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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 15:58


Cayrou au sénat en 1950 (2)

Mais ne nous laissons pas aller à des digressions inutiles et considérons sans plus tarder les modalités d'application de l’enseignement de la langue occitane à l’école.

Voici quelques suggestions et remarques que m'ont inspirées quelques articles de la proposition de loi Deixonne.

Au sujet de l’article 3, je proposerai les modifications suivantes "Tout instituteur qui en fera la demande pourra être autorisé à consacrer, chaque semaine, une heure d'activité dirigée à l’enseignement de notions élémentaires de lecture et d'écriture du parler local et à l’étude de morceaux choisis de la littérature correspondante. Une épreuve facultative sera inscrite au programme du certificat d'études. Seuls les points obtenus au-dessus de la moyenne entreront en ligne de compte au bénéfice des candidats qui auraient déjà obtenu la moyenne en français."

J'insiste sur cette partie là, car justement M. le rapporteur est ennemi de l'introduction de l’enseignement de la langue d'oc dans les écoles primaires. Eh bien, écoutez-nous ! Nous ne demandons pas grand chose. Nous demandons simplement que la langue maternelle vienne au secours de l’instituteur pour l’aider à enseigner la langue française. Réfléchissez ! Chez nous, nous avons quelquefois des écoliers âgés de cinq ou six ans qui n’ont jamais parlé un mot de français. Quand ils arrivent à l’école, ne leur donnons pas l’impression qu'ils sont ridicules, que leur langue maternelle est une chose méprisable, sans quoi ils en conserveront par devers eux un complexe d'infériorité qui les suivra peut-être toute leur vie. Nous demandons si peu de chose ! qu'une ou deux heures par semaine on veuille bien faire appel au dialecte local ; qu'on montre à l’enfant qu'il a le droit de parler cette langue, qu'elle n'a rien de méprisable, qu'au contraire il peut en tirer vanité.

Ainsi, il n'y a pas longtemps, j’ai eu l’honneur de prononcer un discours à la distribution des prix du lycée de Montauban. J'avais devant mol deux élèves dont le nom figurait sur le palmarès : l’un s'appelait Sarremejane, l’autre s'appelait Poudevigne.

Je leur ai dit: "Mes chers amis, vous n'avez pas à rougir de votre nom, vous pouvez dédaigner toutes les moqueries que l’on vous adresse ; on vous dit, vous, Sarremejane, que votre nom signifie que vous serrez la dame Jeanne avec plus ou moins de frénésie, et vous, Poudevigne, on dit que vous êtes un parasite de cette noble plante. Détrompez-vous, car Sarremejane signifie la colline du milieu, comme nous avons le causse Miejan. Vous portez donc un nom du terroir, le nom d’une colline. Et vous, Poudevigne, vous avez encore un nom plus noble, car, dans votre langue, "podar" signifie tailler. Vos ancêtres étaient donc des vignerons, des hommes qui taillaient la vigne."

Si nous rejetons cette langue, nous ne demanderons qu'une chose, c'est de débaptiser tous ces enfants qui portent de tels noms. (Applaudissements sur les bancs supérieurs de la gauche, du centre et de la droite et sur divers bancs au centre et à droite)

Au sujet de l’article 7, je signale pour mémoire que des enseignements sont donnés à la faculté des lettres de Toulouse depuis plusieurs années ; seul le cours de folklore doit être stabilisé.

Quant à l’article 8, il faudrait, à mon avis, instituer une licence de langue d'oc, licence d'enseignement qui ne devrait pas titre calquée sur les licences étrangères.

C'est une chose fort importante, c'est la seule qui puisse intéresser les étudiants. Je répète qu'il doit s’agir d'une licence d'enseignement, car la licence libre ne les intéresse pas ; elle n'a pas de portée pratique immédiate.

Seuls, travailleront pour avoir cette licence, les étudiants fortunés qui ont des loisirs, et qui apprennent pour le plaisir d’apprendre, pour le plaisir de meubler leur cerveau. Ceux là me font un peu l’effet de ces gens qui, possédant une belle habitation, n’ont ensuite qu’un souci, celui de l’orner avec des meubles de style ou des tableaux de maître.

Il faut que cette licence serve à quelque chose.

Il y a encore une autre répercussion beaucoup plus importante, c’est que cette consécration officielle que nos donnerons à cette licence lui confèrera plus de valeur aux yeux des étrangers qui viennent chez nous étudier les langues romanes.

Voilà pourquoi je voudrais qu'il y ait une licence d'enseignement de la langue d'oc.

Mes chers amis, ces quelques suggestions émises, je terminerai mon intervention, un peu trop longue peut-être à votre gré, en vous signalant que nombreux sont les étrangers qui viennent chez nous tous les ans se livrer à l’étude des langues romanes, dont ils ont apprécié depuis longtemps toute l’importance.

Faudra-t-il donc que nous recherchions dans les bibliothèques des universités étrangères, les ouvrages des auteurs de langue occitane? Faudra-t-il aller en Amérique, en Allemagne, dans tous les pays voisins, pour retrouver, comme le disait l'orateur qui m'a précédé, les traces de cette civilisation?

J'estime que nous devons avoir des enseignements qui montrent tout le prix que nous attachons à la culture des langues romanes. Je suis convaincu que grâce à nos efforts réunis, la littérature d'oc, comme du reste la littérature bretonne et catalane, qui ont su trouver ici des défenseurs ardents, reprendra bientôt dans nos enseignements scolaires, la place qu'elle n'aurait jamais du perdre, parce qu'elle la mérite et qu'elle est de nature à enrichir le goût, l’esprit et le coeur de nos enfants.

Qu'on ne vienne point surtout agiter devant nous, le spectre du séparatisme que cet enseignement pourrait engendrer. Nous connaissons des pays où l’on parle plusieurs langues et dont l'unité nationale n'a jamais été mise en péril.

En envisageant plutôt l’enseignement organisé de nos langues, nous créerions une fraternité plus grande avec le monde ouvrier, paysan en rapprochant les hommes de toutes conditions. C'est là un point de vue social que nous ne saurions négliger.

Par ailleurs, n'oublions pas que nous avons chez nous, à Toulouse, une académie littéraire, la plus vieille d'Europe, puisqu'elle a été fondée en 1323, l’académie de jeux Floraux, dont le rôle essentiel a été la défense de la langue d'oc à travers les siècles. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite)

Je sais bien que certains ont dit que cette académie était une vieille dame âgée et cristallisée dans les anciennes traditions.

Il est bien vrai que la plupart de ses membres ne sont pas de la première jeunesse, puisqu'on y trouve des évêques, des généraux, des amiraux, mais toutes les opinions politiques et religieuses y sont représentées ; il y a là des protestants, des libres penseurs, et même des radicaux-socialistes ! (Sourires)

Ce que je peux affirmer, mes chers collègues, c'est qu'au cours des réunions de cette docte compagnie du gai savoir, le souci dominant, c'est le culte de la langue d'oc qu'on s'efforce de maintenir en dehors de toute préoccupation politique. L'action qu’on y mène me paraît louable entre toutes puisqu'en entretenant le souvenir d'un passé littéraire glorieux, on ne fait que renforcer dans nos coeurs l'amour que nous vouons à notre terroir méridional, si profondément imprégné de latinité.

C'est pourquoi, mes chers collègues, je vous demande aujourd'hui de vouloir bien vous rallier à mon point de vue qui n'a rien d'excessif ni d'outrancier.

Je m'excuse une fois encore du long plaidoyer que, par conviction profonde et peut-être aussi par esprit de famine, je viens de présenter devant vous en faveur d’une aïeule vénérable.

Enfin, contrairement à l'opposition, je ne dirai pas systématique, mais plutôt difficilement explicable, que nous avons rencontrée dans les sphères officielles, j'attends de vous quelques concessions à l’égard d’une langue qui a su, en des temps reculés et difficiles, célébrer les joies de la vie et chanter, en des strophes inspirées, le soleil, l’amour et la liberté.

(Applaudissements à gauche, au centre et à droite)

 

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 15:02
La vie de Frédéric Cayrou, un artiste en tout genre, dans une brochure de 5 euros (55 pages format A5) dont voici la conclusion.

             Un vétérinaire use de l'occitan pour faire du théatre entre 1930 et 1950 

Pour parler de Frédéric Cayrou, les paysans 

sont présents avec trois histoires : la république, l’oral et la culture. Cayrou avance lui-même avec trois histoires : la république, l’oral et la culture.

