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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 10:58

 Dans un livre que je trouve magnifique "La proclamation de la Commune" (Gallimard 1965) le philosophe Henri Lefebvre a écrit l’histoire de la Commune. Il y cite longuement Léon Cladel dans une annexe consacrée aux fêtes de la Commune. En note à cette citation il écrit que le texte est de « valeur historique à peu près nulle ». Cladel a vécu les événements et écrit avec sous la main le livre de Lissagaray, sans jouer à l’historien. Il ajoute aussi de « faible valeur littéraire ». A chacun de juger. JPD

 

« Plus naïvement que Jules Vallès, plus sincèrement que Jules Claretie et que Catulle Mendès, Léon Cladel a rendu ce climat de solennité sacrée et laïque, de cérémonial bondé de symbolisme, climat grandiose et générateur d'illusions. Le 28 mars, « Les élus de l’avant-veille, chacun en uniforme de la garde nationale, et ceint d'une écharpe à franges d'or, montèrent sur une estrade, en face du grand portail de l'hôtel de ville... et là furent reçus à bras ouverts par leurs amis du Comité central, identiquement costumés, hormis que leurs ceintures, également pourpres, étaient brodées de fils d'argent. Avant de s'asseoir, ils saluèrent tous de l'épée l'effigie de la Liberté, coiffée d'un bonnet phrygien et dressée sur un fût de colonne, au milieu de magnifiques trophées ; et le défilé des bataillons populaires avait à peine commencé qu'un coq invisible et perché sans doute sous les combles de l'édifice, chanta.

Quelqu'un alors s’étant avisé que l'oiseau sacré des Gaules, au lieu de bruire à présent pour un prince ou pour un fils de roi, claironnait au contraire la victoire des fils de ces justiciers qui trois fois en soixante-dix ans avaient détrôné les monarques et chassé du pays leurs aigles, leurs lys ou leurs drapeaux, on s'égaya beaucoup des saillies provoquées par cette remarque. La fraternelle et grandiose cérémonie continua.

Tout à coup, en l’avenue de Rivoli de même qu'en l'avenue Victoria, des musiques sonnèrent, répandant non pas la Marseillaise, et le Chant du départ, mais des hymnes plus récents et de circonstances entre autres: Ah! quand viendra la belle, le Chant des ouvriers celui des Paysans et celui des Transportés de Pierre Dupont, tandis que de monstrueuses pièces d'artillerie, vissées et fixées la gueule en l'air sur le parapet du quai de la rive droite du fleuve, tonnèrent simultanément, envoyant aux nues des tourbillons de fumée et de feu, et je ne sais quel défi...

L'enthousiasme de la foule augmentait d'instant en instant et bientôt atteignit au paroxysme. Il n'y a pas que des Parisiens à Paris, et voilà pourquoi, durant cette journée d'éternelle mémoire, il n'y eut que des heureux en la capitale, en premier lieu les nés-natifs de tel ou tel quartier et puis les autres, originaires de partout ailleurs, ayant déserté qui son village ou son hameau, qui sa ville ou son bourg, qui sa soupente faubourienne ou sa bicoque paysanne. En l'état nouveau, les délégués de la basse classe à laquelle ils appartenaient tous, applaudissaient au triomphe de leur ville, la première du monde à tout jamais, et les provinciaux, eux, sentaient très bien de leur côté, que la centralisation de toutes les forces de cette prodigieuse métropole, où beaucoup d'entre eux avaient élu domicile, étant brisée, elles ressusciteraient leurs petites patries du Nord, ou du Midi, de l'Est ou de l'Ouest, absorbées par la France en 90, quand furent instituées ces divisions arbitraires appelées départements...

Bref, en un mot, tous les citadins venus des quatre points cardinaux, se montraient aussi ravis du futur régime que leurs frères de l'Ile-de-France et chacun saluait l'aurore d'une ère nouvelle où la Concorde et l'harmonie régneraient, des Pyrénées à l'Oural, où grâce à l'alliance internationale des travailleurs et chaque commune du vieux continent possédant la plénitude de ses droits, il serait facile de supprimer les frontières ainsi que les rois et tous les oisifs, non moins inutiles qu'elles-mêmes et de fonder enfin les États-Unis d'Europe.

Et l'on s'embrassait sans cesse, on se baisait les joues, on se serrait les mains en jurant de réaliser ce sublime rêve. Au milieu de plus de 100 000 fusils agités dans le vent et d'autant de baïonnettes étincelant sous le jaune soleil de mars, on vit des ennemis irréconciliables s'étreindre en pleurant et des filles s'offrir à des hommes qu'elles avaient repoussés pendant des ans, et l'une d'elles s'écria, dans un superbe mouvement, en sautant au cou d'un amant qu'elle avait quasi désespéré : «Console-toi, ton tourment est fini ; ce soir nous coucherons ensemble et j’espère, je veux avoir jour pour jour un enfant de toi dans neuf mois ! »

Soudain, des cris frénétiques et de formidables détonations éclatèrent, tout trembla : le ciel, la terre et l'eau. (1) »

1. Léon Cladel, I.N.R.I., roman commencé en 1872 et publié seulement en 1931, quarante ans après la mort de l'auteur, pp. 179-182. De faible valeur littéraire, de valeur historique à peu près nulle, ce livre et ce fragment n'en ont pas moins un grand intérêt sociologique. Notons d'abord l'abondance et l'importance des symboles, mais aussi leur pauvreté. Le peuple et le prolétariat n'inventent plus de symboles ou fort peu; ils utilisent dans l'action les plus anciens, jusqu'au coq gaulois! Les franges d'argent ou d'or signifient que le Comité central de la garde nationale cède le pouvoir la Commune élue, sans cependant disparaître. Le titre même du roman de Cladel sacralise Paris très chrétiennement, en le comparant au Christ : Paris est le Christ de la liberté, la France le Christ des nations. Ce qui n'empêche pas un certain érotisme de couronner la fête. Notons aussi dans cette brève analyse de contenu, la confusion et la richesse de l'idéologie. Le communalisme, le fédéralisme, l'internationalisme se mêlent curieusement et indiscernablement dans une image de la décentralisation triomphante à Paris. » Henri Lefebvre

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 11:14

cladel-poesies.jpg

 

Après Maurice Guillemot qui dans le Figaro du samedi 14 Mars 1925 écrivait dans son article sur ses souvenirs cladéliens : « Le 2 septembre 1889, Cladel m'envoyait de Sèvres Aveu avec ces mots « Ci-joint encore un sonnet, et cette fois le dernier, car j'ai vidé tous mes cartons des vers qu'ils contenaient » ».

Après Edmond Campagnac qui dans la Nouvelle revue du 15-12-1919 consacrait un article au Cladel poète et disait après avoir évoqué le poème l’âne :

« Certes, la pièce est belle, mais Cladel n'est pas l'auteur de ce seul petit chef-d'œuvre. Il a ciselé bien d'autres joyaux et son nom brille dans les recueils du Parnasse Contemporain à côté de ces noms illustres Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Catulle Mendès, José-Maria de Hérédia, Léon Dierx. »

Après Antonin Perbosc qui dut attendre 30 ans avant de publier les poèmes qu’il avait rassemblés.

Fabrice Michaux avec l’aide amicale de Norbert Sabatié propose une belle réédition de l’œuvre poétique de Cladel avec de nombreux notes, des inédits et un choix original : il a ajouté les chansons qui parsèment l’œuvre de l’écrivain, des chansons qui sont la base culturelle de son amour pour le peuple.

 

Cladel ne porta aucune attention à ses poèmes car il se considérait nul en la matière. Disons qu’ils ne construisent pas un univers ordonné et organisé comme sa prose mais, y compris avec des poèmes en prose, la transition d’un monde à l’autre est évidente. Sur ce blog, vous trouverez déjà plusieurs poèmes de Cladel et constater avec le livre de Michaux, que le dernier en date concerne l’hommage à Fourès, le poète occitan, écrit un an avant la mort de Cladel lui-même très fortement diminué, ça prouve tout de même une fidélité à la démarche. Ce poème a été travaillé avec Estieu, fondateur avec Perbosc (les deux étaient instituteurs) de l’occitanisme moderne. 25-06-2011 Jean-Paul Damaggio

ISBN 978-2-9535905-1-7, 158 pages, 15 euros. Editions Arelire

 

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 09:41

Ce souvenir a surtout de l’intérêt car il indique dans quelles conditions Cladel a commencé à publier ce qu’il pense être son chef-d’œuvre, Ompdrailles. JPD

  

Figaro 23 octobre 1921 : Souvenirs d’un vieux journaliste

Les souliers de Léon Cladel

 

Il y a longtemps, bien longtemps de cela. Napoléon III était à l'apogée de son règne. L'exposition de 1867 avait fait accourir à Paris les monarques de presque toutes les Puissances et, comme son oncle, à Talma, il pouvait offrir à ses « comédiens ordinaires » les artistes du Théâtre-Français « un parterre de rois ».

