ont été nombreux les jeunes hommes qui ont trouvé là le réconfort et le courage !

Au milieu des rires des chers enfants : — c'était, dans la salle à manger ou dans le salon, des conversations graves et sérieuses par leur sujet mais point pédantes et fort enjouées en leur tournure. On ne débinait point les confrères, mais ce qui était mieux on s'occupait des moyens de devenir utiles et bons à l'Humanité. Sur. la table il y avait toujours (comme sûrement autrefois dans la maison paternelle), un verre, quelques gâteaux pour le visiteur. Il fleurait bon là la confiance, la générosité ! Quelle hospitalité cordiale ! Oh ! chère maison où nous avons tous trouvé la parole amie, la main fraternelle.

Chaque dimanche, c'était un défilé ininterrompu d'amis»  Rosny, Margueritte, Morel, Darzens, Retté, Rodenbach, Camille Lemonnier, Georges Renard, Paul Arène, Rollinat, Benoît Malon, d'Echèrac,Lapauze, E.Reclus, Delon, Hector France, Clovis Hugues, Maurice Guillemot, Poirson, Proteau, Veidaux, bien d'autres que j'oublie étaient des familiers de la chère maison. Rodin et Dalou y venaient également. Ils y étaient venus aussi ces deux chers morts, ces inoubliables amis, le viril poète des Fauves, Fernand Icres, le filleul littéraire de Cladel — et notre regretté Jean Lombard.

Aucun de nous n'oubliera ce temps, et tous nous nous associerons au pieux hommage que quelques-uns ont projeté de rendre à la vénérée mémoire du Maître.

On sait, en effet, que les jeunes Revues ont formé un comité pour recueillir par souscriptions les fonds destinés à élever un buste sur la tombe de Léon Cladel. La Revue, Socialiste, le Spartiate, les Ecrits pour l'Art, le Semeur, la Revue Moderne et quelques autres périodiques auxquels Cladel avait accordé son appui et sa collaboration, ont fait un appel qui doit être entendu.

Rodin, qui comme Cladel le fût, est un fervent et sincère démocrate, en même temps qu'un personnel et admirable artiste, a accepté la mission de faire revivre les traits de celui dont nous nous souviendrons toujours. Nous prions tous nos camarades, tous les lecteurs de la Revue Socialiste à s'associer à notre œuvre. C'est un devoir ; car celui qu'il s'agit d'honorer a doublement mérité de l'Humanité, puisqu'il a été à la fois un génial artiste, un intègre citoyen. »Robert BERNIER.

 

1)      Je renvoie à la catégorie Baudelaire du blog de René Merle où vous trouverez un très beau texte de Baudelaire sur Daumier et au livre utile de Roger Bonniot Pierre Dupont, Poète et Chansonnier du Peuple avec un préface qu’on attend pas d’Alain Peyrefitte, Librairie Bizet Paris (on devine un Pierre Dupont présenté comme plus sage qu’il n’était).

 

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 21:49

Pour présenter le poème de Léon Cladel, Les Carriers, louis-g. Boursiac dont nous ne connaissons aucun autre écrit, indique (l’absence de majuscule est de lui) :

 

 

un jour, - oh ! il y a de cela bien longtemps, quelque cinquante années peut-être, - mme Julie cladel, écrivant à mon aïeul, se prit soudain à le quereller, mi-boudeuse, mi-badine, lui reprochant entre autres meschefs et vilenies de n’avoir, à elle ni à quiconque de sa connaissance, soufflé mot des va-nu-pieds.

« je ne vous donnerai plus de livres, disait-elle, vous n’en avez pas écrit un mot à léon ; nous eussions cependant désiré savoir ce que-vous pensiez de l'enterrement d'un ilote et si souvent vous n’aviez pas, dans vos campagnes, observé de pareilles scènes. »

qu’elle fut la réponse..., par ma foi, je l’ignore, car, à vous dire vrai, je vous confesserai tout de go que la conservation sous toutes ses phases et ses formes nous répugne, à quoi bon, d'ailleurs, des archives pour jacques bonhomme ? mais m'ami nous n'avons rien volé, partant rien dont il convienne de légitimer une possession malgré tout éphémère et illusoire : point de rapines ou de butin chez nous..., seulement le souvenir d'oppressions ou d'exactions sans nombre, et pour cela, je vous le jure, la mémoire certes suffit fort bien ! non, quittons aux valets de cour ou de sacristie, actes et grimoires ; les rats, leurs frères, leurs émules, les leur grignoteront ! à nous l'humilité, pour nous la sainte misère, pour nous le souvenir, pour nous les gueux !