La république ?

L’image est connue : les paysans sont sous la coupe des réactionnaires et heureusement que la ville apporte la république (les lumières). Comme souvent, ce discours se veut « simple » mais complique tout, car il empêche de comprendre les réalités sociales ! Majoritairement les paysans (comme d’autres catégories sociales) furent en effet sous la coupe des classes dominantes, mais s’en tenir là, c’est faire peu de cas des « Jacquou » de toujours qui y apportèrent le combat démocratique. La République n’est pas d’un bloc mais le lieu d’un affrontement de classe pour reprendre une terminologie qu’il faudrait oublier.

Cayrou témoigne de cet engagement républi-cain favorable aux paysans et conçu avec les paysans (leur langue, leur culture, leurs actions). Lui, petit-fils et fils d’instituteurs, marié avec une institutrice, qui a donc baigné dans l’école de la République est aussi le chantre des langues régionales le plus souvent réprimées dans la dite école ! Pour avoir mentionné cette contradiction, j’ai eu droit au qualificatif de « négationniste ».

Oui, l’institution française, son école et ses préfets firent la guerre aux langues régionales, mais c’est au sein même des dites institutions qu’on a trouvé les défenseurs les plus actifs et les plus conséquents de toute la culture populaire. Une réalité ne peut effacer l’autre. Si des milliers d’enfants furent punis à l’école pour y avoir parlé en occitan, combien de parents décidèrent de se plaindre ? Parce que les parents paysans n’osaient pas ? Ils souhaitaient pour leurs enfants des places d’instituteurs, de facteurs, d’infirmières et savaient que ça passait par l’emploi de la langue française. Là aussi, il n’y a pas l’Etat (et son école) porteur de tous les mots, et de l’autre côté les victimes consentantes ou ignorantes. En Républi-que, l’Etat a une certaine légitimité, et si le sénateur Cayrou fut un élément perturbateur de l’idéologie dominante, il n’en fut pas moins sénateur ! Tout comme l’instituteur Perbosc n’en fut pas moins instituteur alors que par sa pédagogie même, il a été un occitaniste affiché, et jamais réprimé.

La mort de l’occitan est moins l’effet de l’école publique que celui d’une historie sociale qui fait disparaître les paysans. L’idéologie dominante a empêché que l’occitan ne se transporte de la campagne à la ville, mais aurait-il encore fallu que l’occitan se réinvente par ce transport !

L’oral ?

Cayrou et Perbosc durent discuter souvent pendant de longues soirées de la question linguisti-que. Si l’Etat n’est pas d’un bloc, le mouvement occitan encore moins, même quand deux amis aussi intimes que Cayrou et Perbosc discutent.

Pour Cayrou l’essentiel est la langue orale tandis que pour Perbosc, il est vital de retrouver une lan-gue écrite digne de ce nom. Certains pourront étudier l’impact idéologique de l’école républicaine sur Perbosc quand on se souvient que depuis long-temps, notre école place sur un piédestal l’écrit avec l’exercice phare : la dictée.

S’exprimant en 1937 à la radio, sur la langue d’oc, Cayrou rappellera cette distinction entre les savants de la langue qu’il aime bien, et sa langue à lui, qui est celle du quotidien, donc de l’éphémère.

La dignité de l’éphémère ne m’a sauté aux yeux qu’en écoutant, voici un an, le peintre Ernest-Pignon-Ernest, qui, même en tant que peintre, pratique l’art éphémère. Pour lui, son œuvre dans un musée, ce serait une œuvre fossile, donc il crée des sérigraphies qu’il colle dans la rue, aux endroits de son choix pour provoquer une choc chez le passant, le dit choc étant la marque indélébile de l’œuvre. La force de l’œuvre n’est pas dans l’œuvre éternelle, arrêtée, mais dans la réception de l’œuvre. Pour le théâtre, le phénomène est « institutionnel ». Entre le texte d’une pièce et la pièce jouée, tout l’art est dans le jeu et non dans la pièce écrite. Il m’arriva de surpendre une inspectrice de l’éducation natio-nale pour qui tout l’art du théâtre était dans le texte et non dans les voix ! Cayrou méritait l’édition de son œuvre théâtrale pour faciliter l’accès des troupes aux textes, mais il mériterait surtout, s’il en est encore temps, le recueil des souvenirs que les pièces ont laissés.

L’oral, l’éphémère, le quotidien, en tant qu’art, c’est le contraire de l’accumulation, de la thésaurisation dont on accuse souvent le paysan qui veut acheter toujours plus de terre.

Cayrou écrivait et JOUAIT ses pièces. Jean-Marc Buge, après étude minutieuse de la question, note : « Tous ceux qui ont connus ces moments s’en souviennent parfaitement en cette fin de XXe siècle, et sont capables de décrire certaines attitudes de Cayrou dont la présence sur scène valait à elle seule le déplacement ».

Tout tournait autour d’une connivence établie par avance entre le public et les artistes. Cette connivence était une part essentielle de la source du comique. Les grands du burlesque ont plus de mal à parler à des publics étrangers que les grands de la tragédie. Le comique se partage moins facilement que le drame. Comment aurait-il pu devenir Charly Chaplin ou Louis de Funès ? Le cinéma français n’a pas su profiter de cette veine artistique pour lui permettre de sortir de Pagnol et Fernandel et atteindre les sommets d’une culture.

 

La culture ?

Pour le paysan, la culture est à la fois son gagne pain et son horizon. D’où l’invention du terme cultivature par Bernard Lubat. Quand j’étudie le cas de Frédéric Cayrou ou celui de Slimane Azem, chanteur de l’immigration algérienne bien moins agricole que l’italienne, j’ai l’impression d’évoluer dans la même culture, la culture populaire. Certains diront le folklore, terme malheureusement victime lui aussi de sous-entendus péjoratifs.

« Même illettrés nos parents étaient cultivés » dira Mouss, chanteur de Zebda, à propos de ses parents ouvriers maçons dans la France des années 60.

L’art de Cayrou nous oblige lui aussi à chercher ce qu’était et ce qu’est la culture populaire. Quand il demande aux sénateurs une licence d’occitan il précise :

 

« Je répète qu'il doit s’agir d'une licence d'enseignement, car la licence libre ne les intéresse pas ; elle n'a pas de portée pratique immédiate. Seuls, travailleront pour avoir cette licence, les étudiants fortunés qui ont des loisirs, et qui apprennent pour le plaisir d’apprendre, pour le plaisir de meubler leur cerveau. Ceux là me font un peu l’effet de ces gens qui, possédant une belle habitation, n’ont ensuite qu’un souci, celui de l’orner avec des meubles de style ou des tableaux de maître. Il faut que cette licence serve à quelque chose ».

 

La culture serait-elle un certain sens de l’utilitaire ?
25 juin 2008 Jean-Paul Damaggio

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 10:16

Les Editions La Brochure se veulent un hommage à Vazquez Montalban. A cet effet un livre a été publié : Vazquez Montalban, derniers instants, 18 octobre 2003. 176 pages, format A5, 15 euros, couverture couleur. Voici le premier chapitre. Jean-Paul Damaggio

 

Poésie

 

Entre terre et terre.

Même Salvo Montalbano le reconnaît : quelqu’un, à l’article de la mort, voit défiler devant ses yeux, comme dans un film en accéléré, tous les moments importants de sa vie. C’est exactement ce film que je cherche à reconstituer (sans tromper un mort) après qu’il ait traversé l’esprit d’un homme de 64 ans, décédé brusquement aux antipodes, en conclusion d’un voyage entre terre et ciel. Un film à reconstituer pour une mort à élucider ? Avec cet impossible flashback de la mémoire manipulée, manipulable, manipulatrice ?

 

Entre terre et ciel.

Pris par une pulsion de fuite qu’il fut contraint de contrôler trop longtemps (né en 1939, il entre en possession de son premier passeport seulement en 1971), en ce 17 octobre 2003, sur la ligne Sydney-Bangkok, Vázquez Montalbán se laisse porter par le confortable balancement de l’avion, tout en repensant à peine, à la conférence qu’il vient de prononcer en Australie où, fort de son humour habituel, il amusa bien des participants. Comme il s’oblige à écrire tous les lundis pour la brève colonne d’El País, il cherche son thème en sachant que Bangkok n’est qu’une étape sur sa route de retour en Espagne.