Les journaux politiques, assujettis au cautionnement et grevés du timbre, étaient obligés d'économiser sur leur rédaction. Quant aux journaux littéraires, ils payaient peu, mal et quelquefois pas du tout. Le Figaro seul qui, jusqu'alors, paraissait deux fois par semaine, avait royalement rémunéré ses collaborateurs. Mais il venait de se faire quotidien et d'ailleurs il était inabordable. Nous faisions, Camille Debans et moi, un petit journal hebdomadaire intitulé le Masque.

Quelque modeste qu'il fût, il avait du premier, coup, conquis un certain succès, puisque, alors que nos concurrents n'arrivaient pas toujours à joindre les deux bouts, nous réalisions chaque semaine un bénéfice de cent à cent cinquante francs. Ce n'était pas le Pactole, mais à cette époque de vie à bon marché, nous nous en contentions.

Nous avions, il faut le dire, une brillante rédaction Paul Arène, le doux poète méridional, Charles Bataille, Ernest d'Hervilly, Armand Gouzien, critique dramatique qui devint plus tard un, personnage officiel et plusieurs autres parmi lesquels Léon Cladel, encore humble, mais qui, depuis, acquit assez de célébrité pour qu'on ait donné son nom à une rue du centre de Paris.

Cladel écrivait pour nous son beau roman Ompdrailles le tombeau des lutteurs à qui les arènes de la rue Le Peletier et les boniments de Rossignol Rollin, l'apôtre du « muscle dans l'air », acquéraient la faveur des amateurs de sport.

Or, voilà qu'un jeudi, jour de suprême délai pour la remise de la copie, car nous paraissions le dimanche matin, Cladel ne parut pas. Les heures s'écoulaient. Debans, impatient et inquiet, me dit :

- Allez donc voir ce qui lui est arrivé.

Cladel demeurait dans la Cité des Fleurs, une voie longue et étroite bordée de jardins d'un côté, qui se trouve tout au bas de l'avenue de Clichy. Je m'empressai d'y courir.

Je le trouvai en proie à une grande agitation. Les pieds chaussés de pantoufles, il allait et venait dans la petite pièce qui lui servait de cabinet de travail.

- Ah ! vous voilà s'écria-t-il, vous tombez à pic. Figurez-vous que j'ai donné mes souliers à raccommoder à un cordonnier tout près d'ici. Je comptais aller les prendre. Mais j'ai été obligé tantôt de faire un payement qui m'a pris mes derniers sous. Et il me faut trois francs cinquante. Avez-vous trois francs cinquante à me prêter ?

Je me fouillai et je dus avouer que je ne les avais pas !

- Quel cataclysme dit Cladel. Comment faire ?

- Donnez-moi toujours votre copie, insistai-je, je demanderai de l’argent à Debans et je reviendrai vous apporter ce qu’il vous faut.

- Non… il y a mieux. J’ai à toucher une vingtaine de francs au Nain jaune… Vous avez à peu près le même pied que mois. Prêtez mois vos souliers, je vais porter ma copie, toucher mes lignes, dégager mes godillots et vous délivrer. Le temps de fumer une bonne pipe et je serai de retour.

Hélas ! ce ne fut pas une pipe, mais une demi-douzaine que j’eus le temps de fumer avant de le revoir. Je commençais à m'inquiéter quand je le vis enfin reparaître, rayonnant, un paquet à la main.

- Et voilà, dit-il, reprenez vos godillots, j'ai les miens. Debans a sa copie. Tout le monde est satisfait.

Je pris congé de lui et je revins au Masque, où Debans me fit une scène pour m'être attardé aussi longtemps, car Cladel s'était bien gardé de le mettre au courant de l'histoire.

Franchement, méritais-je ses reproches ? Georges Grison.

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 09:37

 Dans le supplément littéraire du Figaro, le 22-12-1878, Zola ne fait pas un cadeau de noël à Cladel. Il publie alors, à 38 ans, une étude importante sur les écrivains de son époque et après Daudet, Claretie, il arrive au cas de Cladel. Il lui reproche un excès de préoccupations stylistes, ce qui lui enlèvera tout accès à la postérité. Jusque là, je suis d’accord avec Zola. Mais cet excès de style tuerait la vie dans les œuvres ! Etrangement, ce reproche que Zola fait à Cladel, Cladel le fait aussi à Zola ! Cladel considère que Zola écrit à partir de documents et non à partir d’un vécu, n’étant jamais descendu dans les mines pour écrire Germinal. A suivre Zola Mallarmé aurait dû, comme Cladel, être sans postérité. Ce texte de Zola sur Cladel, plus sincère que son discours sur la tombe de l’écrivain, fait ressortir à mon sens l’écart de 5 ans qu’il y a entre les deux romanciers : Cladel né en 1835 est porté par l’Antiquité si chère aux révolution-naires de 1792 (il est tiré vers la vieille France, pays qu’il préfère nommer la Gaule), tandis que Zola né en 1840 est porté par les révolutionnaires de 1848 et leur utopie modernisatrice. JPD

 

L’article :

 

Je pourrais citer beaucoup de nos écrivains qui sont dans le cas de M. Jules Claretie. Mais il suffit de l'avoir étudié comme exemple. Je préfère terminer, en parlant de M. Léon Cladel, dont le cas est absolument le cas contraire. M. Léon Cladel a débuté, il y a quinze ans déjà, par un volume les Martyrs ridicules, qui fut remarqué. Il débarquait alors de sa province, le Quercy, et venait à Paris pour se faire une place au soleil. Plus tard il lia amitié avec le poète Baudelaire, dont les théories de styliste impeccable firent sur lui une impression profonde. Dès lors, il se mit à travailler sa prose avec acharnement, et selon certains principes absolus. Il fit la chasse au mot exact, ou du moins au mot qu'il croyait exact ; il pesa chaque expression pendant des journées, fut sans pitié pour les consonances qui lui déplaisaient et ne toléra pas une seule répétition. Je ne parle point des manies auxquelles il obéit de temps à autre : ainsi, un moment, il décréta que les phrases d'un même alinéa ne devaient pas commencer par la même lettre ; un autre moment, il proscrivit les alinéas eux-mêmes, de façon qu'une œuvre de lui allait du commencement à la fin en un seul bloc, sans passer une seule fois à la ligne. Voilà des symptômes qui sont bien graves chez un écrivain. Outre que des soucis aussi puérils stérilisent rapidement les facultés créatrices d'un romancier, ils donnent aux œuvres une raideur voulue, une sécheresse et une dureté qui glacent. Les œuvres ne sauraient être vivantes, ainsi travaillées par une main entêtée qui oblige les mots à entrer quand même dans des cases préparées à l'avance. Il faut plus de génie libre, plus de véritable émotion. Aussi les meilleurs romans de M. Léon Cladel : le Bouscassié et la Fête votive de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, ne sont-ils que des bijoux littéraires très curieusement ouvragés, dont on admire le travail avec plus de surprise que d'intérêt.

Je sais bien pourquoi M. Léon Cladel se donne une peine si rude à polir le style de ses romans. C'est qu'il a la conviction bien arrêtée qu'une œuvre ne vit que par la pureté de la forme. Il a la belle ambition de laisser des œuvres immortelles et il s'efforce de rendre parfaite chaque phrase qu'il écrit. Seulement, il y a là une duperie. Il n'est point vrai qu'il suffise d’avoir un style très soigné pour marquer à jamais son passage dans une littérature. La forme au contraire est ce qui change, ce qui passe le plus vite. Il faut, avant tout, pour qu'il vive, qu'un ouvrage soit vivant, et un ouvrage n'est vivant qu'à la condition d'être vrai, d'être vécu par un auteur original. Pouvons-nous aujourd'hui juger de la perfection du style d'Homère et de Virgile ? Bien difficilement. Et si, dans notre littérature nationale, nous prenons nos grands écrivains, Rabelais, Montaigne, Corneille, Molière, Bossuet, Voltaire, nous devons passer sur beaucoup de leurs phrases que nous comprenons à peine, tellement la langue a changé. Ce que nous sentons le mieux, ce qui nous brûle et nous enthousiasme encore aujourd'hui, c'est leur flamme intérieure, c'est ce souffle du génie qui sort toujours des pages qu'ils ont écrites. Un romancier qui se dit : « Je vais gagner l'immortalité à force de purisme », fait donc le plus faux calcul du monde. On gagne l'immortalité, en mettant debout des créatures vivantes, en faisant un monde à son image. Quelques phrases plus ou moins boiteuses ne font rien à l'affaire.

