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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 16:33

Les élections politiques italiennes de 2013 pour la Chambre des députés et le Sénat auront lieu le 24 et le 25 février suite à la dissolution de la chambre du 22 décembre 2012, quatre mois avant le terme normal de la législature. Il y aura en même temps l’élection des Conseils Régionaux de Lombardie, Molise et Rome et l’élection directe des présidents de ces régions. Ce sont 51 millions de votants appelés aux urnes : 24,5 millions d’hommes et 26, 5 millions de femmes. Comme il y a quinze partis en présence voici un tableau pour s’y retrouver dans les prochains jours. Les sondages donnés concernent la mi-janvier 2013

 Le centre-gauche « Italie Bien commun » coalition conduite par Pier Luigi Bersani (PD soit parti démocratique) suite à des primaires qui l'opposèrent d’abord à Laura Puppato (PD), Matteo Renzi (PD), Bruno Tabacci (porte-parole alors de l’ApI) et Nichi Vendola (SEL Gauche écologie et liberté). Cette coalition "Italie. Bien Comun" regroupe autour du Parti Démocratique, Gauche Ecologie et Liberté et Parti Socialiste Italien, le Centre Démocratique di Bruno Tabacci. Dans le Trentino-Alto Adige, le Parti Autonomiste Trentino Tyrol et le Südtiroler Volkspartei sont sur les listes du PD tandis que dans cette région les Verts seront sur les listes du SEL. Sondage : 33%

 Le parti Movimento 5 Stelle (Mouvement des 5 étoiles) du comique Beppe Grillo participera pour la première fois à de telles élections. Pour mesurer le poids de ce courant hors norme nous pouvons prendre le cas des dernières élections italiennes, les Régionales en Sicile du 28 octobre 2012. Le jeune géomètre Giancarlo Cancelleri, tête de liste, arrive en troisième position, 18,2%. Le mouvement obtient 15 sièges sur 90. Mais l’abstention était très forte puisque seulement 47% de votants se sont exprimés. Le programme est fortement dirigé contre la classe politique (pas de cumul etc.) et demande aussi l’interdiction des syndicats. Sondage : 16%

 La droite est en ébullition. Entre le 16 et le 20 décembre les députés du PdL (parti de Berlusconi) Ignazio La Russa, Giorgia Meloni et Guido Crosetto fondent Fratelli d'Italia – Centre-droit National, qui se veut un allié du PdL. Quant à l’alliance précédente entre le PdL et la Ligue du nord, elle a eu du mal à se mettre en place. Elle s’est cependant opérée le 7 janvier après que Berlusconi ait accepté de ne pas être le candidat au poste de premier ministre laissant cette fonction à Angelino Alfano tandis que Roberto Maroni pour la Ligue propose à ce poste Giulio Tremonti. Les discussions entre Ligue du nord et Pdl sont à relier aux élections régionales lombardes qui, pour la première fois, font suite à de nombreuses démissions (le 26 octobre 2012) et qui se tiendront avec un nouveau mode de scrutin. Tous les élus le seront dans les diverses circonscription à la proportionnelle au plus fort reste. Si les primaires au centre gauche, le 15 décembre 2012 ont pu aisément désigner le tête de liste l’avocat indépendant Umberto Ambrosoli tout n’est pas si simple à droite. Côté centre droit Gabriele Albertini, maire de Milan de 1997 à 2006, sera dans le camp Monti avec en face l’inévitable Roberto Maroni, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord qui aura l’appui de Berlusconi. Le Mouvement 5 étoiles est dans la course avec Silvana Carcano tout comme  Carlo Maria Pinardi pour le mouvement Fare per Fermare il declino. Même sans l’appui de Fini et malgré le bilan de Berlusconi ce courant est doté de 27% dans les sondages.

 Le centre-droit récupère Mario Monti qui le 25 décembre a quitté ses habits de « technicien » pour prendre ceux de tête d’une liste « Un choix civique - avec Monti pour l'Italie », formée de membres de la société civile avec l'Union des Démocrates Chrétiens et du Centre (UDC) de Cassini et Futur et Liberté pour l'Italie (FLI) de Fini. Alliance ne signifie pas liste commune pour la chambre (pour le Sénat oui à cause de la loi électorale[1]) donc il y aura des listes conduites par la société civile, d’autres par UDC et d’autres par FLI (rappelons que Fini est le président sortant de l’Assemblée nationale poste qu’il a occupé grâce à son alliance avec le parti de Berlusconi). Depuis le début de la campagne les liens entre le centre-droit et le centre-gauche se resserrent ce qui fait crier, dans le centre-gauche, l’aile gauche du SEL de Nicki Vendola. Un resserrement qui tient sans doute aux sondages : le camp Monti arrive à peine à 13 %, preuve que l’alternative « molle » à la droite n’est pas en place d’autant qu’entre les trois leaders l’entente n’est pas au beau fixe.

 Les nouveaux partis politiques

Le magistrat Antonio Ingroia dirige une liste "Rivoluzione civile" lancée le 29 décembre 2012, liste appuyée par le parti de l’ancien magistrat Di Pietro Italia dei Valori, le mouvement Arancione du maire de Naples Luigi De Magistris, les Verts et la Fédération de la gauche qui regroupe l’extrême gauche italienne et le légendaire maire de Palerme Leoluca Orlando. Cette alliance un peu hétéroclite fait cependant une percée dans les sondages avec 4 ou 5%. Le parti de Di Pietro allié au centre-gauche avait déjà réussi de bons scores auparavant.

 Le journaliste Oscar Giannino a posé sa candidature à la tête d’une autre formation "Fare per Fermare il Declino". (arrêter le déclin). Sondage : 2%

 Il y aurait aussi un Parti Pirate.

La distribution des postes

Après les élections la distribution des postes va aussi concerner celui de président-e de la république avec également en vue, pour 2013 celui de la Commission européennes où Barroso a fait son temps, poste qui intéresse Monti. Les négociations doivent aller bon train... J-P Damaggio

Pour avoir des élus la coalition gagnante se répartit à la proportionnelle 55% des sièges. Les perdants doivent passer la barre de 10% à la Chambre et 20% au Sénat. Ceux qui ne sont pas dans une coalition comme Rivoluzione civile doivent passer la barre de 4%. Si une coalition n’arrive pas à 10% les listes de la coalition n’ont d’élus que si elles passent la barre de 2%. Pour la coalition le vote est double : à la fois pour la coalition et en même temps pour la liste de la coalition.

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:47

Je découvre ce texte dans un numéro de la revue Esprit consacré aux « révolutions d’Italie », texte que les lecteurs assidus de Pasolini doivent connaître (peut-être est-il dans Ecrits corsaires mais je ne souviens pas), qui est sans doute déjà sur la toile, texte que je reprends cependant car il me semble d’une phénoménale actualité. Les hommes de « Cour » conscients sans doute depuis 1975 d’être enfermés dans leur petit cercle, pratiquent depuis le fait divers par le « micro-trottoir ». Ils confirment ainsi Pasolini… « la réalité » reste entre leur main, sur le trottoir… Or, depuis 1975, le crime est là mais bon pourquoi commenter ce texte si phénoménal quand on sait ce qui se passa à Ostie exactement trois mois après…

Jean-Paul Damaggio

 Esprit Novembre 1976

 Mais à quoi sert de comprendre ses enfants?

PAR PIER PAOLO PASOLINI

 QUE le lecteur me pardonne si je pars « journalistiquement » d'une situation existentielle. Il me serait difficile de faire autrement.

Je suis dans un établissement hospitalier d'Ostie, entre le tour de garde du matin et celui de l'après-midi. Autour de moi, la foule des baigneurs dans un silence semblable au tintamarre et vice-versa. Les bains font fureur.

Quant à moi — occupé à me rétablir des effets de l'obscurité malsaine du laboratoire de doublage — j'ai en mains L'Espresso. Je l'ai lu presque tout, comme un livre.

Je regarde la foule et je me demande : « Où donc est cette révolution anthropologique sur laquelle j'écris tant, pour des gens si experts dans l'art d'ignorer ? » Et je me réponds « La voilà. » De fait, la foule autour de moi, au lieu d'être plébéienne et dialectale, totalement populaire, comme il y a dix ans, est une foule très petite-bourgeoise, consciente de l'être et qui veut l'être.

Il y a dix ans, j'aimais cette foule ; aujourd'hui elle me dégoûte (un dégoût mêlé de souffrance et d'une participation qui finissent par le rendre vain), les jeunes surtout, ces jeunes, imbéciles et présomptueux, convaincus d'être pleinement satisfaits de tout ce que la nouvelle société leur offre : ils croient même en être des exemples quasi admirables.

Et moi je suis ici, seul, désarmé, jeté au milieu de cette foule, irrémédiablement mêlé à elle, à sa vie qui montre sa « qualité » comme dans un laboratoire. Rien ne me protège, rien ne me défend. J'ai choisi moi-même cette situation existentielle il y a bien des années, au cours de l'époque précédente, aujourd'hui, je m'y trouve par inertie : les passions sont sans solutions et sans alternatives. D'autre part, où vivre physiquement ?

Comme je le disais, j'ai L'Espresso en mains. Je le regarde et en reçois une impression globale : «Comme ils sont différents de moi ces gens qui écrivent les choses mêmes qui m'intéressent ! Mais où sont-ils ? Où vivent-ils ? » Une idée inattendue, fulgurante, me montre l'explication anticipatrice et, je crois, évidente : « Ils vivent à la Cour. »

Il n'est pas une page, pas une ligne, pas un mot dans tout L'Espresso (mais sans doute aussi dans tout Panorama, dans tout Il Mondo, dans tous les quotidiens et hebdomadaires où aucune page n'est consacrée aux faits divers) qui ne regarde seulement et exclusivement ce qui se passe « à la Cour ». Seul ce qui se passe « à la Cour » semble digne d'attention et d'intérêt; tout le reste est populace, murmure confus, difformité, qualité inférieure.

Et naturellement, de tout ce qui survient « à la Cour », ce qui importe vraiment c'est la vie des plus puissants, de ceux qui sont au sommet. Etre « sérieux » représente, semble-t-il leur manière d'interpréter la réalité qui est « hors Cour » : cette réalité irritante de laquelle tout dépend à la fin, même s'il est peu élégant et, précisément, si peu « sérieux » de s'en occuper.

Au cours des deux ou trois dernières années, cette concentration de l'intérêt sur les sommets et sur les personnages au sommet est devenue exclusive, jusqu'à l'obsession. Cela n'avait jamais pris pareille ampleur. Les intellectuels italiens ont toujours été courtisans; ils ont toujours vécu « à la Cour ». Mais ils ont été également populistes, néo-réalistes et, qui plus est, révolutionnaires extrémistes, ce qui avait fait naître en eux l'obligation de s'occuper des « gens ». Aujourd'hui, s'ils s'occupent des « gens », cela arrive toujours à travers les statistiques de Doxa, ou de Pragma (si je me rappelle bien les noms). Par exemple : il est malséant de s'occuper de ménagères ; les nommer peut, tout au plus, vous mettre dans une excellente disposition d'esprit : les ménagères, paraît-il, ne peuvent être que des personnages comiques. De fait, dans L'Espresso, on s'occupe des ménagères — ces animaux énigmatiques, lointains, perdus dans les profondeurs de la vie quotidienne — parce qu'une statistique de Doxa, ou de Pragma a fait apparaître que leur vote a été remarquablement important pour la victoire communiste aux dernières élections. Chose qui a fait frémir la Cour, causant des séismes dans les hiérarchies du pouvoir.

Les ménagères vivent dans le fait divers, Fanfani ou Zaccagnini vivent dans l'histoire. Mais entre les premières et les seconds s'ouvre un vide immense, une rupture historique qui est probablement le prélude à l'Apocalypse.

A quoi est dû ce vide, cette rupture ? Pourquoi le fait divers, qui a toujours été si important depuis 1945, est-il aujourd'hui cantonné dans la pile des dossiers en attente, relégué dans un ghetto mental ? Analysé, utilisé, manipulé, il est vrai, de toutes les manières que peuvent suggérer les normes de la consommation, pourquoi n'a-t-il pas été rattaché à l'« histoire sérieuse », restant ainsi privé de signification ?