pour nous le souvenir, et non pas certes un simple rappel machinal, mais la claire conscience ; non point un geste d'automatisme, hélas ! trop symbolique en son extériorisation, mais, battant en nos artères, propulsé avec notre sang, mêlé et confondu avec lui, un sentiment sincère et vivace et profond pour tous ces traînes-la-savate et leur barde inspiré, le maître ouvrier de plume, léon-alpinien cladel.

et puisque l'honneur nous en est réservé, à nous, interprète modeste de la plèbe, affirmons cette conviction en toute sa plénitude et tout son dynamisme actif en répondant publiquement pour notre aïeul, au cas où il ne l'aurait fait lui-même, sans crainte de fausser ses pensées, tout en donnant la nôtre !

léon cladel, voilà le grand crieur !

visionnaire de génie, il pensait, qu'aux crépuscules impériaux, si dégradants soient-ils, succéderaient des jours pleins d'humanité, car son imagination ardente ne pouvait admettre et tenir compte que les réalisations ont besoin du concours du temps. il devançait son époque, passant à enjambées de géant par-dessus les turpitudes de la nouvelle aurore républicaine ou les cataclysmes de la guerre, tout en se moquant, par l'aventure, des dégénérés ou des métèques qui n’ont avec la brillante voilée romantique qu'un point de similitude tout formel : le nom. et nous, les surgeons de la dernière heure, tendons-lui la main, à ce grand aîné, il est des nôtres. voyez-le, à soixante ans de distance, il nous annonce déjà les états-unis d'europe, ô briand ! il pulvérise tout, puissances pragmatiques et puissances de droit divin, car c'est au gouvernement de la pleine humanité qu'il éveille et convie la conscience populaire ! c'est aux masses, en effet, qu'il fait confiance; c'est aux crèves-la-faim, témoins ces carriers qui toujours misérablement luttent contre l'atome et chez qui il découvre une sensibilité qui s'inquiète et qui s'insurge contre ces vieux dogmes desséchés !

plus de gangue de résignation ; admettre la fatalité mauvaise, c'est se rendre complice de l'inclémence des cieux. avec lui, c'est la pensée libre, c'est un élan généreux qui pousse ces vaincus à s'élever jusqu'au ciel pour constater qu'il n’est là que poussière d’étoiles, queues de comètes et un père éternel... absent!!

il est notre maître ; pour lui point de connaissance qui ne soit interdite aux hommes : point d'agnosticisme. la vérité ? il la découvre dans ces multitudes qui se révoltent et qui proclament qu'elles ne peuvent perdre dieu, car elles le portent en elles :

dieu n'est plus préexistant, il n'est que l'aboutissant !

(Chalet de La Mégère, près La Lande en Quercy, 1er décembre 1929) louis-g. BOURSIAC.

du même auteur : hommage à léon cladel (1927, épuisé).

 

Dans le livre 800 auteurs (BCP TetG), Marcel Maurières avait indiqué :

Boursiac Louis G. (Moissac - )

Licencié en droit, lettres et lettres-philosophie, Louis G. Boursiac se consacre essentiellement au journalisme et collabore à de nombreux journaux et revues : Le Figaro, Revue du siècle, Notre temps, Nouvelles littéraires, Cahiers libres, Divona, Flambeau d’Egypte. En 1936, il est rédacteur en chef de Tolosa. Il est membre de la Société des Gens de Lettres, de l’Association syndicale des critiques littéraires, de la Société des écrivains de province. En 1928, il publie un roman, Le Voile d’Isis, et une fantaisie critique, Al Couffin ; la même année, paraissent un recueil de ses articles et ses interventions sur le régionalisme, et une étude sur Gustave Flaubert, critique littéraire. Après un hommage à Léon Cladel (1927), il rédige la préface d’une nouvelle édition d’une œuvre de ce dernier, Les carriers (1930) et publie, toujours en 1930, une anthologie de ce même écrivain. Pages.

