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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 21:55

C’est sans doute la première fois qu’un tel débat avait lieu à Montauban et je remercie d’autant plus la dizaine de personnes présentes.

La présentation a été brièvement faite en quatre points :

- l’intérêt de l’histoire locale confrontée à l’histoire nationale : quand on sait que l’actuel Musée Ingres était l’évêché, c’est une manière concrète de comprendre la puissance de l’église et comme il a été indiqué dans le débat quand on sait que l’évêque de choc Tonnelier de Breteuil a en plus fait construire un château considérable, cette puissance s’ajoutant à tant d’autres était énorme.

- les événements du 10 mai : après une élection municipale qui voit l’élection d’un marquis (je suis preneur d’autres exemples équivalent en France) la nouvelle municipalité royaliste souhaite s’emparer de la garde nationale. Elle y réussit le 10 mai grâce à une émeute populaire ! Comment les révolutionnaires allaient-ils réagir ? Finalement l’Assemblée nationale destitue la municipalité le 31 juillet après le passage d’un médiateur qui calme les esprits mais surtout après des affrontements considérables dans la presse.

- les explications : la sociologie de Montauban fait que les patrons protestants qui sont du côté de la République (et qui contrôlent la garde nationale) n’emportent pas l’adhésion des ouvriers à la dite République, ouvriers qui sont catholiques sincères et qui vont donc appuyer l’aristocratie au nom de la défense du catholicisme comme religion d’Etat. Cet événement va convaincre le pasteur Jeanbon Saint-André (comme beaucoup d’autres) d’entrer dans la lutte politique. Les événements du 10 l’obligent, comme des centaines d’autres Montalbanais, à se replier d’abord à Toulouse puis à Bordeaux.

- cet événement sera fondateur de l’identité du Montauban moderne où un courant légitimiste sera toujours très fort et face à lui les « républicains » au sens large seront toujours obligés de s’unir pour ne pas subir la loi de la réaction. Cette situation, en obligeant chacun à se positionner, va influer également sur l’identité des villes voisines : Toulouse, Castelsarrasin, Moissac.

Dans le débat plusieurs questions ont permis de cerner ces quelques pistes.

 D’abord quelques questions techniques : pourquoi la municipalité tient absolument à s’emparer de la direction de la garde nationale ?

- cette force armée bourgeoise car il fallait être assez riche pour se payer l’équipement, pouvait devenir un obstacle pour des hommes ayant en vue la contre-révolution.

- la municipalité avait déjà obtenue d’avoir seule les clefs des arsenaux pour déjà contrôler l’activité de la garde nationale. Il existait d’autre « forces de l’ordre » mais les régiments de l’armée, présent à Montauban, étaient-ils fiables pour les révolutionnaires ? N’étaient-ils pas surtout les héritiers de l’Ancien régime ?

Bref l’enjeu consistant à contrôler les hommes en arme était fondamental.

 Le 10 mai, une guerre de religion ?

Les questions religieuses qui ont toujours marqué l’histoire de la ville avant, pendant et après la révolution, presque jusqu’à nos jours, ont été en effet au cœur des événements mais ne furent pas à mon sens l’enjeu même des événements.

D’une part les catholiques ne formaient pas une communauté d’opinions : ce sont les maîtres de cette contre-révolution qui auraient aimé masquer l’enjeu global sous le seul aspect religieux. En choisissant le 10 mai pour aller devant les églises faire l’inventaire, en mobilisant les femmes, l’intention était d’alimenter la guerre religieuse : mais comment faire oublier que le président de la garde nationale était un catholique ? Pourquoi le peuple sincèrement catholique de Montauban aurait-il oublié la signification du luxe de l’évêque ?

Côté protestant les divisions ne sont pas et ne seront pas moindres. Dès le départ le protestantisme est habité par des intérêts différents entre ceux de la noblesse militaires, ceux de la bourgeoisie, ceux du peuple croyant et ceux du clergé. Mary-Lafon en fait une belle démonstration pour la ville de Montauban. Entre le patron protestant et l’ouvrier protestant les intérêts religieux ne pouvaient pas totalement supplanter les intérêts sociaux. D’ailleurs les ouvriers protestants devaient être plus rares que les paysans protestants.

 Le 10 mai émeute spontanée ou dirigée ?

L’un n’empêche pas l’autre et l’un ne peut effacer l’autre.

Pour certaines interprétations, la municipalité aurait été débordée. Il y aurait eu cette émeute, elle aurait donné les clefs des arsenaux sous la pression populaire, et elle prétend même qu’ensuite elle aurait réussi à rétablir l’ordre.

Si j’ai publié les documents de l’époque c’est pour que chacun se fasse son idée à la lecture des arguments des deux camps sans donner ma propre interprétation. Mais aujourd’hui à la lumière de mes lectures et réflexions, je n’ai aucun doute : il y a eu un complot qui, sans la réaction des Bordelais, aurait pu gagner d’autres villes afin de faire céder l’Assemblée nationale dans sa marche en avant, révolutionnaire. Le document que la municipalité publie le 11 mai vise à masquer la réalité du nouveau pouvoir en place : elle ne dit pas que Dupuy-Monbrun a été obligé de fuir ! Comment le commandant de la garde nationale peut-il fuir alors qu’en principe il dirige les forces de  l’ordre ? La municipalité parle d’une ville devenue tranquille sans dire qu’elle s’est vidée de tous les éléments révolutionnaires. La mayonnaise aurait pu ne pas prendre ou prendre un peu moins mais du début à la fin il s’en est trouvé quelques-uns à battre les œufs !

 Le 10 mai clarificateur des débats régionaux ?

La compétition constante entre Toulouse et Montauban a fait que le 10 mai la garde nationale de Toulouse s’est bien gardée de passer à l’action pour défendre le Montauban républicain. Inversement celle de Moissac a voté tout de suite le soutien à Montauban. A Castelsarrasin l’hésitation fut grande et c’est là qu’on mesure l’importance de la décision bordelaise : elle fait pencher la balance du côté des patriotes.