Pourquoi vols, enlèvements, criminalité adolescente, couvre-feux, larcins, exécutions capitales, homicides gratuits, sont-ils dans le concret « exclus » de la logique et par conséquent jamais analysés ? Deux garçons de 17 ans, à Ladispoli (lieu de villégiature des malfrats) ont mortellement blessé à coups de revolver un garçon de leur âge parce qu'il ne leur avait pas donné les bougies de sa moto. Paese Sera intitule l'article sur ce fait divers « Histoire absurde à Ladispoli ». Absurde peut-être en 1965. Aujourd'hui, c'est la norme. Cet article aurait dû être intitulé « Histoire normale à Ladispoli ». Pourquoi cet anachronisme dans Paese Sera ? Les journalistes de Paese Sera ignorent-ils que l'exception, c'est de trouver dans les faubourgs romains un garçon de 17 ans sans revolver ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé d'une décharge de mitraillette à cause d'une Porsche volée, le soir, il y a deux ou trois jours à Termarancio ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé des coups de revolver tirés dans les jambes d'un « gars solide qui s'adonne au culturisme » par un jeune de 15 ans qui lui a crié : « La prochaine fois, c'est dans la bouche que je tire » ? Je veux dire : pourquoi la presse se détourne-t-elle de cela et passe-t-elle sous silence des milliers de délits comme ceux-ci (les larcins et les vols à la tire ne se comptent plus) qui surviennent chaque nuit dans les grandes villes, choisissant parmi eux les seuls que l'on ne puisse décemment taire ? Et, pour comble, en les dédramatisant, en imposant à l'opinion publique une adaptation ?

Mais je ne veux pas forcer la dose et passer pour un homme d'ordre. Qu'il soit bien clair que la pègre m'intéresse seulement dans la mesure où ses représentants sont humainement changés par rapport à ceux d'il y a dix ans. Et ceci n'est pas un simple épisode. Cela fait partie d'un même tout d'une seule révolution anthropologique, qui inclut la mutation des ménagères...

La question réelle est : pourquoi cette rupture entre le fait divers et l'univers mental de ceux qui s'occupent des problèmes politiques et sociaux ? Et pourquoi, à l'intérieur du fait divers, ce « tri des événements » ?

Ce qui arrive « hors de la Cour » est qualitativement, c'est- à-dire historiquement, différent de ce qui arrive « à la Cour » : c'est infiniment plus nouveau, épouvantablement plus avancé.

Voilà pourquoi les puissants qui se meuvent « à la Cour » et ceux qui les décrivent — « à la Cour » eux aussi, pour pouvoir, logiquement, le faire - se meuvent comme d'atroce ridicules, caricaturales idoles mortuaires.

Dans la mesure où ils sont puissants, ils sont déjà morts, parce que ce qui « faisait » leur puissance — à savoir une certaine manière d'être du peuple italien — n'existe plus : leur existence est, par conséquent, un tressautement de marionnette:

Sortant « hors de la Cour » on retombe dans quelque autre chose : le pénitencier de la consommation. Et les principaux personnages de ce pénitencier sont les jeunes.

Etrange à dire c'est vrai que les puissants ont été largués par la réalité avec, collé à la peau comme un masque grotesque, leur pouvoir clérico-fasciste, mais il est non moins vrai que les hommes de l'opposition ont été, eux aussi, largués par la réalité avec, collés à la peau comme un masque grotesque, leur progressisme et leur tolérance.

Une nouvelle forme de pouvoir économique (c'est-à-dire la nouvelle, véritable âme — si Moro me permet ce mot — la démocratie chrétienne, qui n'est plus un parti clérical parce que l'Eglise n'existe plus) a réalisé à travers le développement du pays une fallacieuse forme de progrès et de tolérance. Les jeunes qui sont nés et ont été formés en cette période de faux progressisme et de fausse tolérance, sont en train de payer ce mensonge (le cynisme du nouveau pouvoir qui a tout détruit) de la façon la plus atroce. Les voici autour de moi, une ironie imbécile dans les yeux, un air stupidement fait, une canaillerie agressive et aphasique — quand ce n’est pas une souffrance et une appréhension de pensionnaires, la réelle intolérance de ces temps de tolérance...

Toujours dans le même numéro de L'Espresso, Moravia fait la recension d'un film : un père, homme de bien, a un fils contestataire, assassin etc. —, et il conclut — en cela d’une absolue cohérence avec lui-même — qu'à un père semblable dans de telles conditions, il ne reste rien d'autre à faire qu’à « chercher à comprendre son fils » : ne pas dramatiser, ne pas le tuer, ne pas se détruire, mais chercher à le comprendre. Et moi je me demande : Et quand il l'aura compris? Et après ? Après qu'il aura accompli ce geste magnifique de libéralisme moral ? Certes, le comprendre dont parle Moravia est un comprendre rationnel, c'est-à-dire occidental : il engendre nécessairement l'agir. Admettons que ce père – après s’être mis dans l'état d'esprit d'un entomologiste qui étudie son insecte — réussisse à la fin à comprendre son fils et découvre que c'est un imbécile, un présomptueux, un indécis, un agressif, un vaniteux, un criminel en puissance, ou bien également un être sensible, désespéré. Que devra-t-il faire ? Se contenter de l'avoir compris? Mais se contenter de cela implique impartialité et indifférence. C'est l'agir qui distingue. Et un père qui aime agit. Il est destiné à mordre la poussière comme le méprisé Laïus : rien d'autre n'est possible. Par conséquent le comprendre est la moindre des choses. Et l'agir ne peut être autre chose sinon agresser son fils pour pouvoir à la fin, justement, mordre la poussière. Je regarde les enfants, je cherche à les comprendre et puis j'agis ; j'agis en leur disant ce que je crois être la vérité sur eux :

« Vous, vous vivez dans le fait divers, qui est la véritable histoire, parce que — bien qu'elle ne soit ni définie, ni acceptée, ni parlée elle est infiniment plus avancée que notre histoire opportuniste; parce que la réalité est dans le fait divers « hors de la Cour » et non dans ses interprétations partiales ou, pire encore, dans ses travestissements. Mais ce fait divers vous veut écartelés par une crise de valeurs parce que le pouvoir, créé en définitive par nous, a détruit toute culture antérieure, pour en créer une à lui, faite de pure production et consommation, et par conséquent de faux bonheur. La privation de valeurs vous a jetés dans un vide qui vous a fait perdre toute orientation et vous a humainement dégradés. Votre « masse » est une « masse » de criminels en puissance à qui on ne peut plus parler au nom de quoi que ce soit. Vos quelques élites cultivées — socialistes ou radicales ou catholiques avancées — sont étouffées d'une part par le conformisme, de l'autre par le désespoir. Les seuls qui se battent encore pour une culture et au nom d'une culture, dans la mesure où il s'agit d'une culture « différente » projetée vers le futur, et donc au-delà, dès son principe, des cultures perdues (la culture de classe, des bourgeois, et la culture archaïque, du peuple), ce sont les jeunes communistes. Mais combien de temps encore pourront-ils défendre leur dignité ? »

Pier Paolo PASOLINI.

Ce texte, traduit par Madeleine JUFFÉ, est paru dans le Corriere della Sera du 1er  août 1975.

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 21:40

Mussolini était à Genève du 1er au 31 mars 1904 sauf le 19-21 mars il il était au congrès de l’Union socialiste italienne à Zurich puis le 14 avril c’est son expulsion.

Pour la célébration de l’anniversaire de la Commune de Paris, Mussolini fera un discours à Genève, Lénine aussi mais sans qu’on soit sûr qu’ils aient été à la même réunion.

A la Bibliothèque de la ville Mussolini a laissé sa trace avec la liste des livres consultés ;

Stein, Voltaire, Labriola, Enrico Ferri, Nietzsche (deux livres), D’Annunzio (3 livres) Paul Bourget, Paul Renard, Henri Lichtenberger

Le Peuple de Genève du 26 mars 1904 écrivit : « Le discours italien fut prononcé par le camarade Mussolini qui en des termes fort éloquents a fait le procès des détracteurs de la Commune de Paris et tracé à la classe ouvrière le chemin à suivre pour s’assurer les libertés nécessaires à se pleine émancipation. »

 

De toute façon, dès cette époque les deux hommes devaient se connaître.

 

Dans les œuvres en 45 volumes de Lénine, d’après l’index, il n’a jamais évoqué Gramsci mais trois fois Mussolini. Le 9 janvier 1915 il traite Mussolini de social-chauvin puisqu’il souhaite que l’Italie entre dans la guerre. En 1918, dans Le socialisme et la guerre, nouvelle mention de Mussolini au sujet du parlementarisme. Et pour terminer dans le tome 45 sur la fin de sa vie, Lénine mentionne Mussolini quand, le 1er novembre 1922, une bande de fasciste attaque révolver au point, le service commercial de la Représentation de la RSFSR [URSS] en Italie. Ils vont abattre un des employés et c’est donc suite à ça que Lénine envoie cette lettre à Tchitchérine :

« Camarade Tchitchérine, ne devrions-nous pas chercher querelle à Mussolini et partir tous (Vorovski et tous les membres de la délégation) d’Italie, en commençant contre elle une guerre de harcèlement à cause des fascistes ? Nous ferons ainsi une démonstration à l’échelle internationale. Le prétexte à la querelle est commode : vous avez molesté nos compatriotes, vous êtes des sauvages, de Cents noirs, pire que ceux de Russie en 1905, etc., ect.

A mon avis, il faut le faire.

Ce sera une aide sérieuse de notre part au peuple d’Italie. Votre Lénine

 

Pourquoi cette question ? Nous verrons… Jean-Paul Damaggio

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 15:47

On vote au Pays-Bas et j'avais écrit quelque part un article sur le sujet au moment des précédentes élections mais je ne sais où, alors j'ai tapé sur google : Damaggio élections pays-bas, et première réponse, une article de Rue89 qui est allé en Grèce interroger un Italien qui y vit, qui travaille pour une firme française et qui est un poète libertaire. Il s'appelle Massimiliano Damaggio, originaire de Milan, aussi je suis allez voir plus loin et je vous propose cette traduction d'article au sujet du dernier recueil de ce poète, recueil qui concerne les luttes en Grèce. JPD

 

 

http://www.rue89.com/rue89-eco/2012/06/16/promenade-dans-athenes-avec-damaggio-poete-et-libertaire-232993

 

La place  lacrymogène

 

Préface à « Poésie avec Pierre », Edizioni Ensemble 2010

 

Massimiliano Damaggio est un transfuge du monde littéraire et est aussi un fugitif de l'Italie. Un étranger, dans un sens. Il aime la poésie d'Amérique latine plus que la poésie italienne, et en effet, on ne peut pas lui donner tort. Il déforme l'italien qu’il écrit. Pendant une longue période il n’a pas publié et il a même refusé de publier. Il a fréquenté le monde de la poésie à Milan, dans les années 1990, puis, au début du nouveau siècle, il est parti pour la Grèce, où il vit. Il a bandonné, si je comprends bien, non seulement Italie, mais aussi le monde de la poésie italienne. Il a quitté à la fin, l'institution littéraire ; Il s’est isolé. Elle continue à écrire. Sa langue est rare. Elle semble déformée par un étranger.

Damaggio n'efface pas ses traces. Il je ne joue pas la ruse Il ne jette pas au loin l'écume. C'est la naïveté, comme ils le disent dans le monde littéraire. Mais sa poésie a de la force, de la puissance. Damaggio à une forte attraction pour la réalité. Sa poésie est narrative, descriptive. Mais cette description ne s'arrête pas à la surface. Il construit avec des matériaux visuels, des reportages, nous pourrions dire presque télévisuels, avec des visions sans ombre, avec pleins de couleurs, métaphores. La réalité est toujours là. Mais il prend un sens spécial. Le regard déforme cette réalité apparemment vécu.

Ce soir je passe place Omònia

où les seringues coincées dans l'asphalte

brillent comme des petites bougies votives

à la lueur du monde financier.

 

La façon dont Damaggio déformer la langue, me semble sa caractéristique distinctive. C'est un langage parfois intentionnellement maladroit, le langage de la réalité urbaine. C'est comme si Damaggio prenait les mots à revers, les obligeant à perdre leur aura, pour les plier à l'hyperréalisme. Dans cet hyperréalisme il y a tout de même une vision subjective du monde, une parodie rusée de méandres du réel. L'expression « la place lacrymogènes » me frappe. Nous savons ou nous croyons savoir ce qui se passe en Grèce. Mais la place lacrymogène est une expression qui va au-delà, que vous pouvez lire à différents niveaux. Ce n'est pas seulement une place où on lance des gaz lacrymogènes. C'est celle où on pleure. De cette façon Damaggio restitue un sens au mot place : un mot ancien, l'endroit où vous vivez, où les gens vivent ; aujourd'hui la place est tout simplement un endroit où il y a un rond-point pour les voitures qui passent. Dans ce poème c’est l'endroit où vous vivez, et ces larmes sont des larmes de la pauvreté, de la vie. Cette place, c'est la vie. Cette distorsion (ce ne sont pas les places qui sont lacrymogènes mais les projectiles) permet une signification polyvalente et c’est ça, la poésie.

