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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 11:46

16 octobre1877.

A Léon Cladel.

Mon cher et cordial confrère, vous avez écrit sur mon livre (1) une de ces pages robustes et profondes qui sont de vrais services rendus par votre vigoureux esprit aux esprits de la foule. Vous éclairez les faits d'un jour réel et les idées d'une lumière philosophique. Je vous remercie, cher grand penseur.

Je voudrais vous serrer la main. Madame Cladel et vous, vous seriez bien aimables de venir dîner avec nous mardi prochain 23. Mettez mes empressements et mes respects aux pieds de votre charmante femme.

A vous.

VICTOR HUGO (2).

(1) Léon Cladel avait publié dans la Marseillaise un article sur l'Histoire d'un Crime. (2) Les Nouvelles littéraires, 30 mars 1935.

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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 11:44

Sept ans avant sa mort, les combats de Léon Cladel apparaissent clairement exprimés dans cette lettre à un de ses amis montalbanais, Augustin Quercy, poète occitan et, au même moment, conseiller municipal de la ville de Montauban où il défendait l’idée d’une république authentique.

Cette lettre publiée par l’autre ami, Perbosc, pour le centenaire du département du Tarn-et-Garonne, a également été publiée dans une petite anthologie, Quatre Hommes une terre, préfacée par Jean Guilhem, délégué culturel de la préfecture. Un paradoxe que cette publication officielle, pour un Cladel radicalement anti-préfectoral, paradoxe qui tient à l’humanisme culturel de Jean Guilhem à qui je rends ainsi hommage en cette année de bicentenaire du département du TetG. 23-12-2008 Jean-Paul Damaggio

 

LETTRE AU POETE AUGUSTE QUERCY

 

Sèvres, 16 juillet 1885

 

Mon cher Quercy,

 

... Prenez l’histoire et vous verrez qui nous sommes. Oui, des Celtes Ibériens, subjugués par Rome, qui nous a légué sa langue bâtarde, mais admirable, la seule que parlent aujourd'hui nos paysans et la plupart de nos ouvriers qui ne savent pas encore l’écrire ni la lire. Si vous voulez qu'elle persiste à vivre et qu'elle reprenne son rang dans le monde, il faut absolument en fixer la prononciation et l’orthographe. En Provence, Mistral et sa bande de félibres ont fait des lexiques et des grammaires. Pourquoi Fourès, du Lauragais, et vous, son très digne lieutenant du Quercy, n'en feriez-vous pas autant ? Si réellement vous l’aimez, aquelo lengo mairalo, vous êtes tenu de lui assurer la durée. Occupez-vous-en le plus tôt possible, car qui sait ce que nous réserve l’avenir ?

 

Ecoutez-moi bien et comprenez-moi bien. Savez-vous pourquoi je lutte depuis trente ans et pourquoi je suis l’auteur français (hélas !) que l’on admet le plus difficilement en France ? Eh ! mon cher, Paris sait ou plutôt il sent que je suis un homme de race indomptable et que, si je parle la langue de nos conquérants du Nord(1), les Francs, les seigneurs féodaux, les nobles, les aristocrates, les tyrans, je ne pense pas autrement que les vieux Gaulois, nos pères vaincus, mais non pas soumis. Ils retrouvent en moi l'Albigeois et je leur représente un des spectres des héros qu’ils torturèrent jadis. Un Albigeois, et encore un protestant, un de ces républicains de 1621 (2) qui forcèrent Louis XIII et son armée royale et catholique à leur montrer ses talons ; et de plus un fédéraliste (3) qui ne veut pas,que tous ceux du Midi soient mangés par ceux du Nord et que Paris continue à nous prendre toute la sève et tout le sang dont nous avons tant besoin pour rallumer la vie régionale à peu près éteinte dans notre Quercy, bref, enfin, un communard, c'est-à-dire un citoyen qui veut bien, comme en Amérique, une fédération des peuples de sa nation, mais qui entend bien que le pays dans lequel il naquit, ait voix au chapitre ou bien au Congrès.