 Le 10 mai et Jeanbon Saint-André

Deux lettres du pasteur protestant, trouvées par Guy Astoul, montrent les violences dont sa femme a été victime. Il va alors devenir comme bien d’autres, un homme engagé dans la défense de la cause publique. Il gardera toute sa vie le souvenir de ce moment crucial et à chaque contre-révolution qu’il affrontera il aura la même explication quez pour le 10 mai : la population a été achetée, trompée et manipulée. Ce qui est vrai mais pas totalement.

 L’identité de Montauban

C’est une question qui mériterait une étude spécifique mais les quelques connaissances accumulées sur l’histoire de la ville montrent que périodiquement, au moment des crises, le royalisme prenant ensuite les formes du légitimisme relèvera la tête. Le Ralliement, journal royaliste durera en Tarn-et-Garonne jusqu’au début des années 1920 et tant qu’il vivra le célèbre historien Edouard Forestié en sera une cheville ouvrière.

 Révolution/ contre-révolution

Mon point de vue : c’est la mise en marche d’une contre-révolution qui prouve la nature même de la révolution et inversement la dite révolution, suivant les intelligences qui l’animent, va donner sa forme à la contre-révolution.

Quelqu’un propose de parler plutôt d’action et de réaction car parfois le mot de révolution n’a pas un sens très clair.

Et en effet la discussion sur le sens ne pouvait se régler à la conclusion de ce débat, mais l’exemple du 10 mai à Montauban nous rappelle concrètement qu’il y a bien révolution et qu’en face les contre-révolutionnaires ne restent pas l’arme au pied… c’est le cas de le dire. Toute tentative - au nom de la juste discussion sur le sens - de masquer l’existence même de la révolution, est une des dimensions classiques de la contre-révolution… le jour où elle finit par l’emporter. D’ailleurs l’ère des révolutions ne serait-elle pas révolue même si dans quelques pays elle fait l’actualité quotidienne ? Marx, en pensant un projet révolutionnaire, avait jugé indispensable de penser le projet contre-révolutionnaire à qui il n’était possible de s’opposer que par l’usage de la dictature du prolétariat. Mais Marx… Jean-Paul Damaggio

 

P.S. : De retour à la maison je tombe sur LCP sur une documentaire présentant l’époque de l’unité populaire au Chili… avec à la clef la contre-révolution que l’on sait. Dans le débat quelqu’un a fait observer qu’avec Cuba on a l’exemple d’une révolution sans contre-révolution. L’assassinat d’Allende visait plus que le Chili...

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 10:29

Le 17 juin 1789 : Les représentants du Tiers-Etats aux Etats Généraux, ralliés par quelques nobles et ecclésiastiques se proclament assemblée nationale constituante.

Le 14 décembre 1789 : Mise en place des communes. Chaque communauté, ville ou village, forme une commune dirigée par une municipalité élue dont le chef porte le nom de maire. L’assemblée générale des habitants est remplacée par un corps municipal composé de trois à vingt membres auquel est adjoint un certain nombre de notables également élus pour former avec lui le Conseil général de la commune dans le cas d’affaires importantes.

Les « citoyens actifs » de la commune aptes à participer aux opérations électorales sont les électeurs, âgés d'au moins 25 ans, n'étant pas domestiques et payant une contribution correspondant au minimum à un salaire de trois journées de travail. Pour être éligible aux fonctions municipales, il faut payer une contribution foncière égale à la valeur de dix journées de travail.

Le 21 février 1790 ce sont donc les premières élections de la France moderne et elles sont municipales. Une réforme était intervenue pour des élections en 1788 placées sous le contrôle du seigneur et du curé. En 1790, nous sommes donc dans un autre univers. Si pour les Etats généraux tous les habitats furent invités à se prononcer dans le cadre de leur ordre propre et avec une sous-représentation bien connue du Tiers Etat, le 21 février 1790 débute le suffrage censitaire.

Montauban s'est distingué en élisant un marquis. Est-ce que d'autres communes firent de même ? Je sais que pour les communes proches importantes comme Moissac et Castelsarrasin, les aristocrates semblent s'être distingués par leur absence mais les études sont rares (parfois faute de documents) et je ne connais aucune analyse d'ensemble. Or...

 ... L'enjeu municipal :

A partir de 1800 et jusqu'en 1882 les maires sont nommés par les autorités sauf pendant la Seconde république. La période de l'occupation sera aussi dispensée de tout vote, aux municipales comme pour les autres élections. Et la ville de Paris élira directement son maire pour la première fois en... 1977. Preuve que la nomination du maire est un point important.

Aussi on peut en arriver à ce constat : "Dès 1790, les passions et les rancunes parlaient déjà très haut au sein des assemblées populaires ; et l'on ne saurait s'étonner qu'au cours des années suivantes, lorsque les événements eurent découragé les timides et enflammé les agités, les affaires communales, soient délaissées par la masse des citoyens paisibles, et livrées aux fantaisies d'une minorité d'exaltés et d'ambitieux."

La disqualification classique des municipales, que je récuse totalement, est l'envers du décor incitant à justifier la nomination des maires par l'autorité supérieure. "Passions et rancunes" sont parfois de l'ordre du célèbre "clochemerle" mais ce ridicule là n'est que le résultat du mépris du local de diverses sommités. Généralement les enjeux ne sont pas seulement de l'ordre du sentiment...

Mais faudrait-il encore pouvoir disposer d'études sérieuses sur les élections municipales à travers les âges, pour le comprendre. Je suis preneur d'informations.

 Jean-Paul Damaggio

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 15:22

                        sepulveda.jpg

 J’ai déjà croisé Luis Sepúlveda à La Librairie La Renaissance à Toulouse. C’était je pense pour le Marathon des mots en 2009 mais je ne trouve pas l’article que je n’ai pas manqué de rédiger alors.