(…). La poésie c’est une pierre qui se lance, mais qui, quand elle arrive, se transforme en une prière. Dans sa description hyperréaliste et sans pitié de la douleur et la souffrance, il y a une grande piété. Et c'est finalement l'idée de la poésie qui anime Massimiliano Damaggio.

Carlo Bordini

 

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 23:23

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L’Université du Québec à Chicoutimi publie des versions électroniques des livres de Gramsci accessibles gratuitement sur votre ordinateur. Dont les fameuses Lettres de prison publiées autrefois aux Editions sociales, livre qui m’avait échappé et dont j’ai publié la présentation sur ce blog. Le monde nous réserve parfois de grandes surprises. Bravo à l’UQAC !

Jean-Paul Damaggio

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/gramsci_antonio/lettres_de_prison/lettres_de_prison.html

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 21:46

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On ne peut pas dire qu’en 1935 les responsables de la Petite Gironde (journal de droite) ignoraient le fascisme de Mussolini. Malgré les crimes de ce dirigeant, il se trouve en Une du journal pour y jouer l’intellectuel savant sur le thème de l’empire perdu, l’empire romain. Quand il parle d’intérêt supérieur à tout, on croit poindre ses souvenirs de marxiste. Quand il parle de race, on mesure sa prudence par rapport au discours d’Hitler au même moment. A le lire on comprend mieux sa rage à être présent en Espagne de 1936 à 1939. Bref, y compris dans la presse régionale française de 1935, le fascisme de Mussolini était très présentable. JPD

 

La Petite Gironde mercredi 12 juin 1935

La Latinité par Benito Mussolini

Le 7 janvier, un accord entre la France et l'Italie a été conclu à Rome - accord qui met fin à une longue période qui a parfois vu des controverses aiguës — et les manifestations qui en sont résultées ont remis à l'ordre du jour, d'une manière tout à fait particulière, le mot « latinité».

On parle à nouveau des sœurs latines ; les civilisations latines sont une fois de plus exaltées.

A quoi correspond aujourd'hui le mot latinité ?

Qu'y a-t-il à présent derrière ce mot ?

Est-ce une réalité ou seulement une tendance littéraire historique ?

La latinité est-elle toujours une puissance dans le monde contemporain, ou une simple réminiscence sentimentale ?

Avant de répondre à de telles questions, il est opportun d'énumérer les Etats qui peuvent être considérés comme latins.

Ce sont les Italiens, les Français, les Espagnols, les Portugais et les Roumains.

D'autres nations, comme la Belgique, la Suisse, ont des provinces que l’on pourrait appeler latines. De mêmes les nations sud-américaines peuvent être considérées comme latines.

Une affirmation que l'on peut faire, lorsqu'on examine l'histoire et la structure de ces nations, c'est que la Latinité y existe ; en d'autres termes, ce sont des pays où l'impression laissée par la civilisation romaine se révèle et reste continue d'une manière unique.

Ces nations ont des traits communs qui les caractérisent et les distinguent nettement des autres.

Ces caractères particuliers sont la race, la langue, la religion, les usages, le type mental et les relations historiques.

Il est difficile de définir avec précision la race latine, mais il est hors de doute que les Italiens, les Portugais, les Espagnols, les Français et les Roumains « moyens », présentent des caractères physiques communs, en ce qui concerne par exemple la taille, le teint et la couleur des cheveux.

Ce type physique les différencie des Anglo-Saxons, des Allemands et des Slaves.

Il existe de plus profondes affinités encore, parmi les peuples latins, quant à la langue.

Le français, l'espagnol, le portugais, l'italien et le roumain sont similaires et présentent une commune origine : le latin, que l'on a appelé « castrense verbum ». C'était la langue parlée par les légionnaires et les gens du peuple.

Au point de vue religion, les nations latines sont en majorité catholiques, à l'exception de la Roumanie. C'est un catholicisme vrai, et non pas seulement latin, car certains pays germaniques, comme l'Autriche, ou slaves, comme la Pologne, sont également catholiques, mais le véritable bloc catholique important est constitué par l'Italie, la France, l'Espagne, le Portugal et les nations sud- américaines.

Indéniables aussi sont les affinités habitudes au point de vue « manière de vivre », et quant au point de vue intellectuel, il existe une indiscutable empreinte du génie latin  — clarté, équilibre, réalisme — que l'on peut nettement discerner parmi les peuples qui descendent de la civilisation romaine.

Comme de juste, les invasions des races étrangères, telles que celle des arabes en Espagne, les contacts avec les autres peuples ont introduit des éléments modificateurs dans les caractéristiques spirituelles des populations latines; mais la base reste latine.

L'Italie offre des exemples typiques de cette assimilation des éléments étrangers.

Les Lombards, par exemple, race allemande, ont oublié leur propre langue et ont adopté, en prose comme en poésie, le latin, langue qui a permis la transmission de la gloire de l’empire romain. Quelques siècles plus tard, les Souabes de Naples s'assimilaient définitivement, eux aussi, à la langue latine et contribuaient à sa suprématie.

Il en a été de même à l'égard de 1'interprétation des littératures, des philosophies et des arts, surtout à l'époque de la Renaissance, que l'on peut situer historiquement de Dante jusqu'à Machiavel.

Les relations politiques entre ces peuples occupent dix siècles de l'histoire, en comportant des noms d'empereurs, de rois, de princes, de reines et d'hommes d'Etat.

Les Italiens, par exemple, sont profondément intégrés dans l'histoire de France, par Catherine de Médicis, par Gambetta, par Mazarin, qui garantit la paix sur le Rhin pendant deux siècles ; par Gallieni, qui sauva Paris en 1914, et surtout par Napoléon, que Louis Madelin, de l'Académie française, dans son récent ouvrage, considère comme Italien pur sang.

De ce rapide résumé, on peut conclure qu'il n'est nullement absurde de parler de « peuples latins ».

Ce dénominateur commun « latinité » existe parmi ces nations, et cela depuis des siècles, même si, de temps à autre, quelque littérateur déclare qu'il est regrettable que la domination romaine ait empêché les civilisations autonomes de s'affirmer, regrets d’ailleurs entièrement superflus, car, si certaines civilisations autonomes ont disparu, il est évident que c'est parce qu'elles étaient inférieures à celle de Rome.

D'autre part, les peuples « latinisé » étaient fiers de vivre sous les lois romaines et, aux moments critiques, se montraient les défenseurs les plus acharnés de l'unité de l'empire auquel ils ont donné des empereurs, des philosophes, des poètes et des généraux.

Si l’on considère démontré que la latinité existe réellement, il reste à savoir si un système d'action politique peut être basé sur elle ?

C'est un problème d'une importance capitale, mais la réponse ne peut être que négative.

Différents développements politiques parmi les nations latines, leur situation géographique et démographique, leur ligne de conduite quant à leur politique étrangère ne peuvent être unifiée.

Il pourrait devenir dangereux de pousser la discussion sur le terrain sentimental.

L'entente entre la France et l'Italie parait certaine ; demain, une entente relative à la Méditerranée occidentale entre l'Espagne, l'Italie et la France pourra être réalisée, mais le bloc politique des Latins sera difficile à constituer, parce que les intérêts pour pourraient s'opposer au moment de créer cette «identité» qui impliquerait une unité d'action.

On s'en est rendu compte lors de la guerre mondiale, car l'Espagne est restée neutre, non pas par peur de la guerre, car les Espagnols sont de vaillants soldats, mais en raison d'intérêts espagnols indirectement en jeu.

Depuis que le monde existe, les intérêts fondamentaux des peuples sont ceux qui déterminent leur politique étrangère, et ces intérêts, à leur tour, sont les conséquences de leur situation géographique et démographique.

Certaines guerres semblent avoir résulté de questions de successions dynastiques mais en réalité, les hommes se sont toujours entre-tués pour la possession de territoires adossés à des fleuves, pour celle des transports fluviaux vers la mer, pour la conquête de cimes montagneuses protégeant leurs frontières ou pour celles de plaines fertiles.

Ce sont ces intérêts qui deviennent des forces puissantes, développées par le dynamisme des peuples, en raison de certaines conditions géographiques et numériques.

Dans un but de paix et de collaboration européenne, il est indiscutable que l'entente entre la France et l’Italie avec leurs 80 millions d'habitants, est un élément de stabilité et d'équilibre.

Cette «latinité», concrète et armée représente une somme incalculable de valeurs historiques, spirituelles et politiques, pour la défense, non seulement de son existence, mais de son avenir, et aussi pour la défense de l'existence et de l'avenir de la civilisation occidentale, cette glorieuse civilisation qui ne peut mourir. Benito Mussolini

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 18:14

Ce texte en deux épisodes est assez long pour que je n’ajoute pas mon grain de sel. Disons cependant qu’en 1953 pour des raisons peut-être oubliées, le PCF parlait du journal du PS en des termes kes plus sévères. Ceci pour rappeler que tout texte est daté. JPD

 

La Pensée (Paris). 1953/09-1953/10.

LA VIE, LA MORT ET LE TRIOMPHE D'ANTOINE GRAMSCI (2) par Jean NOARO

Antoine Gramsci dirige l'Ordine Nuovo, devenu quotidien depuis le 1er janvier 1921.

Il a étudié et il ne cesse d'étudier les œuvres de Lénine. Pour mieux pouvoir le faire, il apprend le russe. Il veut qu'autour de lui on se mette aussi à l'étude. Comme tout grand militant, il sait qu'il a le devoir d'enseigner aux autres, d'expliquer, de convaincre. Il part en Union soviétique où il demeurera un an, apprenant à connaître les problèmes et les hommes de la Révolution. Très fatigué, il prendra un long repos dans les environs de Moscou. C'est alors qu'il rencontre Julie Schucht qui devient sa femme. Il fait partie du secrétariat de l'Internationale communiste. Au printemps de 1923, il gagne Vienne. C'est de cette ville qu'il suggère la création d'un journal quotidien et qui s'appellera l'Unità. Titre prémédité : « Unité de la classe ouvrière autour du Parti communiste, unité des ouvriers avec les paysans, unité du Nord avec le Midi ; unité de tout le peuple italien dans la lutte contre le fascisme. »

En avril 1924, Gramsci est élu député malgré les intimidations et les violences. Il rentre en Italie en mai 1924 et il s'établit à Rome.

Il est maintenant à la tête du Parti communiste italien illégal. Son séjour en U.R.S.S. l'a changé. C'en est fini de cette excessive modestie qui avait empêché le mouvement de l'Ordine Nuovo de s'étendre à tout le Parti socialiste et de s'imposer par la justesse de ses thèses. Gramsci est devenu plus exigeant envers lui-même et envers les autres. Toujours empli d'humaine compréhension, il sait exiger fermement de chacun qu'il accomplisse son devoir.

C'est en mai 1924, à la conférence nationale illégale de Côme, qu'il taille en pièces Bordiga. Celui-ci prétend que « le fascisme est un simple changement de gouvernement », que les communistes doivent s'en désintéresser, qu'ils ne doivent surtout pas « se salir les mains » dans des accords et des alliances avec des groupements bourgeois antifascistes, mais qu'ils doivent, sans se presser, s'occuper à propager les principes révolutionnaires. Gramsci répond à Bordiga. Il montre le contenu de classe du fascisme ; il montre que le mécontentement petit-bourgeois ne suffira pas à renverser le fascisme et qu'il ne faut pas le surestimer ; ce qui compte, c'est un puissant mouvement de masse ayant un but précis : le renversement du fascisme, mais un mouvement qui saura tenir compte de toutes les alliances nécessaires. Et il dit à Bordiga :

« Tu n'es pas pressé, Bordiga. Mais nous qui nous sentons liés à la classe ouvrière et au peuple, nous, oui, nous sommes pressés, très pressés, comme sont pressés les ouvriers, comme est pressé le peuple qui souffre dans sa chair de la dictature fasciste et de l'exploitation capitaliste. Nous sommes pressés et c'est pourquoi nous ne négligerons aucune manœuvre politique, aucun mouvement tactique  qui pourra nous rapprocher du jour du renversement du fascisme et de la victoire du prolétariat et du peuple (1)

Gramsci se servira de la tribune du Parlement pour faire connaître au prolétariat, au pays tout entier la volonté des communistes de former, avec tous les antifascistes, un front unique de lutte. C'est le temps où Mussolini fait assassiner Matteotti. Gramsci dit aux parlementaires antifascistes qu'une opposition platonique ne peut suffire à renverser Mussolini, mais qu'il faut, au contraire, appeler le peuple à la lutte. Il met tout en œuvre pour se faire entendre et comprendre. Il renforce l'Unità dont le tirage double en quelques mois. Il use de tous les chemins pour rassembler le plus possible d'antifascistes autour du Parti ; il va vers les socialistes qui acceptent la IIIe Internationale, vers les catholiques, vers la petite bourgeoisie sarde, vers les libéraux comme Amendola. Son mot d'ordre est : unité d'action à la base. Et ce mot d'ordre, Gramsci va le crier à travers le pays et il le crie de la tribune du Parlement, face à Mussolini.