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 21:48

 

Profil d’écrivains

 

Puisque le temps est au reportage, puisqu'on veut savoir, avant de connaître la valeur d'un homme, comment sont ses traits, sa taille, ses mœurs, ses manières, puisqu'on s'intéresse plus au renseignement qu'à l'œuvre, je vais essayer de faire quelques rapides portraits d'écrivains, en indiquant seulement l'allure et la tendance de leurs ouvrages.

Pâle, assez grand, assez maigre, aux allures de myope qui semble timide, imberbe, les joues un peu creuses, et lisses comme toute chair où la barbe n'a point germé, avec un air rêveur et doux, presque maladif, Paul Bourget, que ses remarquables articles d'analyse littéraire et philosophique ont fait depuis longtemps connaître des lettrés, est un des jeunes gens en qui se fonde l'espoir de la littérature.

 

Fort élégant sans qu'on le remarque et presque sans qu'on s'en doute, amoureux des finesses et des subtilités, plus sensible à la pensée ingénieuse qu'à l'image vive, séduit jusqu'à l'extase par le charme des femmes, tout enveloppé de leur molle séduction, livré sans résistance à leur influence morale, à la douceur de leur bavardage et de leurs gentillesses, et de leurs affinements d'esprit bien plutôt que captivé par le désir de leur personne, sentimental et non passionné, délicat surtout, il est un des causeurs les plus charmants, les plus variés, les plus aigus et les plus profonds qui soient aujourd'hui, ergoteur, abstracteur de quintessence, démonteur de doctrines, byzantin, croyant vague, de cette race de croyants par instinct à laquelle appartient ce charmeur, M. Renan, ennemi des théories violentes et radicales, pacifique d'idées autant que de mœurs, il fait son grand bonheur de la contemplation presque désintéressée des hommes, des choses, des pensées et des arts. Artiste, s'il aime produire, il doit préférer comprendre, interpréter et démontrer, et il saisit les nuances les plus fines, les intentions les plus voilées, qu'il expose avec une rare clarté de langage, une singulière justesse de mots, un vrai tempérament de parleur, et un geste fréquent de la main, une main longue aux doigts secs, une main de jeune professeur.

Féminin, byronien, un peu de la famille des désespérés heureux de vivre, il vient de publier un très remarquable recueil de vers tout inspiré par les femmes, rimé surtout pour les femmes, mélancolique et raffiné, une sorte de murmure de poésie fait avec des choses intimes. L'amour est le thème presque constant des pièces, l'amour rêveur et tendre, l'amour flottant dans les brises, dans les aurores et les crépuscules.

Le poète ne chante que ce qui se passe en lui ; il dit son cœur, ses tristesses, ses subtiles souffrances ; il ne raconte pas, comme les visionnaires inspirés, les spectacles des hommes et des événements, avec des images colorées, des mots sonores, et cette exaltation que mettent en leurs œuvres ces divins interprètes de la vie ; mais il raconte comment il sent, comment il vibre au contact des pensées, des souvenirs, des espoirs, des, désirs. Et toutes les femmes le liront et le comprendront, et aussi tous les artistes.

Les poètes, ceux qui sont poètes dans les moelles, qui, pensent en vers comme on pense dans sa langue natale, sont souvent malhabiles à écrire en prose, à saisir le rythme fuyant de la phrase, à trouver ce tour vif, nerveux, changeant qui est la qualité première des vrais prosateurs. Ils ont en général une propension à l'emphase et à la période. Victor Hugo, ce maître des poètes, n'échappe point à cette tendance et un écrivain disait de lui : «Sa prose me fait l'effet d'un beau cavalier démonté ; il est grand et superbe, mais il marche mal ; on sent qu'il lui faut une selle entre les jambes ». Voici pourtant un poète qui vient de publier en prose une des meilleures œuvres qu'il ait produites. Le livre s'appelle Les Monstres parisiens, et l'auteur Catulle Mendès. Ce livre, que connaissent déjà les lecteurs de Gil Blas, est l'histoire des plus monstrueuses dépravations de notre époque. Étrange et vrai, saisissant, charmeur, brutal dans le fond, mais si habile, si voilé, si rusé, qu'il trompe les pudeurs et ne fait rougir qu'après coup, ce magasin de portraits est une œuvre d'art exquise et singulière. Et elle porte bien la marque personnelle du poète aux intentions mystérieuses, frère d'Edgar Poe et de Marivaux, compliqué comme personne, et dont la plume, soit qu'il fasse des vers, soit qu'il écrive en prose est souple et changeante à l'infini. Cette œuvre est bien l'œuvre de cet homme séduisant et inquiétant, avec sa pâle face de Crucifié, sa barbe frisée et vaporeuse, ses cheveux longs et légers comme un nuage, son œil fixe où l'on sent une pensée qu'on ne pénètre point, et son sourire charmant qui semble parfois dangereux. On a dit de lui qu'il avait l'air d'un Christ de cabinet particulier ; ne dirait-on pas plutôt un Méphisto, ayant pris la figure du Christ ?

