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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 14:07

Nouvelle revue décembre 1903
MAURICE ROLLINAT

Si j'évoque, dans mes souvenirs, le Rollinat, non point des premiers débuts, (je ne l'ai pas connu), mais le Rollinat d'un peu avant le succès que lui fit, d'après l'enthousiasme d'un groupe de jeunes amis et l'admiration de Sarah-Bernhardt, l'article d'Albert Wolff, je retrouve, un homme calme, discret, précis, parlant volontiers littérature et très attentif, dans ses appréciations  sur les poètes, à leurs qualités de forme..Il aimait d'ailleurs trouver matières à éloges. Il vivait parmi une jeunesse un peu tumultueuse, très gaie, où le talent abondait, sinon concentré, travaillé, mis en œuvre, mais gai, pailleté, primesautier, improvisateur.
Rollinat fréquentait alors ce milieu de rimeurs, de musiciens, de chansonniers, qui s’étiquettent du titre bizarre d'Hydropathes.
Charles Cros y fréquentait; il promenait avec ses amis, en de longues flâneries, son humeur capricieuse et de verve toujours en éveil, il y rencontrait le poète Goudeau dont on aimait fort le parisianisme un peu étonné et le naturalisme léger; Georges Lorin, un poète vrai et envié, peut-être indolent, qui dans Paris Rose et L’Ame folle n'a peut-être pas donné toute sa mesure, Charles Frémine qui n'était point encore l'auteur de cette pièce quasi-célèbre les Pommiers, mais qui déjà disait sous les ombrages du Luxembourg son joli sonnet Floréal, en bon Normand enamouré du soleil et de la jolie griserie des couleurs du chéri printemps de Paris Fernand Icres [l’auteur écrit Icart], mort très jeune, qui d'un verbe robuste et un peu monotone magnifiait les Pyrénées et avait dans des pages de vers des vigueurs à la Cladel. On voyait par là, sur le tréteau, où toutes les semaines les Hydropathes montaient tour à tour pour se donner des nouvelles de leur talent, Grenet-Dancourt, qui n'était pas encore l'auteur fêté de Trois femmes pour un mari, mais l'auteur applaudi d'un tas de monologues sensibles ou hilarants qui obtenaient de grands succès Moynet, également monologuiste Jules Jouy, qui écrivait alors des fantaisies au Tam-Tam si ce n'est au Tintamarre, et qui faisait déjà des chansons qui édifièrent sa gloire montmartroise, très curieux d’ailleurs à entendre et qui trouva à ce moment quelques notes de satires qu'il ne retrouva plus.

Cet alluvion de poètes, tous ici débutants, sauf Charles Cros, dont le Coffret de Santal, un beau recueil de poésies, avait assis la gloire, succédait immédiatement à la belle éclosion de poètes qui se déclarèrent en face du Parnasse, les poètes vivants (il fallait bien un nom) c'était Jean Richepin, Bouchor, Ponchon ; Paul Bourget voisinait avec eux ils étaient tout près du bon Gabriel Vicaire qui chantait d'exquise façon sa Bresse natale, et rimait son Paris de pauvrettes ballades. Sur les confins du groupe, on voyait, tout jeune, Haraucourt, et j'en oublie, et j'en omets, car la liste serait longe de cette brillante et un peu turbulente génération où déjà la mort a beaucoup fauché.

Rollinat avait débuté dans la poésie avec des tendances contradictoires. Il était naturaliste car l’influence de Zola était énorme à cette heure-là et Zola avait sacré poètes du naturalisme ces deux artistes si dissemblables Coppée et Richepin, et il y avait un mouvement de ce côté-là.
Il était provincialiste (sans être folkloriste), car il aimait beaucoup son Berry natal ; il en aimait les mœurs, le paysage, les légendes.
Son premier livre de vers s'appelait Dans les Brandes, du nom que l'on donne au Berry, à ces étendues, où des granits légers voisinent avec des étendues de bruyère rose, qui sont, sous la nuit noire, dans leur langueur plane, parfois fantastique, et où il a vu passer le Grand Meneu de loups sifflant dans la nuit verte.
Il était aussi macabre, car  il chérissait profondément l'œuvre d'Edgar Poe et celle de Beaudelaire. Il évoquait des fantômes terribles, dans la brande natale et dans la rue de sa ville d'élection : Paris. Naturaliste, provincialiste, macabre, il était en surplus paroxyste. C'était là sa note personnelle. Il appuyait sur la sensation, la grossissait, la déformait et s'il cherchait ses sujets souvent dans les gammes noires, prenant comme héros de l'un de ses poèmes, Troppmann, l'assassin ; il en tirait le plus d'effet possible, par le réalisme des détails.