En somme, le grand malheur de M. Léon Cladel est d'être un rhétoricien, un arrangeur de mots. Enfant du Quercy, il a eu l'idée de peindre surtout les paysans au milieu desquels il a grandi. Ce que MM. Erckmann-Chatrian ont fait pour l'Alsace, il le fait pour sa province. Seulement, il y apporte des allures d'épopée. Victor Hugo, avec son style héroïque, a passé par là. Dans le dernier roman qu'il a publié et qui lui a demandé six ans de travail, L’Homme de la Croix-aux-Boeufs, il a eu, ainsi qu'il l'explique dans une préface, l'intention de rendre littérairement le langage et les mœurs des paysans du Quercy. Rude besogne et qui ne pouvait aboutir qu'à une œuvre bâtarde. Cela rappelle la façon dont George Sand faisait parler les paysans du Berry. M. Léon Cladel a plus de vigueur, mais il arrive également à un galimatias poétique. Les paysans ne parlent pas ainsi ni les poètes non plus ; de sorte que cette langue n'est à personne et qu'elle fatigue horriblement le lecteur au bout de dix pages. Il vaudrait beaucoup mieux étudier les paysans et tâcher de nous les montrer franchement tels qu'ils sont sans rêver de les rendre littéraires et épiques. Certes, M. Léon Cladel est un écrivain. Je sais de lui de courtes nouvelles qui sont des chefs-d'œuvre de style. Seulement, il n'a pas le sentiment du vrai, il ne voit pas ce qui est ; de là les broussailles dans lesquelles il se débat, les caprices du style qu'il montre, les efforts bizarres qu'il tente pour attraper le succès. Le public n'est pas encore venu à lui, rebuté par les complications de sa forme, ne sentant pas la vérité au fond de ses œuvres. Il est dans une voie détestable qui le conduira à tous les casse-cou, s'il ne s'aperçoit un matin que le mieux est encore d'écrire ses œuvres en brave homme qui dit avec bonhomie ce qu'il pense et ce qu'il sent. Emile Zola

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 13:29

Cladel : le Pivert au plumage strident[i]

 

Le Sénat qui traîne un destin « taciturne et toujours menacé » autour d'un pauvre bassin où s'abrite notre suprême cadre, octroie à Léon Cladel un coin de pelouse dans les jardins du Luxembourg[ii].

Le monument dont Marius Cladel a fait la maquette représente, au rapport des Alguazils, le romancier assis sur un banc, un de ses chiens auprès de lui. Il y aura là, espérons-le, de la pierre extraite des carrières de la Grésigne près Bruniquel, ainsi qu'un de ces âpres chênes comme il en croît toujours sur le Causse rouge et crémé de soleil à Saint-Barnabé-la-mort- des-ânes.

Est-ce à l'écrivain, toutefois, que s'adresse l'hommage curial ou au républicain ? Aux deux sans doute mais, premièrement à ce dernier. Cladel était un de ces vieux républicains comme la province en montre encore, comme le Parlement en conserve, pour la graine, au creux de ses fauteuils.

Anticlérical, il gardait la flamme des anciennes mystiques socialistes. Fils et petit-fils d'ouvriers ayant tous accompli leur tour de France, conquis la maîtrise, porté la canne et les couleurs, il « espérait » la Révolution, la nouvelle, la tard-venue, la glorieuse et la juste, l'ouvrière et la paysanne. Il la voyait noble comme le travail. Pour la célébrer, il soulevait des phrases de cinquante lignes qui mettraient Giraudoux à l'article de la mort.

Au tableau sobre et propret, aquarelle et gouache, que Louis Veuillot fait de ses aïeux ruraux un beau dimanche - le grand-père en habit bleu à la française, chemise en dentelle, culotte courte et souliers à boucle d'argent, la grand-mère en lobe de droguet, tablier de soie gorge de pigeon, bas bleu à coin d or, souliers noirs à talons jaunes - Cladel opposait farouchement la gravure en noir de La Bruyère et, sauf correction, les droits seigneuriaux. Il dressait ses paysans dans la corvée, la bouse et la révolte. Ce qui achève de donner à ses tirades un caractère archaïque et fabuleux, c'est leur sincérité. Il n'y a que les hommes de lettres pour croire à la politique. Cladel avait foi au peuple de Michelet, Louis Blanc, Victor Hugo. Il répandait son cœur dans son rêve social, et le cœur de sa race. Tous les compagnons du tour de France, tous les jacques, croquants et nu-pieds humbles ou superbes clamaient, par sa voix, vers la justice.

Ajoutons que Baudelaire, son ami et préfacier, fit, à ses côtés, du socialisme actif, et quelques gestes de révolution. Ce ne fut, pour le poète, que l'erreur d'un soir.

Quel temps ! Un article de journal inquiétait le pouvoir, provoquait, avec l'interdiction de la feuille, l'écrou du fauteur. Les alertes d'aujourd'hui ne sont que fumées de pipe. Alors, on allait bel et bien en prison, mais la porte de sortie ouvrait sur la célébrité. La prison manque aux lettres contemporaines. Tous les maîtres, jadis, y passaient.

Léon Cladel, en sa force, était un quercynol à « chevelure mérovingienne », l'œil gris, le cheveu noir, haut gaillard dru, solidement équarri, dont le poing égalait au dynamomètre le poing du grand Théo. Il put ainsi, entre l'inutilité de ses diplômes et la gloire tardive, travailler, dit-on, aux abattoirs de La Villette et pousser des wagons dans une gare de marchandises. Les plaisantins le représentaient hantant le Boulevard et la maison du bêcheur - la librairie Lemerre - en blaude ou en peau de bique, le bâton clouté de cuivre à la main.

Son style, oui, portait souvent la blaude, la trique et les sabots - dans la Fête votive, l'Homme-de-la-Croix-aux-bœufs, les Va-nu-pieds-  mais l'homme consentait à revêtir les nippes en usage chez les Parisiens. A la gent boulevardière, il est vrai, Cladel préférait sa maison de banlieue en vue du Mont-Valérien, ses enfants, ses poules, ses chats, ses chiens,- « sa kyrielle de bêtes » -  et tout son Quercy qu'il portait en soi comme le marchand de Saint-Bartholomé portait ses images. On s'explique que le bon Coppée (voir M. Léon Daudet[iii] Fantômes et vivants) ne l'aimât guère[iv]. On imagine mal en effet le gamin de Paris à côté de notre rude montalbanais, le moineau nourri de brioche et vêtu de tons neutres, en face de ce pivert sauvage à l'ongle et au rostre d'acier, au plumage strident.  Ompdrailles, « le tombeau des lecteurs », disait l'auteur de la Bénédiction. Et de rire. On sait que ce genre d'esprit fut très en faveur, un temps, au Palais-Bourbon. Cette fortune n'en relève pas le titre.

Ompdrailles, cependant, avec ses cuivres, sa fougue, son romantisme verbal et passionnel - le livre est dédié à Victor Hugo - est loin d'être une œuvre morte. Certains chapitres sont des chants. Les soixante premières pages vont d'un train épique. Et l'homme qui tend, gonfle et roule ses phrases pour les prises savantes et les jeux loyaux de l'arène, connaît la syntaxe en grammairien, et la lutte en athlète. Il nous jette, haletants, au cœur de ses foules maudurques. Qui a pu connaître le vieux Quercy dévot à la lutte « renouvelée des Grecs et Romains » ou des champions comme Bédué, après quarante ans, sont encore cités avec orgueil, retrouvera en cette œuvre la rudesse et la flambée des passions occitanes. Cladel auteur de l'Ancien joué au Théâtre Libre, par Antoine, vers 1889) avait tiré d'Ompdrailles un drame qui « emballa » Sarah Bernhardt. Qui fut le tombeau d' Ompdrailles ?

La Fête votive de Saint-Bartholomée-Porte-Glaive nous conte une bataille entre deux villages. Et c'est un livre. C'est celui-là même qui valut à Léon Cladel un Premier-Paris dans l'Univers. Les paysans de la Fête sont marqués d'une vérité âpre et violente. On les retrouve tels aujourd'hui roulant les mêmes mots pierreux, les mêmes soucis de liards, de lunes et de taille, les mêmes rires et les mêmes colères sur le foirail, à la « vote »[v]et au tirage au sort. Ils sont les frères de ceux que grave ou peint Maurice Busset, que chante Gandilhon Gens d'Armes. Cladel remue les masses, scande les défis et les coups, précipite les ruées et les charges, et il semble qu'on l'entend à la cantonade, ivre, à son tour, de vin, de fureur et de force, « gueuler » comme un sergent de bataille. Mais dans cette rudesse, tout coup, tremble la fleurette, luit une larme un peu de grâce et de pitié.

Il nous semble difficile qu'on puisse lire Montauban-tu-ne-le-sauras-pas sans être pris, bien mieux que chez George Sand, par cette poésie populaire très « ancienne France » du métier, du compagnonnage et de la terre. Et quelle émotion dans l'orgueil rural ! Sous ces pages écarlates bat un cœur très noble, très bon et qu'ont ému jusqu'au lyrisme et jusqu'aux pleurs les belles heures de la terre.

Son style, je sais, n'est pas dépouillé, n'a point passé par Bercy, qui est l'académie des vins. C'est un nectar fort, chargé de tanin, haut en couleur, épais de chair mais quel montant et quelle robe, quelle saveur et quel bouquet ? Personne ni Pouvillon, malgré ses Antibel, ni Gustave Guiches, malgré l'Ennemi, n'a pu transmuer, à l'égard de Léon Cladel, cette sève et ce sang des hommes quercynols.