Mais, trois jours après, le lundi 20 octobre, la colonne n’est pas signée Vázquez Montalbán, (nous dirons Manolo) comme c’est le cas depuis presque 20 ans. Juan Cruz le remplace avec ce titre Antología. Que s’est-il passé ? Pourquoi le lecteur est-il confronté à des vers, extraits des œuvres poétiques de Manolo, et qui débutent étrangement par le mot viajero, avec une référence au Bangkok Post. L’anthologie se termine par permite a la memoria cumplir nuestro deseos[1]. Au même moment, « en Bolivie un président est chassé par un peuple en révolte », titre la Une avec cette autre info : Vázquez Montalbán sera incinéré demain à Barcelone où il recevra un immense hommage. C’est donc fini, Manolo a craqué !

 

Entre terre et ciel.

Peu de temps auparavant, dans l’avion, rien ne le distinguait de personne : l’hôtesse remarqua-t-elle cet homme qui, pourtant, à l’approche de l’atterrissage, semblait donner des signes de fatigue ? Lui connaît parfaitement le personnage clandestin qui l’accompagne sans cesse, même en des contrées aussi lointaines. On a beau fuir, on reste le même et pas seulement à cause des valises ! Le même il reste, avec cette colonne à produire impérativement pour le quotidien espagnol (il aime être poussé par l’urgence) . La précédente s’intitulait Triomf sans qu’il s’agisse pour autant d’un triomphe. Pourquoi avait-il choisi, pour une fois, un titre en catalan ? Un titre qui, sans qu’il le veuille, allait devenir comme son testament ! Et quel testament !

Entre terre et ciel.

Au milieu des oiseaux, tout s’achève à l’atterrissage comme dans un conte subnormal. Car il arrive un moment où l’on remet les pieds sur terre. A Bangkok aussi. Vázquez Montalbán vécut alors ses derniers instants. Drôles d’instants ! Ses amours, ses peurs, ses luttes, ses découvertes, ses enquêtes, autant de sujets qui alimentèrent une œuvre qu’il tenait à distance de lui-même. Or, en atterrissant à Bangkok, sa mort se jouant de la poésie, sa vie personnelle prenait sa revanche sur l’œuvre. La subnormalité passait du triste statut d’invention culturelle et circonstancielle, au statut d’implacable réalité. Depuis 1994, et son opération cardio-vasculaire, Manolo se connaissait un ennemi intérieur, qui mélange dangereusement le bon et le mauvais, sous le nom de cholestérol. Dans la salle d’attente de la correspondance, il en a fini avec toute correspondance !

 

Entre terre et terre.

Le 30 octobre 1993 j’avais un billet de train pour aller de Montauban au Mans où je m’étais enfin décidé à suivre des rencontres organisées par le journal Le Monde. Au changement, à Bordeaux, la correspondance se faisant attendre une heure, j’ai décidé de me balader dans les rues autour de la gare. A un moment, je m’en souviens très bien, j’ai tourné à gauche, j’ai marché un brin et j’ai croisé une librairie espagnole fermée[2], il n’était pas 14 heures. Je me suis posté devant la modeste vitrine : Vázquez Montalbán y occupait presque toute la place ! J’ai attendu dix minutes l’ouverture puis j’ai acheté ce qui allait changer ma vie : les livres qui m’imposent l’écriture de ce texte.

Entre terre et terre.

De retour à la gare, j’ai abandonné l’idée du voyage au Mans pour revenir plus vite à Montauban je veux dire à Montalbán. J’avais quatre livres à lire : tous en espagnol. Pour éviter mon nom Prosper Lissa, trop vieillot, je signe des articles Louis Valette pour défendre la cause sociale, je veux dire la cause des lutteurs sociaux qui, sans gloire et sans grade, veulent changer les rapports entre le capital et le travail. Non, il ne s’agit pas de latin, je porte avec moi les joies et les douleurs de ce combat. Aujourd’hui, je dévie de ma route pour, avec la complicité de l’ami Yves, percer les derniers instants du poète mort à Bangkok. Je lui dois cet effort qui ne se veut ni élogieux, ni critique, simplement humain et donc fragile.

 

Entre terre et terre.

Yves collectionne tout ce qui concerne Che Guevara et moi tout ce qui concerne les grèves dans le monde. Pour cerner les derniers instants de Vázquez Montalbán, je l’ai appelé à l’aide comme souvent en d’autres occasions. Nous avons en commun la volonté d’apprendre en marchant presque sur place. Cette marche devient pour Yves une action minutieuse et pratique, quand moi, je m’égare dans les landes de langues et de discours. Je rêve au mieux impossible dans des sous-terrains dangereux. Certains diront dans les égouts.

Manolo découvrit chez des poètes bourgeois l’irruption anecdotique du sous-culturel que sont les chansons populaires, les recettes de cuisine régionale, les horoscopes. Pour eux, c’était un jeu, pour lui, c’était sa vie, une vie qui le fera poète sous-réaliste. Le sous-culturel constituait sa mémoire sentimentale. Fils de la radio, de la copla et du cinéma, devant une femme, il était pris par une réalité en technicolor, il avait besoin de savoir que Jessica n’était autre que Jeanne Moreau (sa référence en terme de femme totale). Au même instant, d’autres pensaient à une symphonie. Vu d’en bas, tout le monde peut devenir subnormal : Lénine, Cohn-Bendit, Moravia… Tout dépend du regard que l’on porte sur eux. Marx devient Groucho Marx ! Voilà comment le PEUPLE s’invite là où il n’est pas attendu !

 

Entre sol et sous-sol.

Pas question de tenter ici un effort d’écriture biographique, parce que je n’ai croisé le personnage Manolo que par deux lettres et une rencontre, et de toute façon, l’écrivain, tout en se servant de sa vie pour écrire, n’a pas fait de sa vie une œuvre. Deux biographies ont été publiées en Espagne[3], d’où il ressort, à mon humble avis, que le personnage n’appartient qu’à ses écrits, constitutifs du seul sol solide capable de s’appuyer sur un sous-sol respectable. Je préfère, de Quin Aranda, la biographie de Carvalho !

 

Entre sol et sous-sol.

Les derniers instants seront donc repris comme ce passage obligé entre posture et postérité. Comment un homme si présent dans les médias, présence à la source de cet ouvrage, pourra-t-il survive à son absence ? Qui et comment tournera la page, et quelle page ? Venu du PEUPLE comment retourne-t-on au PEUPLE ? Ce livre appartient au sous-sol par sa forme pratique, son contenu pratique et ses objectifs pratiques. 



[1] Permets à la mémoire d’accomplir nos désirs.

[2] La librairie Aparicio aujourd’hui disparue.

[3] Manuel Vázquez Montalbán, Florence Estrade, La tempestad, 2004.

Manuel Vázquez Montalbán, El triunfo de un luchador incansable,

José V. Saval, Editorial Sintesis, 2004.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 10:14

La Compagnie des écrivains du Tarn-et-Garonne vient de publier un Florilège qui rassemble les écrits de ses membres. Le livre est très bien présenté et peut s’acquérir au prix de 10 euros. Ici je vous offre la nouvelle que j’ai consacré à un des dessinateurs qui marquèrent ma vie. Il s’appelait Jean-Paul Guiraud et son art mérite toujours notre admiration. Jean-Paul Damaggio

 

 

Une image mentale pour enfermer le temps ! Disons, un souvenir que j’écris en chantant. A Montauban by night, nous étions au Dali, un beau café-théâtre. De revoir son visage, au sourire éclatant, je me crus au printemps. Son superbe chapeau masquait sa calvitie et sa gouaille disait son amour de la vie. Que pouvait m’apporter son retour de Paris vu qu’il crachait aussi sur notre capitale ? Nous inventèrent un monde où presque tous les hommes divorçaient de leurs ombres.

On l’appelait Polo, mais il signait Prada. Son Espagne à lui niait l’art de Dali mais son trait en dessin, sans référence aucune, volait jusqu’à la lune.

-          Dis-moi, mon cher Polo, c’était comment l’Idiot ?

-          L’Idiot International, de Jean-Hedern Hallier ?

-          Oui, j’y ai vu parfois, tes dessins si grivois. Le Canard Enchaîné pensa aussi à toi.

-          Ils peuvent m’oublier car ils m’ont trop fait chier.