C'est aux poètes à raffermir ou à restaurer leur patrie, et la nôtre, c'est le Quercy, rien que le Quercy. Poète, vous l’êtes ; un homme, soyez prêt à prouver que vous le serez, s'il y a lieu de combattre pour nos coutumes, notre indépendance et notre langue.

Oh ! ne croyez pas que je rêve. Un jour viendra, je le vois, je le sens, je le sais, où Paris sera bien heureux de ne pas nous avoir tout à fait démarqués, et ce sont les provinces qui, tôt ou tard, en reprenant leurs vieilles franchises et chacune son langage particulier, sauveront la France, que la centralisation à complètement émasculée, et que les Prussiens achèveraient, s'il n'y avait pas sur notre sol des hommes décidés à tout pour rendre son lustre au pays natal, qu'il se nomme l’Auvergne ou la Guienne ou la Gascogne ou le Rouergue ou le Quercy. Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’inspire que très peu de sympathie aux boulevardiers de la Capitale, ainsi qu'à ceux qui s'intitulent seulement Français (4) ? Oui, ce sont des Français, ceux-la, qui ne demanderaient pas mieux que de marcher derrière un autre Simon de Monfort pour exterminer les petits de ceux qu'il massacra, brûla, terrorisa sans pitié. Non, non, ils ne m'auront jamais, ces surgeons de nos conquérants. Si je parle leur langue, la française, ils n'ignorent pas que je pense en méridional, et de leur haine pour mes compatriotes en général et pour moi-même en particulier ............

Léon CLADEL

(Lettre inédite publiée par Antonin Perbosc dans ANTHOLOGIE D'UN CENTENAIRE - 1908)

 

Notes personnelles (JPD) :

1 – Il explicite clairement de qui il y parle, quand il parle de Paris, et il ne met pas les Parisiens du peuple (ses amis) dans le même sac que les « conquérants ».

2 – En 1621 Montauban chassa Louis XIII en se comportant comme les républiques italiennes d’alors, Venise, Florence etc. D’où le terme « républicain » !

3 – Le terme de fédéraliste fait en France penser aux Girondins. Cladel était du côté de Danton et le terme « fédéraliste » il le rattache à la Commune comme il l’explique plus loin.

4 – Et ceux là sont aussi d’une gauche classique qui n’aime pas la défense des langues régionales.

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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 14:20

cladel bracquemondLéon Cladel nouvelliste, rencontre au scribe

 

17-12-2008 Cinquante personnes à la Librairie Le Scribe, à l’initiative de la Compagnie des Ecrivains, pour passer une heure avec Léon Cladel à qui Jean-Paul Damaggio a prêté sa voix. Il s’est agi surtout de la lecture de la nouvelle Treize que vous trouvez sur ce blog. Une façon de croiser le nouvelliste que fut Cladel. Un nouvelliste qui saisissait au vol l’histoire d’un homme du peuple dont il faisait ensuite littérature. Et cet homme du peuple lui permettait occasionnellement de raconter une partie de sa propre vie. Par exemple dans une nouvelle qu’il consacre à son ami le dessinateur André Gill dont le portrait de Cladel orne cette page, ou à son autre ami qu’il appelle Dux et qui n’est autre que Baudelaire son premier préfacier. Léon Cladel, l’homme qui plaçait sur le même plan l’intérêt pour les paysans et les citadins, pour la province et pour Paris fut un inclassable toute sa vie et un rouge parmi les rouges. La ville de Montauban pourrait-elle faire plus lui ? Ou le Tarn-et-Garonne ?

Cette belle rencontre a permis de vérifier, comme d’autres occasions (un colloque universitaire qui a donné un beau livre) que la mémoire de Cladel court encore dans les sous terrain de la société. Quelques romans sont disponibles ainsi que le recueil de nouvelles que nous avons proposé (Emotions autobiographiques). Cladel, Daudet, Maupassant, Zola, Vallès quelques noms sont venus dans la discussion pour discuter de la postérité, et de la place de chacun dans notre littérature.