Le poème lent, il le disait, et sa diction ajoutait beaucoup à ses poèmes qu’il soignait beaucoup.
Par dessus cette complexité poétique, il était hanté par la musique non qu'il abusât de l'harmonie et du chant lyrique dans ses poésies sauf quelques jolies tentatives de strophes, il se contenta le plus souvent d'un vers plein d'ordonnance romantique.
En suivant les enseignements de Baudelaire, il ne rencontra pas la musique de son vers; il est plutôt hanté, dramatique, plus soucieux de la concision avec laquelle il frappe son idée, que du timbre de la mélodie poétique dont il l'enveloppe; mais il fit de la vraie musique. Il avait construit un chant et plaqué des accords d'accompagnement sur des vers de lui, sur des vers de Baudelaire, sur des passages d'Edgar Poe, et cette musique, il la chantait et la jouait. Etait-il musicien ? oui et non, certes, il avait le goût, le sentiment, l'innéité de la musique, mais ses dons n'avaient point été fortifiés par le travail il ne savait guère l'harmonie en revanche il avait lu beaucoup de musique et était passable pianiste amateur.
Il avait aussi beaucoup fréquenté l'œuvre de Chopin dont on pourrait peut-être retrouver l'influence dans sa façon d'écrire la musique. Chopin l'intéressait, parce que souffrant parce que mort jeune, parce que douloureux, et aussi, par les liens qui l'unirent à George Sand, il faisait corps, pour l'imagination de Rollinat, à ce Berry qu'il aime tout entier, tel quel, et qu'il préfère à Paris
Car il ne faut pas ajouter une foi complète, bien au contraire, qui montre Rollinat triomphant, gâté par le succès, blessé au vif par un mot de fonctionnaire, caractérisant, non sans naïveté, et traitant d'exhibition la façon de se produire de Rollinat, son habitude de chanter ses mélodies et de dire ses vers en public. Il est probable que Rollinat quitta Paris, simplement pour aller travailler loin de Paris, et que lorsqu'il fut rentré dans son Berry, libéré qu'il était par des circonstances intimes, de la nécessité de gagner son pain, comme employé de la ville de Paris, il se laissa reprendre tout entier par la nature ambiante, ou mieux, il s'y retrouva comme dans un miroir, et voulut demeurer face à face avec lui-même. Cette contemplation de soi sélecta ses qualités et ses défauts.

Son paroxysme s'adoucit, son naturalisme tomba, ses tendances philosophiques s'accrurent de son soliloque perpétuel, et il s'adonna, parallèlement à noter ses joies et ses angoisses naturistes. Rollinat abandonna, ou du moins délaissa un peu, ce macabrisme parisien, quelque peu dérivé des Petites Vieilles et des Sept Vieillards de Baudelaire. Il ne nous montrera plus les figures énigmatiques, les fantoches tristes, de la Danse en cire, de celui qui lui dit, sous une porte du Boulevard Saint-Michel « Prenez garde, vous avez la maladie dont je suis mort », il ne refusa plus Mademoiselle Squelette, ni la Morte embaumée, pas plus qu'il ne se souviendra de cette note naturaliste qui lui donnait des tableautins de June comme la Belle Fromagère. Il s'éloigna de Zola, comme de Baudelaire, et c'est Pascal qui le hantera, c'est l'idée de Pascal, l'idée religieuse, la transe perpétuelle, la sensation du gouffre, que chacun porte en soi, qui lui dicte l’Abime. Evidemment, il y a encore là les sonorités de Baudelaire, le ton de Baudelaire dans des poésies tels que l'Avertisseur, mais les deux notes sont assez semblables Baudelaire a aussi, dans son génie, subi l'empreinte de Pascal, et c'est par lui, peut-être, que Rollinat est arrivé à Pascal.

Un certain nombre de ses poèmes, à cette époque, sont purement descriptifs et décoratifs. II a rimé des sensations de voyage, de notes prises sur le bord de la mer, il leur a donné la forme de la ballade, la plus connue est celle des Barques peintes. Ses ballades ne sont pas de ses meilleurs poèmes encore qu'il ait réussi parfois et tout à fait, le sonnet, la forme fixe n'est pas le meilleur terrain de Rollinat. Dans la ballade, il n'a pas la maîtrise complète de se former. Il y a des chevilles et des imperfections. Rollinat, qui est robuste, est aussi, à quelques moments, un peu lourd. Il ne passe pas aisément à travers tous les nuances du papier que Banville crève si joliment. Il ne trouve pas le fin du fin en matière de rimes riches, et d'habiles passages vers la rime imposée. Cette qualité du rimeur ingénieux, c'est une de celles qu'il eut le plus vivement désiré acquérir et dont, peut-être, il se croyait pourvu ; il ne la posséda pourtant qu'à un faible degré.
Ses qualités sont ailleurs. Cherchant à retrouver dans la nature quelque chose de ses inquiétudes psychiques et nerveuses, les cherchant ainsi pour guider Pascal, Poe et Baudelaire, mais aussi sous sa vision intuitive, Rollinat a eu une note très personnelle, et qui sera sa marque et son apanage dans l'histoire littéraire, dans une certaine vision non point dramatisée, mais parfois poignante des aspects tristes, terribles ou maussades simplement de la nature. Il s'inspira de la Charogne pour découvrir parmi les effluves des rosiers une odeur de pourriture, mais aussi son tempérament le poussa à entendre dans le vent d'orage plus une menace qu'une musique, dans l'approche de la nuit, une insécurité plus qu'un repos, et dans les mille bruits de la campagne plus de grognements que de chants. Dans les paysages esseulés, éloignés des villages et des bourgs, près des vieux arbres tordus, aux formes compliquées de nodosités monstrueuses, et que le crépuscule rend encore plus fantastique, il éprouvera nette, sinon la sensation de la peur, au moins celle d'une nature maléfique et terrible. Il voit très bien dans la vie de la nature, la succession des morts, des égorgements. Il la connaît, la pénètre, s'en émeut, mais, et c'est une qualité, il ne chante pas perpétuellement la chanson des blés d'or. Il sait, tout comme un autre, que la terre est nourricière, mais il sait aussi qu'elle produit les poisons, il a vu juste dans son pêle-mêle aveugle de bienfaits et de méfaits, et c'est une preuve d'observation personnelle, et ce n'est pas un mince éloge que de dire de lui qu'il a étudié la nature, qu'il l'a dite sans utiliser de clichés, et qu'il l'a chantée sans romance. Libre à lui de la voir sombre et marâtre. Il a le droit de conclure ainsi.

Dans cette campagne, il situe un paysan méfiant et cauteleux, volontiers jeteu de sorts, il y place des braconniers qui patoisent, des vieux domestiques égoïstes et finauds, il les alterne de l'affreuse vision de femmes rongées par d'épouvantables cancers et qu'il appelle des réprouvées; il reprend le fantastique, il conte comment dans les écuries pénétra le lutin; il le fait raconter par un paysan.