 

Ce petit provincial ignorait vraiment tout du grand Paris Paname et des mœurs médiatiques. Il comprit que souvent l’ignorance vaut mieux qu’un peu de connaissance. Il fit l’amour tout seul plus souvent qu’à son tour puis abandonna … sa vraie chambre de bonne. « Un Gascon à Paris », tel sera le beau titre, qui lui arrachera un tout petit article. Il pouvait expliquer les guerres féodales que l’on nous préparait, il pouvait dessiner quelques caricatures, à nous faire pleurer.

 

De retour au Dali, sans geste de héros, il leva son chapeau, à tant d’amours perdus ou jamais rencontrés. A jamais méconnu, ce toujours ingénu, commença une vie d’expédients artistiques. Trois dessins de vendu, à des hebdos sans âmes, quatre cours assurés, dans des écoles amies, pas de quoi s’enrichir pour vivre dignement.

 

Alors son paradis prit un nom très gascon, Uzeste qu’il s’appelle, au pays de Lubat. Un pays de cabanes pour les rêves d’enfants, où il allait souvent  pour voir Patrick Auzier et le savant Minvielle. Par la cultivature, les chemins de traverse, il forgeait, il forgeait, un art sans parenthèse. Il nous souhaita à tous, en quatre-vingt quatorze, une très bonne année, avec un grand dessin. En sortant d’une affiche, à la couleur très jaune, un homme bien doté de chaussures marrons semblait nous inciter à devenir souvent, volontaire du bonheur et courageux partout.

 

Tout ça c’est une image d’un beau soir au Dali. Pourquoi en dire plus, à l’heure du terminus ?

Buvons à la santé de son dernier retour. Il est mort à présent, il avait quarante ans. C’était un mercredi en quatre-vingt quatorze. Des enfants l’attendaient sur un terrain de sport. Son cœur avait lâché, il l’avait bien trop grand.

A trois pas de sa tombe, gît son pire ennemi, qui fut assassiné : qui le sait aujourd’hui ?

Prada était la vie, celle du populaire, Bousquet était la mort, celle des tortionnaires.

 

Aujourd’hui.

Polo je pense à toi, car je ne sais comment supporter les fascistes que ton art si savant ridiculisait souvent.

Polo je pense à toi, en écoutant parler à côté de Paris, un Algérien de cœur, un Algérien très fort qui signe de son nom, Mohamed Sifaoui.

Polo je pense à toi, car tous les féodaux, dictent à présent leur loi, dans notre beau pays.

 

15h11, 11 Février 2007, Paris, Jean-Paul Damaggio

 

PS : Le dernier livre de Mohamed Sifaoui concerne « l’affaire » des caricatures de Mahomet.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 10:11

Après un voyage en Tunisie à l’automne 2007, voici les deux étapes d’une fable intitulée : Sfax m’a appris le silence. Je vous propose pour croiser un vieux thème : les rapports entre l’occident et l’orient. La suite devrait suivre la semaine prochaine. Jean-Paul Damaggio

 

Sfax

 

Des savants prétendent que je suis le plus propre de tous les animaux, ce que je ne peux confirmer faute de connaître les animaux, et le sens du mot propre. Je préfère me passionner pour l’étude du bruit dont j’analyse l’évolution par des séjours répétés dans une ville voisine de ma demeure qui s’appelle Sfax.

J’ai pu y découvrir, voici une vingtaine d’années, que le bruit inévitablement provoqué par le désordre, a été supplanté par le bruit tout à fait évitable que suscite l’Ordre.

Vous allez croire que mes études sont très élaborées or, si vous observez ma nature, c’est impossible ! Je note seulement les évidences qui me surprennent et la plus ancienne est la suivante : le désordre fait du bruit pour se faire entendre de l’Ordre qui aime imposer « silence » dans les rangs. Autrefois, c’est d’ailleurs le bruit du désordre qui m’a fait fuir vers le désert.

Pourquoi donc ce changement, cette nouvelle évidence, qui fait de l’Ordre, le plus grand pourvoyeur du bruit, afin de mieux prendre ainsi le désordre à son propre piège ? Cette question qui dépasse ma modeste intelligence, m’incite à une nouvelle incursion dans Sfax pour y compter les points marqués par l’Ordre. Mon père m’a invité à percevoir tout le bruit fait autour de deux mots : Occident et Orient.

 

Mon père est de la génération du bruit fait autour des mots Est-Ouest, un bruit qui appartenait autant au désordre qu’à l’Ordre. Certains disaient même que le désordre venait de l’Est et que l’Ouest avait pour fonction de le contenir. Aujourd’hui, le glissement de vocabulaire, après un court passage par le bruit autour des mots Nord-Sud, n’est pas seulement un glissement de vocabulaire. Mon père craint que le bruit Occident-Orient, n’assure la victoire définitive de l’Ordre, ce qui ne changerait rien à sa vie ni à la mienne, mais parfois, la curiosité qui nous habite dépasse l’intérêt que l’on trouve ou pas en toute chose.

 

A Sfax, il y a un chat de mes amis qui vit chez un loueur de voitures et qui me sert d’aide dans mes recherches. C’est en arrivant chez lui, en pleine nuit, que j’ai entendu le petit bruit d’un appareil couplé à un téléphone d’où est sorti une feuille de papier qui allait changer ma vie. Ce chat, plus familiarisé que moi avec de tels appareils, car proche de la vie des humains, put me faire la lecture du papier :

 

« Mon cher Fennec,

Je souhaite que ton retour à Sfax soit le début d’un grand voyage vers le nord du pays, car c’est le meilleur moyen pour répondre à la mission dont ton père t’a chargé. Tu trouveras dans ce voyage tous les exemples appropriés pour comprendre comment l’Ordre se sert du bruit qu’il propage sur l’Occident et l’Orient parfois appelé « choc des civilisations ». Tu as trois étapes à franchir : Monastir, Tunis et Bizerte. Peut-être, au bout du chemin, te seras-tu fais une raison ?

Ton guide involontaire Ibn Khaldoun ».

 

J’avais oublié de vous informer que je suis un fennec tunisien ! Quelle tête de linotte !

Pour marquer d’une grande pierre blanche ce document, je décide de l’appeler un Fax et j’en remercie l’auteur que je trouve bien généreux de vouloir aider le minable animal que je suis, d’autant que ce n’est pas dans ses habitudes de penser aux animaux. Ibn Khaldoun (27 mai 1332 - 17 mars 1406) fut, sa vie durant, un observateur très attentif de la civilisation humaine où la nature était absente. Mon ami que s’appelle donc Le Chat pense que depuis sa mort Ibn Khaldoun a peut-être fini par perdre toute confiance envers les hommes, dont certains croient que la vérité n’existe même pas !

Bien sûr, cette quête infinie de la vérité rencontre des obstacles majeurs et l’un des plus grands reste d’une brûlante actualité. Le Chat peut m’en citer la présentation faite par l’érudit de la fin du Moyen-Age :

« Il y a la recherche des faveurs des grands et des gens hauts placés : on chante leurs louanges, on les flatte, on les dépeint sous un jour avantageux et on répand ainsi leur renom. On produit ainsi de la sorte des informations qui s’écartent de la vérité. L’âme humaine a soif de louanges, et les gens sont attirés par les succès mondains et les moyens d’y parvenir, tels le rang et la richesse. Le plus souvent, ils sont peu portés à la vertu et ne s’intéressent guère à ceux qui la pratiquent » (1).

 

Avant de nous diriger vers la gare de Sfax pour entamer le voyage (en ce lundi 24 mars nous prendrons celui de 5h 25), le Chat et moi, nous errons sur la plage pour nous raconter les derniers exploits de nos vies respectives.

Le Chat me raconte une vieille blague qui circule au sujet des habitants de Sfax. Un jour, un homme se présente au journal local pour faire passer une annonce concernant le décès de sa mère. L’employé lui demande : « que dois-je mettre ? » et l’homme répond : « mère décédée ».

L’employé, comprenant qu’il s’est mal exprimé, précise : « Le prix est le même jusqu’à trois lignes, vous pouvez compléter votre annonce sans frais supplémentaire ».

Et l’homme, ravi, propose la formule suivante :

« mère décédée. Vends 4L bon état. »

 

Nous avons bien ri et j’ai ajouté ma propre histoire plus banale. La plage de Sfax va être dépollué et il fallait faire appel à une entreprise. Les Français diraient que c’est une histoire belge car l’entreprise est belge et a déjà participé à un projet qui lui donne des lettres de NOBLESSE : le méga projet « Palm Island » à Dubaï. Je n’ai rien à dire du nom anglais du projet de Dubaï mais tout à dire du nom de l’entreprise : JAN DE NUL.