Celui-ci fait alors son second coup d'Etat. Le 3 janvier 1925, il annonce, dans un discours violent et impudique, que des mesures vont être prises contre la liberté de parole, la liberté d'association, la liberté de la presse. C'est la fin de toute légalité pour le Parti, pour les antifascistes.

Pour Gramsci la vie est alors illégale lorsqu'il s'agit du dirigeant qui visite un parti devenu clandestin, légale lorsqu'il s'agit du député. C'est au IIIe congrès -national du Parti qui se tient à Lyon que Bordiga et le bordighisme sont liquidés. C'est au Parlement que Mussolini est encore obligé d'entendre les terribles et accusatrices- interventions du représentant du Parti communiste italien :

« Vous pouvez «conquérir l'Etat», vous, pouvez modifier les codes, vous pouvez essayer d'empêcher les organisations d'exister dans la forme où elles ont existé jusqu'ici ; vous ne pouvez rien sur les conditions objectives où vous êtes contraints de vous mouvoir... Voici ce que nous voulons dire au prolétariat et aux masses paysannes italiennes du haut de cette tribune : les forces révolutionnaires italiennes ne se laisseront pas écraser ; votre sinistre rêve ne se réalisera pas (2).

 

En novembre 1926, à la suite d'un faux attentat contre Mussolini, sont publiées les « lois d’exception pour la sécurité de l'Etat ». Tous les partis politiques sont dissous, ainsi que toutes les associations antifascistes, ainsi que tous les journaux de l'opposition. Un tribunal spécial est créé et qui devra juger les délits politiques, distribuer des peines de prison par dizaines d'années, qui pourra condamner au bagne et même à mort. Pour les simples suspects, et sans qu'il y ait jugement, est créée une nouvelle forme de peine : la déportation dans les confins, dans les îles.

Gramsci est sollicité par ses camarades du Bureau politique pour qu'il se mette en lieu sûr. (Il vit à Rome, près de la Porte Pia, dans une petite maison où il dispose d'une chambre modeste.) Gramsci remet sa décision de semaine en semaine. Tous ses camarades sont arrêtés l'un après l'autre. Togliatti est heureusement à Moscou. Gramsci estime que, les choses ayant voulu qu'il se trouve en Italie dans le moment le plus grave pour le Parti, il se doit de rester à son poste de combat.

Il est arrêté le 8 novembre 1926 à dix heures et demie du soir.

 

Il est détenu seize jours à la prison de Regina-Coeli.

Condamné d'abord à cinq années de déportation, il est transféré à Ustica où il arrive le 7 décembre 1926. Il quitte l'île le 20 janvier 1927 et il est transféré à la prison Saint-Victor de Milan, inculpé de conspiration contre les pouvoirs de l'Etat, de provocation à la guerre civile, d'excitation à la haine de classe, d'apologie d'actes criminels et de propagande subversive.

L'instruction est terminée en mai 1928. Antoine Gramsci est conduit sous bonne escorte à Rome où son procès se déroule du 28 mai au 4 juin. Le tribunal spécial présidé par le général Saporiti, à la demande du ministère public Isgro, condamne Antoine Gramsci à vingt ans quatre mois et cinq jours de réclusion. Isgro avait dit en montrant du doigt Gramsci : « Pendant vingt ans nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner. » La dernière déclaration de Gramsci fut celle-ci : « Un jour vous conduirez l'Italie à la ruine ; c'est aux communistes qu'il appartiendra de la sauver ! »

En juillet 1928, Antoine Gramsci, devenu le détenu 7047, entre à la prison de Turi, province de Bari, où il occupe la cellule n° 1 de la première section. Cette cellule se trouve tout à fait à côté du poste de garde. Il faut qu'il soit surveillé de près. Mais il faut aussi que tout repos lui soit rendu impossible, même la nuit. Les bruits et les conversations du corps de garde l'empêcheront de dormir. Et les gardiens ont ordre d'inspecter la cellule trois fois par nuit. Il faut empêcher Gramsci de penser. Il faut, l'assassiner lentement. Il faut l'avoir par l'insomnie.

A la suite des protestations parvenues du monde entier, et parmi lesquelles il faut noter celles de Romain Rolland et de l'archevêque de Canterbury, il est transporté agonisant dans une clinique de Formia, puis dans la clinique de Rome Quisisana (Ici on guérit) où il meurt le 27 avril 1937, trois jours après l'expiration de sa peine, celle-ci ayant été hypocritement réduite de quelque dix ans.

Antoine Gramsci, malgré les offres cauteleuses qui lui furent faites, n'accepta jamais de demander sa grâce. A qui le lui proposait, il répondait : « C'est là une forme de suicide... Je n'ai nullement l'intention de me suicider..» Sa belle-sœur Tatiana, qui aurait voulu le sauver à tout prix, n'arrivait pas à comprendre sa décision. Elle écrit :

« Je ne peux pas comprendre comment il peut se faire qu'Antoine craigne de traverser intellectuellement parlant une crise aussi grave, alors qu'avec tout cela il fait preuve d'un tel esprit de lutte, de résistance, de critique impitoyable des choses et des hommes et qu'il tient à être le pionnier d'une résistance à toute épreuve et cela pour le bien de tous... »

 

Qu'il soit dit, pour compléter le schéma de cette existence héroïque et émouvante, que la mère et les sœurs de Gramsci, Thérésine et Gracieuse, vivaient en Sardaigne, que le frère Charles était employé à Milan et que le frère Gennaro avait émigré en France.

Gramsci, on l'a vu, avait connu sa femme Julie (Julia) Schucht dans une maison de repos de Moscou au début de 1923. Un premier enfant, Delio, était né à Moscou en août 1924, alors que Gramsci était retourné en Italie. La maman et Delio rejoignirent le père à Rome fin 1925. Ils le quittèrent au printemps suivant, pour rentrer à Moscou où, en août 1926, Julien vint au monde. Tout cela veut dire que Gramsci a connu son premier enfant quelques mois seulement et qu'il n'a jamais connu son second fils. Il faut penser à cela en lisant certaines Lettres de la prison.

Il faut aussi songer que Julie, durement touchée par l'arrestation de son mari, eut à souffrir d'une maladie nerveuse que l'on s'efforça de cacher au prisonnier, mais assez vainement. Gramsci s'en douta vite et cela fut à l'origine d'après discussions, d'accès de mauvaise humeur, de colères même. Julie ne put jamais, et pour cause, venir en Italie ainsi que Gramsci l'aurait tant désiré.

Un personnage important dans ce drame est Tatiana, la sœur de Julie, qui était doctoresse. Son affection pour Gramsci était fraternelle et illimitée l'admiration qu'elle avait pour lui. Onze années durant, Tatiana ne vécut que pour soulager les souffrances de Gramsci, pour lui rendre moins dure la vie de la prison. De faible constitution elle-même, elle surmonta toutes les fatigues pour bien accomplir le grand devoir qu'elle s'était imposé. C'est elle qui recueillit le dernier soupir de Gramsci, qui prit soin de sa tombe et qui sauva les précieux cahiers écrits dans la prison.

Tatiana Schucht est morte en 1943 en Union soviétique.

 

On s'en doute, la correspondance de Gramsci était soumise à une censure qui se voulait vigilante. Le prisonnier tenait à voir ses lettres arriver à destination. Elles étaient pour lui l'unique moyen qu'il eût de garder le contact avec la vie, de conserver toute son humanité, de demeurer un être vivant. Il se gardait donc de traiter de certains sujets et d'user de certains mots. Mais son ironie est là — qui fait penser à celle de Voltaire —, qui a raison de la balourdise de ses geôliers et qui fustige le bourreau du peuple italien. « La vie de l'enfermé est méticuleusement dévorée par une multitude de petits soucis, d'infimes préoccupations », constate Gramsci dans une- lettre du 18 janvier 1932 :

« Prométhée en lutte contre tous les dieux de l'Olympe nous apparaît comme un Titan tragique ; Gulliver lié par les Lilliputiens nous fait rire. Si Prométhée au lieu, d'avoir le foie quotidiennement dévoré par l'aigle, avait été grignoté par les fourmis, il nous ferait rire aussi Jupiter n'a pas été très intelligent ; la technique pour se débarrasser de ses adversaires n'était pas encore, bien développée en son temps... »

 

Il reste sous-entendu que Mussolini, du moins en cette- matière, a su mieux faire que Jupiter lui-même...

Gramsci ne néglige jamais de nous décrire ses cellules successives. Il laisse parler les détails matériels qu'il donne à la façon dont on fait un inventaire, il met de temps à autre une notation dont il nous appartient, d'apprécier la valeur de document :

« J'ai passé, cet hiver, trois mois sans voir le soleil. La cellule reçoit une lumière qui tient de la lumière d'une cave et de celle d'un aquarium... »

 

La période d'Ustica qui se déroule à ciel ouvert abonde en observations pittoresques. Quel grand écrivain réaliste est Gramsci ! Que l'on lise ces passages où il dit la vie dans l'île ; ceux où il nous présente des condamnés de droit commun, tous hommes du Midi et du milieu, se livrant à une démonstration de duel au couteau, « scène vraiment grandiose et inoubliable pour tous », digne de l'auteur de Cavalleria Rusticana, Giovanni Verga, le père du vérisme.

Mais Gramsci aura surtout à vivre seul. Il revient sans cesse, dans ses lettres, sur la condition « psychique » du prisonnier. Là, mieux qu'ailleurs, on le voit se défendant âprement contre l'emprise fatale, contre l'abêtissement. Peu comme lui auront dit l'horreur de cet anéantissement graduel où, mène la vie pénitentiaire avec son oisiveté forcée :

«  ses journées toujours égales, ses heures et ses minutes qui se succèdent, monotones, comme une eau qui tombe goutte à goutte..., avec ses règles, sa routine, ses privations, un ensemble énorme de très petites choses qui se succèdent mécaniquement durant des jours, des mois, des années, toujours égale, toujours au même rythme comme les menus grains de sable d'une gigantesque clepsydre... »

 

Gramsci ne veut pas se laisser gangrener, dévorer l'esprit par ce qu'il appelle la « routine pénitentiaire » ; il défend tout son être et il se défend de tout son être contre la mentalità carceraria.

 

Son organisme débilité offre pourtant un terrain de moindre résistance. Lorsqu'il a quelque repos avec les troubles- stomacaux, interviennent les troubles intestinaux. Il crache du sang. Il a de persistantes migraines. Le sommeil le fuit : en octobre 1930, il dort en moyenne deux heures sur vingt-quatre. Lorsqu'il lui arrive de trouver un peu de sommeil, son gardien, qui a reçu des ordres en conséquence, ouvre et ferme la porte du cachot avec bruit. Gramsci, réveillé, n'arrive plus à. se rendormir... Le voici qui revient sans cesse sur le problème de son alimentation : toute nourriture lui est contraire, celle qu'il pourrait digérer ne figure que rarement au « menu» de la prison : Fumer est une distraction..., mais fumer est nocif. Aussi d'une cigarette en fera-t-on trois : « On peut ainsi fumer un petit peu trois fois, juste ce qu'il faut pour enlever le besoin de fumer... » Gramsci ne croit pas aux médecins : il nous le dit avec un humour qui se teinte parfois d'énervement. Mais il se soigne ou du moins il essaie de se soigner : le devoir est de vivre. L'œil clair et sans angoisse, il observe jour après jour sort dépérissement-. Il écrit à sa nièce le 15 décembre 1930 :

« Ne crois, pas que ma sérénité se soit évanouie. Je suis plus vieux de quatre années ; j'ai beaucoup de cheveux blancs ; j'ai perdu mes dents ; je ne ris plus d'aussi bon cœur qu'autrefois. Mais je crois être devenu plus sage et avoir enrichi mon expérience des hommes et des choses. Au reste je n'ai pas perdu le goût de la vie ; tout m'intéresse encore... »

 

Il se défend de penser à la mort. Il continue à regarder vers l'avenir. Il fait cependant — avec un optimisme rare et une étonnante fraîcheur d'évocation — des incursions dans son enfance sarde. Etudes provinciales, courses dans la campagne, histoires de brigands, de fantômes ou de chasseurs en goguette, gastronomie locale, malaria, tours démantelées : toute la vieille Sardaigne est là avec ses paysages, ses bêtes et ses gens frappés au coin de l'insularité et de la misère. Là encore on évoque les romanciers du vérisme, Verga, par exemple, qui sut dire les mœurs des populations siciliennes, mais avec ce fond de sentimentalisme larmoyant, de résignation, qui est trop le fait de la littérature italienne contemporaine. On évoque les véristes ; mais pour constater qu'avec Gramsci intervient une nouvelle vision des choses et pour comprendre que c'est par le réalisme socialiste que cette littérature réglera ses contradictions et reconquerra sa virilité. A homme nouveau, littérature nouvelle.