Mais sitôt entré, qu'ça descend
dans l'écurie une vapeur rouge
où, peureusement les chos' qui bougent
ont l'air de trembler dans du sang.

C'est tout nabot - v'lu comme un chien
et d'une paraissanc' pas obscure
puisqu'on n'perd rien de sa p'tit' figure
qu'est censément fac' de chrétien.

Le paysan de Rollinat, tantôt bonhomme, tantôt terrible et souvent terrifié par la vie qui l'entoure, par la vie des choses et la vie des bêtes, n'est pas une création banale. Rollinat n'a peut-être pas réalisé les grands espoirs qu'on fondait en lui. Il a fourni une œuvre nombreuse, intéressante, où les bonnes poésies ne manquent pas, et qui fait preuve, à côté d'originalités composites, d'une singularité de vision qui est parfois de la belle originalité.
Gustave KAHN.

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 13:37

rollinat-cladel.jpg
Parmi les amis de Léon Cladel il y avait Maurice Rollinat, un poète dont Judith Cladel écrira, de manière merveilleuse, la vie.
C’est elle qui offre cette lettre de Rollinat à Cladel :

Mon cher Cladel,
Je vous adresse l’article de Barbey D’Aurevilly et la citation qu’en a faite le Gil Blas. J’ai beaucoup remercié le grand écrivain du service qu’il vient de me rendre en me consacrant une pareille étude : je crois effectivement que l’éditeur Charpentier prendra les lignes en considération. Vous viendrez à la rescousse et l’affaire sera enlevée !
Je mets la dernière main au classement des pièces et à leur correction définitive. Je vous porterai mon manuscrit jeudi prochain, accompagné de l’ami Seras et probablement de Lafagette.
Au revoir et mille fois merci ! mon cher cladel
Maurice Rollinat
J’ai été très enchanté l’autre jour de lire l’article panoramique de Crésy dans le Réveil. Mais sacrédieu ! (… ?... ) assez coquillé sa prose !


Il s’agit là du quotidien des écrivains : attendre une belle critique pour convaincre un éditeur et Cladel a toujours été là pour aider les jeunes. Indiquons juste en passant que Maurice est le prénom qu’a choisi sa marraine… George Sand.

JPD

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 21:11

Il a 26 ans et Léon Cladel tombe follement amoureux d’une femme croisée dans un bois et qu’il appelle de ce fait, Robin des bois. Ce terme de Robin restera au cœur de leur relation et elle signera Julia Robin. Voici une lettre des premières lettres d’amour et un sonnet. Nous sommes juste après la Commune de Paris qui a secoué profondément l’écrivain. Malheureusement quelques mots sont difficiles à déchiffrer. Observons seulement l’opposition qu’il fait entre le rêve et la vie. J-P Damaggio

22 juin 1871

On me dit, mon cher Robin des Bois que vous vivez là-bas ; au loin, dans une …. où rien ne trouble votre profonde mélancolie. Aimable chose que la mélancolie ! Elle colore en teinte douce les événements divers de la vie, et tout le passé vous apparaît grâce à elle ; avec je ne sais quoi de … et de séduisant qui vous faits caresser toute sorte de rêves. IUl faut rêver sans doute, mais il faut vivre. Or, vous connaissez … La rêve est l’ennemi de la vie et le combattre est le plus désagréable mais leplus impérieux des devoirs.
Je m’arrête, je n’ai pas envie de vous envoyer … et je suis sur la pente où l’on glisse si l’on ne se retient brusquement à la branche d’arbre prochain.
Ma branche d’arbre, aujourd’hui c’est votre… mon cher Robin des bois. Il faut y songer et très oisivement à mon retour à Paris, j’espère bien qu’on m’apprendra que vous opérez avec acharnement et qu’l sera très possible d’entamer alors les pourparlers avec les sauvages… de musique que vous savez.
Au revoir mon beau lutin et croquez moi, votre ami bien dévoué.
Léon Cladel

Dites de ma part à Madame Mulhem toutes les choses amicales que vous suggèrera votre cœur, je suis sûr que vous trouverez ce que je veux dire.
Mes respects à votre père dont j’espère faire un jour la connaissance.

à Robin
Sonnet Conjugal*

Robin, c’est entendu ! Tu me donnes ton âme
Et je possède en toi l’honneur et la beauté
Je te possède entière avec toute ta flamme
Et ton génie atteint mon cœur ressuscité.

Ils seront accomplis ces efforts que réclame
De nos esprits (1) ardents ta froide volonté :
Ma plume frappera comme une bonne lame
Et ta lyre de feu répandra sa clarté.

Notre amour va nous faire une éternelle fête !
Enfant tu me verras t’aimer comme un poète
Tu me diras tes chants azurés et vermeils.

Je les vois ! je les vois, ces fêtes éternelles
Amants, nous marierons nos âmes fraternelles
Et nos fronts enivrés vivront dans le soleil.