Pourquoi est-il aujourd'hui à un festival de littérature policière ? En France on dit le polar, mais le noir devient jaune en Italie et en Amérique latine ils disent la littérature noire qui est autre chose encore, car c’est une communauté de vue d’écrivains nés comme lui en 1949 d’Eterovic à Paco Ignacio Taibo II. C’est ainsi qu’installé à Hambourg, Luis a eu besoin un jour, sur injonction de son personnage qui tenait absolument à passer par Mexico, de l’aide du flic si cher à Paco Ignacio Taibo II. Le Mexicain qui était entrain d’écrire un bio du Che a concédé à le lui prêter pour un chapitre, à condition de retrouver l’homme intact, car il était déjà fortement handicapé. Les critiques ont contesté cette façon de se prêter des personnages comme d’autres se prêtent des chaussures.

Luis Sepúlveda raconte et le public rigole.

 Sepulveda est-il Chilien ?

Il est né par hasard dans l’Hôtel Chile qui se situe au Chili mais à part ça, en référence à une phrase de son grand père, il est « de l’endroit où il se sent le mieux ». Et il est Chilien en tant qu'il est du Chili qu'il aime le mieux, il est de ce qu’il aime le mieux au Nicaragua, en Allemagne, en France ou en Argentine. Il n’est pas du Chili actuel où « toute la classe politique est exécrable ». La référence au grand-père nous renvoie au début du livre : Le Neveu d’Amérique, qu'il raconte à merveille.

« Un

Le billet pour nulle part fut un cadeau de mon grand- père. Mon bizarre et terrible grand-père. Je venais tout juste d'avoir onze ans, je crois, quand il m'a donné ce billet.

Nous marchions dans Santiago un matin d'été. Le vieux m'avait déjà payé six limonades et autant de glaces qui me gonflaient l'estomac et je savais qu'il guettait le moment où j'aurais envie d'uriner. Peut-être se faisait-il véritablement du souci pour mes reins lorsqu'il me demanda :

— Alors, petit ? T'as pas envie de pisser, bordel ? Avec tout ce que tu as bu !...

Ma réponse logique, celle que j'avais l'habitude de sou­ligner en serrant les jambes, aurait dû avoir l'accent d'une affirmation dramatique. Et lui, crachant le mégot de Fanas qui pendait à ses lèvres, aurait soupiré avant de s'exclamer sur le ton le plus didactique :

— Attends, petit. Attends et retiens-toi jusqu'à ce qu'on trouve la bonne église. »

 Luis Sepúlveda raconte et le public rigole.

 Et l’écriture pour les enfants ?

Il pleuvait ce jour là à Hambourg et après avoir pris à la bibliothèque les livres pour ses enfants, il est entré s’abriter dans un café où il a commencé à les lire ; là il a compris qu’il devait écrire pour eux. Une tâche si difficile qu’il se jura de ne pas recommencer ! Mais l’heure des petits-fils est arrivée et la relation grand-père/petit-fils incite à une autre façon de voir le monde (le père est pour une part l'autorité) donc il a recommencé pour un livre à paraître d’ici la fin de l’année sur l’escargot qui se demande pourquoi il est si lent.

Car l’écriture a commencée par cette question du petit-fils observant un escargot et demandant : « Mais pourquoi est-il si lent ? » Et la réponse n’est pas simple !

Pour son premier livre a destination des enfants (Luis Sepúlveda préfère parler de petits hommes), après chaque chapitre il présentait son travail à ses enfants et leur bande de copains. Les critiques ne manquaient ! La difficulté consiste à être à la fois réaliste tout en ouvrant l’imagination. La littérature pour enfants s’adresse souvent à des crétins. Lui veut insuffler dans de tels textes, les valeurs qui sont les siennes : défendre  le faible, respecter la parole donnée etc. L’imagination des enfants lui semble surréaliste.

 Le vieux qui lisait des romans d’amour

La question fut inévitable : comment en est-il arrivé à ce roman ? Le vieux est-il une part de son grand-père ? Non, c’est autre chose. Il raconte alors comment au moment de quitter le Chili (en 1977) il refusa de partir en Europe et se retrouva en Argentine, Uruguay, Brésil, Paraguay autant de pays où il ne pouvait rester à cause des dictatures présentes. Il arriva alors à Lima où il n’y avait pas la même dictature mais où il y avait déjà beaucoup de Chiliens. A Lima il rencontra l’écrivain équatorien Adoum [un merveilleux poète] qui réussit à lui obtenir un visa pour l’Equateur et là, travaillant chez les Shuars, il rencontra vraiment le vieux qui vivait seul dans la forêt amazonienne, un vieux avec lequel il s’est découvert quelque parenté : pas de pays à se mettre sous les pieds, pas d’amour réel si ce n’est celui à lire la littérature…

 Et l’Espagne d’aujourd’hui ?

 

Là, on sent que Luis est habité par une colère profonde. On ne peut pas attendre l’écriture d’un roman pour lutter. La situation est dramatique : malgré sa notoriété il se sent censuré avec des articles qui lui sont payés mais pas publiés. Luis Sepúlveda est citoyen avant d’être écrivain et en tant que citoyen il a une émission de 5 minutes sur une radio, toutes les deux semaines ! Il accuse un manque de culture politique du peuple espagnol. On sent qu’il craint « le congélateur » où les pouvoirs veulent mettre les résistances. Il a une émission de cinq minutes dont je donne les réféfences par ailleurs. Jean-Paul Damaggio

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 15:03

                                             cinema.jpg

 

Photo d'El Pais du 9 mai 2001. Luis Sepúlveda est au milieu en tant que réalisateur du film. J'avoue ne pas avir vu Nowhere qui a été réalisé avec l'aide du Colombien Serge Cabrera mais qui sans doute n'a pas eu le succès escompté. JPD

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 15:01

Un article un peu long mais si juste... même sur Libération. JPD 

Sepulveda. Tous les chemins mènent à l'homme.

LANÇON PHILIPPE 31 MAI 2001

Le Chilien Luis Sepúlveda a usé ses souliers sur tous les continents mais pas ses espoirs. Dans «les Roses d'Atacama», il conte la vie de quelques militants obscurs dont la planète est le jardin. Rencontre dans les Asturies avec l'auteur du «Vieux qui lisait des romans d'amour», révélé en 1992 au festival «Etonnants voyageurs». Il sera de la douzième édition de Saint-Malo.