Un homme nouveau qui sait d'ailleurs tenir compte de l'héritage du passé. Et pour lequel comptent les affections les plus simples. Au milieu de ses souffrances physiques, le lutteur indompté s'oublie pour penser aux siens, leur parler, les conseiller, les réconforter, les faire sourire et les amuser. Il veut avoir pour chacun le ton qu'il faut : délicat, mais ferme aussi, avec sa femme qu'il veut débarrasser à distance de ses complexes, amical et émouvant avec ses enfants, ses nièces, brusque, ironique, docte et affectueux avec sa belle-sœur Tatiana, et si filial, si compréhensif, avec cette vieille paysanne sarde qu'est sa mère. Comme il lui parle attentivement ! et comme il parle d'elle !

« La pauvrette a beaucoup souffert de mon arrestation et je crois qu'elle souffre d'autant plus que dans nos villages il est difficile de comprendre que l'on puisse aller en prison sans être un voleur, un escroc ou un assassin. »

 

Et le drame — qui est plus que le drame d'un organisme fatigué dont on essaie de tirer le maximum —, le drame vient agiter au plus profond de la fibre l'être tout entier. Qu'on imagine que pour bien penser à tous les siens, pour ne pas se détacher d'eux, pour rester en contact avec eux, il faut que Gramsci se défasse de la lente action corrosive du pénitencier, qu'il surmonte les distances, qu'il évoque des milieux peu ou mal connus ou connus depuis un trop longtemps. Il faut qu'il lutte contre le temps qui fait vieillir les uns, grandir les autres, transforme les physionomies et les êtres eux-mêmes dans ce qu’on croyait être leur essence. Le prisonnier se dit que ces transformations se font inéluctablement et qu'elles se font loin de ses yeux et de son esprit. Il essaie de ne pas «décoller», de ne pas rester étranger, de rester dans la vie des siens. Il lutte pour essayer de mieux connaître ceux qu'il ne verra peut-être plus ou pour connaître dans leurs changements successifs ces deux-là qu'il n'a pour ainsi dire pas connus : ses enfants. Il réclame des photographies. Il interroge. Quelle est la taille de ses enfants ? leur, poids ? quels sont leurs goûts ? que lisent-ils ? que pense d'eux leur mère ? Le prisonnier suppute et déduit, donne des avis, des conseils..., mais voici qu'il se méfie de son jugement à distance, de son jugement d'homme cellulaire. Il n'ose plus conseiller qu'en faisant des réserves sur son propre jugement.

 

Il faut maintenir vivantes toutes ses affections. Il faut surtout sauver l'esprit. La lutte va devenir plus poignante encore. Gramsci a décelé ce que l'on pourrait appeler le mal pénitentiaire. Il en observe les effets sur ses camarades de prison rencontrés au cours de la rapide promenade quotidienne. Il voit ceux-ci s'abandonner de manière incroyable. Le spectacle de leur dégénérescence le sert comme servait aux enfants de Sparte le spectacle des ilotes. Il écrit à sa femme qu'il a toujours peur d'être vaincu par la routine de la prison. Il résiste. Il fait un plan de travail dès les premiers jours de son emprisonnement. Malgré les souffrances physiques et morales, la censure et le contrôle de l'administration pénitentiaire, l'impossibilité de faire des recherches de bibliothèque et de recevoir en temps voulu les documents bibliographiques indispensables, il couvre d'une écriture fine et serrée trente-deux cahiers, trois mille pages manuscrites correspondant à quatre mille pages dactylographiées. Là Gramsci traite des intellectuels italiens et de leur mission à travers l'histoire, de Machiavel, de Ugo Foscolo, de Dante, de Croce, de la Réforme, de la Renaissance, du roman feuilleton, du folklore, de la langue littéraire et des dialectes, du théâtre italien, de l'école laïque, de l'américanisme, du fordisme. Tous ces travaux sont publiés. En Italie ont vu le jour les écrits suivants : Il materialisma istorico e la filosofia di Benedetto Croce, Il risorgimento, Note sul Machiavelli, sul la politica e sullo stato moderno, Gli intellettuali e l'organizzazione della culkura, Letteratura e vita nazionale, Passato e présente. Ainsi le monde à la preuve que Gramsci est sorti vainqueur de son combat. La lente agonie qui lui fut imposée onze années durant par le régime fasciste n'aura pas eu raison de la puissance et de la clarté de son esprit.

Dans les cahiers, précise l'éditeur italien, il n'y a plus de trace de l'enfer cellulaire, seul demeure le fruit d'une pensée géniale, la marque d'une volonté de lutte indomptée et d'une admirable force de caractère.

Le drame demeure visible dans les Lettres où Gramsci nous dît tout de ses maux, de ses misères, de ses tortures et où nous voyons aussi la bataille que l'esprit a décidé de livrer. C'est là que nous assistons à l'élaboration de toute l'œuvre, que nous suivons l'emprisonné dans ses débats intérieurs, ses crises de conscience, ses incertitudes passagères, que nous le voyons, esprit vraiment universel, s'inquiéter d'éducation, d'histoire, de philologie, de critique, d'économie politique, de sociologie, de littérature, discutant largement sur Croce, sur la « question » juive, sur la psychanalyse aussi bien que sur le Xe chant de la Divine Comédie, s'inquiétant de telle revue ou tel ouvrage qu'il voudrait lire, demandant à sa belle-sœur de consulter tel spécialiste sur un point dont il n'est pas sûr. Tout cela pendant que le corps se dégrade sous ses yeux et sous nos yeux. Tout cela malgré tout plein de vie, d'humour et de bonne humeur, d'ironie et de fraîcheur, de confiance en la vie et dans les hommes, sans jamais aucune déclaration héroïque, sans la moindre trace de parole qui se voudrait historique.

Il ne pouvait vraiment exister de meilleure introduction aux œuvres de Gramsci que les lettres écrites par Gramsci de sa prison. Lutte pour faire durer le corps. Lutte pour rester un homme parmi les hommes. Lutte pour que la pensée demeure claire et agissante. Ces trois luttes qui n'en font qu'une donnent aux Lettres leur unité et font de leur ensemble une œuvre pathétique, une œuvre dramatique par excellence, ferme dans son écriture malgré la familiarité de l'allure, virile dans ses enseignements.

Palmiro Togliatti, dans le discours qu'il prononçait à l'Université de Turin le 22 avril 1949, à l'occasion du XIIe anniversaire de la mort de son illustre camarade de combat s'exprimait ainsi :

« Gramsci veut vivre, il veut travailler. Toute sa volonté est tendue vers ce but. Mais il avait déjà senti qu’on ne peut pas vivre de seule volonté et que les sentiments ne peuvent être repoussés de la vie. Or il avait une famille, une compagne, deux enfants dont l'un lui était inconnu. Dans la prison cette autre réalité lui échappe. Et il s'adonne à une recherche anxieuse. Il veut continuer à travailler, à écrire ; il ne veut plus se perdre dans ses songes. Pour cela le contact avec la réalité lui serait indispensable. Mais cette réalité autour de lui s'est diluée, évanouie. De là la protestation douloureuse contre les ténèbres qui peu à peu l'enveloppent et son effort pour se représenter de manière concrète le monde des dehors, l'existence de sa femme, le visage, la voix des enfants. C'est un cri de douleur et qui semble la demande instante d'un esprit avide de lumière.

Je crois qu’il n’existe pas dans l'histoire des hommes, un exemple aussi tragique de la lutte jusqu’au dernier soupir, entre les facultés de l'homme et la fatalité brutale, entre celui qui veut continuer à travailler, à combattre, à connaître, et la force toute puissante qui peu à peu le détruit.

Lorsque je pense à cette vie de Gramsci dans son cachot et que je vois cependant et malgré tout cela sortir à la lumière ses écrits des années terribles, j'éprouve avant tout pour lui un sentiment de profonde reconnaissance. Jusqu’au bout, il a vécu pour nous, pour nous tous, il a voulu vivre pour nous aider à avoir une vision plus cohérente, plus profonde et plus unie de notre destin. Il n'a pas vécu seulement pour notre parti, pour les ouvriers et les intellectuels qui le suivent mais bien pour tous les Italiens, pour notre Pays.

La réflexion sur notre histoire prendra un nouveau cours, l'étude de la structure et du développement de notre société possèdera un nouveau contenu, lorsque quelques-uns des principes et des règles qu’il a élaborés seront devenus communs parmi les intellectuels et dans le peuple italien. Un nouvel élan animera la vie elle-même de notre pays lorsque des groupes toujours plus grands d'hommes de pensée et d’actions s’attacheront à réduire la solution de continuité qui les sépare du peuple, c'est-à-dire de la réalité nationale, et que celle-ci réussira à se fondre en une nouvelle unité. » (3)

 

Le régime fasciste a pris la vie de Gramsci. En assassinant Gramsci, il n'a pas empêché que le message du reclus condamné à mort et qui mit onze années sans sommeil à mourir, arrive aujourd'hui parmi les hommes. L’on songe à cette époque où le sinistre Mussolini couvrait les ondes de ses vociférations, de ses insolents cris de triomphe. La grandeur vraie, le triomphe véritable s'élaboraient dans cette cellule humide de la prison de Turi ou luttait un homme au corps misérable, physiquement seul, mais en liaison de pensée et de cœur avec ses frères de combat, avec la multitude des travailleurs. Cet homme écrivait, à quelques jours de sa fin, à l'aîné de ses fils :

« Je pense que tu aimes l'histoire comme je l'aimais lorsque j'avais ton âge, parce qu'elle s'intéresse aux hommes vivants et que tout ce qui touche aux hommes, au plus d'hommes possible, à tous les hommes du monde qui s'unissent entre eux en société et travaillent et luttent et s'améliorent, ne peut ne pas te plaire plus que tout autre chose... »

 

Le 27 avril 1945, deux jours à peine après la libération de l'Italie, sur la façade de la prison de Turi était apposée une plaque portant cette .inscription :

« DANS CETTE PRISON FUT DETENU ANTOINE GRAMSCI LE MAITRE LE LIBERATEUR LE MARTYR QUI A SES BOURREAUX STUPIDES PREDIT LA DEFAITE A LA PATRIE MOURANTE LE SALUT

AU PEUPLE TRAVAILLEUR LA VICTOIRE

 

Le peuple italien, instruit par une terrible expérience, fier de .sa résistance et de ses luttes pour la libération, glorieux par les batailles qu'il mène chaque jour pour ses revendications et pour la paix, croit à sa victoire. Il fait confiance à sa classe ouvrière unie, à son Parti communiste fondé par Antoine Gramsci et dirigé par le compagnon insigne de Gramsci, Palmiro Togliatti. »

 

1 ) Mario MONTAGNANA : Ricordi di un operaio torinese, Edizioni Rinascita, Roma, 1949

2 ) Tiré de Vita di Antonio Gramsci, par LOMBARDO RADICE et G. CARBONE, Edizioni di Cultura Sociale, Roma, 1951,

3 ) Palmiro'TOGLIATTI : Gramsci, pensarore e omo di actione, «Milano—Sera éditrice, 1949

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 18:11

Ce texte en deux épisodes est assez long pour que je n’ajoute pas mon grain de sel. Disons cependant qu’en 1953 pour des raisons peut-être oubliées le PCF parlait du journal du PS en des termes les plus sévères. Ceci pour rappeler que tout texte est daté. JPD

 

La Pensée (Paris). 1953/09-1953/10.