Ton Petit

(1)    Il avait écrit rêves

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 21:07

Cette réponse, à la lettre de Cladel qui a 26 ans, au sujet de son mariage, dévoile toute une époque et tout un caractère de Cladel. Elle est signée de son oncle orfèvre mais sans doute pas très riche. Emouvant. J-P Damaggio

 

 

 

Montauban le 8 septembre 1871
Mon cher Léon
J’ai communiqué ta lettre à ta mère et comme tu nous l’avais annoncé elle nous a beaucoup étonné et beaucoup peiné. Ta mère est vivement attristée et désolée : tu n’as pas de fortune et tu ne vis que difficilement avec l’aide de ta mère ; que deviendrais tu si tu te maries avec une femme plus pauvre que toi encore, puisqu’elle n’a rien, et avec ton goût de dépense que deviendrez-vous s’il vous arrive des enfants car c’est là le but du mariage.
Pour se marier il faut, il est vrai, prendre une femme à son goût ; mais il faut aussi qu’il y ait convenance de position de toutes les manières. Tu veux une femme artiste comme toi. Tu aurais pu en chercher et en trouver une qui eut quelque chose. Moindre est une chose qui nous afflige encore davantage, tu as bientôt tout arrangé or nous qui ne vivons pas à Paris mais en province nous voyons les choses différemment ; nous voyons les choses et les difficultés qui s’élèvent entre les ménages moitié protestants et moitié catholiques et les ennuis qui s’en suivent ; et tu veux épouser une fille israélite ! Nous n’approuvons pas ceux qui changent de religion et un mariage entre religions différentes ne peut nous faire plaisir. Nous voulons ton bonheur plus que toi peut-être ; ne crains-tu pas de te tromper nous te faisons toutes les réflexions tu feras ensuite ce que tout voudras. Compte pas me voir à Paris à mon âge ; on n’entreprend pas un pareil voyage : ta mère n’ira pas non plus ; elle t’enverra le consentement si elle ne peut faire autrement mais avec beaucoup de tristesse et de chagrin
Ta mère a eu la visite du Maitre d’hôtel où tu as fait ta dépense pendant trois ou quatre ans à Paris disant que tu lui devais quatre mille francs environ ; qu’il avait obtenu à Paris un jugement contre toi et qu’il allait auprès de Monsieur Pouch pour se mettre en règle ; il paraît que tous tes créanciers vont se déchaîner contre toi, et ta mère, et tu aurais pu l’éviter en me donnant la note que tu m’avais promise, de tout ce que tu avais reçu d’eux.
Maintenant je crois, avec cette note, j’aurai pu terminer ce que bien d’autres te font espérer qui vont sous peu de jour avoir terminé, et tout prouve, si l’on veut, se donner la peine de l’examiner, qu’ils n’ont encore rien fait et tout me fait prévoir qu’ils ne feront rien. En ne terminant rien consciencieusement tu ne peux pas jeter dans un gouffre de malheur une demoiselle que l’on dit aimer. On doit se considérer heureux dans le malheur quand est seul … l’être avec l’objet que l’on aime et une double et horrible souffrance si tu ne penses pas ainsi.
Je te considère comme une tête qui n’a rien dedans. Tu ne dois songer au mariage que lorsque toutes les affaires seront terminées alors nous serons tous contents de te voir marié, n’importe quelle demoiselle que ce soit, n’importe qu’elle religion mais au moins savoir lui dire ce que l’on est. Nous te saluons tous les trois. Louis Rosier Orfèvre.
Au reçu de ta lettre j’ai écrit de suite à Monsieur Sardinoux de Nouveux. Je n’ai reçu encore de réponse.

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 20:55

Paris 4 septembre 1871
Chère Madame Mulhem
Voici une copie de la lettre que je viens d’écrire à ma mère ou plutôt à la sœur de mon père. Il m’a fallu, vous le comprendrez, m’exprimer à l’aide de banalités ridicules sans quoi je n’aurais guère été compris. Ne montrez point ce papier à Julia qui, la charmante enfant, trouverait que je parle là une langue bien terre-à-terre et pourrait être offensée de certains détails que j’ai forcément dû toucher pour aplanir certaines difficultés qu’on m’aurait pas manqué de me présenter comme insurmontables si je n’avais pris les devants. Au revoir, à jeudi, c’est bien long d’attendre jusqu’à jeudi, mais, que voulez-vous ! sa majesté gentille et délicieuse, ma reine, (dire que moi républicain, j’ose prononcer pour le bénir un nom de roi ) ma reine Mademoiselle Robin des Bois ne veut pas me voir avant ce jour si lointain, jeudi. Compliments à tous et tout à vous. Léon Cladel

Il va sans dire que vous pouvez montrer cette lettre à M. Mulhem et à Louis mais encore une fois, je vous en prie, pas à Julia.

 