Presque chaque soir, à l'heure dite de l'absinthe, on voit passer sur le boulevard, du Vaudeville à l'Opéra, un jeune homme à l'allure lente, un peu lasse, aux joues rosées comme celles d'une fille, à peine ombrées d'un duvet blond et qui semble encore un enfant. Il se nomme Paul Hervieu et sera connu bientôt. Diogène le Chien, qu'il vient de publier, nous montre un esprit des plus curieux, tranchant, un peu froid, armé d'une ironie sèche, cinglante, qui nous promet des livres exquis, railleurs, avec ces dessous de gai mépris qui mettent tant de profondeur dans les mots.

Pâle et triste à donner le spleen, maigre comme un séminariste, chevelu comme un barde et regardant la vie avec des yeux désespérés, jugeant tout lamentable et désolant, imprégné de mélancolie allemande, de cette mélancolie rêveuse, poétique, sentimentale, des peuples philosophants, dépaysé dans l'existence vive, rieuse, ironique et bataillante de Paris, Édouard Rod, un des familiers d'Émile Zola, erre par les rues avec des airs de désolation. Grandi parmi les protestants, il excelle à peindre leurs mœurs froides, leur sécheresse, leurs croyances étriquées, leurs allures prêcheuses. Comme Ferdinand Fabre racontant les prêtres de campagne, il semble se faire une spécialité de ces dissidents catholiques, et la vision si nette, si humaine, si précise qu'il en donne dans son dernier livre : Côte à Côte, révèle un romancier nouveau, d'une nature bien personnelle, d'un talent fouilleur et profond.

Et voici maintenant un nom tout inconnu, Francis Poictevin. Pour son livre, La Robe du Moine, Alphonse Daudet écrivit une préface, heureux, disait-il, de présenter au public un aussi remarquable début. Ce livre tout d'observation, où l'action disparaît pour laisser la place à des portraits de religieux, où l'on trouve des figures célèbres, des analyses profondément curieuses, des tableaux de vie claustrale d'une surprenante vraisemblance, est d'un intérêt vif, malgré l'inhabileté de l'auteur à mouvementer ses personnages. Mais il descend en eux, il les sait par cœur, il lit leur âme, ouvre leur cœur, les explique comme s'il avait été lui-même un de ces moines à grande robe blanche qui promènent leurs discussions vagues, leurs préoccupations de commères, et leur souci des pénitentes voilées, le long des chemins du jardin régulier. Et le parloir, les visites, la sollicitude des femmes du monde pour « leurs Pères », tout semble vu par un homme à qui ces choses sont familières. Et l'auteur, ce grand garçon timide, rougissant, au geste embarrassé, à la voix souvent balbutiante, aux épaules un peu courbées, porte certainement dans sa parole, dans le mouvement de ses mains, dans sa démarche, dans toute la physionomie de sa personne, quelque chose de monacal.