Il est enviable et beau de porter dans la compagnie des Lettres françaises un tel témoignage de sa province et de sa « race ». C'est plus qu'il n'en faut pour durer dans la mémoire et vivre dans les cœurs.

Léon Lafage[vi].



[i] Article du samedi 14 Mars 1925 dans le Figaro juste après la victoire de la gauche en 1924.

[ii] Entre 1939-45 la statue de ce coin du Luxembourg a été récupérée par les Allemands… et fondue. Je ne sais qui a donné de tels ordres (Français ou Allemands ?) et si peine a été prise de condamner les coupables à la Libération (pour ce bronze comme pour tant d’autres…).

[iii] Le fils Daudet, à l’inverse de son père, méprisait Léon Cladel.

[iv] Dans le même journal, la publication de lettres de Copée à Cladel prouveront le contraire (nous les reprendrons).

[v]  La vote pour dire la « bote », la fête en occitan.

[vi] Je ne connais pas d’autre texte de cet auteur qui est visiblement un bel admirateur et lecteur de Cladel.

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 20:38

 

Le grand historien de la Révolution français Albert Mathiez (1874-1932) est passé par le lycée Ingres à Montauban. J’ai évoqué l’événement dans mon livre sur Léon Cladel en 1991 car j’y parle de l’Affaire Dreyfus telle qu’elle fut vécu dans la ville. Au cœur de cette affaire (qui concernait Cladel indirectement car il est décédé en 1892 donc avant les faits), il y a l’Affaire Mathiez. En juin 1899, Mathiez a 25 ans et au Lycée il apprend qu’un prof, M. Castex, a dit du bien d’un adversaire de Dreyfus, M. Cristiani. Il contre-attaque. Les deux professeurs devront quitter Montauban. Le journal La Tribune indique :

« Aujourd’hui que cette enquête est terminée et que les conclusions en sont des plus favorables à M. Castex, nous ne nous croyons plus tenu au silence. Il est donc faux que ce distingué professeur, reconnu d’ailleurs et très estimé à Montauban, ait fait l’apologie de l’attentat plus stupide encore qu’odieux du comte de Cristiani. L’honorable M. Castex, comme tous les bons universitaires de son époque et de son école, n’est point de ceux qui introduisent la politique dans les cours littéraires… »

L’adversaire est nommé par une périphrase : « le lâche imposteur qui avait échafaudé l’affaire de toute pièce ».

Mathiez défenseur de Dreyfus ne fera qu’un passage court à Montauban, ce qui suffira pour marquer à jamais un futur historien, son élève Edmond Campagnac.

 

C’est dans un article de la revue d’Alphonse Aulard, La Révolution française (15-12-1903), où il va intervenir souvent que Campagnac confie dans cette note au sujet de son article sur Petit-Jean, un curé communiste :

« (1) Puis-je passer sous silence la part prise à la rédaction de cet article par M. Mathiez, mon maître au lycée de Montauban et durant longtemps mon seul conseiller depuis ma sortie du lycée ? C'est avec l'aide de ses conseils que j'ai écrit cette courte étude, dans laquelle j'ai exprimé plusieurs idées qui sont les siennes. Qu'il veuille bien accepter ici mes remerciements, en même temps que l'expression de ma reconnaissance pour tout ce que je lui dois. Il a déjà été parlé du curé Petit-Jean par M. de Robillard de Beaurepaire dans son livre la Justice révolutionnaire à Bourges, mais sans impartialité et trop succinctement, et par M. Lemas dans ses intéressantes Éludes sur le Cher pendant la Révolution; mais celui-ci s'est attaché à narrer simplement l'émeute suscitée par Petit-Jean, sans étudier d'une façon particulière les idées de ce prêtre communiste. »

 

Il a sans doute participé à la revue de Mathiez, La Société d’études robespierristes mais je n’ai pu la consulter. En 1902 Campagnac est indiqué licencié d’histoire et répétiteur au Lycée de Bourges. Son passage dans le Cher le conduira à choisir son sujet de thèse (à moins qu’il n’ait demandé ce département justement pour sa thèse) sur le conventionnel Laplanche.

Dans un autre article de la revue La Révolution française, au sujet de la langue française enseignée en Alsace,  il est présenté ainsi :

« En remplissant pendant les étés 1917 et 1918 une mission dans le coin d'Alsace qui avait été recouvré par la France dès les premiers jours d'août 1914, j'eus le plaisir d'y trouver sous l'habit bleu-horizon, au nombre des professeurs de l'École primaire supérieure de Masevaux, M. Edmond Campagnac. Ses titres l'avaient désigné pour l'enseignement de l'histoire. Il est en effet licencié d'histoire, et un excellent mémoire, soutenu en Sorbonne sur la mission du représentant Laplanche dans le Cher, lui a valu le diplôme d'études supérieures. Oh quels éminents services ont rendus à la France les poilus qui ont enseigné pendant la guerre dans les vallées de la Doller et de la Thur et qu'assistaient dans les écoles de filles quelques institutrices et les vaillantes sœurs de Ribeauvillé. Les enfants s'appliquaient bien afin d'apprendre notre langue et récitaient le plus gentiment du monde des fables de La Fontaine. Après la classe, les garçons entouraient les soldats et la leçon continuait. Au moment où fut signée l'armistice, cette génération de petits Alsaciens qui s'élevait parlait le français de façon courante, avec un petit accent marseillais, puisqu'assez longtemps le XVe corps avait campé en ces parages. S'il avait été possible d'user de pareille méthode dans le reste de l'Alsace, on n'oserait plus y parler de la Muttersprache.

M. Campagnac, en bon historien, a voulu connaître le passé de la région de Masevaux et surtout il s'est demandé comment jadis y était organisé l'enseignement primaire. Par bonne fortune il a mis la main sur les papiers d'une famille dont les membres ont formé une véritable dynastie de maîtres d'école ou, comme on dira depuis le décret du 29 frimaire an II, d'instituteurs. Les Graff enseignent à Masevaux en 1760 ils y enseignent encore en 1821, serviteurs de tous les régimes qui se sont succédé monarchie absolue, révolution, empire, restauration et c'est en réalité l'histoire de l'enseignement en Alsace pendant près de soixante ans que M. Campagnac nous retrace car les choses se sont passées dans toutes les petites villes alsaciennes comme à Masevaux. Sous l'ancien régime, l'État ne se soucie nullement ni des écoles ni de la propagation de la langue française ce sont les seigneuries ou, pour mieux dire, ce sont, dans l'intérieur de ces seigneuries, les villes qui ont la haute main sur ces écoles école allemande où l'enfant apprend à lire et à écrire l'allemand parfois, comme à Masevaux, école française, entièrement distincte de l'autre et qui passait pour plus distinguée et d'un degré supérieur parfois même école latine. Le décret de la Convention du 29 frimaire an II (19 décembre 1793) veut organiser en Alsace dont les seigneuries ont disparu, comme dans le reste de la France, une école d'État, ayant à sa tête « un instituteur de langue française » nommé par les représentants en mission elle devait d'ailleurs coexister avec l'école locale allemande. L'année suivante, il n'est plus question que d'une seule école dans les villes et villages, l'enseignement y doit être donné en langue française l'idiome du pays ne sera employé que comme un moyen auxiliaire.

C'était la sagesse même mais les hommes et l'argent manquèrent. Sous le Consulat et l'Empire le maître d'école est sans traitement fixe il est nommé directement par le sous-préfet, instrument docile du maire, du curé ou du pasteur, et sa situation n'est guère relevée avec la création de l'enseignement mutuel sous la Restauration. M. Campagnac nous donne un exemple concret qui permet de bien suivre cette évolution. Nous devons le remercier de cette très intéressante étude. » Christian Pfister. (Août 1926 Nouvelle revue)

 

Il reste des trous à combler avant de comprendre comment s’enchaîne l’histoire des historiens.18-06-2011 Jean-Paul Damaggio

 

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 13:46

 dussoubs.JPG

Ma compagne me ramène de Paris la photo de cette plaque de rue au moment où je découvre à la fin des Grands Jours de la République de Razoua ce testament d’un transporté qui termine le livre. JPD

 

Testament d'un Transporté. (FÉVRIER 1852)

I

UN MATIN DE DÉCEMBRE.

En rade de Brest, à bord du Duguesclin, 20 février 1852.

 

A ma femme, à mon fils.

 

Ceci est mon testament. Quand ces quelques lignes, que j'écris dans un coin de la batterie et que ma main tremblante a peine à tracer, te parviendront, ma bonne Louise, ton Olivier sera mort.

Dans quelques heures le canot va me transporter, avec dix de mes compagnons, à l'hôpital militaire.

Les médecins m'ont abandonné, condamné. Je sens qu'ils ont raison : je n'en sortirai pas vivant. Ne pleure pas trop, mon enfant. Je meurs comme j'ai vécu, en homme. Il n'est pas donné à tous de mourir pour la Justice et le Droit. Ton cœur de femme et de mère saignera sans doute ; mais mon nom fera longtemps tressaillir d'orgueil ton âme républicaine.