Copie de la lettre :
Ma chère tante,

En quittant Montauban le 2 juillet dernier, une invincible tristesse emplissait mon âme et je pensais qu’il était bien dur de vivre toujours séparé des êtres que l’on aime le plus au monde. Après avoir hésité longuement à rebrousser chemin, - deux fois au milieu de la rivière, j’ouvris la bouche pour ordonner au batelier de revenir à la rive de Sapiac – je me domptai pourtant et je poussai mon corps jusqu’à la gare.
En chemin de fer mille pensées m’agitèrent. Si tu te mariais me disais-je, ta famille pourrait vivre, au moins si bon lui semblait, une partie de l’année auprès de toi. Ma marier ! … mais avec qui ? – Vous le savez ma tante il n’est pas très facile de trouver une femme à sa convenance, surtout lorsque, comme moi, on n’a pas une grosse fortune et que l’on vit dans un monde où métier oblige. Où était-elle, cette chère et douce créature rêvée qui consentirait à m’épouser, non pas pour parader sous mon nom dans les salons parisiens où tout le monde ferait luire à ses yeux le luxe qu’il me serait impossible de lui donner, mais pour vivre de ma vie et de ma pensée, artiste comme moi, simple comme moi, aimant les siens comme j’aime les miens, une femme enfin capable d’être bonne épouse et bonne mère, et cependant animée comme moi de l’amour des belles choses, de l’esprit et les comprenant. « Ah ! mon Dieu ! cette créature n’existe pas, m’écriai-je avec affliction, et ma pauvre mère m’aura jamais la joie de me voir marié car je ne pourrais consentir jamais à unir ma vie à celle de quelque sotte avaricieuse, imbue de préjugés qui me ferait horreur, ignorante comme une carpe et pouvant très bien me reprocher un jour de l’avoir épousé pour les 40 ou 50 francs de dot qu’elle m’aurait apporté en mariage. »
Vous le savez ma tante, ordinairement une belle éducation va de concert avec une grande fortune et la part que j’ai, vous le comprendrez, ne me permet guère de trouver une demoiselle dans les conditions que je recherche.
Cependant je crois avoir découvert enfin l’oiseau rare.
Une jeune fille accomplie, aussi belle que modeste, artiste d’un très grand mérite, que j’ai vu pour la première fois l’année dernière, pendant le siège, et dont le souvenir depuis lors, agite constamment mon cœur, me semble pouvoir être cette compagne idéale qui ferait mon bonheur et celui de toute ma famille.
Sœur de deux de mes amis, dont l’un est mon collège à l’assistance publique et l’autre mon confrère en littérature, cette jeune personne a de 25 à 26 ans. J’ai autant d’estime pour ses vertus privées que pour ses talents de musicienne. Elle n’a pas de fortune, c’est vrai, mais si je ne prends rien, je n’apporte rien non plus, et ma mère pourra rester toute sa vie, selon mes vœux, dépositaire de tout ce que nous a laissés mon pauvre père qui, hélas !, lui, ne sera jamais témoin des beaux jours que je crois pouvoir espérer.
Active, laborieuse, grandie ainsi que moi dans la pauvreté sinon dans le malheur, celle que j’aime appartient à une très honorable famille hollandais qui vit en travaillant. Le père âgé de 54 ans est professeur de musique à Lille, et c’est en s’imposant sans doute les plus longs et les plus nobles sacrifices qu’il a pu donner à ses trois enfants dont l’aîné à 34 ans et le plus jeune 20, l’éducation essentiellement honnête et extrêmement soignée qui les distingue. En outre, ils tiennent tous les trois, frères et sœur, ils tiennent de leur brave mère une sagesse et une bonté d’âme qui me charment et me rendent heureux à la pensée de vivre auprès d’eux. Enfin, ils sont pour moi, pleins de qualités.

A vos yeux, ils auront peut-être un bien grand défaut, ils sont israélites. Israélites ! juifs ? Eh mon dieu, oui ! quant à moi né catholique mais libre-penseur la chose ne me touche en rien. Le seul Dieu auquel je crois est celui de la nature ; il n’habite ni les Eglises, ni les Synagogues, ni n’a d’autres Temple que la création et tous les hommes, quels qu’ils soient, peuvent l’adorer également dans ses œuvres et lui parler en liberté selon leur langue et leur foi. Ma femme, pardon ! je veux dire celle qui serait ma femme avec la volonté de ma famille et la sienne est à cet égard, d’une opinion identique à celle que je viens d’exprimer. Il serait donc bien facile de s’entendre. Pour être agréable aux deux familles, s’il le fallait, des enfants issus du mariage les mâles seraient catholiques et les filles juives. Enfin, tout cela n’a pas d’importance et s’arrangerait au mieux.
Autre chose plus sérieuse que j’allais oublier. Mademoiselle J.M. (remarquez, s’il vous plaît les initiales, les mêmes que celles du nom de ma mère, Jeanne Montastruc) pourra gagner avec son piano ce que je gagnerai moi-même avec ma plume lorsque les passions politiques qui remplissent la France et Paris seront enfin apaisées.
Que vous dire encore ? Estimez si une femme comme elle ne vaut pas mieux qu’une mijaurée parisienne qui m’apportant par exemple trois ou quatre mille livres de rente en dépenserait en toilettes le double par an ; voyez si, d’un autre côté, elle ne vaut mieux qu’une petite bourgeoise sotte et prétentieuse avec qui je ne pourrais pas vivre six mois de suite sans périr d’ennuis. J’ai bien réfléchi, j’ai tout pesé… Ma pensée est telle que voici en quelques mots ou, celle de que je vous parle sera ma femme, ou je ne me marierai jamais. Si vous tenez à ce que mon nom ne s’éteigne point en moi, hâtez-vous, venez m’apporter votre bénédiction.
Réfléchissez et répondez-moi.
Je pense ma chère tante, que dès la première ligne de cette lettre vous sentiez pourquoi je vous l’ai adressée directement. Vous êtes, avec moi, la seule Cladel vivante et l’aîné de ma sœur. Je vous devais cette marque. Je vous embrasse vous mon oncle et j’embrasse aussi de tout mon cœur ma mère à qui vous lirez cette lettre avec soin. Votre dévoué neveu.
Léon Cladel

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 22:43

Le père de Judith, juste avant son décès, a dû être heureux de lire cet article de sa fille qui n’avait que 16 ans. Merci à ce qui le liront. JPD


La France moderne, Littérature, science et arts contemporains (1er mai 1892)
Momes et bébés