Il est parmi les prosateurs deux groupes qui passent leur temps à s'entre-mépriser : ceux qui travaillent presque trop leur phrase, et ceux qui ne la travaillent pas assez. Les premiers n'arrivent jamais à l'Académie; les seconds, à moins d'être vides comme l'Odéon un jour de première, y parviennent presque toujours. Leur prose coule, coule, incolore, insipide, sans mordre l'esprit, sans secouer la pensée, sans troubler les nerfs. On appelle cela être correct. Mais celle des autres est compliquée, machinée, criblée d'intentions, hérissée de procédés, semée de nuances. Tout y est voulu, médité, préparé. Chaque adjectif a des lointains et chaque verbe un son qui doit s'accorder avec l'idée qu'il exprime. En une page, jamais deux fois la même allure de phrase ne doit se reproduire, jamais deux mots pareils, jamais deux consonances ne se doivent rencontrer à cent lignes de distance, et il doit exister même dans le retour des lettres initiales des mots, une certaine symétrie mystérieuse qui concourt à l'harmonie de l'ensemble.

Un des plus curieux, et des plus originaux, et des plus puissants parmi ces écrivains, est assurément Léon Cladel. Jadis, dans une remarquable petite revue, la République des Lettres ; que dirigeait Catulle Mendès, parut un étrange roman de ce précieux jongleur ; titre : Ompdrailles ou le Tombeau des Lutteurs. Cette œuvre vient d'être publiée en volume. Cladel y déploie toutes ses ressources d'ajusteur de mots, toute la variété de ses moyens, y pousse à l'excès son habileté de styliste difficile. D'un bout à l'autre du volume, des luttes d'athlètes, rien que des luttes, et toujours différentes, toujours empoignantes, toujours dites avec des expressions nouvelles, inattendues et vigoureuses. C'est là un des plus énormes tours de force littéraires que puisse accomplir un romancier. Apre comme sa phrase, l'auteur du Bouscassié et des Va-nu-pieds est, dans la vie, un terrible. Issu d'une forte race paysanne, il semble aigu, dur et tranchant comme la pierre d'un champ. La barbe longue, les cheveux longs, la face creuse, il va dans la rue à grands pas, avec des yeux luisants de fauve. Il parle par éclats, lance des mots vibrants, où sonne en son plein l'accent du Midi ; et, irrité à la moindre contradiction, il discute violemment, tumultueusement, comme s'il allait se ruer sur son adversaire et le terrasser d'une étreinte. Mais il aime les lettres avec passion, comme on ne les aime plus guère. 1er juin 1882 (Le Gil Blas)

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 21:42

Cohl-Gill-2.jpg

Cohl et Gill, mais est-ce bien à Charenton où Gill l'artiste ami de Cladel a fini ses jours ? Peut-être au bureau du photographe un jour de sortie.

 

Mon cher parrain

Décidément j’abandonne l’espérance de satisfaire aux exigences de Charpentier. Suivant vos indications, je me suis appliqué à faire d’après les photographies de Cohl deux ou trois croquis au trait de votre tête mais je ne suis nullement satisfait des résultats obtenus, si bien que je ne juge pas à propos de vous les soumettre. Je ne comprends pas un portrait de vous sans de grands effets d’ombre et de lumière, chose qui donne à une physionomie le caractère que les artistes aiment à y retrouver. C’est ainsi que je m’efforce de dessiner. Je veux bien tenter encore cependant, d’après une troisième épreuve que Cohl doit me faire passer. Aurais-je le temps ? J’ai besoin de deux ou trois jours, me les accordez-vous ?

Impossible d’aller demain à Sèvres. Je suis encore obligé d’ajourner mon voyage mais pas indéfiniment : voici venus Pâques avec quelques jours de vacances ; j’en prendrai un pour vous le consacrer. Je vous porterais les cartes que Cohl me donnera, il ne pourra, je le crains m’accompagner comme vous l’y avez invité et comme il le souhaite ardemment. Les travaux photographiques le retiennent tout le temps à son atelier. Il me charge de vous transmettre ses respectueuses salutations. La grande épreuve qu’il a fait de vous est très réussie, j’en ai vu le cliché et peut-être, avec cela, me sera-t-il donné de contenter Charpentier.

Je ne vous en dis pas plus long ; j’en aurai trop à vous dire. Je me réserve pour notre entrevue que je désire prochaine…

Ne m’oubliez pas auprès de la bonne madame Cladel ; embrassez les enfants de ma part et croyez moi toujours votre absolument dévoué Fernand Icres

14 mars 186 Faubourg Saint Denis

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