Gijon, envoyé spécial

Un écrivain à succès a le privilège de pouvoir faire à peu près ce qu'il veut. Un écrivain d'aventures a le talent de ne pas avoir vécu toutes celles qu'il s'attribue. A 51 ans, Sepúlveda est les deux. Il voyage encore beaucoup. Il vit là où il se sent bien, à Gijon dans les Asturies. Il mange des fèves et du chorizo cuit, boit du cidre, blague volontiers et plante des arbres. Il écrit quand il en a envie, milite pour l'environnement et contre la démocratie sans mémoire du Chili. Là-bas, ce combat est mal vu: certains journaux et des écrivains l'accusent d'être en partie mythomane quand il évoque son passé de militant de gauche révolutionnaire, ses années de prison sous Pinochet, ses multiples vagabondages. Ce genre de rumeurs viennent du pays natal et parfument toujours les exilés quand ils deviennent célèbres. Celle-ci est née au moment précis où Sepúlveda s'en est pris à la lâcheté des gouvernants et de certains intellectuels chiliens quand Pinochet fut arrêté : il fallait détruire la légitimité du gêneur. Il est possible que l'écrivain-voyageur ait arrangé son parcours, qu'il l'ait semé d'inventions : un biographe anglo-saxon finira, comme toujours, par visiter sa tombe. Mais tout écrivain fabrique son personnage comme il imagine les autres : avec des mots, des récits, des idées. Et, avec le temps, ce personnage de phrases devient plus vrai que vrai : il impose sa vérité. Luis Sepúlveda a creusé le sien dans la nostalgie active de Jules Verne, de Stevenson, d'Hemingway, et en s'aventurant du côté des perdants.

Savoir perdre est un savoir vivre. Savoir vivre est une aventure. Encore faut-il savoir l'écrire. Le Chilien naturalisé allemand a attendu l'âge de 40 ans pour le faire. Dans son bon roman policier, Un nom de torero, l'ex-révolutionnaire Juan Belmonte, devenu privé malgré lui pour une grosse compagnie d'assurances, le résume ainsi : «Perdre est une question de méthode.» Révolutionnaires défaits, militants oubliés, altruistes silencieux, Luis Sepúlveda aime les perdants et ne raconte que leurs histoires : «Ils ont l'orgueil, dit-il, d'avoir osé quelque chose pour que l'ordre change et ils sont à l'image de l'Histoire : elle avance, d'échec en échec, jusqu'à la victoire finale.» Laquelle n'existe peut-être que dans des livres. Son nouveau recueil de récits, les Roses d'Atacama, conte brièvement la vie de ces militants obscurs dont la planète est le jardin. Sepúlveda, c'est Terre humaine : l'esthète convivial et ambulant des causes perdues.

Solide, corpulent, increvable, il a tué sous lui les semelles des autres. Il a été militant communiste puis socialiste chilien, peut-être dans la garde de Salvador Allende, détenu un certain temps par les matons de Pinochet, exilé en Amérique centrale, peut-être guérillero sandiniste au Nicaragua, auteur et metteur en scène de théâtre en Equateur, exilé en Allemagne, reporter pour Der Spiegel et pour la télévision, militant avec Greenpeace et finalement globe-auteur de livres à succès. Il aima Cuba, et Castro aurait pensé à lui pour écrire sa biographie, «j'ai refusé». Ces jours-ci, il achève son premier film tourné dans le nord de l'Argentine avec Harvey Keitel, Nowhere, et il va se mettre au latin : «J'ai l'impression qu'un monde m'échappe. Je veux pouvoir lire cette langue, pour d'abord lire Virgile.» Près de chez lui, il a trouvé un vieux curé espagnol qui va lui donner des cours particuliers. Virgile semble avoir été inventé pour qu'un rêviveur écologiste comme Sepúlveda puisse un jour se l'approprier en langue morte.

Il est devenu célèbre en 1992 avec un roman d'aventures, Le vieux qui lisait des romans d'amour. Un vieil homme dont l'épouse est morte, tuée par les conditions tropicales, y vit en osmose avec la rude Amazonie et ses Indiens. Il lit des romans d'amour vrai, «celui où l'on souffre», pour oublier la sauvagerie égoïste des Blancs qui l'entourent. L'histoire fut inspirée à Luis Sepúlveda par un long voyage sur place, en 1978, pour le compte de l'Unesco. Ecrite et publiée en Espagne bien plus tard, elle se vendit à 150 exemplaires («dont cent achetés par moi»). On peut encore voir, sur l'édition originale, la tête mince, chevelue et barbue d'un Guevara sentimental.

En 1992, l'éditrice Anne-Marie Métailié découvre ce texte inconnu à la foire de Francfort et l'achète. Le livre prend son envol la même année, à l'occasion du festival Etonnants Voyageurs, organisé par Michel Le Bris à Saint-Malo. Un éditeur français a, une fois encore, révélé au monde un auteur latino-américain. Sepúlveda est, avant tout, un excellent conteur. Sa simplicité, son goût de l'aventure et sa sensibilité humaniste annoncent l'inquiétude démocratique et écologique du temps des idéologies tombées.

En Italie, ses livres se vendent parfois à plusieurs millions d'exemplaires. En France, les critiques l'ont d'abord ignoré, puis, souvent, méprisé : trop facile, trop sentimental, trop grand public pour ne pas être considéré comme démagogue. Sepúlveda, Coelho d'extrême gauche : cette opinion d'un cénacle blasé est devenue la règle. L'Agence France-Presse, qui répète tout bas ce que certains disent tout haut, évoquait encore, en mars dernier, à propos du film que Rolf de Heer a tiré de son best-seller, «une fable un peu pontifiante sur le respect de la nature et de l'environnement».