 

Le Chat m’indique alors que le projet de Sfax s’appelle Taparura, un nom énigmatique. Nous marchions encore à ce moment-là sur la partie de plage déjà dépolluée (les travaux ont commencé le 6 avril 2006) quand nous nous sommes rendus compte de l’heure. Il fallait se dépêcher, le train n’attend pas.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 10:06

Dans le cadre du Bicentenaire du Tarn-et-Garonne, Les Editions La Brochure vont publier un livre écrit en direction des jeunes où je rassemble les portraits de personnages marquants du département. Ici j’offre celui d’un accordéoniste où le peuple est présent en toute sa splendeur. Jean-Paul Damaggio

 

Quinze ans en 1936

  

Né en 1921 en Espagne et je me prénomme Antonio. Mon père est cultivateur musicien et ma mère trop tôt absente. A quinze ans, je viens de décider que je serai accordéoniste. Ma décision peut surprendre tous les voisins cultivateurs que nous avons autour de chez nous, mais pas ma famille. J’ai une pensée très forte pour ma mère que j’ai perdue voici un an, mais avec mon père, mon frère et ma soeur aînée, aucun coup dur ne pourra nous abattre et mon rêve sera réalité.

Le premier des coups durs, la misère, nous poussa à quitter l’Espagne vers 1922. Mes grands-parents étaient déjà décédés et c’est un oncle du Lot-et-Garonne qui nous a incités à venir par ici, car il y avait du travail pour remplacer les hommes morts à la guerre. Pour s’expliquer notre présence, certaines personnes disaient que nous étions des assassins, ce qui nous faisait sourire, nous sommes musiciens, car en effet, en plus de paysans, nous sommes musiciens. J’ai une anecdote au sujet du passage de la frontière française. Mon frère avait ramené d’Espagne un moineau blanc qu’il avait mis longtemps à attraper vivant et un douanier aurait voulu qu’on le lui cède car c’est un oiseau si rare. Là, je répète ce qu’on m’a dit car j’étais bien trop jeune pour m’en souvenir.

En arrivant dans la vallée du Tarn, on s’est installé directement dans une ferme en allant vers Corbarieu. Deux ans après, on est allé vers Mirabel. J’ai commencé l’école à Aussac et toute la première journée, ça c’est une mémoire à moi, j’ai pleuré.

Pourquoi nous nous sommes retrouvés ensuite à l’école de Mirabel ? On habitait au lieu-dit Fouysarel, à côté de la propriété de Cabos où il y avait un grand-père qui ne parlait que le patois.

Du séjour dans cette école de Mirabel je conserve beaucoup de bons souvenirs. J’y suis entré pour mes sept ans et j’en suis sorti à douze, en juillet 1932. Il y avait des Italiens comme le petit Lino Maestrella qui est cependant resté très peu. Les métayers devaient souvent changer d’habitation. Celui que j’ai le plus suivi s’appelait Gaston Gabriel qui n’était pas très malin, si je puis me permettre ce jugement. Il y avait aussi Maurice Mourgues, fils de fermier. Nous avons vu arriver un jeune enseignant Roger Ramond.

A l’école, on ne faisait pas de musique. L’instituteur, qui parfois me ramenait chez moi, faisait du violon mais pour lui. Il voulait me faire passer le certificat d'études mais je n’étais pas assez bon en français. Mon statut d’étranger ne posa aucun problème avec les camarades.

C’est par mon père que j’ai appris la musique. Il en avait fait en Espagne et il jouait des instruments à cordes. De tous les instruments à cordes qui étaient dans la maison - guitare, violon, mandoline - je n’en ai touché aucun. Un désintérêt total, mais à part ça, j'aimais bien les écouter jouer. La nuit, la musique dehors, c’est beau dans la nature. Mon oncle qui venait de Paris, jouait aussi avec eux, et ils faisaient un petit orchestre mais je n'ai jamais eu l’idée de jouer de tels instruments contrairement à mon frère qui jouait du violon (il a commencé par cet instrument) à partir de partitions. Il lisait la musique. Ma sœur déjà parisienne avait suivi des cours de violon mais, d'après ce qu'elle m'a dit, elle n’avait pas assez de force dans les doigts pour continuer. Elle fait de la couture.

Donc en 1932, l’école étant achevée, ma jeunesse allait être encore plus marqué par mon travail à la ferme. Après l’animation d’une fête de trois jours par exemple, quand il faut aller soufrer la vigne, c’est dur, et s'il y a un peu de vent de face, avec la pompe sur le dos et du sommeil plein les yeux, on sent encore plus sa douleur.

Mais alors, pourquoi décider aujourd’hui que je vais devenir accordéoniste ?

L’accordéon m'est arrivé entre les mains par un hasard de la vie. Au cours d’une visite à ma sœur parisienne, pour le noël de 1932, ma mère qui était encore là,  m’a demandé :

- Qu’est-ce que tu veux que je te porte ?

- Bof, un accordéon, ai-je répondu.

Elle est allée a la Samaritaine acheter un accordéon pour 100 frs, un jouet quoi, dix touches, quatre basses et j'ai commencé là-dessus. J'ai dit "accordéon" par hasard, c'est une idée qui m'est venue comme ça. Je ne pensais pas du tout en faire un métier. Avec ce petit instrument, mon père à la guitare et mon frère au violon, nous avons fait danser dans le bal de Mirabel, chez Delmas. Le répertoire n'était pas grand.

Pour apprendre, sans me jeter des fleurs, je peux dire que ça n'a pas été dur. Je ne savais pas lire le solfège. La partition devant le nez, il jouait. Moi, quand j'ai commencé à trouver les notes sur l’accordéon, j’écoutais deux ou trois fois sa chansonnette et ensuite je pouvais jouer. Mon seul contact avec la musique, c'était ce contact familial mais je dois reconnaître que mon père jouait assez souvent. A ce moment-là on n'avait pas l’électricité ; c’est seulement à présent, après un changement de propriété, que nous avons la radio pour nous aider. Je me suis formé à l’oreille en écoutant mon père et mon frère. Même les fêtes ne m'étaient pas d'un grand secours. J'aurais pu y écouter les autres mais on n'y allait que quand on était invité à y jouer.

 

Au bout d'un mois, mon premier accordéon avait des ressorts cassés alors des voisins m'ont prêté le leur, par exemple Monsieur Cabos. Ça n'a pas duré longtemps car j'ai eu un deux rangées, douze basses, un peu le double de mon précédent. La qualité était meilleure. Ensuite, vers quatorze ans, je suis monté à mon tour à Paris voir ma sœur et mon oncle. On a essayé d'en trouver un à Clignancourt au marché aux puces. Mon oncle en a acheté un à 800 frs, je crois. Un quatre-vingt basses et trois rangées main droite chromatique. Après l’achat, j’ai escaladé les escaliers quatre à quatre pour jouer aussitôt. Là, j’aurais presque balancé l’accordéon par la fenêtre. Je n’arrivais à rien. A quatorze ans, on ne se rend pas compte des choses comme à quinze. J’ai pleuré. Quand on passe d’un diatonique à un chromatique, c’est tout à fait différent. Après quelques jours, j’ai pu m’y mettre. Le diatonique était le plus répandu et c’est seulement à Albias que Marceau Malirat avait un chromatique. Il ne lisait pas la musique, mais c’était un bon musicien. Il m’a aidé pas mal.

Ma première participation à une fête avec mon frère, c'était à Saint Romain, et vous allez comprendre pourquoi je m’en souviens bien. Participer à une fête, ça voulait dire animer la vente des bouquets le matin, accompagner la messe à l’église puis lancer le bal l’après-midi. On ne savait pas trop ce qu’il fallait jouer à l’église. On a relevé plusieurs cantiques sur un livre et on a essayé. On avait demandé au curé de nous faire signe pour lancer la musique. Après le premier signe, on attaque le premier morceau et il ne nous dit rien. On passe au deuxième cantique, il dresse l’oreille. Il ne s'attendait pas à ce qu'on joue ainsi. Il descend de l’autel pour nous demander si on avait beaucoup de morceaux de la sorte. On lui montre le répertoire préparé et il nous invite à continuer, les jeunes filles nous accompagnant par le chant. A la fin des morceaux, la messe est achevée, dit-il, en envoyant tout le monde casser la croûte. La cérémonie religieuse avait été une suite de morceaux de musique. C'était un curé assez moderne mais d'autres nous fermaient la porte de l’église car ils trouvaient que l’accordéon était un instrument mal famé.