Nous reviendrons sur le sujet avec la publication d’un livre aux Editions L’Harmattan au sujet de Léon Cladel et ses écrits sur la commune.

18-12-2008 Jean-Paul Damaggio

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 14:34

cladel montaubanCladel sur la place publique

 

 

Pour cause de naissance d’un parking souterrain (comme partout), Montauban vient de se doter d’une nouvelle place dite esplanade où, faute d’arbres, on trouve de grands lampadaires. Je ne sais qui a eu l’heureuse idée d’accrocher d’immenses portraits aux lampadaires mais l’initiative me semble de bonne pédagogie. Huit personnages ont été retenu : Olympe de Gouges (que la mairie tente de célébrer de manière régulière), Jeanbon Saint-André, Vialètes de Mortarieu, Ingres, Cladel, Bourdelle, Marcel-Lenoir et Hugues Panassié.

On pourrait discuter longtemps sur ce choix. Au chapitre écrivain c’est Cladel qui est honoré alors que nous avions aussi Pouvillon, Perbosc ou Castan.

Léon Cladel contribua à créer cette généalogie qui passe par Perbosc et Castan. Il est le « père » fondateur d’une démarche assez unique : unir l’occitan et le français, l’ici et l’ailleurs, les mots et les actes.  Bourdelle lui-même est un enfant de Cladel aussi, à la mort de l’écrivain, il offrit un buste pour qu’il soit installé, comme un défi, face à la préfecture.

Pourquoi « comme un défi » ? Cladel se voulut l’âme du peuple le plus divers : pas seulement le peuple révolté mais aussi le peuple soumis. Dans son idée, le peuple était la victime des pouvoirs.

Pendant l’Occupation, les Allemands envoyèrent la statue de Bourdelle au musée où elle attend depuis les visiteurs. Il m’est arrivé de demander, en vain, à plusieurs reprises, que la mairie permette à ce buste, de revenir sur le lieu pour lequel il a été pensé.

En conséquence, même si c’est seulement un portrait, je me réjouis de voir flotter au vent, Cladel, sur la nouvelle esplanade toute proche de son lieu de naissance.

Il est bon de rappeler que le visage de Cladel fut toujours pour lui, une part importante de son œuvre. Sa barbe n’était pas celle des « barbus » d’aujourd’hui, mais celle des barbus du 19éme siècle qui avaient à cœur la république démocratique et SOCIALE. Cladel en vit beaucoup qui la coupèrent (ou la taillèrent) en gravissant les marches du pouvoir. Lui resta le communard de toujours, le révolté audacieux. Son audace consista à ne négliger personne : pas plus le mendiant que le riche, pas plus les hommes que les femmes, pas plus les humains que les animaux. Il refusa d’écrire son autobiographie, il préféra écrire l’histoire de sa « Kyrielle de chiens ». En conséquence le lecteur d’aujourd’hui peut retrouver dans son œuvre l’illiade ou l’odyssée, le mythe ou le réalisme, la joie ou la peine. Rien de surprenant si son grand roman sur la Commune s’appelle I.N.R.I. et s’il n’a pu paraître que des années après sa mort grâce à l’action de Cladéliens fidèles.

C’est un Cladélien d’aujourd’hui qui permet au portrait de l’écrivain de flotter sur la nouvelle esplanade. Peu importe son nom, seule l’action compte. Et nous ferons tout pour que d’autres actions de se genre se produisent ici ou ailleurs.

Léon Cladel a inventé une littérature (pour ma part, je défends surtout le nouvelliste) que j’appelle sous-réaliste. L’action continue.

09-09-2008 Jean-Paul Damaggio

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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 11:39

En attendant de pouvoir publier un inédit de Cladel, voici un témoignage sur le cas de deux nouveaux cladéliens de Montauban.