LA VIE, LA MORT ET LE TRIOMPHE D'ANTOINE GRAMSCI (1)

par Jean NOARO

Dans un pays de dictature, un intellectuel est condamné pour son activité politique à vingt années quatre mois cinq jours de réclusion, peine qu'il devra purger dans l'isolement total d'une cellule sans soleil.

Cet intellectuel a la volonté de subsister le plus longtemps possible et de «continuer à penser ».

Il devra lutter contre un régime pénitentiaire impitoyable et insidieux, calculé pour porter atteinte aux organismes les mieux constitués et mener à l'hébétude ceux qui n'y prendront pas garde ou ne se trouveront pas suffisamment armés.

Le corps déjà faible se dégrade et finira par être vaincu ; l'assassinat dure onze longues années, du 8 novembre 1926 au 27 avril 1937.

Pour ce qui est de l'esprit, l'homme peut lire et écrire. Mais il ne peut ni tout lire ni tout écrire. Il peut correspondre avec les siens, mais en ne les entretenant que de sujets familiers ou extratemporels. En fait, il n'y a qu'un long soliloque dans le désert et jamais ce dialogue qui excite, corrige et féconde la pensée et lui permet de s'épanouir.

Et cependant l'esprit demeure vivant, intact, et l'emporte, en définitive, sur toutes les souffrances- physiques et sur toutes les contraintes de la prison.

Cette mort et ce triomphe au terme d'une lutte de onze années furent la mort et le triomphe d'Antoine Gramsci, fondateur et secrétaire général du Parti communiste italien. Elles se lisent dans le volume où a été rassemblée une partie de sa correspondance et qui paraîtra prochainement aux Editions sociales.

Les Lettres écrites de l'île d'Ustica, rocher dressant ses huit kilomètres carrés, à cent kilomètres en mer au nord de la partie est de la Sicile, écrites de la prison de Milan, de celle de Rome, de celle enfin de Turi, dans, les Pouilles, sont d'un intérêt difficile à épuiser. On y découvre un militant, un homme de vaste culture, de riche et profonde humanité. Elles ne sont pas un phénomène unique. Elles s'inscrivent dans la tradition de ces écrits, plus ou moins romanesques ou romantiques, où ont été racontées, à travers les temps, les misères de l'homme privé de sa liberté et qui aspire à la retrouver. Elles apportent toutefois une résonance nouvelle, un contenu nouveau. Avec elles, nous sommes loin de la résignation de Silvio Pellico et de son sentimentalisme larmoyant. Chez Gramsci, l'homme ne se résigne pas. Il lutte. Les Lettres font la démonstration que le marxisme, loin d'annihiler la personnalité ou même de l'amoindrir, constitue pour elle le terrain d'élection où elle peut se développer dans toute sa plénitude et trouver enfin sa plus heureuse efficacité. Aussi, avec l'ultime ouvrage de Julius Fucik (1) et ces Lettres de fusillés dont on ne répétera jamais assez qu'elles constituent le trésor de notre nouvelle littérature française, les Lettres de la Prison font-elles la preuve qu'un homme nouveau existe. Et cette preuve s'ajoute à celle à tous fournie par les romans soviétiques.

 

Antoine Gramsci est né à Ales, dans la région du golfe d'Oristano, en Sardaigne, le 23 janvier 1891. Sa mère, Peppina Marcias était de père et de mère sardes. Son grand-père paternel avait épousé une Italo-espagnole du sud de l'Italie. La famille Gramsci était d'origine albanaise ; en 1821, elle avait quitté l’Epire pour l'Italie au cours de la guerre de libération des Grecs contre les Turcs.

Sept enfants, quatre garçons et trois filles. Antoine est le cinquième. Le père, François, est un très modeste employé du cadastre.

La vie est difficile. Cela explique qu'Antoine, malgré sa faible constitution, son infirmité — il était bossu —, commence à travailler dès l'âge de onze ans. Mais par son intelligence, sa vivacité d'esprit, il étonne déjà les maîtres d'école de Ghilarza, un bourg de la même région de Sardaigne où la famille s'était transportée en 1897. Antoine lit beaucoup ; il fait de longues courses dans la campagne ; il élève des bêtes sauvages. Le voici au collège communal de San Lussurgiu, puis au lycée de Cagliari où il commence de sérieuses études littéraires.

Il a son baccalauréat à 19 ans. Une bourse lui permettra de suivre les cours de la Faculté des lettres de Turin. Il ne reverra plus la Sardaigne qu'au cours de rapides voyages, mais la Sardaigne l'aura aidé à comprendre ce qu'en Italie il est convenu d'appeler la « question méridionale ». La Sardaigne abandonnée par l'Etat capitaliste aura mis dans son cœur les premiers germes de rébellion contre un état social injuste.

Les années turinoises sont des années d'étude, de fatigue, de privation. Voici ce que Gramsci écrira un jour à sa sœur : « J'ai vécu, deux années hors du monde, un peu dans un rêve. J'ai vécu tout entier pour l'esprit et aucunement pour le cœur. Mais j'ai travaillé. J'ai peut-être travaillé trop, plus que mes forces ne me le permettaient. J'ai travaillé pour vivre alors que pour vivre j'aurais dû me reposer, j'aurais dû me distraire. En deux ans je n'ai peut-être jamais ri, comme je n'ai jamais pleuré. »

L'étudiant a des professeurs célèbres. Il songe à se spécialiser dans la linguistique.

Mais voici qu'à la sortie d'une leçon de droit il se met à discuter longuement avec un autre étudiant qu'il vient de rencontrer et qui se nomme Palmiro Togliatti.

Et il y a aussi ce fait-: si Rome est la capitale politique de l'Italie, si Milan en est la capitale ouvrière, Turin en est le centre industriel où travaille et milite alors la fleur du prolétariat italien. A Turin Antoine Gramsci est entré dans les rangs du parti socialiste.

1914 arrive.

La grande bourgeoisie italienne veut la guerre. Le dénommé Benito Mussolini, un démagogue romagnol, trahit le parti socialiste pour faire campagne en faveur de l'intervention de l'Italie aux côtés des impérialistes français, anglais et russes. La classe ouvrière italienne est contre la guerre. Le 19 mai 1915, les travailleurs de Turin se mettent en grève et manifestent. Charges de cavalerie. Fusillades. Un mort. La direction du parti socialiste a déjà capitulé devant les exigences des « guerrafondistes »(2). Le 24 mai 1915, l'Italie est entraînée dans la guerre. Antoine Gramsci, lui, est entré, pour le reste de sa vie, dans la bataille sociale ; il ne sera pas un linguiste distingué ; il deviendra un grand dirigeant de la classe ouvrière.

La IIe International s'est écroulée.

Mais l'esprit internationaliste est demeuré vivant au sein des classes ouvrières. Il se manifeste à Zimmerwald puis à Klenthal. Lénine expose une thèse nouvelle et hardie : « transformer la guerre impérialiste en guerre civile, renverser les gouvernements impérialistes ». Gramsci s'attache à prendre contact avec les protagonistes du mouvement ouvrier international et en premier lieu avec les bolcheviks.

La nouvelle de la révolution russe de mars 1917 est accueillie à Turin avec une joie indescriptible. Une grandiose manifestation a lieu « en l'honneur du Soviet des députés ouvriers de Petrograd ». En août 1917 les ouvriers turinois s'insurgent les armes à la main pour le pain et la paix, contre l'impérialisme et le militarisme italiens. Les combats de rue durent cinq jours. Les ouvriers, mal armés et dont les organisations avaient été affaiblies par la trahison des chefs réformistes et deux années de guerre et de réaction, sont battus. Cinq cents d'entre eux sont tués, plus de deux mille sont blessés. Après la défaite les meilleurs des survivants sont arrêtés et chassés de Turin.

Antoine Gramsci est élu secrétaire de la section socialiste de Turin. Il sera à la hauteur de cette terrible responsabilité.

Il est devenu le camarade des ouvriers turinois. Il est avec eux dans leurs luttes, il les fréquente dans leurs organisations et leurs familles. Comme le dira son ami Parodi, un magnifique militant révolutionnaire, sa manière d'écrire, de parler, est celle d'un ouvrier qui a pris conscience de la fonction historique de sa classe.

Le premier mai 1919, Gramsci, Togliatti et Terracini fondent l'hebdomadaire l'Ordine Nuovo (2). Il s'agit par le moyen de cette publication de lutter contre le réformisme des dirigeants du parti socialiste italien, de

« découvrir une tradition soviétique dans la classe ouvrière italienne, de mettre à jour le filon du véritable esprit révolutionnaire italien, véritable parce que coïncidant avec l'esprit universel de l'Internationale ouvrière, parce qu'étant le produit d'une situation historique réelle, parce que résultant d'une élaboration de la classe ouvrière elle-même... » (Antoine GRAMSCI.)

 

C'est à l'appel lancé par Gramsci dans l'Ordine Nuovo que se constituèrent dans les grandes usines de Turin les fameux conseils d'usine qui en un an organisèrent plus de 150.000 travailleurs. Les chefs syndicalistes réformistes, selon une tactique déjà classique, n'adhérèrent au mouvement — qu'ils n'acceptaient pas — que pour en limiter la portée. Ils eussent voulu que les conseils ne fussent exclusivement que des organismes de contrôle et de collaboration dans le système de production capitaliste. Gramsci intervint vigoureusement pour démontrer qu'avant d'être des organismes techniques de production, des organismes de gestion, les conseils devaient être des organismes de démocratie ouvrière par le moyen desquels les ouvriers auraient appris à gouverner — et il s'agissait bien de gouverner — non seulement l'usine, mais aussi la cité, mais aussi l'Etat, mais aussi la société tout entière. Gramsci pensait aussi à installer des conseils dans les grandes exploitations agricoles, dans les villages, dans les quartiers, dans les casernes.

Les chefs réformistes furent contre tout cela. Ils s'en prirent à Gramsci, ils s'en prirent à l'Ordine Nuovo. Ils médirent et ils calomnièrent. Gramsci ne cessa de les dénoncer. Il écrivait :

« Entre la République des Soviets et la République bourgeoise, entre la démocratie ouvrière et la démocratie libérale, les réformistes et les opportunistes choisissent la République bourgeoise, la démocratie libérale. »

 

Le parti socialiste étant littéralement paralysé par les bavards « maximalistes», les chefs syndicalistes réformistes purent assez facilement empêcher que l'expérience des conseils d'usine sortît de Turin et s'étendît au reste du pays. Turin fut isolé et ses ouvriers livrés à la vindicte des industriels, du gouvernement et de sa police. Et ce fut la grève d'avril 1920 provoquée par les patrons, grève héroïquement menée à Turin et dans le Piémont, mais dont se désintéressèrent en fait les organisations syndicales nationales et le parti socialiste lui-même. Les ouvriers furent encore battus.

En septembre 1920, les métallos de Turin occupèrent les usines abandonnées par les industriels et se mirent à les faire fonctionner. La bataille fut encore perdue et pour les mêmes raisons.

Gramsci fut de toutes ces batailles. Il y apprit beaucoup. Il s'y révéla comme un chef véritable. Les dangers montaient sur l'Italie, sur son peuple et sur la classe ouvrière. Le salut était dans la rénovation du parti socialiste ou dans la création d'un parti de type nouveau.

Dans le programme de l'Ordine Nuovo, rédigé par Antoine Gramsci, il était dit :

« Le Parti doit acquérir une figure précise, distincte : de parti parlementaire petit-bourgeois, il doit devenir le parti du prolétariat révolutionnaire luttant pour l'avènement d'une société communiste... Il doit devenir un parti homogène, cohérent, en possession d'une doctrine propre, d'une tactique, d'une discipline rigide et implacable.. »

Au IIe congrès de l'Internationale communiste (juillet 1920), Lénine déclarait que, parmi les groupes existant, dans le parti socialiste italien, celui dont les positions coïncidaient avec celles de l'Internationale était le groupe de l'Ordine Nuovo.

Le 15 janvier 1921, s'ouvrait à Livourne le XVIIe congrès du parti socialiste italien. Les communistes avec Gramsci, Togliatti et Scoccimarro se détachèrent des réformistes et des centristes qui, tout en usant de phrases révolutionnaires, étaient décidés à paralyser le mouvement des masses et à collaborer avec la bourgeoisie.

Le 21 janvier 1921, le Parti communiste italien était fondé.

A l'intérieur du jeune Parti, il fallut mener la lutte contre une droite qui tendait à la capitulation devant Mussolini et contre un extrémisme qui aurait fait du Parti une secte et l'aurait donc isolé des masses.