………………………….

Te rappelles-tu la matinée du 3 décembre ? Le temps était sombre, pluvieux. Je te vois encore au coin du feu, allaitant notre enfant. Cher enfant, blanc et rose dans sa petite chemisette, il s'agitait joyeux sur tes genoux et me souriait pendant que j'épinglais près de la fenêtre les cheminées de mon fusil ; je sentais ton regard peser sur moi et n'osais pas te regarder. Lorsque j'eus achevé de charger les deux canons, je m'approchai les yeux baissés, — j'avais peur de faiblir, — et je t'embrassai longuement. Comme ton cœur battait, ma bonne Louise, et comme l'émotion me serrait la gorge ! Tu me tendis l'enfant, je couvris de baisers son frais petit visage et je sortis sans retourner la tête. Nous ne devions plus nous revoir.

Je m'arrêtai dans la rue et tendis l'oreille ; un bruit de fusillade, interrompu de temps en temps par le ronflement sourd du canon, arriva jusqu'à moi. Je me dirigeai vers la rue Saint-Denis.

Au point où la rue décrit une courbe, se dressait une haute barricade, formée d'une masse de pavés et construite dans toutes les règles; elle paraissait d'une solidité à toute épreuve et s'élevait jusqu'au troisième étage.

J'y étais parvenu par un passage qui mettait ses défenseurs en communication avec leurs amis de garde aux barricades de la rue Saint-Martin.

Une fonderie de balles et une ambulance étaient établies là. Au sommet de la barricade, flottait au vent un drapeau tricolore, le drapeau du poste des Arts-et-Métiers enlevé quelques heures auparavant.

Cent quarante à cent cinquante hommes étaient là debout, le fusil à la main.

Le combat s'engageait comme je sortais du passage. Je fus reçu avec acclamation. Tous les camarades d'atelier, Michel Rochon, Neyraud, David, nos amis enfin, étaient au rendez-vous... En batterie, sur la chaussée du boulevard, quatre pièces de canon, tirant sans relâche à obus et à boulets, couvraient la barricade de débris. Un régiment de ligne, le 72e, hors de portée de fusil et l'arme au pied, attendait que l'artillerie eût ouvert la brèche pour monter à l'assaut. Assis ou couchés derrière la barricade, le fusil sous la main, nous attendions, nous aussi.

Nous n'attendîmes pas longtemps. Le canon s'était tu. Il se fit un grand silence. Des commandements à voix étouffée, puis un bruit sourd de pas et d'armes arrivèrent à notre oreille.

— A la barricade les enfants ! dit Michel Rochon en retirant sa tête d'une espèce d'embrasure pratiquée entre deux pavés, voilà les lignards.... Tirons bas, et que chacun vise bien son homme !

II

MICHEL ROCHON.

Tu seras peut-être étonnée, ma bonne Louise, de rencontrer là notre ami Michel, le blondin à figure de jeune fille, si timide et si doux; c'est qu'il est des côtés de son caractère et de sa vie que tu ignores. Michel était l'âme de nos sociétés secrètes. Un cœur de lion battait sous cette frêle enveloppe, et on le savait si bien parmi ceux qui se trouvaient à la barricade, qu'on lui avait confié d'une voix unanime la direction de l'attaque et de la défense. En escaladant les monceaux de pavé qui roulaient sous nos pieds, nous voyions ses yeux bleus lancer des éclairs.

— La moitié sur la barricade, la moitié derrière, commanda-t-il d'une voix brève, il faut que le feu alterne sans interruption. Après chaque décharge, les fusils vidés seront remplacés par les fusils chargés. Reste près de moi, Olivier. Ah ! ah ! les voilà à une bonne portée. Pas de balles perdues, les enfants, et de préférence aux épaulettes, Joue ! feu !

On n'entendit qu'un coup.

Lorsque la fumée se fut dissipée, nous vîmes du haut de la barricade, tout en rechargeant nos fusils, une trentaine de soldats étendus sur le pavé. Le régiment avait fait halte, on relevait les blessés, et les premiers rangs se reformaient en silence. Les officiers supérieurs étaient descendus de cheval et avaient mis l'épée à la main.

— A la baïonnette, mes garçons, commanda le colonel d'une voix tonnante, et balayez-moi cette...

Il n'acheva pas. La balle de Rochon lui coupa la parole. A partir de ce moment, la barricade disparut dans le feu et la fumée. Ah ! il n'y avait plus personne derrière, nous étions là debout, tous, les lèvres noires de poudre, les canons brûlant les mains, les pavés croulant sous les pieds. On ne voyait plus, on n'entendait plus, ou n'avait plus qu'une pensée : Tuer et mourir ! Tuer des soldats ! Mourir pour la République !

Notre dernière décharge était restée sans riposte.

Une rafale de vent s'engouffra dans la rue et balaya la fumée. Les derniers « pantalons rouges » tournaient l'angle de la rue jonchée de cadavres, et nous tous, la tête nue, les bras au ciel, nous saluions leur défaite d'un immense cri de: Vive la République !

Il n'y avait pourtant pas d'illusion à se faire. Nous écoutions en ce moment l'effroyable canonnade des boulevards, nous voyions bien que nous avions affaire à un ennemi sans scrupule ni pitié. Si les soldats s'étaient repliés, c'est qu'ils ne se sentaient pas en force; ils étaient allés chercher du renfort et ne pouvaient tarder à revenir. Envahis, une heure après, par les rues latérales, pris entre deux feux, nous opérâmes notre retraite par le passage, sous une grêle de balles. Vingt de nous tombèrent là, Il était cinq heures du soir.

Rochon avait quitté la barricade le dernier. Un éclat de pavé lui avait coupé le visage. Cette coupure large et profonde balafrait la joue du haut en bas et saignait. Il s'essuyait de temps en temps d'un revers de main ou avec le pan de sa blouse.

Dans le passage, nous nous étions groupés autour de lui.

— S'il en est parmi vous qui veuillent s'enterrer avec la République, et il n'y a guère autre chose à faire à présent, ils n'ont qu'à me suivre, dit-il d'une voix sourde. Mais ni moi ni personne, ici ou ailleurs, nous ne blâmerons d'abandonner une défense inutile, ceux qu'une mère, une sœur, une femme ou des enfants attachent à la vie ; — il me regardait en disant cela. — Moi, je suis seul.

Un vieux tout gris fendit le groupe.

— J'ai cinquante ans et encore du cœur à l'ouvrage. Ma fille et mon gendre sont morts. J'ai une petite-fille de quatorze ans, belle comme les amours ; si je meurs, je la laisse dans la rue.

— Sauve ta fille ! dit Rochon.

Un jeune homme reprit la parole :

— J'ai une mère Vieille, infirme, mon marteau la fait vivre, elle mourra si je meurs.

— Travaille pour ta mère ! dit-il.

Un robuste ouvrier, à la moustache noire, à la tête énergique, s'avança à son tour. Un violent combat se livrait en lui ; la pâleur et la rougeur se disputaient son visage, il restait appuyé sur son fusil, les yeux baissés...

— Michel ! murmura-t-il, tu sais que je suis un homme : si ma mort est inutile à la cause, ma vie est utile à mes quatre enfants. Que faire ?

— Vivre ! dit aussitôt Michel en lui serrant la main.

L'homme s'éloigna. Nous le suivîmes des yeux :

— Olivier, va-t'en, dit Rochon en me prenant les deux mains.

— T'en irais-tu ? lui répondis-je en plongeant mes yeux dans les siens. Jure sur l'honneur qu'à ma place tu t'en irais, et je pars.

Il baissa la tête.

— Marchons ! dit-il.

III

UN CABARET DE LA RUE MONTORGUEIL.

A l'angle de la rue des Vinaigriers s'élevait une formidable barricade. Battue en brèche depuis deux heures par l'artillerie, elle résistait. Un homme en uniforme de lieutenant de l'ancienne Garde républicaine, debout sur les pavés du faîte, faisait cible aux balles des chasseurs de Vincennes : l'épée d'une main, le revolver de l'autre, il dirigeait la défense avec un sang-froid terrible.

— Voilà le lieutenant Luneau, dit Rochon ; avec lui, si on n'est pas sûr de vaincre, on est toujours sûr de mourir.

Deux heures ! deux heures de mitraille ! Lorsque le canon se taisait, soldats de la ligne et chasseurs de Vincennes, ivres de sang et de vin, se ruaient sur nous et nous chargeaient à la baïonnette comme des bêtes fauves. Quelle fièvre ! À sept heures, dans la fumée, dans le feu, dans la nuit, eut lieu le dernier craquement, la dernière étreinte. Je tombai, étourdi par un coup de crosse en plein crâne, et je vis, comme à travers un nuage, Michel Rochon, poignardant, avec la baïonnette qu'il lui avait arrachée, le chasseur de Vincennes qui venait de m'assommer... Puis je ne vis plus rien...

Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur la table d'un marchand de vin de la rue Montorgueil, et Michel me frottait les tempes avec de l'eau-de-vie. En ce moment, un homme entra dans la salle ; ses mains et son visage étaient noirs de poudre ; son écharpe de représentant du peuple soutenait une paire de pistolets ; quelques hommes, le fusil à la main, le suivaient.

C'était Denis Dussoubs. Il avait pris l'écharpe de son frère Gaston, le représentant montagnard, cloué sur son lit par la maladie, et depuis deux jours il combattait sans relâche.

— Je crois que l'heure de mourir pour Marianne est venue, dit-il à Rochon en lui tendant la main; en es-tu ?

— J'en suis, répondit Michel.

— Eh bien alors, à la barricade ! dit Dussoubs qui tendait l'oreille, j'entends le pas des soldats.

Ils s'élancèrent tous vers la porte. Appuyé sur mon fusil, désobéissant à Michel, je me traînai péniblement dans la rue.  La nuit était noire et les hommes qui s'agitaient sur la barricade, dressée à quelques pas de la porte du marchand de vin, passaient comme des ombres devant mes yeux troublés. En ce moment, une voix vibrante, poignante d'expression douloureuse, dominait le bruit des hommes et des armes.

C'était la voix de Denis Dussoubs ; seul, désarmé, il s'était avancé vers les troupes qui marchaient vers la barricade.

— Malheureux soldats ! disait-il, vous devez être désespérés des crimes que l'on vous fait commettre. Venez à nous ! à nous qui sommes vos frères !

De ma vie, je n'ai entendu d'accents plus lamentables ni éprouvé pareil frisson.

Il parlait encore, lorsqu'il tomba sous les balles.

De ce moment la tuerie commença. J'avais en vain essayé d'escalader la barricade. Je sentais mes genoux fléchir, je voyais tout tourner autour de moi.

Je regagnai, en me traînant sur les mains et les genoux, la salle du marchand de vin. Du seuil de la porte, je vis deux hommes en bourgeron bleu qui déposaient sur une table le cadavre de Dussoubs, pendant que trois ou quatre blessés, étendus sur le plancher, râlaient leur agonie..

Tout à coup, une douzaine d'insurgés roulèrent pêle-mêle avec des soldats dans la salle comme une avalanche. Plus de fusils, plus de baïonnettes : les ongles et les dents.

Rochon, couvert de sang, se débattait sous l'étreinte d'un sergent au poil roux, aux épaules d'hercule ; je rampai vers Michel et lui tendis mon couteau. Le sergent ouvrit les bras et tomba à la renverse, comme une masse :

Mein Gott ! (mon Dieu!) dit-il en tombant.

La lutte se prolongea quelque temps encore ; mais les soldats succédaient aux soldats. Rochon, cloué au mur d'un coup de baïonnette dans l'épaule, avait été garrotté.

Un caporal m'avait attaché les mains derrière le dos avec la bretelle de son fusil. Nous deux, des douze ou quinze insurgés refoulés dans la salle, étions seuls encore vivants.

Un capitaine, jeune encore, aux joues creuses, aux moustaches coupées en brosse, fendit le groupe des soldats.

— Fusillez-moi ces deux bandits-là contre le mur.

On nous poussa au fond de la salle.

— A genoux, brigands !... dit-il en s'avançant vers nous, l'œil hagard, le poing tendu.

— Lâche ! dit Rochon en lui crachant au visage.

L'officier bondit en arrière comme si un fer rouge l'eût brûlé.

— Feu !... feu donc ! hurla-t-il d'une voix rauque.

Les canons s'abaissèrent. Ton doux visage, celui de l'enfant passèrent comme un éclair devant mes yeux. La détonation coupa en deux notre cri de Vive la République ! et je tombai foudroyé sur le corps de Rochon...

………………………….

En revenant à la vie, je me trouvai couché dans un lit d'hôpital et emmailloté de bandelettes comme une momie égyptienne. On répondit à mes questions qu'une vieille femme m'avait trouvé, le matin du 5 décembre, respirant encore, malgré mes huit blessures, dans le charnier de la rue Montorgueil, et que les sapeurs-pompiers du poste voisin, avertis par elle, m'avaient apporté là. Mes blessures n'étaient pas mortelles ; on espérait me sauver. J'étais un cas rare, un sujet précieux.

M. Velpeau s'intéressait à moi particulièrement.

On me fit même entendre qu'on n'avait rien à me refuser, une chose exceptée pourtant, toute espèce de communication avec le dehors. J'étais sous la surveillance de la police, et, malgré tous mes efforts, mes tentatives réitérées, je ne pus parvenir à te faire savoir que j'étais encore vivant.

Un mois et demi après, mes blessures à peine fermées, par une froide matinée de janvier, on me fit monter dans une voiture cellulaire entre deux argousins. J'étais condamné à la déportation. La frégate le Canada devait me transporter, avec le convoi dont je faisais partie, du Havre à Brest, où nous attendait le ponton le Duguesclin. De là, à Cayenne.

………………………………..

Je m'arrête, ma bonne Louise, ma main tremble mes yeux se voilent. J'aurais voulu te raconter jour par jour, heure par heure, minute par minute, et mon martyre et celui de mes compagnons. Mais la mort me tient, je ne le puis. Un de nous, un jour, un survivant, écrira cette lugubre histoire des pontons.

De l'hôpital à la Galèrienne, de la Galérienne au wagon, du wagon à la frégate, de la frégate au ponton et du ponton au lit d'hôpital, où il va mourir, la voie a été, pour le compagnon de ta vie, la voie douloureuse. Tout ce qu'il y a d'humain en moi a saigné goutte à goutte. Mais répète-toi bien, et ce sera pour toi la consolation suprême, que ton Olivier est mort en homme libre et en républicain, sans peur et sans reproche.

Quand notre petit Maxime sera un homme, et élevé par toi il le sera, tu lui liras le testament de son père mort à l'hôpital militaire de Brest, et, l'occasion échéant, lui non plus, je l'espère, ne faillira pas au plus sacré, au plus saint, des devoirs. Eugène Razoua

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 17:09

cladel-1851.jpg

Franchement, si j’en reviens toujours à 1851 ce n’est vraiment pas de mon fait et ce texte en apporte la preuve. En travaillant sur un Réalvillois que je ne connaissais pas (alors que la commune de mon enfance), Jean-André Poumarède, j’apprends que son neveu avait participé à la révolte contre le coup d’Etat à Montauban, et en effet, dans mon premier livre en 1981, je mentionne un Poumarède. J’ai donc dû revenir aux archives pour y vérifier quelques données et surprise, moi le passionné de Cladel et de 1851 je découvre pour la première fois l’interrogatoire de Léon Cladel le 11 décembre 1851 ! Pour la première fois, car il y a 50 personnes interrogées et je n’avais pas suivi tous les noms puisque je savais très bien qu’ils donnaient tous de faux témoignages, je me plonge dans cet interrogatoire !

Pour Léon Cladel j’étais curieux de vérifier la fiche.

 

«Je me nomme Léon Alpinien Cladel fils, âgé de 17 ans[1], étudiant, demeurant à Montauban, n’être parent allié ou domestique du prévenu.

Je dépose : Le 4 du courant mois vers midi je rencontrai Elie Pélot : nous nous rendions ensemble au club démocratique. Je n’entrai pas dans la salle. Je passai une demi heure environ dans le couloir[2]. J’appris mais je ne sais pas de qui, qu’une commission s’était rendue à mairie[3]. Je me retirais bientôt après. Plus tard je suis revenu au club où on a dit, dès mon arrivée, qu’on avait crié « aux armes ». On citait notamment un choriste du Théâtre, nommé Atges comme l’un de ceux qui proféraient ces cris. A mon arrivée, j’entendis seulement MM Manau[4] et Monbrun[5] qui faisaient des efforts pour calmer les esprits.

Question : Pourriez-vous citer les noms de ceux  qui vous ont appris qu’on, voulait prendre les armes ?

Réponse : Non, c’était des individus que je rencontrai dans la rue ou dans l’escalier et qui sortaient du club.

Question : N’avez-vous pas vu ou entendu MM Manau et Poumarède ?

Réponse : Je n’ai entendu que M. Poumarède[6].

Question : Ne connaissez-vous aucun fait particulier relatif aux divers inculpés ?

Réponse : Non.

 

Bref, le jeune Cladel était déjà dans l’action et pas surprenant si ensuite il raconta la scène le départ des condamnés montalbanais. Je trouve le document très émouvant d’autant qu’il me renvoie à Poumarède… 10-06-2011

 

PS : Je sais très bien qu’il me reste encore beaucoup à trouver sur ce dossier !



[1] En fait il a 16 ans

[2] Une demi-heure dans le couloir, qui peut le croire ?

[3] Ce fut le seul acte « séditieuxé républicains de la ville mais ils payèrent cher cette audace !

[4] Il deviendra un personnage de la troisième république.