Sepúlveda a vécu quatre ans à Paris dans les années 90. La France, pour lui, c'était Balzac, Dumas. Il adore la province, le petit salé aux lentilles et le Juliénas, mais il déteste le nouveau roman et la plupart des écrivains bourgeois parisiens, en qui il ne voit que des «fabricants inertes d'exercices de style». L'un de ses petits plaisirs était de s'installer en terrasse à Saint-Germain-des-Prés, avec des amis latinos, globe-trotters militants comme lui : «Nous regardions passer les spécimens intellectuels de la gauche caviar (il déglutit cette expression en français, comme pour mieux déguster le produit du terroir qu'elle désigne) et nous riions à nous en étouffer.» Un jour, au Salon du livre, ils rient trop fort : «Un éditeur local s'est approché et m'a dit que nous trivialisions l'image de la littérature. Eh bien, pourquoi pas ?»

A Gijon, la vie est plus simple. Pour survivre à l'omniprésence des bars, les Espagnols marchent vite en basket sur le paseo, le long d'une mer qui envahit tout. Sepúlveda y vit depuis quatre ans. Il a découvert la ville en 1984. Son ami, l'écrivain Paco Ignacio Taibo II, y est né. Il y organise en mai depuis quinze ans, avec une bande d'auteurs dont Jean-Claude Izzo faisait partie, la «Semaine noire». On y boit, on y chante. Les écrivains concourent au tir avec les policiers de la ville. C'est la fête à l'espagnole. «La Semaine Noire est importante pour nous, dit Sepúlveda. C'est l'un des festivals où nous nous retrouvons. Je crois que nous voulons maintenir l'esprit d'Emile Zola. Nous nous soutenons. Nous nous relisons nos textes à distance. Nous aimons vivre et écrire sans nous prendre pour des écrivains.»

Sepúlveda se remet aujourd'hui de trois mois de tournage dans le désert argentin et d'une indigestion aux fruits de mer. Il plante des arbres, en compagnie de son frère silencieux qui l'a aidé sur le film, dans son joli lotissement près de la mer. Deux magnifiques bergers allemands l'entourent. L'un d'eux s'appelle Zarko: le nom du garde du corps d'Allende. Sa femme, l'excellente poète Carmen Llañez, l'enveloppe de charme et d'une délicate fragilité : elle adoucit sa brutalité. Ils se sont connus à la fin des années 60, au Chili. Ils ont alors vingt ans et sont militants de gauche. Un enfant naît: Carlos Lenine. Aujourd'hui âgé de 29 ans, il a effacé Lénine et dirige, en Suède, un groupe de hard rock, Psychor.

Au début des années 70, Luis et Carmen se séparent. La dictature arrive : ils sont emprisonnés. Lui sort, après deux ans et demi, dit-il, après quelques jours affirment d'autres, et s'en va découvrir l'Amérique Latine. Son passeport est marqué de la lettre L; elle en fait un indésirable dans les nombreuses dictatures du continent. Il n'a jamais su ce qu'elle pouvait signifier. Il a raconté (ou réinventé) ses aventures dans le très beau Neveu d'Amérique. Carmen est emprisonnée et torturée dans l'une des pires prisons de Pinochet. On la croit morte. Un vieil homme la retrouve, des années plus tard, nue et inanimée, sur une décharge publique.

Sepulveda s'installe à Hambourg en 1980. Il a connu en Equateur une infirmière allemande, avec qui il aura trois enfants. Treize ans plus tard, il s'installe à Paris: c'est là qu'il revoit Carmen, dans un hôtel situé près de la place d'Italie. Depuis quatre ans, ils vivent de nouveau ensemble. L'histoire de Carmen, la Brune et la blonde, ferme les Roses d'Atacama. C'est un hommage discret, quelques pages, à un combat lointain et à l'amour retrouvé ­ à leur écho. A Gijon, Sepúlveda songe parfois à ne plus écrire, à simplement vivre. Mais la vie est si belle quand on la réécrit. Et il y a tant de causes à défendre, à raconter, pour ne pas échouer. Sepúlveda a écrit: «Les pauvres pardonnent tout, sauf l'échec.» Gijon est peut-être un remède sentimental contre l'échec.

Ce port industriel du nord de l'Espagne a ses bateaux rouillés et ses illusions perdues; mais il garde ses mineurs, une bonne gauche, et on y vit bien. L'écrivain rêvait depuis longtemps de s'y installer: «Ici, les gens sont simples, directs et désinhibés.» Ils ont une longue tradition de lutte ouvrière. Ils ont leurs martyrs en dignité, révoltés puis massacrés par le jeune Franco en 1934. Sepúlveda rappelle volontiers que les mineurs asturiens ont soutenu les grévistes chiliens. Et ils sont, eux aussi, du côté des perdants. Une histoire de famille, puisque, perdant, «mon grand-père lui aussi l'a été». Gerardo Sepúlveda est un andalou d'origine séfarade. Anarchiste, il doit fuir l'Espagne. Il rejoint les Philippines, puis l'Equateur. Il y monte une fabrique d'huile d'olive, poursuit sa lutte politique, perd tout, rejoint le Chili. Les Sepúlveda sont communistes et cultivés. Luis a grandi dans cette ambiance.

Le père dirige un restaurant. Son fils lit tous les romans d'aventure et, plus tard, Gramsci. Marx sera plutôt découvert en Allemagne. Luis n'aime guère Pablo Neruda, le pape chilien des lettres : «la poésie fait mauvais ménage avec la rhétorique, et Neruda est excessivement rhétorique». Il révère Francisco Coloane, «un des plus grands auteurs chiliens», et Julio Cortazar, qui «écrit sous la peau du lecteur». De Borges, il dit: «Je l'ai beaucoup aimé, jusqu'au moment où j'ai compris qu'il racontait toujours la même histoire. Jeu magnifique, mais dangereux! Il a tout inventé, sa bibliographie, ses références. Je le compare à Villon et à Quevedo pour son déchaînement ludique. Le moins drôle n'est pas tous ces gens qui le prennent terriblement au sérieux. Il a fait des conférences pour se moquer de ceux qui font des conférences, et des livres pleins de fausses références pour se moquer des exégètes. Bravo!»