 

Le 23 mars 1919, Benito Mussolini qui, la guerre terminée, se trouvait sans emploi et sans argent, avait fondé, à l'instigation des gros propriétaires fonciers et avec le concours de quelques dizaines d'individus sans aveu, le premier « faisceau de combat ». Et il avait tapé sur la grosse caisse : « Nous sommes pour la République, contre la dictature... Nous donnerons satisfaction aux revendications ouvrières... Notre devise est : démocratie économique... »

En avril 1919, les locaux du journal socialiste Avanti ! sont incendiés par les hommes de main de Mussolini.

En novembre 1920, dans la salle du conseil municipal de Bologne — à majorité socialiste — un fasciste jette une bombe. Une bataille rangée éclate sur la place de l'hôtel de ville : ouvriers et paysans socialistes d'un côté, fascistes et policiers de l'autre. Ce sont ces derniers qui l'emportent. Les dirigeants du parti socialiste et de la Confédération du travail ne s'émeuvent pas, ne bougent pas. Quelques jours après, dans Bologne et sa province, les chefs syndicalistes et socialistes sont, en plein jour, agressés par les fascistes à coups de bâton et laissés pour morts sur le terrain.

La chasse aux « Rouges » est commencée. Elle gagne toute l'Italie centrale, la Vénétie julienne, l'Italie du Nord. Elle atteint l'Italie méridionale, la Sicile. Les bandits fascistes usent du bâton, du fusil, du pistolet, de l'huile de ricin, du poignard. Ils sont toujours à vingt contre un. Ils attaquent par derrière. Ils envahissent les maisons et tuent les hommes sous les yeux des mères, des femmes et des enfants. Ils violent les femmes et les jeunes filles devant les maris et les pères mis dans l'impossibilité de bouger. Ils pendent les « chefs » ; ils les traînent sur la route les pieds liés à l'arrière des camions. Ils incendient les maisons du peuple, les rédactions des journaux démocratiques, les coopératives ouvrières.

Les travailleurs essaient de réagir. Ils se défendent tant qu'ils peuvent et comme ils peuvent.

Mais ils ont aussi contre eux la police ; ils ont contre eux le gouvernement et le roi ; ils ont contre eux les gros fermiers et les grands propriétaires fonciers et ces industriels qui ne cessent de les provoquer et qui ont vite compris que Benito Mussolini est l'homme de main qu'il leur faut et qu'il est de leur intérêt, sinon de celui du pays, de lui fournir tous les subsides dont il aura besoin.

Ils ont aussi contre eux les chefs réformistes de la Confédération du travail, les chefs socialistes qui ne se sont jamais souciés d'élever le niveau idéologique de la classe ouvrière, qui ont mésestimé les premiers attentats fascistes, qui n'ont pas su organiser, dès le premier moment, la grande riposte populaire, qui n'ont pas voulu qu'on réponde coup pour coup à chaque attentat. Ces chefs en effet estiment qu'on ne doit pas répondre par la violence à la violence. Dans une Italie déjà couverte d'incendies et de crimes et à moitié terrorisée, ils font circuler cet étrange mot d'ordre : « Les flèches ne peuvent atteindre les étoiles » ou celui-ci : « La force ne pourra vaincre l'esprit. » Aux travailleurs d'Andria, dans les Pouilles, qui lui écrivent pour lui demander ce qu'ils doivent faire en face des violences fascistes, Filippo Turati, le grand patron du socialisme italien, répond : «Soyez bons ; soyez saints ; soyez vils.» Ces mêmes chefs socialistes, si pénétrés d'esprit évangélique lorsqu'il s'agit de défendre la démocratie, signent durant l'été de 1921 un « pacte de pacification » avec les chefs fascistes; ce « pacte », qui est bien dans la tradition de la social-démocratie, discrédite quelque peu, mais pas assez les dirigeants socialistes, désarme plus encore la classe ouvrière et permet aux fascistes d'intensifier leurs attentats.

Les travailleurs italiens se battent donc seuls et isolés, guidés qu'ils sont par leur conscience de classe.

Le Parti communiste, fondé le 21 janvier 1921, est jeune et agité de tendances contradictoires. Il est dirigé par Bordiga qui n'a pas confiance dans les masses et qui dénie au Parti la capacité de faire l'histoire, de transformer la société. Bordiga ne croit qu'aux élites, il ne fait confiance qu'aux « purs ». Aussi lorsque sort du peuple des villes et des campagnes le mouvement des « Arditi del Popolo », rassemblant des sans parti, des catholiques, des socialistes, des communistes, des démocrates qui se donnent pour but de lutter ensemble par tous les moyens contre le fascisme et ses séides, Bordiga ordonne-t-il aux communistes de s'en retirer sous peine d'expulsion et de se constituer en « squadre » communistes ! C'était là faire preuve d'un sectarisme criminel. C'était là méconnaître et mépriser l'indication de Lénine et de l'Internationale communiste : Front unique ouvrier contre l'offensive fasciste ! Reconstitution de l'unité de la classe ouvrière ! Accord et action commune avec les socialistes ! Faut-il dire que Gramsci a compris l'importance des Arditi del Popolo, et qu'il faut les encourager et leur donner une direction ? Faut-il dire que Gramsci ne cesse de dénoncer la mesure prise par Bordiga ? qu'il ne cessera jamais de préconiser l'unité de la classe ouvrière et l'union de tous les antifascistes, à quelque catégorie sociale qu'ils appartiennent ? A la classe ouvrière, il faut des alliés.

Un jour les chefs réformistes eux-mêmes, poussés par les masses, consentent à la réalisation de cette union par le moyen de toutes les organisations syndicales. Mais à la création de l'Alleanza del Lavoro ils ne consentent que du bout des lèvres. Lorsque, en août 1922, les socialistes qui ont la majorité dans la direction de l’Alleanza del Lavoro se voient obligés, après mille hésitations, de proclamer la grève générale — ce sera pour se retirer aussitôt et retirer leurs troupes de la grève. Grâce à leurs trahisons répétées le fascisme avait la voie libre.

Le 28 octobre 1922, Benito Mussolini, appelé par le petit roi Victor-Emmanuel, accomplissait en wagon-lit sa «glorieuse marche sur Rome ».

 

1 ) Ecrit sous la potence

2 ) Partisans de la guerre à fond, de la guerre à outrance

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 13:43

Il manque ici la fin de cet article rare en France, sur Gramsci (je vais tenter de retrouver l’ensemble du texte). On a le plaisir d’y apprendre qu’un livre de l’auteur italien va sortir aux Editions sociales mais je n’en ai jamais vu trace.  JPD

 

Lettres Françaises, 6-13 août 1953

La pensée d’un homme d’action :

Les « Cahiers de la prison » de Gramsci

Par Marc Soriano

LES Éditions Einaudi, de Turin, ont publié, en sept volumes, de 1944 à 1952 une œuvre bouleversante d'humanité et d'une immense portée, celle d'Antonio Gramsci, secrétaire général du Parti Communiste Italien, qui a payé de sa liberté et de sa vie sa lutte courageuse contre le fascisme.

Le premier tome de cette œuvre contient des lettres de prison. C'est un document humain d'une telle qualité qui elle a forcé le respect de tous et a obtenu, en 1945 le grand prix Viareggio, la plus haute distinction littéraire italienne. L'ouvrage, traduit par Jean Noaro va prochainement paraître aux Editions Sociales, et les Lettres françaises en reparleront. Les six autres volumes, à l'exception du tome VI (Littérature et Vie Nationale) qui contient la chronique théâtrale tenue de 1916 à 1920 par Gramsci dans le journal l'Avanti, rassemblent, dans un classement judicieux et clair, inspiré des indications de l'auteur, les essais, notes, références réunis dans les trois mille pages des trente-deux cahiers que Gramsci couvrit de son écriture petite et dense dans sa prison, de 1929 à 1935. La préface du VIIe volume annonce la publication prochaine des écrits politiques parus dans divers journaux et revues entre 1916 et 1926, et en particulier l'admirable texte « La question méridionale », qui, interrompu par l'arrestation de l'auteur, a été publié dès 1931 et introduit clandestinement dans les milieux antifascistes et qui, en 1949, a constitué le tome I de la collection « Culture Nouvelle ».

 

D'innombrables articles et essais, collationnés par Giuseppe Carbone dans la revue Società (mars 1951) attestent à quel point cette œuvre riche et profonde nourrit la vie intellectuelle italienne et à quel point aussi elle arme les intellectuels dans leur lutte contre le retour du fascisme et pour l'unité. De plus, deux études plus vastes essaient déjà de faire le point, de mesurer cet apport et cette influence : La Vie de Gramsci (1951. Edition de Culture Sociale, Borne), par Lombardo Radice et Giuseppe Carbone, qui dirigent la Fondation Gramsci, à Rome, et ont assuré, avec beaucoup de soin et d'intelligence, l'édition de ses œuvres et le Gramsci » de Palmiro Togliatti (Milan-Soir-1949) qui réunit trois textes de l'ami et du disciple de Gramsci (1)

 

LA vie d'Antonio Gramsci est celle d'un homme complètement dévoué à son peuple et à la classe ouvrière. Né en 1891, cinquième d'une famille de sept enfants qui vit misérablement sur le salaire d'un petit fonctionnaire sarde, Antonio est débile et affligé d'une difformité physique. Il est bossu. Mais ses qualités humaines, son cœur, son intelligence exceptionnelle font de lui, dès l'enfance, un être profondément attirant, un centre de pensée et d'action. Très tôt, il regarde avec des yeux lucides la misère qui l'entoure. La Sardaigne qui, dans l'antiquité, était, au même titre que la Sicile, un des greniers du monde méditerranéen, est maintenant une terre pauvre et arriérée. Comment est-ce possible ? La réponse à cette question ne lui apparaîtra clairement qu'après 1911, à l'université de Turin, lorsqu'il prendra contact avec le prolétariat de la ville, le parti socialiste et son ami Togliatti. Il dépassera sans difficulté le provincialisme et apercevra, que le « problème du Midi » est en fait celui de l'Italie entière et que la solution, c'est l'alliance entre les ouvriers du Nord et les paysans du Sud.

A Turin, l'adolescent s'était abandonné à sa soif de comprendre et d’apprendre. Le professeur Bartoli voyait en lui le grand espoir de la linguistique italienne et lui prédisait le plus bel avenir, « Même s'il s'était consacré à l'histoire des mots — écrit Togliatti — (pour Gramsci) l'histoire de chaque mot et même de chaque syllabe serait inévitablement devenue histoire de la pensée, de le réalité ». Comment le jeune Gramsci aurait-il pu s'accommoder de la philosophie ambiante, se cantonner dans sa « spécialité » ? En 1910, le positivisme qui, en Italie comme en France, avait servi de succédané au matérialisme et avait, malgré tout, présenté quelques aspects qui n'étaient pas réactionnaires, cède la place à l'idéalisme de Gentile et de Croce. C'est le « retour à Hegel », non pas au véritable Hegel qui a constitué historiquement une étape importante vers le marxisme et dont Marx a « remis sur ses pieds » la méthode dialectique, mal un Hegel fossilisé, transformé en dogme : le mouvement et les luttes de l'histoire sont présentés comme un processus tout intellectuel, engendrés par un «Esprit » abstrait. Ainsi, « l'histoire devient une histoire formelle, une histoire de concepts, et en dernière analyse une histoire des intellectuels comme mouches du coche » (cité par Radice et Carbone, p. 21).

Une partie importante des cahiers de prison sera consacrée à l'étude et à la critique de cette idéologie, celle de Croce en particulier, qui, désarmant les intellectuels dans la lutte contre le fascisme, peut être considérée comme une philosophie préfasciste.

 

C'EST l'époque où, tard venue dans la course, la bourgeoisie italienne veut offrir à son prolétariat le mirage d'un empire colonial. Gramsci, dirigeant local, comprend que, dans le contexte italien, la seule politique possible est celle de l'unité et prépare par des actions politiques concrètes et hardies, la solidarité des ouvriers et des paysans. Sous son influence, lorsque la guerre éclate et que la IIe Internationale craque, les ouvriers italiens se prononcent pour la neutralité absolue. Il joue un rôle éminent dans les luttes ouvrières de l'époque et contre les sociaux-démocrates fonde « l'Ordre nouveau » où se regroupent les principaux dirigeants d'un parti de type nouveau qui pourra réaliser le front populaire contre l'offensive proche de la réaction. Togliatti et lui saluent avec enthousiasme la révolution d'octobre et sont portés par les ouvriers à la tête du parti communiste italien. Mais déjà naît le fascisme : les groupes les plus chauvins du capital financier s'allient à ceux du capital industriel, de la grande Propriété foncière. Avec « l'aide et la bénédiction de la social-démocratie », la bourgeoisie met en place le dispositif de sa dictature de classe, qui va bientôt éclater de façon ouverte et brutale.