Pour le plus grand bonheur des petits le printemps est revenu ; il a poudré de neige parfumée les poiriers et les pommiers, il a réveillé les nids au cœur des jeunes taillis baignés de lumière et de soleil, et sa munificence s'est étendue surtout aux humbles, aux faibles. Avec quelle joie les enfants jouent, courent et sautent ! il leur semble bien loin l'hiver cruel, qui alourdissait leurs têtes d'une oppression envolée aux premiers sourires d'avril ! Cependant sur tous les frêles visages d'enfants ne se reflète pas une sérénité intérieure. Il en est qui, dans de sombres quartiers de Paris, aux ruelles noires et malsaines où les rayons eux-mêmes hésitent à pénétrer, il en est qui conservent une morosité donnant à leurs petits masques ternes et rabougris une apparence vieillotte qui vous serre le cœur. Est-il rien de plus triste que ces mines de vieillard chiffonnant les frimousses pâlottes des mômes. Un peu plus tard, lorsque, par hasard, ils rencontreront aux Champs-Elysées ou aux Tuileries des bébés presque arrogants dont les couleurs réjouissent l'œil, dont le seul souci est de savoir quel jeu les occupera, et la seule crainte de gâter leurs habits de velours et de soie, eux, les déshérités, sentiront tout de suite, un désir très naturel emplir leurs âmes : celui de posséder comme ces jolies fillettes, une robe chatoyante, une poupée aux longs cheveux bouclés, belle comme une princesse, qu'ils tiendront sur leur poitrine, le soir, en s'endormant.
Pour quelle raison, pour quelle faute commise, ont-ils mérité de ne point posséder les chauds vêtements qui protègent de la bise âcre, les foyers illuminés de flammes claires, les repas copieux ? Ne valent-ils pas les jeunes élégants ? Et sur les privilégiés ils jettent des regards, ardents, eux, ignorant du confort, du bien-être, connaissant surtout, les jours glacials de décembre, les mansardes sans feu, les loques insuffisantes et les pitances trop maigres ; ils envient le luxe aperçu comme leurs mère ; désirent le bonheur qu'on doit éprouver, grande dame indolente, à ne rien faire le dimanche, puis à s'abandonner à ce même farniente tous les autres jours de la semaine, comme leurs pères aspirent à la félicité des hommes étrangers aux douleurs, aux angoisses de la misère, qui, sans cesse, assaille les prolétaires, toujours combattue et renaissant jusqu'au dernier moment de leur vie. Alors, malgré eux, un peu de haine s’amasse au cœur des petits enfants, y lutte contre les bons instincts, les poussera à la violence. Et c’est cela qui, se mêlant au chagrin des privations, ride leurs fronts, pâlit leurs joues, effacent des lèvres fraîches qui deviennent blêmes, le sourire ingénu. Donc, tous ceux qui les aiment, garçonnets et fillettes, espèrent qu’il est proche le jour où les pères de ces marmots, les ouvriers, les plébéiens, égaux de tous les hommes, ne seront plus les forçats du labeur, accablés de pauvreté ; car, ce jour-là, les roses reviendront sur les joues de tous les bambins et leurs rires, triomphants et fous, s’égrèneront comme un chant de victoire et d’allégresse. Judith Cladel
13 avril 1892

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 18:48

La coïncidence a voulu qu’au moment où je faisais référence à Malon et Cladel, René Merle travaillait à mettre sur son blog la bio de Malon par Cladel. Pour pour ma part, c'est en travaillant sur Judith Cladel, grâce à l’ami Fabrice Michaux, que je suis tombé, sur la bibliothèque Marguerite Durand dont je ne connaissais pas le lien internet, ce qui m'a mis sur la piste du livre La morale sociale, et et rapport Jaurès, Cladel, Malon.
Quel plaisir, justement aujourd’hui, que de lire le texte de Cladel !
Le Cladel de l'affrontement, le Cladel de la langue, le Cladel du socialisme, le Cladel du peuple héroïque, le Cladel qui ne se le fait pas envoyé dire, et je pense que Jaurès, à lire cet homme d'un autre siècle, cette langue d'un autre peuple, a dû se poser quelques questions. Jean-Paul Damaggio

Voici les liens pour aller visiter ce Cladel de rêve !

http://rene.merle.charles.antonin.over-blog.com/article-malon-vu-par-cladel-itineraire-d-un-socialiste-99240251.html


http://rene.merle.charles.antonin.over-blog.com/article-monument-a-benoit-malon-guesde-et-jaures-99242908.html


http://rene.merle.charles.antonin.over-blog.com/article-malon-vu-par-cladel-itineraire-d-un-socialiste-2-99240850.html


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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 14:26

Je me suis depuis longtemps demandé si Jaurès avait eu connaissance de l’histoire de Cladel. Grâce à ce livre de Benoît Malon dont vous avez ci-dessous la critique, je découvre les deux hommes Jaurès et Cladel, ensemble pour défendre ce titre, La morale sociale. C’est une nouvelle édition (Cladel est décédé en 1892) et je ne sais si la préface de Jaurès était déjà sur la première mais je trouve heureuse cette coïncidence. La Revue socialiste a joué un grand rôle, pour le développement du socialisme en France, qui se confirme ici. Jean-Paul Damaggio



La REVUE SOCIALISTE , 1896


BENOIT MALON. — La Morale sociale. Nouvelle édition, ornée d'un portrait de l'auteur, d'une préface biographique par LÉON CLADEL, et d'une introduction par JEAN JAURÈS.— Paris, Giard et Brière éditeurs, 16, rue Soufflot et Librairie de la Revue Socialiste, 10, rue Chabanais. — Prix : 3 fr. 50.