Donc, pendant un moment on a joué tous les trois : mon père, mon frère et moi. On a pris des musiciens de l’extérieur. Mon frère est passé du violon au saxo car sans micro, le violon ne portant pas loin, le saxo faisait plus d'effet. De plus, il était à la mode. Il a acheté un saxo alto.

Après ce début de carrière musicale, je veux en faire mon métier, voilà mon rêve en ce premier janvier 1936. Mon père, avec l’âge, ne suit plus mais comme les fêtes ça marche bien, on a décidé que je devais trouver un accordéon encore meilleur. On a été chez Maugein à Tulle. Un des trois frères nous a reçu. Je me souviens d'Antoine. C’est pas de la morale qu’il m’a fait, mais il m'a dit : « Attention, il faut se tenir comme ci et comme ça ». Il avait vu que je ne jouais pas trop mal. Mon premier accordéon professionnel fut donc une occasion qui avait appartenu à Valade, le premier accordeur de chez Maugein.

Du point de vue du répertoire, je l’alimente à présent en achetant les partitions envoyées par des petits éditeurs. On se débrouille mais ce n’est plus un simple jeu : je dois m’y mettre sérieusement pour progresser.

Mon quotidien musical ce n'est donc ni les concours ni les professeurs mais les fêtes. On travaille dur mais quand on s'amuse, on s'amuse. Pour les danses, il y a de tout : tango, marche, boléro, paso-doble, java, valse... Avec trois ou quatre succès dans l’année on se débrouille. Tenez, voici un autre souvenir de vente des bouquets.

Installés et bousculés sur des camions, des charrettes, - c’était sympa - on passait de maison en maison pour porter le bouquet et on jouait un morceau à la demande. Si un voisin était plutôt de droite, il demandait La Marseillaise et le voisin de gauche demandait L’Internationale. Généralement les habitants deman-daient les succès de l’époque. Des trucs de Scotto, un compositeur qui a fait beaucoup de succès. Les succès étaient souvent marseillais. Parmi les fêtes, celle du Rond à Montauban dura cinq jours à cause de la place du 15 août dans la semaine. Le dernier jour, on nous demanda pour une noce. Eh bien! on y est allé ! On est cinq ou six. Le nom de notre orchestre est simple « Les frères Meler ». Je suis heureux. Je ne sais trop pourquoi j’ai la passion de mon instrument. Je serais accordéoniste et demain il fera MUSIQUE.

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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 15:20

Extraits de Laïcité sans œillères Marie-France Durand, Jean-Paul Damaggio, une brochure de 5 euros qui montre que la laïcité n'est pas une exception française.

 

Nouveau statut religieux dans le capitalisme féodal


En continuité avec le chapitre précédent voyons d'autres interventions de l'Eglise. En juillet 2005, au Panama, une grève générale dure trois semaines pour la défense du système de retraite (passage de 57 à 62 ans pour les femmes et de 62 à 65 pour les hommes). Le président de « gauche » essaie tout pour casser la lutte. En dernier recours il fait appel à la médiation de l'Eglise. Au Nicaragua voisin, une lutte des travailleurs des transports « bénéficie » de la médiation de l'archevêque Obando y Bravo. En Bolivie, après un mois d'insurrection populaire en 2005 pour demander la nationalisation du gaz, l'Eglise assure la médiation : le président démissionnaire est remplacé par l'homme que propose l'Eglise, en dépit de la Constitution. Avec la victoire d'Evo Morales, l'Eglise et ses médias maintiennent la pression. Ils obtiennent la démission du ministre de l'éducation en janvier 2007.

Rien de nouveau : l'Eglise est un pivot du pouvoir dans toute cette Amérique. Et l'Eglise y prend des formes de plus en plus extrémistes avec une présence officielle de l'Opus Dei. L'armée souhaitant rester dans les casernes, l'Eglise occupe d'autant plus ce vide du pouvoir classique.

En France, au contraire, dans un élan de bonté, l'Eglise serait décidée à respecter la laïcité ? Sous prétexte d'absence de fidèles dans les églises, nous aurions enfin la situation idéale de coexistence pacifique entre le Politique et les Eglises, la sécularisation ? Alors, comment expliquer que, plus la pratique religieuse recule, plus la mort du pape devient médiatique (avec les drapeaux en berne mis même sur les établissements de La Poste pourtant en voie de privatisation) ? Les Eglises perdant du pouvoir sur les croyants veulent se rattraper dans les cercles des pouvoirs où elles sont très courtisées. Notre système néo-libéral détruisant la solidarité a besoin de faire appel à la charité. Notons que les partis politiques ou les syndicats sont dans un cas similaire : plus ils perdent d'appuis chez les citoyens, plus l'Etat leur assure un financement (avec des aides européennes de plus en plus décisives). Les cercles du pouvoir ont donc besoin des Eglises en France comme ailleurs. Les écoles catholiques n'ont rien de catholique mais sont sous la coupe des Eglises. Faute d'une étude de l'articulation entre l'évolution du néo-libéralisme et le repositionnement des Eglises (voir le discours très anti-libéral chez Jean-Paul II et beaucoup moins à présent) on rate le sens de la révolution du capitalisme actuel, prônant un retour au féodalisme. C'est ici que nous retrouvons les thèses de Bernard Teper qu'il a défendues dans des réunions jusque dans notre Sud-Ouest, à Condom ou Montauban.

L'islam se trouve dans un cas très différent par sa contribution à la lutte contre le colonialisme (contribution due au fait que les pouvoirs faisaient des mosquées les seuls lieux disponibles pour lutter). Suite à la révolte iranienne, tout un courant veut situer politiquement à gauche, les révoltes liées à l'Islam. Or quel est le résultat ? Y compris en Iran, la misère augmente comme partout, et la morale sociale (thème cher aux religieux) régresse malgré des répressions féroces. Pour Alain Gresh, il suffit de laisser à cette religion le temps de se séculariser comme la religion catholique et tout se normalisera. Cette normalisation est tellement en marche que des penseurs originaux peuvent évoquer longuement le « terrorisme » sans référence aux « fous de dieu » qui deviennent un fait secondaire par rapport à ce qu'ils appellent les « avantages » collatéraux du terrorisme (une fois encore, les mêmes placent au second plan les auteurs de régressions sans nom !). Ces avantages, que le terrorisme offre au système en place, démontrent qu'il en est l'enfant gâté. Les poseurs de bombes furent palestiniens, basques, italiens ; ils étaient donc nationalistes, anarchistes ou révolutionnaires. Le cas des « fous de dieu » n'a rien à voir avec la génération précédente, or beaucoup de membres des courants les plus à gauche en France ou ailleurs ont du mal à se pencher sur cette spécificité[1]. Par exemple, sur un site espagnol, Rebelion[2], un politologue explique que les Vietnamiens n'eurent jamais l'idée de porter la guerre aux USA, et il regrette que « les anti-impérialistes musulmans » n'aient pas compris que leur terrorisme est contre-productif. Cet éminent penseur n'a pas compris que le terrorisme islamique n'a aucun souci anti-impérialiste sauf à réduire l'anti-impérialisme à de l'anti-américanisme.

L'Angleterre est, à la fois, le pays champion en capitalisme et le pays le plus compréhensif vis-à-vis des fous de dieu, au nom de la liberté d'expression ! Comment comprendre ?

1 ) En dénonçant tout d'abord l'image anti-impérialiste offerte aux poseurs de bombes. Un opposant aux USA n'entre pas aussitôt dans le camp anti-impérialiste. Les fous de dieu servent un nouveau type d'impérialisme politico-religieux d'où, l'opposition, doublée de connivence, entre les USA et eux. Opposition car dans le partage du monde aucun ne veut laisser de place à l'autre. Connivence car l'objectif est le même : assujettir les hommes et les femmes.

2 ) En dénonçant ensuite l'idée que les poseurs de bombes exprimeraient un cri de désespoir d'hommes au bout du rouleau ! Or tout démontre le contraire : les poseurs de bombes sont les instruments d'organisations financièrement très puissantes (la clandestinité coûte à présent un argent fou), usant d'une horlogerie savante pour déployer leur action (juste avant des élections en Espagne, au moment du G8 à Londres ...), et les kamikazes n'ont rien du lumpen-prolétariat.