 

Cladel vivant

  

Il est devenu directeur d’un foyer de jeunes travailleurs à Montauban et se passionne pour la construction culturelle de sa ville. Il a ainsi croisé Léon Cladel comme Bourdelle, Panassié et d’autres. Il essaie de communiquer cette passion aux jeunes et a construit une expo originale. C’est ainsi que par l’intermédiaire de Florence Viguié, conservatrice du Musée Ingres, j’ai appris à travailler avec Patrick Fonzes. Parce qu’il est un homme de passion, il n’a pas arrêté ses recherches le jour où l’expo a été achevée. D’autant que son idée est reprise par d’autres, avec moins d’authenticité.

C’est ainsi qu’il m’a présenté hier après-midi, le document acheté sur internet, dont je connaissais la référence, sans avoir pu le consulter. Vous en avez le dessin d’Alfred Le Petit, avec Cladel portant sa croix qui est son œuvre. Vous ne pouvez y lire les titres retenus : Le Bouscassié, Les Martyrs ridicules, La Croix aux bœufs, Ompdrailles, Les Va-nu-pieds et N’a qu’un œil. Félicien Champsaur y présente les débuts difficiles et légendaires de Cladel à Paris.

Pourquoi en 2008 sortir de la poussière ces « vieilleries » ? Parce que, comme l’indique par ailleurs une expo au Conseil général, « Cladel excelle dans le roman paysan » ?

 Au même moment, un jeune musicien, toujours à Montauban, découvre lui aussi Cladel et s’étonne de la poussière qui entoure son écriture. Comme tout écrivain authentique, Cladel, c’est en effet tout d’abord une écriture qui parle autant des citadins que des paysans, du Midi que de Paris. Et l’écriture demeure et demeurera toujours un travail inachevé !

Cladel me semble vivant dans la mesure où il nous alerte en permanence sur les langues en perdition, une mise en garde profondément de saison. J’appelle « langue en perdition » un art de parler que le « bon genre » rejette en permanence au nom de la mode, de la modernité, de la nouveauté, de la honte ou de la paresse. J’ai compris trop tard que ma grand-mère avait sa langue propre, une langue dont j’avais le devoir de garder la mémoire.

Les langues en perdition ne sont pas seulement les langues constituées (l’occitan, le sarde, le quechua…) mais le peuple en ses langues.

Cladel me semble vivant car il parle et fait parler des êtres de son temps de manière vivante. Ce défi a toujours encombré de soucis, les directives normalisatrices des autorités les plus diverses.

 Champsaur donne en conclusion le portrait que Paul Arène fait de Cladel :

« Vous le reconnaîtriez rien qu’à le rencontrer marchant un peu courbé, comme un paysan, à travers les rues de Paris, avec son œil clair, candide et obstiné, son bon sourire bridé parfois d’amertume, ses cheveux tout ensemble embrouillés et bouclés comme des vrilles de vigne vierge, et sa barbe qui descend par deux pointes fauves sur son gilet invariablement évasé en deux vastes revers, et tel que les portait Robespierre. »

 Ne vous y trompez pas, le clin d’œil à Robespierre n’est pas une incitation à rapprocher politiquement les deux hommes. Cladel défendait Danton, une révolution par le plaisir (ce que le dessin ne traduit pas), sans cracher sur Robespierre, une révolution par l’ascétisme. Encore un débat qui fait et fera des vagues.

Encore un merci à Patrick et Cédric qui m’ont poussé à publier ces quelques lignes.

22 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:40

Emotions autobiograhiques est un recueil de nouvelles de Léon Cladel, l’écrivain de référence pour les Editions La Brochure. Nous vous offrons ci-dessous une des nouvelles en question où l’auteur montalbanais raconte un souvenir de jeunesse, le tirage au sort.