Ce livre, qui est plus et mieux qu'un manuel, est aussi pédagogique et bien plus vrai, plus ému, plus consciencieux, plus humain au sens généreux du mot, partant plus éducatif que la plupart des manuels de morale qui sont entre les mains de la jeunesse des écoles.
C'est, écrit dans un style didactique, mais s'élevant, à certaines pages, jusqu'à l'éloquence, un exposé très clair, historique*et critique, de l'évolution des idées morales à travers les religions et les philosophies, c'est-à-dire de la lente formation de l'idéal socialiste de justice et de bonté par la diffusion progressive du savoir et la réflexion des meilleurs de l'humanité.
Selon sa méthode ordinaire de consultation historique, Malon s'est efforcé de saisir, aussi bien dans les conceptions sociologiques modernes et contemporaines que chez les penseurs des grandes religions et des grandes philosophies du passé, les divinations du caractère social de la morale, les traces d'appel à la sociabilité, à l'altruisme, au dévouement social, à la conscience des droits de l'espèce.
Aux cris de désarroi poussés par Alfred de Musset et tant d'autres, qui n'ont su qu'étendre et creuser le champ des impressionabilités douloureuses, Malon répond par l'affirmation d'une morale sociale, selon laquelle l'humanité, organisée en un tout solidaire, devient à la fois le principe et la fin de la conduite morale, bref, par l'évocation de l'amour dans la vie commune.
La terreur des dieux s'en est allée; le « chacun pour soi », honte éternelle de l'intellectualité bourgeoise, est le contraire d'un principe moral ; l'amour d'autrui est insuffisant, parce qu'encore trop individualiste; il n'est guères que le sentiment de la nécessité de la sociabilité, et ne vise pas au bonheur général de l'espèce humaine ; seul le socialisme, avec son principe général de la solidarité humaine, donne réponse à toutes les questions de la vie morale quotidienne, et satisfaction à toutes les généreuses aspirations vers le mieux-être et le bonheur. L'humanité florissante voilà le paradis qu'il faut gagner.
Cette réédition de la Morale sociale est précédée d'un portrait très ressemblant de l'auteur, d'une magnifique introduction de Jaurès, et de quelques pages de Léon Cladel, qui sont parmi les dernières qu'ait écrites le grand écrivain qui avait voulu se constituer le Plutarque de Malon.
Quant à l'introduction de Jaurès, c'est en quelque sorte l'explication du socialisme intégral, la conciliation de la grande découverte de Marx, que le fond tragique de l'histoire est rempli par les mouvements, manifestes ou latents, mais incessants, de la lutte des classes, avec la théorie des forces morales de Malon, —l'égoïsme du prolétariat étant un égoïsme impersonnel, qui s'oublie lui-même et s'emplit de générosité en s'ouvrant à l'espérance de l'affranchissement de l'humanité tout entière et de l'harmonie universelle.
ADRIEN VEBER.
La REVUE SOCIALISTE

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 10:06

Camille Delthil et sa vision des femmes

Ce document symbolise la position d’une partie de la gauche sur la conception du rôle de la femme au moment où le féminisme se développe. Admirateur de 1792, Delthil n’est pas comme d’autres hommes (à la lecture Guy Astoul évoquera l’évolution de Michelet qui n’est plus sur les positions indiquées et celles de Paul Lacombe) un féministe ! JPD

MOISSAC LE 16 DECEMBRE 1896 La Feuille villageoise

LE ROLE DE LA FEMME
Jadis, on disait en parodiant un mot célèbre : « L'homme s'agite et la femme, le mène. » Aujourd'hui, c'est la femme qui s'agite et c'est l'homme qui est en train de la mener.
Tout autant que la femme s'en est tenue à des revendications justes, il n’y avait rien à dire. Tout autant qu'elle a voulu s'affranchir de la sujétion où la tenait le code romain, c'était parfait. Mais elle veut plus maintenant, elle demande l’égalité des droits, comme si l’égalité des droits n'impliquait pas l’égalité des devoirs. Or, les devoirs de la femme n'ont rien de commun avec ceux de l'homme. Peut-elle, comme lui, faire la guerre ? peut-elle, comme lui vivre de la vie publique ? Assurément non.
Certes, on nous citera des noms de guerrières, on nous citera des femmes qui se sont faites un grand renom dans la politique, les arts, les lettres, la philosophie. Qu'est-ce que cela prouve, sinon quelles furent des êtres exceptionnels en dehors de la règle commune, non des femmes, à proprement dire, mais des viragos physiques, intellectuelles ou morales.
Ce qui fait la force de la femme, ce qui maintient sa supériorité sur l'homme, c'est sa faiblesse même, sa faiblesse faite de grâce touchante et d'exquise sensibilité, et c'est parce qu'elle est sur le point de perdre tout cela, qu'elle déchoit.
Enlevez sa faiblesse à la femme, vous lui enlevez tout son charme, partant toute sa puissance. Si ce n'est point sur un bras d'homme qu'elle s'appuie, elle perdra, sinon le respect qui lui est dû, du moins cette influence secrète qu'elle exerçait sur son compagnon et son guide.
La femme, aujourd'hui, semble lasse du rôle qui paraissait lui avoir été éternellement assigné par la Nature.
Elle ne se résigne plus à rester le grillon du foyer, elle veut vivre au grand air de la vie du dehors.
La vie des matrones romaines, qui filaient la laine et gardaient la maison, lui parait être un véritable esclavage. L’éducation moderne lui fait rêver d’autres horizons. Les féministes soufflent de tous côtés la révolte.
Elle veut travailler à l'instar de l'homme, le remplacer aussi dans certaines occupations. On voit la femme dans l’atelier, dans l'usine, dans les administrations de l'Etat. Ce qu'elle gagne ne peut pas lui suffire pour vivre, car elle est mal payée, plus mal encore que l’était l’homme qu'elle remplace, et celui-ci, qui voit en elle une concurrente amenant la baisse des prix, se met à la haïr instinctivement.
Michelet disait : il faut que l'homme gagne pour deux. Michelet avait raison. Mais l'homme a grande peine, avec les besoins nouveaux qu'il s'est créé, à gagner pour un, et il force sa femme à gagner pour elle, et même, en certains cas, à, gagner pour lui, de telle sorte que c'est la femme qui gagne pour deux, illogique renversement des choses.
Triste état social qui fait naître de telles anomalies ! Triste état social qui tend à faire de la femme une déclassée, en même temps qu'une martyre !
C'est Rousseau qui a dit le premier que la femme devrait être ménagère ou courtisane et qu'il n'y avait pas de milieu, et c'est Proudhon qui, dans son livre de la Justice dans la Révolution et l'Eglise a repris le mot du philosophe de Genève.
Ce misogyne va même plus loin, il n'admet que le devoir et supprime l'amour, comme si l'amour n'était pas la vie même de la femme. Mais concilier l'amour et le devoir, voilà bien la difficulté ! Les saint-simoniens, qui essayèrent de supprimer le devoir au profit de l'amour, furent tout aussi illogiques.
Ménagère ou courtisane. Ne peut-on donc sortir de là ? Nous cherchons autre chose aujourd'hui et nous avons raison. L'amour peut s'accommoder du devoir et devenir l'amitié.
L'exposition culinaire, qui se tient en ce moment au Palais de l'Industrie, prouve bien que le triomphe de la femme est dans la confection d'un bon plat. Le laurier qui doit ceindre son front est celui qui sert de condiment à nos sauces qui, on le sait, ont une universelle réputation.
C'est donc une éducation pratique que l'un devrait donner à la femme. Je voudrais pour elle un enseignement professionnel, non pour qu'elle exerçât une profession, mais pour qu'elle put exercer toutes les professions dans son ménage, quand elle en aurait un.
Faisons donc moins de déclassées, tâchons de retenir la femme au foyer domestique. Ne cherchons pas à l'émanciper outre mesure, car une telle émancipation serait sa chute et la nôtre.
L'évolution morale de la femme est plus lente que celle de l'homme, partant, plus ou retard, d'aucuns prétendent même qu'elle n'arrivera jamais à son perfectionnement absolu. La femme sera donc toujours un sérieux obstacle au progrès. En tout temps, elle a été le plus ferme soutien des réactions ; en tout temps, comme l'a si bien montré Michelet, elle s'est jetée dans les bras du prêtre, qui l'a menée à l'assaut de la libre-pensée et de la raison.
Son mysticisme la pousse et l'entraîne. Il serait donc dangereux de lui donner dans la vie publique un pouvoir trop grand. Ne faisons pas trop d'émancipées, et s'il devient de plus en plus difficile de faire des ménagères, évitons au moins de faire trop de courtisanes.
Camille Delthil