3 ) En expliquant que la lutte contre Bush et Ben Laden est de nature complémentaire, ce qui n'est pas une posture facile mais pourtant la seule digne d'un nouvel humanisme. Que Bush fasse du combat contre le terrorisme son cheval de bataille, n'impose à aucun adversaire des USA, une indulgence envers les fous de dieu.

4 ) Oui les fous de dieu apportent quelques avantages à l'impérialisme, donc pointons du doigt l'essentiel, qui va au-delà du tout répressif que le système veut nous imposer. Les deux impérialismes veulent susciter un nouveau Moyen-Age leur permettant de renouveler leur forme de domination sur les hommes, donc l'ordre premier qu'ils se donnent, c'est abattre l'Etat. Les uns prônent la mondialisation de l'argent et les autres la mondialisation de la religion. D'où, pour tous les mouvements sociaux, le côté insaisissable des « patrons », et, pour les laïques le côté insaisissable des « terroristes ». L'Etat fut pendant longtemps tiraillé entre deux attitudes (assurer la valorisation mais aussi la reproduction du capital). Aujourd'hui il est sous le feu de deux adversaires. Le plus puissant, c'est le néo-libéralisme qui veut se développer sans en payer les « frais » à l'Etat. Le contrôle social indispensable à la reproduction du capital passe par d'autres gestionnaires des conflits comme les ONG, les Eglises. Le moins puissant, c'est le néo-conservatisme qui se manifeste par des soutiens à des Eglises, ou aux extrêmes droites.

5 ) En conséquence, évacuer de la réflexion, le pouvoir des Eglises capable de fabriquer des kamikazes est aussi dangereux que de laisser croire que les ONG sont au service des citoyens. Les rapports sociaux du Moyen-Age furent traversés par la construction de châteaux à des fins de « sécurité » ; en face, l'Etat a travaillé pour remettre les féodaux (et leurs services sociaux) à une place plus modeste, créant ainsi les conditions de nouveaux rapports entre les hommes. L'Etat n'a rien d'éternel sauf qu'on découvre aujourd'hui qu'il ne tombe pas sous les coups des divers anarchismes mais sous les coups des classes dominantes.

Au moins trois modèles mériteraient une analyse suivie : l'Iran, Haïti et l'Algérie que nous allons évoquer de manière schématique.

Dans la théocratie iranienne, l'élection présidentielle aurait vu la victoire d'un conservateur sur un réformateur ? Or, les deux hommes sont du même monde : celui qui profite des richesses nationales pendant que le peuple plonge toujours plus dans la misère. Ils usent d'habits différents afin d'imposer toujours mieux leur système à vocation impérialiste. En 1979, l'islamisme devait moraliser la société, aider les pauvres, créer une autre forme de démocratie. Vingt-cinq ans après, le système apparaît plus solide que le système communiste à son heure de gloire, avec une montée dans l'usage des drogues, une inquisition phénoménale et une pauvreté générale en ce pays grand producteur de pétrole ! Le pouvoir y est entre les mains de « fondations » qui échappent à l'Etat et qui règlent toutes les questions de société. Les pouvoirs d'Etat, malgré leurs limites, tentèrent de proposer des lois pour contrôler cette mafia mais, avant même l'ébauche de telles lois, le guide suprême (le pouvoir religieux) annonçait qu'il opposerait son veto ! Nous avons eu le plaisir de débattre à Montauban avec Chahla Chafiq qui avec son livre, « Le nouvel homme islamiste » apporte un éclairage précieux.

Haïti est devenu un pays sans Etat, un modèle du genre aux portes des USA. Un prêtre catholique aura tenté de gouverner ce pays. Bien qu'il soit très petit, la force militaire de l'ONU (en fait des Brésiliens à la solde des USA) y est incapable d'assurer la moindre vie digne d'une société humaine. Haïti ne cessera de payer le fait d'avoir été le premier pays du monde à se libérer de l'esclavage.

Algérie : alors que les fous de dieu sont présents dans tous les pays musulmans, pour l'Algérie, on nous dit qu'ils seraient seulement les marionnettes de l'armée et qu'ils n'existeraient que par les «avantages collatéraux » qu'ils fournissent au système étatique algérien pour maintenir sa domination. Or qui a gagné en Algérie ? L'armée ? L'Etat ? Les islamistes ? Les USA bien sûr. Ils ont soutenu le FIS (Front Islamique du Salut) jusqu'à un certain jour de septembre 2001, puis ils ont changé leur fusil d'épaule (c'est le cas de le dire) quand ils ont compris deux choses : que le président Bouteflika déroulerait le tapis rouge aux islamistes sans bombes, au moment même où les USA déroulerait le tapis rouge à l'armée algérienne soucieuse d'entrer dans l'OTAN. Pour ce faire, une condition est indispensable : laisser le pouvoir entre les mains des « civils ». Que le colonialisme français ait une nouvelle fois perdu la guerre d'Algérie, au bénéfice de l'impérialisme US, c'est une chose, mais en oublier les droits des femmes et des tas de droits sociaux, acquis de l'histoire, c'est triste.

En conclusion, les raisons qui font exister le terrorisme sont incompréhensibles en dehors du rôle attribué à présent, par les classes dominantes, aux Eglises. Si, en effet, le traitement policier du terrorisme ne peut que le raviver (il est fait pour ça !), sont traitement « social » (aider les pauvres des cités) ne changerait rien à l'affaire dans la mesure où le « mouvement social » s'est rendu incapable d'apporter des perspectives globales.

Pourquoi les USA ou Israël ont-ils soutenu des partis religieux musulmans ? (le FIS en Algérie et le Hamas en Palestine). Une démocratie peut-elle tolérer la présence de partis religieux ? Nos démocraties malades peuvent tomber sous les coups les plus divers. Leur renouveau suppose la remise en chantier de valeurs détournées. Pas seulement la laïcité, mais aussi le droit de vote, le droit d'information, le droit de réunion, et le droit au travail.

 



[1] Des gens de gauche s'enthousiasment pour « des fous de dieu » comme les Cathares car ils furent des hérétiques. Ils alimentent ainsi une confusion cathares / albigeois comme d'autres aiment la confusion staliniens / communistes.

[2] Ce site internet pluraliste basé au Venezuela alimente la même confusion.

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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 14:59
« Jusqu'à présent, la femme n'a compté pour rien dans les sociétés humaines. - Qu'en est-il résulté ?  - Que le prêtre, le législateur, le philosophe, l'ont traitée en vraie paria. La femme (c'est la moitié de l'humanité) a été mise hors l'Eglise, hors la loi, hors la société. - Pour elle, point de fonctions dans l'Eglise, point de représentation devant la loi, point de fonctions dans l'Etat. - Le prêtre lui a dit : - Femme, tu es la tentation, le péché, le mal ; - tu représentes la chair, - c'est-à-dire la corruption, la pourriture. - Pleure sur ta condition, jette de la cendre sur ta tête, enferme-toi dans un cloître, et là, macère ton cœur, qui est fait pour l'amour, et tes entrailles de femme qui sont faites pour la maternité ; et quand tu auras ainsi mutilé ton cœur et ton corps, offre-les tout sanglants et tout desséché à ton Dieu pour la rémission du péché originel commis par ta mère Eve. Puis le législateur lui a dit : - Femme, par toi-même tu n'es rien comme membre actif du corps humanitaire ; tu ne peux espérer trouver place au banquet social. - Il faut si tu veux vivre, que tu serves d'annexe à ton seigneur et maître, l'homme. - Donc jeune fille, tu obéiras à ton père ; mariée, tu obéiras à ton mari, veuve et vieille on ne fera plus aucun cas de toi. - Ensuite le savant philosophe lui a dit : - Femme, il a été constaté par la science que, d'après ton organisation, tu es inférieure à l'homme. - Or, tu n'as pas d'intelligence, pas de compréhension pour les hautes questions, pas de suite dans les idées, aucune capacité pour les sciences dites exactes, pas d'aptitude pour les travaux sérieux, - enfin, tu es un être faible de corps et d'esprit, pusillanime, superstitieux ; en un mot, tu n'es qu'un enfant capricieux, volontaire, frivole ; pendant 10 ou 15 ans de la vie tu es une gentille petite poupée, mais remplie de défauts et de vices. - C'est pourquoi, femme, il faut que l'homme soit ton maître et ait toute autorité sur toi.