Un jour, bien plus tard, à Cologne, il croit le voir, coincé dans un ascenseur perpétuel de type Pater Noster de la radio allemande; c'est bien lui: le vieil homme tourne, avec sa canne, dans cet enfer transparent et circulaire. «Vous êtes Borges?», demande Sepúlveda. «Oui. Aidez-moi à sortir!» lui dit l'auteur des Fictions. «J'allais aux toilettes, et me voilà pris là-dedans. J'ai pensé que cette machine allait m'amener droit en enfer.» «C'était une histoire de Borges», conclut Sepúlveda, et l'on préférerait qu'elle soit fausse, tant elle semble vraie.

Son grand patron reste Hemingway: «Je le respecte plus que tout.» Il en a fait son maître en sobriété. On flaire, dans Le vieux qui lisait des romans d'amour, l'influence du Vieil homme et la mer. Il y manque l'intrinsèque perspective de la mort et la force d'une langue réinventée pour survivre. Mais, partout ailleurs, on sent la trace du maître: sa convivialité virile et arrosée, son sens de la nature et des combats perdus, sa formidable mythification de l'engagement politique, son sens si profond de la vérité du mensonge.

Le mensonge est probablement l'une des qualités qui permet à Luis Sepúlveda, dans ses livres, d'être aussi juste. La Patagonie est sa terre intime et ce n'est pas un hasard. Sur cette terre vivent des êtres étranges et autonomes. Ils arrangent leur passé comme ils l'entendent. Ils vivent, comme certains chevaux, en liberté. Chaque vie devient un destin qui attend un témoin, ou personne, pour s'achever dans l'horizon. Un jour, il y assiste à un formidable concours de mensonges; l'un des concurrents le prévient: «Sur cette terre nous mentons pour être heureux. Mais personne ici ne confond mensonge et duperie.» Quel écrivain ne vit pas en Patagonie?

Sepúlveda y retourne souvent, par liberté et par amitié. Un jour, dans un bar de Zurich, un éditeur organise une rencontre avec Bruce Chatwin. Sepúlveda l'a raconté dans le Neveu d'Amérique. Les deux hommes sympathisent. Chatwin a écrit ce très beau livre, En Patagonie. «En bon Anglais, dit Sepúlveda, il allait quelque part pour vérifier ce qu'il pensait. Les Européens nous ont toujours dit ce que nous étions, nous Sud-Américains, comme s'ils le savaient mieux que n'importe qui. C'est leur charme et leur limite.» Chatwin meurt avant qu'ils réalisent leur projet commun: partir sur les traces de Butch Cassidy et Sundance Kid, qui achevèrent là-bas, sous les balles, leur vie d'aventuriers pilleurs de banque. Sepúlveda y est allé seul. Avec un ami photographe, il a retrouvé la fille, âgée de 98 ans, du policier de l'agence Pinkerton qui pourchassa les deux héros: il tomba amoureux de cette terre et y resta.

En Patagonie, les militaires chiliens reléguaient les prisonniers politiques qu'ils n'exécutaient ou n'exilaient pas. Sepúlveda est revenu au Chili en 1990. «Je pensais peut-être y rester, mais j'ai compris que vivre là n'avait plus aucun sens pour moi.» Le Chili est cet étrange pays, dit-il, «où l'hymne national, très beau, transforme en victoires des désastres militaires nationaux.» En quoi Sepúlveda, l'ami des perdants, est infiniment chilien. Sa position envers Pinochet et ses associés fut radicale: «ni pardon, ni oubli». Il n'a cessé de dénoncer les complaisances de la nouvelle démocratie. «La dictature nous a laissé la haine. Les haineux représentent la moitié du Chili. J'ai vu des pauvres manifester pour la libération de Pinochet: ce lumpen n'a jamais eu aucune référence morale et veut un pouvoir fort et pervers.» Sur Pinochet, il est aujourd'hui nuancé: «J'ai de la pitié pour lui. Je crois que c'est un vieux, qui ne saisit plus ce qui lui arrive. Un malin qui n'a rien compris.»

La déchéance de Pinochet lui rappelle celle d'Erich Honecker. Il affirme avoir vu par hasard l'ancien président de la RDA, juste avant sa mort, dans son exil final au Chili. Le vieil homme marchait dans la rue quand il vit des ouvriers sur un chantier: «Il s'approche d'eux, et cet homme, qui ne parle pas dix mots d'espagnol, commence à leur vanter, en allemand, Marx et la Révolution. Je me suis approché: il vivait dans son rêve, croyait que la Révolution se préparait en Allemagne, comme si rien n'avait eu lieu depuis cinquante ans.» Cette formidable rencontre avec le spectre gâteux résonne pour le militant de gauche, toujours séduit par Cuba, comme une menace: celle de l'anachronisme.

 

Le 6 juin, Luis Sepúlveda devrait recevoir, à Barcelone, des mains du président chilien Ricardo Lagos, la médaille de chevalier des Arts et Lettres. L'ambassade chilienne en Espagne ne semble pas informée, mais lui, dit-il, va accepter: «Je vais en profiter pour dire à Lagos ce que je pense de la démocratie chilienne.» Il assure qu'on lui a proposé de reprendre sa nationalité d'origine, moyennant un dépôt dans une banque de 10 000 dollars: «J'ai refusé!» L'ambassade du Chili en France assure qu'il ne l'a jamais perdue. Les histoires continuent, et tant mieux.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 14:54

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Filature en Patagonie, Michèle Gazier

Guérillero chilien, Juan Belmonte a choisi d'habiter l'Allemagne. Loin d'une démocratie molle où cohabitent anciens opposants et tortionnaires d'hier. Loin de Santiago, où Veronica, sa compagne, sauvagement torturée par les sbires de Pinochet, vit murée dans le silence blanc de la folie. A 40 ans révolus, sa vie est une suite de combats perdus. Mais le voilà à nouveau rattrapé par l'Histoire. Durant la Seconde Guerre mondiale, soixante-trois pièces d'or appartenant à la Lloyd's ont été volées par les nazis, qui en ont été à leur tour dépossédés par deux policiers du IIIème Reich. Quatre décennies plus tard, on apprend que cet or si convoité sommeille quelque part au fin fond de la Patagonie. D'anciens agents de la Stasi, devenus chômeurs depuis la chute du mur de Berlin, se lancent dans la course au trésor. La Lloyd's, elle, envoie Belmonte en mission pour récupérer son bien. Un refus de sa part mettrait la vie de Veronica en péril...