Treize

13 ! … ah ! chiffre fatal, date de ma naissance[1], je t'avais aussi tiré de l'urne du sort[2] quand eurent sonné mes vingt ans, et ma mère, assez superstitieuse, concevant un très mauvais présage de la nouvelle apparition en ma vie d'un tel numéro, s'efforça de son mieux et parvint à me dissuader de prendre le métier des armes, dont mon aïeul, ancien volontaire de 92, m'avait incul­qué le goût dès mon bas âge. Il ne s'agissait plus que de m'acheter un remplaçant, oui, mais le moindre, à cette époque-là, coûtait trois mille francs, et mon père, ayant gagné fort péniblement le peu qu'il possédait et sachant la valeur de l'argent, ne consentait guère à débourser une somme si grosse que «personne n’en a jamais trouvé de pareille dans le pas d'un cheval ! » Enfin, s'étant laissé fléchir, il consentit à se mettre en quête d’un pauvre diable de la ville ou de la campagne, et l'ayant par hasard déniché en pleins champs, le conduisit sans retard au chef-lieu du dépar-tement, et l'y fit agréer par les autorités civiles et militaires. Il me souvient encore du jour s'offrit à mes yeux ce prédestiné. J'étais, ce matin-là, chez un de nos voisins, taillandier, devant qui  «le fer tremblait de l'aube à la brune, et j'admirais ce terrible ouvrier, debout au milieu d'une pluie d’étincelles, et martelant sur sa bigorne une énorme barre de fer rougi, lorsque, accompagné d'un maigre et grisâtre terrien, usé jusqu'à l’âme, et d'une saine et blonde bergère, il entra dans la forge, bouvier rude et brun, lui qui n'avait pas voulu partir pour moi qu'il ne connaissait pas encore avant de m'avoir «fraternellement accolé. » Bien découplé quoique trop trapu peut-être, il se dandinait naïvement, un gourdin épineux aux doigts, sous le sac en toile d'emballage dont il avait les épaules chargées, et montrait en un large rire béat trente-deux dents d'une blancheur ivoire incrustées parmi des gencives d’un vermillon non moins vif que le corail écumé de sang. Aussitôt qu'il m'eut très gentiment interpellé par mes nom et prénoms, je l’accostai.

- C'est moi, dit-il, tout épanoui ; moi Bernard Dombioz !

Et le voila me racontant, d'une langue vraiment alerte et musicale, en vertu de quels motifs il s'était décidé, «non sans quelque douleur », à traverser les mers ainsi qu'à braver les canons ennemis à ma place. Il y avait déjà longtemps que son auteur devait une centaine de pistoles à certain notaire des environs qui menaçait de le poursuivre ; afin que l'ancien ne fût ni tracassé, ni surtout exproprié, lui, le fils, sollicité par des marchands d'hommes, s'était vendu. Les espèces qu'il avait touchées suffiraient amplement à satis-faire leur créancier et même à bonifier leurs petites terres dégrevées de toutes hypothèques et fertiles en vin non moins qu'en blé. Vigoureuse autant qu'un gars et maniant aussi bien que le premier venu les houes et les charrues, sa fiancée, à défaut du vieux, infirme, pécaïre ! et poussif, labourerait, emblaverait, et binerait les lopins de fromentale et de vigne jusqu’à son retour de l'armée. Oh ! pardi, certes, au moment de se joindre en mariage, c'était dur, fort dur entre galants de se séparer pendant sept années : seulement il n'y avait pas eu moyen de pratiquer différemment. Ils auraient de la patience, tous les deux, et pouvaient compter sur la fidélité l'un de l'autre. On ne meurt pas toujours sous les drapeaux, et lui, ma foi, solide et prudent quoique aussi crâne, aussi hardi que qui que ce fût, espérait bien revenir au pays sinon en entier du moins en partie, avec une bonne pension qui leur permettrait de se la couler douce au fond de leur combe et sous leur toit.