Contre cette montée du danger, le 12 février 1924, naît l'Unita, quotidien du parti communiste italien. Gramsci, de Vienne où il se trouve, suggère le titre et l'explique ainsi :

« La classe ouvrière, le parti de la classe ouvrière ne pourront remplir le rôle historique qui leur est proposé — ne réussiront à frapper à mort le fascisme, ne pourront édifier un ordre social nouveau, un Etat ouvrier, que s'ils savent conquérir et conserver, comme leur bien suprême, l'unité. Unité de toute la classe ouvrière autour du parti, unité des ouvriers et des paysans, unité du Nord et du Midi, unité de tout le peuple italien dans la lutte contre le fascisme. »

L'Unité aura deux ans et demi de vie légale, mais ce sont des années qui comptent. Togliatti y voit les « origines du prestige dont le parti jouit dans les masses italiennes ». Années de luttes héroïques du parti communiste contre un fascisme brutal, recherche des alliances sans cesse trahies par les dirigeants sociaux-démocrates.

Gramsci est arrêté en 1926. Après un simulacre de jugement où le dirigeant ouvrier mène le procès de ses juges et ridiculise les faux témoins de l'accusation, le ministère public requiert contre lui avec ces mots qui sont restés tristement célèbres : « C'est un homme dangereux par son intelligence et son fanatisme... Pendant vingt ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner ». Mais rien n'a pu empêcher ce grand esprit, ce cœur magnifique, de servir encore son peuple, son parti : ni la cellule infecte, ni l'insomnie savamment organisée, ni la surveillance, ni les provocations, ni la maladie. En vain la censure fasciste explore, tourne et retourne tout ce que Gramsci écrit. Il faudrait une autre intelligence que celle des gardes-chiourme pour comprendre la manière dont Gramsci a décidé de servir son pays. Le temps passe. Tous les esprits libres de l'époque, alertés par Gorki, Barbusse, Romain Rolland, participent à une campagne pour sa libération.

Marc Soriano

 

(1) Le troisième do ces textes Vient d'être traduit par Jean Noavro [pour une fois ce n’est pas moi qui fait la faute quand on compare au nom dans le texte Noaro], dans le numéro 46 de la Pensée.

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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 16:56

Au salon du livre de Monclar, j’ai eu du temps pour lire et je me suis replongé dans Saggi su Gramsci de Norberto Bobbio. Une saine lecture qui m’a fait me demander ce que l’Humanité avait pu écrire à la mort du philosophe italien. Le mêem jour les trois articles suivants. Marcel Cachin sera le seul à parler du savant. Togliatti qui a sans doute été à l’origine de la déclaration de l’Internationale communiste avait eu cette lettre de Gramsci dès 1926 : « Aujourd’hui, c’est-à-dire neuf ans après octobre 17, ce n’est plus le fait de la prise du pouvoir par les bolcheviks qui peut révolutionner les masses parce qu’il s’agit d’une situation déjà advenue et qui a produit tous ses effets ; aujourd’hui ce qui a un impact idéologique et politique c’est cette conviction (si elle existe) que le prolétariat, une fois au pouvoir peut construire le socialisme. »

JPD

 PS : Je prends conscience que Gramsci meurt en même temps que Guernica.


L'Humanité. 1937/04/30-1937/05/01.

Soyons dignes de Gramsci

NOTRE grand camarade Antonio Gramsci, qui était détenu en prison depuis près de neuf années, avait été condamné le 5 juin 1928 avec dix-huit de ses camarades communistes à vingt ans de réclusion par les tribunaux d'exception du fascisme italien. Comme il était déjà dès ce moment-là, de santé très compromise, ses amis de l'Internationale communiste multiplièrent leurs efforts et leurs protestations pour faire accorder au prisonnier d'Etat un traitement humain et les soins que réclamait son état précaire. Longtemps, les fascistes italiens sont restés sourds à ces appels répétés. Il y a deux ans, les bourreaux ont eu quelque honte de leur conduite. Ils firent fléchir quelque peu les rigueurs de l'emprisonnement.

Mais c'était trop tard d'ailleurs, ils gardèrent Gramsci dans leurs geôles. Et notre malheureux ami vient d'y achever sa longue agonie, tué à petit feu par la barbarie mussolinienne.

C'était un philologue émérite ; c'était un savant de la plus vaste culture ; c’était aussi une âme ardente et passionnée qui se jeta sans réserve à la pointe du combat prolétarien et révolutionnaire. Il avait été l'éducateur de centaines de militants du communisme italien, qui lui doivent leur formation marxiste et leur foi en notre Internationale.

Nous nous étions souvent rencontrés dans nos congrès avec ce camarade exemplaire et avec ceux qui le considéraient avec raison comme le directeur de leur conscience. Et maintenant qu'il nous est enlevé, notre pensée va à ces disciples dignes de lui, à ceux qui furent enfermés comme lui dans les basses-fosses des Chemises noires et qui y sont encore torturés.

Nous pensons, en particulier, à Parodi, nous pensons à Terracini, eux aussi de santé chétive, détenus depuis plus de dix années et menacés d'être envoyés aux îles.

A ces victimes et à toutes celles sur lesquelles se sont closes les lourdes portes des bagnes de Santo-Stefano, de Porto-Longone, d'Omeglia, de Volterra, vont en cette veille du 1er Mai nos fraternels sentiments d'admiration et de solidarité.

Nous n'oublions pas Rakosy dans sa prison de Budapest. Nous n'oublions pas Prestes, le héros que menace la violence brutale du fascisme brésilien. Nous n'oublions pas notre Ernst Thaelmann.

Les communistes français saluent tous ces frères de lutte emprisonnés et tués par la sauvagerie fasciste.

Gloire à ces lutteurs admirables qui souffrent et qui meurent pour la libération de l'humanité ! Marcel CACHIN.

 

Une adresse du Parti communiste français

au Parti communiste italien

« Dans cette heure douloureuse où vous venez de perdre Antonio Gramsci, fondateur de votre parti et un des meilleurs fils du peuple italien, nous vous exprimons, au nom de notre Parti communiste français, les sentiments de notre ardente solidarité.

Gramsci est pour nous, pour tous les démocrates et républicains de France, le symbole du peuple frère d'Italie, opprimé, brimé par la dictature barbare du fascisme de Mussolini.

Les souffrances, le lent assassinat qu'il a subi, sont semblables aux souffrances et au long martyr subis par le peuple italien que la politique du fascisme entraîne d'aventure en aventure, de guerre en guerre.

Devant la mémoire de ce grand chef de votre parti, nous jurons de redoubler nos efforts pour préserver notre peuple et notre pays de la menace du fascisme, de renforcer notre solidarité agissante pour assurer la victoire du peuple espagnol sur Hitler et Mussolini, les bourreaux de Thaelmann et de Gramsci, notre travail patient en vue d'unir les forces de paix et de démocratie dans notre pays et dans le monde.

Nous sommes sûrs que la mort de Gramsci. saura stimuler des milliers et dizaines de milliers d'Italiens à imiter son exemple de dévouement à la cause du peuple et qu'avec eux vous saurez faire de l'Italie, sœur latine de la France, un pays de liberté, marchant à nouveau à la tête des nations qui apportent la culture et le progrès au monde. »

Le Comité central du Parti communiste français.

 

LE COMITÉ ÉXÉCUTIF DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE

REND HOMMAGE A LA MÉMOIRE D'ANTONIO GRAMSCI

Un nouvel anneau s'ajoute à la chaîne des crimes du fascisme contre la classe ouvrière, contre les masses travailleuses, contre l'humanité.  Le 27avril est mort, à Rome entre les mains des bourreaux fascistes, le camarade Antonio Gramsci, chef de la classe ouvrière et du Parti communiste d'Italie. Le camarade Gramsci, arrêté par les fascistes, en octobre 1926, est resté plus de dix ans en prison. Sa peine avait expiré le 21 avril 1937. Il est mort en prison, malgré l’expiration de sa peine, il est mort au moment où sa famille, ses camarades, tous les ouvriers d'Italie pouvaient espérer qu'une fois en liberté il aurait la possibilité de rétablir sa santé détruite par dix années de prison.

Gramsci a été tué par le fascisme. Il est mort sous les tortures du fascisme italien, qui avait tué Matteotti et des centaines des meilleurs fils de la classe ouvrière d'Italie, Il a été tué par les bourreaux fascistes qui ont anéanti la liberté du peuple italien, et qui maintenant, suspendent sur les peuples du monde entier une menace de guerre sanglante. Gramsci a été tué par les criminels dont les avions de bombardement exterminent et mutilent la population pacifique, les femmes, les enfants innocents d'Espagne.

La classe ouvrière italienne et le prolétariat mondial perdent en la personne de Gramsci un de leurs meilleurs chefs, un des combattants les plus dévoués à la libération de l'humanité du joug et de l'exploitation capitalistes, à la cause de la paix et de la liberté, à la cause du socialisme.

Fils du peuple, étroitement lié avec la classe ouvrière, un des dirigeants de l'aile gauche révolutionnaire du mouvement ouvrier italien avant et pendant la guerre, connaissant profondément l'histoire de son peuple et du marxisme, Antonio Gramsci fut un des fondateurs du Parti communiste italien. Il fut le premier en Italie à apprécier la portée historique mondiale de la grande révolution socialiste d'Octobre. Il fut le premier à populariser dans les masses italiennes, les principes de la révolution victorieuse d’Octobre, de la doctrine de Lénine, Immédiatement après la guerre, il se mit à la tête de l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat italien, et s'efforça de diriger sa lutte dans la voie de la conquête du pouvoir par les soviets et l’instauration de la dictature du prolétariat.

Instruit par la défaite du mouvement révolutionnaire italien en 1920, s'éduquant dans les rangs de l'Internationale communiste à l’école du parti de Lénine et de Staline, Antonio Gramsci consacra toutes ses forces, à la création d'un parti de masse de la classe ouvrière, travaillant à chasser des rangs de la classe ouvrière les valets de la bourgeoisie.

Sous la direction de l'Internationale Communiste, il lutta pour liquider l'opportunisme et le sectarisme dans les rangs du Parti communiste d'Italie, pour en faire un vrai parti bolchevik.

Dès l'apparition du mouvement fasciste, Gramsci fut à la tête de la lutte des travailleurs italiens pour la défense de leurs intérêts de classe et les libertés démocratiques, Profondément haï par la bourgeoisie réactionnaire, il s'efforça de montrer au prolétariat la voie qui lui permettrait, par l'alliance avec les grandes masses paysannes et avec la petite bourgeoisie progressiste de développer la lutte victorieuse et renverser le régime sanglant des chemises noires.

Etroitement lié aux massée, capable de s'instruire auprès d'elles, sachant comprendre tous les aspects de la vie sociale, révolutionnaire inflexible, fidèle jusqu'à son dernier souffle à l'internationale communiste et à son parti.

Gramsci nous laisse le souvenir d'un des meilleurs représentants de la génération de bolcheviks qui, dans les rangs de l'Internationale communiste, fut éduquée dans l'esprit de la grande doctrine de Marx. Engels, Lénine, Staline, dans l'esprit du bolchevisme,

Les étrangleurs du peuple italien, les bourreaux qui, pendant dix ans, ont tenu en prison cet homme de santé faible, dans la conviction de ne rendre ensuite que son cadavre au prolétariat italien, devront répondre devant le prolétariat mondial de cet assassinat.

Le nom de Gramsci sera écrit en lettres d'or sur la bannière de la classe ouvrière et des travailleurs qui, en Italie, en Espagne, en France et dans le monde entier, luttent- pour repousser l'infâme fascisme et le faire disparaître de la surface de la terre.

Le nom de Grarnsci restera a jamais gravé dans la mémoire de tous ceux qui aiment la liberté et la paix, L'exemple de sa vie de combat inspirera, des millions d'hommes dans la lutte pour la cause invincible de la classe ouvrière et du socialisme.

Le Comité exécutif de l’Internationale communiste Dimitrov, Ercoli, Manouilski, Pieck, Kusinen, Marty,  Gottwald, Moskvine, Florine, Van Min, Kolarov, Okano, Bronkovaki, Lospvski, Raymond Guyot, Tuominen.

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