[5] Aubin Monbrun : j’ai publié le beau portrait que fit de lui Mary-Mafon. C’était l’ancêtre.

[6] Il sera expulsé vers la Belgique.

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 17:08

Non il ne s’agit pas des quatre mousquetaires mais de quatre communards aux stratégies différentes, tous étant originaires du Tarn-et-Garonne. Je ne sais qui est Kinceler, un natif de Lauzerte dont seul Edmond Campagnac évoque l’action, mais à présent les trois autres me sont familiers. Je me suis toujours demandé quels rapports il pouvait y avoir entre eux et à présent je peux éclairer la question.

Cladel avait comme témoin à son mariage Adrien Hébard parent de Grousset (et il évoque Grousset dans un roman), Grousset a été mis souvent sur les listes de candidats à la députation en 1871 aux côtés de Razoua qui ne pouvait pas le rater au Café de Madrid où ils buvaient l’absinthe. Parmi les appels, celui de la photo qui indique :

REPUBLIQUE FRANÇAISE Liberté. — Egalité. — Fraternité.

ELECTIONS DU 8 FEVRIER 1871

COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE ET SOCIALISTE

CLUBS ET COMITÉS ÉLECTOBAUX 20 ARRONDISSEMENTS DE PARIS.

Attendu que Paris ne s'est pas, comme il a été dit, rendu pour éviter la famine ;

Attendu que la conduite du Gouvernement de la Défense nationale, depuis le 4 septembre, a été une suite de mensonges, de lâchetés et d'infamies ;

Attendu que le Gouvernement n'avait à traiter aucune capitulation ;

Les députés envoyés à Bordeaux devront :

1° Mettre en accusation ce Gouvernement ;

2° Demander la guerre et donner leur démission plutôt que traiter des conditions de la paix.

POUR LE COMITÉ

Le Président, RAOUL RIGAULT.

Les Assesseurs, LAVALETTE et TANGUY.

Le Secrétaire, HENRIVERLET.

 

Enfin il y a cette info du Gaulois du 13 janvier 1881 qui unit plus particulièrement Razoua et Grousset. 10-06-2011 Jean-Paul Damaggio

 

Une nouvelle question

 

La Société des gens de lettres vient d'être saisie d'une requête qui rappelle celle de M. Protot par-devant le conseil de l'ordre des avocats. Voici ce dont il s'agit :

En mai 1874, croyons-nous, M. Emile Blavet adressa, au comité de la Société des gens de lettres, alors présidé par M. Paul Féval, une lettre dans laquelle ledit comité était invité d'urgence à convoquer le jury disciplinaire pour qu'il ait à statuer sur la radiation des listes de la Société des « sieurs » Félix Pyat, Jules Vallès, Paschal Grousset et Razoua.  Il fut fait droit à cette demande statutaire. Le jury, tiré au sort, fut convoqué.

M. Emile Blavet soutint le principe de la radiation, en raison des condamnations prononcées contre les quatre sociétaires, pour leur participation a l'insurrection de 1871.

M. Tony Revillon présenta la défense des sociétaires désignés.

Le jury prononça la radiation de MM. Razoua et Jules Vallès. Il maintint M. Paschal Grousset et M. Félix Pyat. La décision à l'égard de ces derniers fut basée sur cette circonstance que M. Félix Pyat, siégeant à la Commune, avait déclaré que, tant qu'il ferait partie du gouvernement insurrectionnel, il ne serait pas touché a un cheveu de la tête d'un membre de la Société des gens de lettres. M. Razoua fit appel de la sentence devant l'assemblée générale du mois d'avril 1875 ; mais son appel fut rejeté et la radiation confirmée.

'M. Paschal Grousset envoya sa démission dans une lettre où il crut devoir comparer le jury disciplinaire à une cour martiale devant laquelle on demandait sa tête Cette démission fut acceptée.

Aujourd'hui, M. Jules Vallès demande sa réintégration, en se basant sur le décret d’amnistie, et c'est, croyons-nous, M.Tony Révillon qui se fait son intermédiaire ou son avocat.

Le comité se trouve en face de trois solutions qui ont chacune un certain nombre de partisans :

1° Laisser au comité le soin de se prononcer

2° Convoquer un second jury disciplinaire, chargé de réviser le jugement du premier

3° Soumettre la question à l'assemblée générale en forme d'appel.

Ces trois solutions sont inacceptables selon nous.

 

La première, parce que le comité n'a pas qualité pour casser la décision du jury disciplinaire.

La seconde, parce que l'arrêt prononcé par une juridiction ne peut être révisé que par une juridiction supérieure.

La troisième, parce que la question, posée devant une assemblée générale soulèverait des débats irritants et mettrait en cause les membres du jury disciplinaire, dont, il ne faut pas l'oublier, la décision a été ratifiée par une assemblée générale.

Une quatrième solution s'impose et concilierait, tout aux termes des statuts, tout membre démissionnaire ou sorti de la Société, a le droit de se présenter de nouveau comme candidat, ainsi que tout homme de lettres, et absolument comme s'il n'avait jamais fait partie de la Société. Le comité statue et tout est dit.

Nous disons que tout est dit parce que l'assemblée générale n'a pas à connaître des causes qui ont amené l'élection ou la non-admission du candidat.

 

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 17:03

Même après la mort de Razoua on reprend des épisodes de ses souvenirs de Spahis. Parmi les militaires il y a les spahis et aussi les goums qui sont des indigènes qui doivent se payer sur l'adversaire. D'où cette histoire. JPD

 

La Revue des journaux et des livres : LES AVENTURES D'UN NEGRE

 

Il s'appelait Salem et était le seul spahi nègre de l'escadron; il avait pour toute fortune une femme borgne et une vache étique. Notre smala était campée près de la frontière tunisienne et les maraudeurs nous rendaient de fréquentes visites. Salem n'aimait pas les voisins et campait toujours à l'écart. Un matin qu'il revenait de mission, il trouva sa femme presque assommée et son écurie vide. Il mit pied à terre, entrava son cheval et s'accroupit silencieux devant sa tente.

— Zora, dit-il à sa femme, j'ai marché toute la nuit et j'ai faim.

Un sanglot lui répondit.

— Chienne! dit-il furieux, tu n'as pas su défendre le bien de ton maître et tu ne réponds à sa demande que par des gémissements ! Les maudits ont-ils tout pris ? Parle !

— Seigneur, dit la malheureuse, ils sont venus trois et j'ai reconnu ton ennemi Bou-Alleg, Ils ont tué les chiens et m'ont frappée de leurs matraks (bâtons). Que peut une misérable femme contre trois démons ? Ils ont emmené la vache, pillé les provisions et pris tous nos ustensiles.

Salem soupira bruyamment et laissa tomber sa tête dans ses mains, il resta ainsi quelques minutes ; puis, se dirigeant vers son cheval, il sauta en selle et s'achemina vers la tente du capitaine.

Celui-ci aimait beaucoup Salem, qui était brave comme un lion et dévoué corps et âme aux Français ; aussi prit-il part à son chagrin.

— Que veux-tu de moi ? dit-il.

— Oh ! presque rien, répondit Salem; trois jours de permission pour rattraper ma vache ou mon voleur. Je le connais, C'est Bou-Alleg, mon vieil ennemi.

— Va, dit le capitaine, et prends garde à ta tête ; les Ouled-Ali ne te portent pas dans leur cœur !

Trois jours après, vers les cinq heures du soir, Salem mettait pied à terre devant la tente du capitaine. Nous étions tous là.

— Eh bien, mon pauvre Salem, dit celui-ci, ta vache était mangée et digérée ; ton ami Bou-Alleg fournissait le couscoussou et toi la viande ?

— Comme tu le dis, seigneur capitaine ; seulement, tu n'ajoutes pas que la digestion lui a été funeste.

Et, allongeant la main dans la musette en poil de chameau accrochée au kerbous de sa selle, il en tira une tête fraîchement coupée et la posa gravement aux pieds du capitaine.

— Salem, dit celui-ci, tu es un homme et je te promets, à la première razzia, la plus belle vache du troupeau.

Quelques jours après, nous partions en expédition. Notre colonne volante se composait de deux escadrons de chasseurs d'Afrique, d'un escadron de spahis et de cinq cents cavaliers du goum.

Après quatre jours de marche, nous arrivâmes vers les trois heures du soir dans une petite vallée fraîche et ombreuse. Le camp fut bientôt installé et gens et bêtes s'ébaudissaient à l'idée de la bonne nuit que l'on allait passer dans cet Eden.

Hélas ! nous comptions non sans l'hôte, mais sans notre infatigable commandant, un chef d'escadrons de chasseurs d'Afrique, noir comme une taupe et dur comme un cheval.

La turlutine était mangée, le frichtilt savouré, le café absorbé, et, la pipe aux dents, nous nous livrions à un kief plein de charmes, quand le capitaine, d'un air tout aimable, vint nous dire qu'il nous donnait une demi-heure pour lever le camp et monter à cheval; mais la forme ne pouvait emporter le fond, et le commandant de la colonne ne fut pas précisément populaire au bivouac pendant cette demi-heure là. La nuit était noire et nous marchions en file indienne, gravissant par des chemins diaboliques une chaîne de montagnes âpres et nues. Le commandant fit appeler notre capitaine.