- Très sagement raisonné, paysan, applaudit le forgeron non moins ému que moi-même de tant de candeur ; et tendant sa droite au conscrit, il ajouta : Bon voyage ! où t'envoie t-on ?

- A Marseille d'abord et puis en Crimée à ce que rapportent les gazettes qu'on reçoit chez nous, on a tant besoin de renforts là-bas pour y boucher les trous que la mitraille a creusés en nos bataillons, que les recrues apprennent l'exercice sur le pont des vaisseaux de guerre, en naviguant.

- Tiens !

- Un abbé nous l'assurait encore hier ; il paraît que ça flambe ferme en cette contrée lointaine et que pourtant on y gèle au point que nos troupes, pour se garantir du froid, s'habillent avec des peaux de mouton. Heureusement pour moi loin d'être frileux, j'ai toujours chaud, en hiver comme en été ; n’est-ce pas ma mie ?

- Oh ! c'est la pure vérité, répondit-elle en caressant son amant d'œillades si passionnées qu'il en fut tout affolé ; rien qu'en me frôlant les côtes, il me les brûle...

- Hein ! l'oyez-vous donc ma belle, moussus ?

Et sa bouche béa de telle sorte que l’une des limailles enflammées voltigeant autour de nous y pénétra...

- Doucement, hé, toi, l'étincelle qui me donnes soif !

Invités là-dessus à se rafraîchir, ils acceptèrent de gaieté de cœur et, tandis que nous choquions le verre, eux, le fèvre et moi, je fus pris d'une invincible et lourde mélancolie, à la pensée que cette famille de pauvres si unie allait, à cause de moi, se disperser peut-être à jamais...

- Secouez-vous donc et ne soyez pas plus triste que celui qui s’en va, vous qui restez ; à votre santé, monsieur !

- A la tienne ; l'ami !

Nous bûmes en chœur ; ensuite, allègre, il s’écria :

- Voici mon idée à moi, la voici ! Je présume que je suis assuré contre la camarde ! Il y aura de cela dix-sept ans à la prime, et j'en avais quatre alors, une muraille auprès de laquelle j'étais assis s’effondra. L’on me crut cuit ; ah bah ! pas une égratignure ! Huit récoltes après, au milieu de notre prairie, un bœuf des plus méchants se lança sur moi qui ne l'avais pas vu venir ; il se cassa les cornes contre le tronc du chêne où j'étais appuyé ; moi, totalement indemne ! Enfin, aux dernières fenaisons, une vipère me pique au jarret pendant que je sommeillais à l'ombre d’une ramure ; aussitôt éveillé, v'lan ! à l'aide de ma serpette je me fends les chairs et puis y verse quelques gouttes d'alcali. Nul dégât! et le lendemain matin ma plaie n'était pas seulement enflée. Est-ce que je mens ici, vous autres, les miens ? Assuré, je suis assuré, c'est positif. Franchement, je vous le certifie à tous, soyez tranquilles, ne vous tourmentez pas ; si les os de beaucoup de mes coreligionnaires sont condamnés à fumer les rivages de l’Orient, aucun des miens n'y moisira, nenni ! j'en réponds sur ma caboche que le régent de notre village esti­mait plus dure qu'un roc. Cordienne ! On vous ramènera tel quel celui que vous fûtes à l'honnête manante de qui vous êtes veuf, papa, toi, maîtresse, un dimanche, ou plutôt un jeudi, tu deviendras ma légitime en présence du maire et du curé ; notre graine ne sera pas bâtarde ; et quant à vous, citadin, vous le reverrez en corps et en âme, le pacant qui vous parle à cette heure, assez leste encore et toujours aussi content en dépit des coups que vous aurez reçus sur sa peau, là-bas, hors de France, à mille lieues d'ici, chez le Russien ou le Prussien...