Sur cette trame de thriller politique et policier, Sepúlveda écrit un de ces grands livres dont Manuel Vazquez Montalban ou Leonardo Sciascia ont le secret. Il utilise le roman comme moyen de sonder le réel, l'actualité, les obscures histoires du monde politique. Il fouille les dossiers et les archives de ces pays d'Europe et d'Amérique en pleine déshérence, il radiographie les peuples et les hommes. Pas de réelle surprise pour Juan Belmonte, qui a perdu ses illusions. Tous les individus qu'il croise sur sa route obéissent à des règles droit sorties des vieux catéchismes militants. Ceux qui ont survécu à la défaite des idéologies, aux mutations démocratiques, aux nouveaux régimes, ne peuvent en aucun cas être des enfants de choeur. Ils ont tué et peuvent à tout moment être à leur tour abattus froidement par leurs alliés d'hier. L'univers du secret politique, comme l'a souvent dépeint John Le Carré, est incertain et mouvant. Dans tous les cas, dangereux. Les héros et les salauds de tous bords sont également fatigués, mais tellement rodés. Dans ce Nouveau Monde ardemment consensuel, ils ne se battent plus pour des idées mais pour de l'or. A défaut de croire encore à Marx, Mao, Staline ou Hitler, les militants orphelins courent désormais après des valeurs plus matérielles.

Courts chapitres, scènes syncopées, très cinématographiques, suspense et angoisse, l'écriture de Sepúlveda n'est plus celle, poétique, ardente, du Vieux qui lisait des romans d'amour ni celle, apaisée, du Monde du bout du monde (1). Ici, l'écrivain chilien a troqué sa plume d'amoureux de la nature contre celle, plus sombre et désespérée, des écrivains de romans noirs. Triste constat que celui de Belmonte l'aventure avec un A majuscule n'est plus possible. Plus possibles non plus les rêves fous de liberté, fraternité et justice sociale qui animaient tous ceux qui, comme lui, ont tout sacrifié — leur propre vie et celle des êtres qui leur sont chers — pour des idées. Après l'âge des illusions est arrivé celui des comptes.

Une question pourtant traverse les pages de ce roman d'une violence désespérée. Et si 1'aventure c'était tout autre chose que ce qu'on avait cru jusque-là ? Et si l'aventure ce n'était pas partir au bout du monde, traverser mers et océans, se battre dans des guérillas, vivre dangereusement ? Et si c'était simplement interrompre cette course folle contre la montre, qu'on croyait être la vraie vie, et regarder au fond des yeux l'autre, que l'on a toujours aimé sans avoir jamais pris le temps de le lui dire ?

Dans les dernières pages d'Un nom de torero, Juan Belmonte est au pied de l'immeuble où habite, prisonnière dans son enceinte de douleur et de silence, Veronica, qu'il n'a pas revue depuis que son corps a été découvert inanimé et torturé dans un dépôt d'ordures de Santiago. La plus grande et la plus difficile aventure de sa vie commence : « Regarder la vie en face » après avoir « vu les reflets d'or de la mort » •

(1) Tous deux également publiés chez Métailié.

Un nom de torero, de Luis Sepúlveda. Traduit de l'espagnol (Chili) par François Maspero. Métailié, 198 p., 100 F.

 

Télérama N 2338 -2 novembre 1994

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 14:48

J'apprends aujourd'hui qu'on peut écouter cinq minutes d'émission de Sepulveda sur une radio des Canaries :

Actuelle émission de Sepulveda sur Lampedusa

 

 

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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 20:44

MONTAUBAN

Rencontre-débat : Maison du Peuple

Lundi 14 octobre 18 h -20 h

Révolution/ Contre-révolution :

Le 10 mai 1790 à Montauban

Animation : Jean-Paul Damaggio

 

En diffusant l'information pour la réunion, une personne m'indique : "Comment en 1790 un royaliste peut-il être élu maire ?" En fait la question est inverse : "Comment un marquis habitué à avoir le pouvoir de sa généalogie a-t-il pu s'abaisser jusqu'à espérer avoir son pouvoir du suffrage ?"

L'intelligence de la contre-révolution est ici claire : il est possible de se servir des moyens de la révolution pour faire échouer la révolution !

 

Un des éléments majeurs du débat autour de la question du 10 mai est là. JPD

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 21:19

Ce dictionnaire ne sait pas dire qu'Hector France a été communard. Il faut donc ligne entre les lignes la vie de cet homme incroyable. JPD

 

Dictionnaire des écrivains, artistes et membres des sociétés savantes

Hector France né à Mirecourt Vosges, le 5 juillet 1837, ancien officier, ancien professeur à l'Académie militaire de Woolwich, écrivain, folkloriste, critique et membre de plusieurs sociétés littéraires et savantes.

Du côté paternel et maternel Hector France est issu d'une famille militaire. Après de bonnes études au Prytanée militaire de la Flèche, il s'engagea à 19 ans au 3ème régiment de spahis. Envoyé à l'Ecole de cavalerie de Saumur, il en sortit avec le grade de maréchal des logis. Durant dix années, il guerroya en Kabylie, dans le Sud algérien et sur la frontière tunisienne. Démissionnaire à la suite de passe-droits, il obtint un emploi dans l'administration des Contributions directes, qu'il quitta bientôt pour une situation supérieure dans une grande administration financière à Paris.

La guerre de 1870-71 survint. Hector France reprit du service en qualité de lieutenant aux mobiles de l'Oise. Il fut bientôt promu capitaine. Après la déroute de Buchy, il fit partie avec son bataillon du corps d'armée de la défense du Havre.