— Avez-vous, lui dit-il, dans vos spahis indigènes un homme solide et résolu ?

— Je n'en ai pas un, mon commandant, riposta le capitaine ; j'en ai cent, deux cents, si vous voulez !

— Je ne doute pas, mon cher capitaine, de la résolution et de la solidité de tous les spahis de votre escadron ; mais j'ai besoin, pour mon dessein, d'un homme à part, et vous allez voir que sa mission n'est pas facile. Nous allons, cette nuit raser la smala de Si-Mokhtar et les douars de ses adhérents. Le succès n'est pas douteux; mais vous connaissez, comme moi, les ressources et les ruses de ce bandit. Voilà cinq ans que nous le poursuivons et cinq ans qu'il nous échappe. Nous n'aurons pas cerné la smala qu'il aura disparu dans la nuit. J'ai des ordres formels. Il me le faut mort ou vif, et je l'aimerais mieux mort ; cela m'éviterait la peine de le faire fusiller. J'ai chez lui un espion sûr. Le voilà, dit-il en montrant du doigt un Arabe qui, enveloppé dans ses burnous, était à cheval à côté de lui. Si-Mokhtar est en ce moment dans la plus grande sécurité, car je l'ai trompé sur notre marche. Il est couché dans sa tente avec ses femmes. Avez-vous un homme qui aille le tuer là ?

-- J'en ai un, dit le capitaine.

Il appela Salem.

Le commandant expliqua sa mission en quelques mots.

Le nègre impassible écoutait.

— Tu as bien compris ?

— Parfaitement.

— Penses-tu réussir ?

—- Oui, si l'espion n'est pas un traître.

— Il y a les serviteurs ?

Salem fit un geste de dédain.

—— Il y a les chiens ?

Salem fit un geste de mépris.

—- Seigneur commandant, dit-il, les serviteurs ni les chiens ne sont un obstacle, et, si l'espion dit vrai, Si-Mokhtar est un homme mort.

— Ton coup de feu sera le signal de la razzia ! dit le commandant... Mais, si tu le manquais ?

— On ne manque pas un homme à bout portant, dit Salem, et, le cas échéant, celui-là, dit-il, en montrant le couteau kabyle passé à sa ceinture, ne me tromperait pas !

Une heure après, le douar était cerné. Salem était resté auprès du commandant.

— L'heure est venue, dit celui-ci.

Le nègre se déshabilla à l'instant, et, nu, le couteau aux dents, le pistolet pendu au cou, disparut en rampant dans les broussailles. La tente de Si-Mokhtar était facile à reconnaître, placée qu'elle était sur une élévation, au milieu des tentes de la smala disposées en rond. Comme un serpent noir, Salem rampait vers elle. En arrivant près des tantes une nuée de chiens s'était abattue sur lui. Mais il connaissait les paroles magiques avec lesquelles les voleurs de nuit les apaisent : il avait passé au travers des chiens. Arrivé près de la tente de Si-Mokhtar, il fit d'un coup de couteau une large fente dans la toile, et, retenant son haleine, il attendit.

Rien ne bougea. Tout dormait. Il se glissa silencieusement.

— Si-Mokhtar ! dit-il d'une voix forte.

A quelques pas de lui, un homme bondit sur sa couche.

— Lève-toi ! dit la voix ; les roumis approchent.

L'homme se trouva debout à toucher Salem.

Celui-ci lui mit la main sur l'épaule :

— Tu es bien Si-Mokhtar ? dit-il.

— Oui, dit l'autre; où sont les maudits ?

— Ici ! dit Salem en lui déchargeant son pistolet en pleine poitrine.

Et bondissant hors de la tente, il disparut dans la nuit.

 

* *

 

La smala de Si-Mokhtar avait eu le sort du maître, et, le soir du même jour, nous campions à sa place. Le bivouac était en joie, la razzia était magnifique, et chacun supputait la somme de plaisirs que pouvait lui rapporter sa part de prise. Le goum avait pillé avec son âpreté ordinaire, arrachant jusqu'aux misérables haillons des femmes prisonnières. Le cœur se soulevait de dégoût, mais on laissait faire : il ne fallait pas mécontenter ces douteux et sauvages alliés...

 

Je venais de placer les sentinelles avancées et je rentrais au camp, quand j'aperçus une tente à l'écart. Je connaissais les goûts solitaires de mon ami Salem, et je ne doutai pas un seul instant que ce fût lui qui fit bande à part. Je ne m'étais pas trompé. Je le trouvai accroupi devant sa tente, dans une pose méditative.

— Tu as l'air soucieux, lui dis-je ; n'es-tu pas content de ta part de razzia ?

— Si, me répondit-il, le commandant a été généreux. Il m'a donné quatre bœufs de labour, une belle vache pour remplacer celle que me vola Bou-Alleg, et j'aurai, de plus, ma part comme les autres. Mon petit troupeau est déjà en route et sera chez moi dans deux jours. Mon frère, qui m'avait suivi, l'emmène. Malheureusement, il n'a pas pu emmener le reste; il n'y a à la colonne ni juif ni marchand, et je suis bien embarrassé.

— Embarrassé de quoi ? lui demandai-je.

Un sourire passa sur ses grosses lèvres noires.

— Tiens, me dit-il, et tu verras !

 

Sa tente était adossée à un rocher; nous le tournâmes, et j'aperçus une vingtaine de bourricots entravés.

— Comprends-tu maintenant mon embarras ? dit Salem. Nous allons à Constantine : cinq jours de marche. Comment veux-tu que j'emmène ce troupeau, qui, ici, ne vaut pas un douro et qui se vendrait si bien là-bas ? Il est pourtant dur, continua-t-il à demi voix, de les avoir razziés pour ces chiens de goumiers.

Il leva brusquement la tête, me prit le bras, et, me regardant fixement :

— Tu dois savoir cela, toi ? me dit-il. Le goum vient-il avec nous jusqu'à Constantine ?

— Oui.

— Tu en es sûr ?

— Parfaitement sûr; nous campons à Sidi-Mabrouk et les hommes du goum ne rejoindront leurs tribus que le lendemain.

— J'ai une idée, dit Salem. Et il n'y a peut-être rien de perdu, ajouta-t-il en ricanant. Attends-moi là, tu vas voir.

Il revint un moment après, sa musette à la main ; puis, dégainant son couteau kabyle, il alla au premier bourricot, lui coupa l'oreille gauche, la mit dans sa musette, passa au second, et ainsi de suite essorilla toute la bande. Puis, ôtant leur entrave aux bourricots, il les chassa dans la direction du campement du goum. A toutes mes questions sur l'étrange opération à laquelle il venait de se livrer, Salem ne me répondit que par un :

— Tu verras, nous rirons !

C'est tout ce que je pus en tirer.

Cinq jours après, vers les trois heures de l'après-midi, nous campâmes sur le plateau de Sidi-Mabrouk, à trois kilomètres à peu près de Constantine. Couché devant ma tente, je me reposais en fumant ma pipe, quand Salem, sa musette à la main, parut devant moi.

— Eh bien, me dit-il, veux-tu rire ?

Je le regardai étonné.

— Rire de quoi ? lui demandai-je.

— Tu as donc oublié ? L'autre jour, quand j'ai coupé l'oreille gauche à mes bourricots, tu m'as demandé pourquoi je les mutilais ainsi; je t'ai répondu :

— Tu verras, nous rirons ! Eli bien, l'heure de rire est venue. Viens !

Je suivis Salem.

Arrivés au bivouac du goum, mon nègre me montra un de ses bourricots essorillés, et, s'avançant, il mit la main dessus. Il le tenait par son unique oreille et l'emmenait, quand une main vigoureuse, une main de propriétaire, saisissant la malheureuse bête par la queue, l'arrêta court.

— Où mènes-tu ce bourricot ? dit le goumier.

— Au marché ! répondit Salem.

— Au marché ! mon bourricot ! par ma tête, spahi, tu es fou.

— Ton bourricot ! dit Salem d'une voix tonnante. Ah ! chien maudit ! tu dis qu'il est à toi ?

— Oui, répondit l'Arabe, et voilà cinq jours que je le traîne.

— Misérable voleur! dit Salem en le saisissant d'une main vigoureuse, où est son oreille gauche ?

Le Bédouin parut déconcerté. Salem fouilla dans sa musette, en tira une oreille qu'il ajusta à la place de l'absente et regarda son adversaire d'un air triomphant.

Accablé par l'évidence, le goumier courba la tête et abandonna sa prise.

Au bout d'une heure, maître Salem avait recouvré ses vingt bourricots, les avait vendus, en avait palpé le prix.

— Je t'avais bien dit que nous ririons, répétait-il en faisant sauter ses douros.

Eugène RAZOUA.

 

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