Nous trinquâmes une dernière fois, et mes prunelles attendries l’escortèrent dans la rue, tandis que, très guilleret, enlaçant d'une main sa fraîche amoureuse qui soupirait sans cesse et soutenant de l’autre la marche chancelante de son vieux père, il s'éloignait en me criant de sa voix cordiale et sonore, où, comme un écho, vibrait déle heurt de futures batailles :

- Au revoir !

 

«  Où maintenant est-il, lui ? » Combien de fois ainsi m'interrogeai-je après le départ de ce serf déraciné de sa glèbe natale, et je suivais sur une carte géographique les mouvements signalés par les télégrammes du régiment d'infanterie légère dans lequel il avait été incorporé. Je sus d'abord que le choléra-morbus avait décimé sa brigade et que son bataillon avait perdu les trois quart de son effectif au point d'Inkermann après s'être emparé de la batterie des «sacs a terre. » Ensuite on m'annonça qu'au bastion Korniloff sa division avait été presque anéantie, mais que s'étant battu comme un lion, non loin des Anglais écrasés au Grand Redan, ainsi que nous sous Karabelnaïa, lui, mon représentant, avait survécu presque seul de sa compagnie à ce désastre exposé comme un échec sans importance par les généralissimes, et qu'il avait été cité pour sa belle conduite à l’ordre du jour. Enfin, selon un officier de zouaves, amputé des deux jambes, évacué récemment de Kamiesch sur Constantinople et de cette capitale sur Marseille, originaire de même que lui de Beaumont-de-Lomagne, chef-lieu de canton en Tarn-et-Garonne, il jouissait à cette époque-là d'une excellente santé ; de plus il avait profité de loisirs que le bombardement de Sébastopol laissait aux soldats des quatre nations alliés, pour apprendre dans les tranchées et sous la tente l’alphabet, l'écriture et le calcul. Les­ dépêches, alors assez bonnes, corroboraient les dires du rapporteur, à savoir que si plusieurs coups de chien étaient encore nécessaires pour en finir avec Mentchikoff, Pauloff, Todleben et leurs cosaques à peu près démoralisés par la chute du Mamelon Vert, on était certain cepen­dant d'enlever à bref délai les Ouvrages Blancs et la tour Malakoff, clé, d'après Lord Raglan et le général Amable Pélissier aussi, de toutes les positions ennemies ; en effet, ils furent pris d’assaut quelques semaines plus tard. Dès lors, en province ainsi qu'à Paris, chacun considéra la guerre comme terminée, et moi, n’ayant pu malgré mes démarches obtenir aucun autre renseignement sur l’intrépide fantassin auquel je m'intéressais tant, je m'attendais à le revoir bientôt sain et sauf, lorsqu'un matin, au marché de Montauriol en Quercy, je me rencontrai nez à nez avec son ancien et sa promise. Ils étaient bien changés tous les deux ; elle, vêtue de noir et très amaigrie, berçait en soupirant un poupon qui me frappa par sa ressemblance avec l’absent, et lui, le vieil homme, blanchi, courbé, brisé, cassé, s'appuyant sur une béquille, toussait, crachait, et s'arrêtait à chaque pas. En m'aperce-vant, ils frémirent de tous leurs membres, et tout transis reculèrent d'horreur.

- Hé bien ! jeunette, et vous, patriarche, leur demandai-je en les abordant très angoissé, comment ça va ?

- Mal, nous autres.

- Et lui ?

- Bernard !

- Oui.

- Jugez-en...

Et, lentement, ayant ôté de l’une de ses poches de sa noire veste de bure à queue tronquée une lettre graisseuse à moitié déchirée, il me la tendit en me regardant dans le blanc des yeux, et machinalement je la lus tout haut ;