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 10:00

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Une bonne vingtaine de personnes ont participé à la lecture sur Camille Delthil à la Librairie Deloche. Chacun a pu découvrir l’histoire et les écrits du personnage oublié depuis des décennies. Ainsi les participants se sont replongés dans cette fin du XIXe siècle quand des poètes faisaient de la politique, quand des bourgeois s’affichaient aux côtés du peuple. A cette occasion les Editions La Brochure ont offert la réédition de deux poèmes de l’auteur de Moissac, ville où cet ancien sénateur sera présenté en mars 2012. Nous offrons aux lecteurs de ce blog un de ses textes extrêmement actuel. Bonne lecture. Jean-Paul Damaggio

Moissac 10 juillet 1897
Cent huit ans après
Lorsque nos pères prirent la Bastille, le 14 juillet 1789, il y a cent huit ans de cela, ils crurent avoir démoli avec elle tous les privilèges et tous les monopoles.
Hélas ! leur illusion ne fut que de courte durée. Les vieux abus se contentèrent de changer de nom et de costume et ils réapparurent bientôt sous une forme nouvelle à l’ébahissement du bon public.
Rien n’était fait, c’était à recommencer.
Le paysan, que la gabelle mettait en émoi, au point qu’il la chargeait de tous les maux : mauvaises récoltes, inondations, incendies, maladies, le paysan ne se regimba plus contre elle quand elle s’appela les Droits-réunis ; aujourd’hui elle est devenue les Contributions indirectes, c’est encore un progrès.
Le tribut est toujours le même, mais le nom a changé, cela nous suffit.
La taille est aussi dure aujourd’hui que jadis, mais la taille, elle aussi, a changé de nom, elle s'appelle la cote personnelle, la cote foncière, la cote mobilière, et tout cela forme un bloc d’impôts très lourd à l'échine du pauvre monde, mais très léger pour les fortes épaules des riches. La corvée est devenue les prestations, etc.
Et lorsque l'on veut demander une équitable répartition de ces impôts, le privilégié se moque du pauvre hère, comme jadis,
Certes, nous ne voulons pas dire que le peuple n'ait rien gagné à prendre la Bastille, mais il y parait peu. Jaurès le disait fort bien, l’autre jour, ce n’est pas le paysan qui profita de la vente des biens nationaux, il était en ce moment trop pauvre pour tirer parti de la situation. Ce fut la bourgeoisie, non point la militante, mais la rusée et l'usurière, c'est-à-dire la mauvaise, qui s'enrichit, sans courir aucun risque et fit la bonne affaire.
Le peuple fut le Raton qui tira les marrons du feu révolutionnaire, tandis que l'affreux singe Bertrand les croqua à sa barbe avec tranquillité.
Pendant que l’un se battait pour la gloire et pour la liberté, l'autre s'enrichissait. Et ce sont les petits-fils de ces enrichis qui, aujourd'hui, se montrent les plus durs et les plus tenaces, ne voulant rien céder de leurs privilèges, n'admettant pas qu'on puisse réformer quelque chose de ce qui est, votant contre l'impôt sur le revenu, contre le crédit agricole, contre la suppression des droits sur les boissons, en un mot, contre toutes les revendications de la démocratie.
Oui, tout a changé de nom, jusqu'à la lettre de cachet, qui s’appelle aujourd’hui le mandat d’amener, mais le fond des choses reste, à peu de chose près, le même. Les dirigeants ont changé de nom et de costume eux aussi.
Notre République elle-même ressemble à s’y tromper à une royauté, et tout comme un monarque, son Président joue à l’Altesse.
Et voyez comment vont les choses, cent huit après la prise de la Bastille, les représentants du peuple votent un crédit de 500 000 francs au chef du gouvernement pour un voyage d’agrément en Russie et refusent 100 000 francs aux misérables mineurs de la Grand’Combe.
Et l’on nous dit que la Bastille a été prise. C’est possible. Mais certainement elle a été rebâtie et il faut s’occuper de la reprendre.
Camille Delthil

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