Le général Loysel, manquants de cavalerie le chargea de la formation de deux escadrons que le jeune officier avec une activité extraordinaire arma, équipa et monta en quinze jours et qui furent annexés au 4e chasseurs. M. France fut alors nommé capitaine-commandant d'un des escadrons et proposé avec le n°1 pour la Croix de la Légion d'honneur.

Licencié avec son corps, il arriva à Paris le 18 mars. Indigné de la signature d'une paix honteuse, il offrit son épée au Gouvernement de l'Hôtel de Ville, avec nombre d'officiers outranciers comme lui.

Charles Lullier le prit pour premier aide-de-camp.

Après la sortie du 3 avril où il accompagna Flourens comme aide-de-camp et où il faillit être fusillé à la fois par les Fédérés et les troupes de l'armée versaillaise, le Gouvernement de l'Hôtel-de-Ville lui donna le commandement de la caserne Lobau.

Le nouveau commandant y rassembla tous les soldats et sous-officiers épars dans Paris et que quelques énergumènes voulaient forcer à combattre leurs camarades. Il les disciplina, leur fit allouer la solde des gardes nationaux et les employa à des travaux d'intérieur.

Delescluze songea à Hector France pour remplacer Rossel, son ancien camarade du Prytanée militaire ; mais France refusa d'assumer les responsabilités d'un désastre certain.

Pendant les fusillades de Mai, Hector France échappa à la mort, grâce à son sang-froid et au dévouement d'un ancien magistrat, ami de son père, qui lui offrit un asile. Il put gagner a Belgique, puis l'Angleterre où il exerça les professions les plus disparates. Il y fait des dessins d'anatomie, d'architecture, tint des écritures, donna des leçons d'arabe, d'escrime, de français, de littérature, d'histoire puis entra comme professeur à l'Université de Londres. De là, il alla au Collège de Douvres, et, à la fin de l'année 1879, fut nommé professeur à l'Académie militaire royale de Woolwich.

Entre temps, Hector France avait collaboré au Qui vivre ? et à l'Union démocratique, fondé l'Avenir, et publié deux ou trois romans : Le Roman d'un curé (1877), qui eut plusieurs éditions, L'homme qui tue, pour lequel Léon Cladel avait écrit une magnifique préface et Edmond Lepelletier un magistral compte-rendu.

Le Petit parisien s'empressa de lui ouvrir ses colonnes. Hector France y publia successivement : Le péché de sœur Cunégonde ; Fumeron, Guyot et Cie etc.

Il commença avec une reproduction de L'homme qui tue, le périodique la Vie populaire.

De l'Angleterre, il collabora à La Marseillaise, au Réveil, au Mot d'Ordre, à l'Echo de Paris, à la Vérité, au Voltaire, au Gil Blas, au Courrier de l'Europe, à la Nation etc. et envoya nombre d'articles à plusieurs revues.

Hector France, de plus en plus encouragé par le public et la critique donna en librairie L'Amour au pays bleu ; Sous le burnous études des mœurs et de la vie arabe ; Les Va-nu-pieds à Londres, Les nuits de Londres ; La pudique Albion ; ...

Ardent partisan des exercices physiques M. Hector France est un intrépide marcheur. Il a parcouru à pied une partie de l'Angleterre, la Riviera de Cannes à Gênes, les Alpes-Maritimes, et dans l'été de 1886, l'Espagne d'Irun à Gibraltar, voyages dont il donna ses impressions dans son ouvrage Sac au dos à travers l'Espagne.

Il a publié d'autres impressions de voyage : Au pays des maquis ; Au soleil ; Dans la montagne ; Cinquante ans avec les Indiens (traduit de l'anglais).

Après quinze années de professorat à Woolwich il rentre en France en 1895. Il a écrit depuis des romans populaires de longue haleine. Il travaille à ses moment perdus à un Dictionnaire des Argots, Patois Néologises de France et à une Histoire de la cuisine à travers les âges.

M. Hector France a été président de la Société coopérative des Gens de lettres et de l'Association des Sciences des Lettres et des Arts. Il est actuellement membre du Conseil général des Vétérans des armées de terre et de mer, vice-président de la 14é section de Paris, membre du Conseil d'administration de la Société africaine de France, membre de la Plume et l'épée, de la société des "1", de la Société des gens de lettres. Officier de l'instruction publique Hector France est également commandeur du Nichman-Iftikhar. Il est décoré de la médaille coloniale et de plusieurs ordres étrangers.

M. de Rienzi a résumé assez habilement les impressions que fit naître l'œuvre d'Hector France :

 

"M. Hector France est un observateur et un analyste, ce qui ne l'empêche pas d'avoir de l'imagination - trop parfois. On sent sous sa plume courir la sincérité, la conviction, la haine ou l'enthousiasme, selon qu'il nous donne des études sociales, des œuvres de polémique ou encore des romans vécus. C'est certainement pour cela qu'on le lit avec intérêt, et que ses critiques artistiques ou littéraires sont prisées au plus haut point. Ses œuvres vigoureuses sont aujourd'hui universellement connues. C'est un maître qui sait ce qu'il veut dire. Aucun auteur français n'a pénétré la vie anglaise comme lui et ne l'a vue avec plus de sagacité et d'impartialité."

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 21:16

                                Noel-par-Cladel.jpg

Ernest Noël (Paris 1847 - Paris 1930)

Maire radical socialiste de Noyon (1888-1925), membre du conseil général de l'Oise (1886-1929) qu'il présida à partir de 1904, député (1893-1906) puis sénateur de l'Oise (1906-1929), l'industriel Ernest Noël se fait remarquer par sa conduite exemplaire durant la Grande Guerre. Refusant de se soumettre à l'autorité ennemie, il est arrêté comme otage (1915), déporté en Allemagne puis échangé (1916). Principal artisan de la reconstruction de Noyon, il présidera à l'élaboration du nouveau schéma urbain de la ville.

 

Son buste, œuvre du sculpteur Marius Cladel située dans le square de l'hôtel de ville, est inauguré le 11 septembre 1938.

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