«  ...  il s'est comporté comme pas un, nul ne me contredira. Tout le monde, en cette journée décisive où les boulets pleuvaient, pareils à des grêlons alors que la tramontane souffle sur nos belles vallées, admirait à l’envie ce vaillant batailleur dont vous aviez bien le droit de vous enorgueillir, ô papa Dombioz ! En a-t-il embroché des artilleurs et des fusiliers de Nicolas et d'Alexandre à la baïonnette ! A coups de crosse, quand la pointe de son yata-gan eut été faussée, il assomma quatre ou cinq canonniers à casquette plate sur leurs pièces fumantes, fendit en deux un colonel en tu-nique olive ornée d’épaulettes à graines d'épi-nards et commandant les grosses pièces qui nous dégueulaient de la mitraille à la figure. On l’applaudissait au fort du combat, et les vété­rans témoins de sa bravoure en étaient tota­lement abasourdis. Ils le comparaient au paladin Roland, à l’aîné des quatre fils d'Aymon, Renaud de Montauban, à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproches, au capitaine de mousquetaires d'Artagnan, à Fanfan la Tulipe, à La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la République, à Ney, le brave des braves, à Masséna, le favori de la Victoire, et, bref, à beaucoup d’autres aussi. Le fait est que si ces fameux guerriers furent autrefois dignes de louanges, il en méritait pour le moins autant qu'eux tous réunis, le batailleur, votre gars ! Soudain, il trébucha, glissa, s'abattit sur les genoux, et ceux qui chargeaient auprès de lui se penchèrent pour le relever. Il se redressa, superbe, en crachant du rouge, et, le premier de nous tous, se planta sur le para­pet de cette redoute meurtrière dont la possession nous valut la victoire. Hélas ! hélas ! hélas ! elle nous coûte fort cher, et si moi, qui vous écris tant bien que mal, de la main gauche aujourd'hui, je ne l'ai payée que du plus utile de mes bras, celui qui tient le manche de l’araire, beaucoup ne l'ont gagnée qu’au prix de leur vie, entre autres mon meilleur camarade, votre unique héritier, dont une bombe emporta la tête, et de qui la poitrine avait été déjà traversée par un biscaïen, nom de Dieu ! Soyez fiers de lui, vous le premier, ensuite les autres de nos vallons, car il est tombé sans biaiser et sans broncher, au champ d’hon-neur, cet aigle, ce lion qu’ici nous pleurons tous ! ..»

- Hé quoi ! m'écriai-je, effaré ; vraiment, est-ce possible ?

- Oui, s'il faut en croire le maréchal de France ministre de la guerre, répliqua le vénérable paour en m'accusant d'un geste et d'un organe solennels ; oui, pour notre éternel malheur ! et moi, pour que ce petit à la mamelle pût porter le nom de son père enterré qui sait où, j'épousai pour la frime celle qui n'était pas encore la femme de mon brave garçon devant la loi ; mon fils est mort à la place vous-même auriez été tué s'il n'était pas parti pour vous. Au pauvre de périr afin que le riche vive ; en France, il en a toujours été comme ça ! Vous ne me devez rien, non, rien, vous, bourgeois, puisque vous nous avez acheté, soldé tout son sang ! ...

Et, m'ayant arraché des doigts le papier que j'y froissais, le vieillard, entraînant la veuve en deuil du vendu, passa farouche et menaçant à côté de moi. Percé de son regard aigu comme un poignard, je m'enfuis, emportant au cœur une blessure qui, s’étant depuis difficilement cicatrisée, se rouvrait toute grande et pour ne plus jamais se fermer, le jour où la nourrice de ma première-née à qui ma femme, qu'on désespérait de sauver, n'avait pu donner le sein, nous apprit en sanglotant qu'elle venait de perdre son propre enfant âgé de quatre mois et demi qu'elle avait sevré pour allaiter la nôtre et gagner de quoi subsister elle-même avec lui.

                                               octobre 1882. Léon Cladel



[1] En fait, Léon Cladel fut déclaré né le 15 mars 1835. L’histoire se passe donc en 1855.

[2] Il faut se souvenir qu’à cette époque ne partait au service militaire (7 années durant) que ceux qui tiraient au sort un nombre impair. Mais de tels malchanceux pouvaient s’acheter un remplaçant.

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