Voilà, depuis six mille ans que le monde existe, comment les sages des sages ont jugé la race femme. Une aussi terrible condamnation et répétée pendant six mille ans, était de nature à frapper la foule, car la sanction du temps a beaucoup d'autorité sur la foule. - Cependant, ce qui doit nous faire espérer qu'on pourra en appeler de ce jugement, c'est que de même, pendant six mille ans, les sages des sages ont porté un jugement non moins terrible sur une autre race de l'humanité : les PROLETAIRES.  - Avant 89, qu'était le prolétaire dans la société française ? - Un vilain, un manant, dont on faisait une bête de somme taillable et corvéable. - Puis arrive la révolution de 89 et tout à coup voilà les sages des sages qui proclament que la plèbe se nomme peuple, que les vilains et les manants se nomment citoyens. - Enfin, ils proclament en pleine assemblée les droits de l'homme ».


Quel tableau ! Même allégé des notes qui font référence à Aristote, à St Paul, à l'Assemblée nationale de 1792, le texte est superbe. Quel éditeur pouvait diffuser de telles idées ? Aucun bien sûr ! Sa logique imparable nous éloigne des phrases abruptes que peuvent produire telle ou telle réaction à l'événement. Elle s'appuie sur les thèses d'autres féministes, elle croise bien des expérien-ces pour introduire une nouveauté phénoménale. Après avoir montré comment la Révolution avait fait surgir du peuple, des grands généraux, des savants, des poètes, des financiers, des écrivains, triplant ainsi la richesse du pays en 30 ans, elle note pour les femmes :

« Ce qui est arrivé pour les prolétaires est, il faut en convenir, de bonne augure pour les femmes lorsque leur 89 aura sonné. - D'après un calcul fort simple, il est évident que la richesse croîtra indéfiniment le jour où l'on appellera les femmes (la moitié du genre humain) à apporter dans l'activité sociale leur somme d'intelligence, de force, de capacité. - Ceci est aussi facile à comprendre que 2 est le double de 1. - Mais hélas ! nous ne sommes pas encore là, et en attendant cet heureux 89 constatons ce qui se passe en 1843. 

L'Eglise ayant dit que la femme était le péché ; le législateur, que par elle-même elle n'était rien, qu'elle ne devait jouir d'aucun droit ; le savant philosophe, que par son organisation elle n'avait pas d'intelligence, on en a conclu que c'était un pauvre être déshérité de Dieu, et les hommes et la société l'ont traitée en conséquence.

Je ne connais rien de puissant comme la logique forcée, inévitable, qui découle d'un principe posé ou de l'hypothèse qui le représente. - L'infériorité de la femme une fois proclamée et posée comme un principe, voyez quelles conséquences désastreuses il en résulte pour le bien-être universel de tous et de toutes en l'humanité.

Croyant que la femme, par son organisation, manquait de force, d'intelligence, de capacité et qu'elle était impropre aux travaux sérieux et utiles, on en a conclu très logiquement que ce serait perdre son temps que de lui donner une éducation rationnelle, solide, sévère, capable d'en faire un membre utile de la société. On l'a donc élevée pour être une gentille poupée et une esclave destinée à distraire son maître ou à le servir. - A la vérité, de temps à autre quelques hommes doués d'intelligence, de sensibilité, souffrant dans leurs mères, dans leurs femmes, dans leurs filles, se sont récriées contre la barbarie et l'absurdité d'un pareil ordre des choses, et ont protesté énergiquement contre une condamnation aussi inique. -A plusieurs reprises la société s'est émue un moment ; mais, poussée par la logique, elle a répondu : Eh bien ! mettons que les femmes ne soient pas ce que les sages ont cru ; supposons même qu'elles aient beaucoup de force morale et beaucoup d'intelligence, eh bien ! dans ce cas, à quoi servirait de développer leurs facultés, puisqu'elles ne trouveraient pas à les employer utilement dans cette société qui les repousse. - Quel supplice affreux que de sentir en soi la force et la puissance d'agir, et de se voir condamné à l'inaction ».

 

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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:40

Emotions autobiograhiques est un recueil de nouvelles de Léon Cladel, l’écrivain de référence pour les Editions La Brochure. Nous vous offrons ci-dessous une des nouvelles en question où l’auteur montalbanais raconte un souvenir de jeunesse, le tirage au sort.

Treize

13 ! … ah ! chiffre fatal, date de ma naissance[1], je t'avais aussi tiré de l'urne du sort[2] quand eurent sonné mes vingt ans, et ma mère, assez superstitieuse, concevant un très mauvais présage de la nouvelle apparition en ma vie d'un tel numéro, s'efforça de son mieux et parvint à me dissuader de prendre le métier des armes, dont mon aïeul, ancien volontaire de 92, m'avait incul­qué le goût dès mon bas âge. Il ne s'agissait plus que de m'acheter un remplaçant, oui, mais le moindre, à cette époque-là, coûtait trois mille francs, et mon père, ayant gagné fort péniblement le peu qu'il possédait et sachant la valeur de l'argent, ne consentait guère à débourser une somme si grosse que «personne n’en a jamais trouvé de pareille dans le pas d'un cheval ! » Enfin, s'étant laissé fléchir, il consentit à se mettre en quête d’un pauvre diable de la ville ou de la campagne, et l'ayant par hasard déniché en pleins champs, le conduisit sans retard au chef-lieu du dépar-tement, et l'y fit agréer par les autorités civiles et militaires. Il me souvient encore du jour s'offrit à mes yeux ce prédestiné. J'étais, ce matin-là, chez un de nos voisins, taillandier, devant qui  «le fer tremblait de l'aube à la brune, et j'admirais ce terrible ouvrier, debout au milieu d'une pluie d’étincelles, et martelant sur sa bigorne une énorme barre de fer rougi, lorsque, accompagné d'un maigre et grisâtre terrien, usé jusqu'à l’âme, et d'une saine et blonde bergère, il entra dans la forge, bouvier rude et brun, lui qui n'avait pas voulu partir pour moi qu'il ne connaissait pas encore avant de m'avoir «fraternellement accolé. » Bien découplé quoique trop trapu peut-être, il se dandinait naïvement, un gourdin épineux aux doigts, sous le sac en toile d'emballage dont il avait les épaules chargées, et montrait en un large rire béat trente-deux dents d'une blancheur ivoire incrustées parmi des gencives d’un vermillon non moins vif que le corail écumé de sang. Aussitôt qu'il m'eut très gentiment interpellé par mes nom et prénoms, je l’accostai.

- C'est moi, dit-il, tout épanoui ; moi Bernard Dombioz !

Et le voila me racontant, d'une langue vraiment alerte et musicale, en vertu de quels motifs il s'était décidé, «non sans quelque douleur », à traverser les mers ainsi qu'à braver les canons ennemis à ma place. Il y avait déjà longtemps que son auteur devait une centaine de pistoles à certain notaire des environs qui menaçait de le poursuivre ; afin que l'ancien ne fût ni tracassé, ni surtout exproprié, lui, le fils, sollicité par des marchands d'hommes, s'était vendu. Les espèces qu'il avait touchées suffiraient amplement à satis-faire leur créancier et même à bonifier leurs petites terres dégrevées de toutes hypothèques et fertiles en vin non moins qu'en blé. Vigoureuse autant qu'un gars et maniant aussi bien que le premier venu les houes et les charrues, sa fiancée, à défaut du vieux, infirme, pécaïre ! et poussif, labourerait, emblaverait, et binerait les lopins de fromentale et de vigne jusqu’à son retour de l'armée. Oh ! pardi, certes, au moment de se joindre en mariage, c'était dur, fort dur entre galants de se séparer pendant sept années : seulement il n'y avait pas eu moyen de pratiquer différemment. Ils auraient de la patience, tous les deux, et pouvaient compter sur la fidélité l'un de l'autre. On ne meurt pas toujours sous les drapeaux, et lui, ma foi, solide et prudent quoique aussi crâne, aussi hardi que qui que ce fût, espérait bien revenir au pays sinon en entier du moins en partie, avec une bonne pension qui leur permettrait de se la couler douce au fond de leur combe et sous leur toit.

- Très sagement raisonné, paysan, applaudit le forgeron non moins ému que moi-même de tant de candeur ; et tendant sa droite au conscrit, il ajouta : Bon voyage ! où t'envoie t-on ?

- A Marseille d'abord et puis en Crimée à ce que rapportent les gazettes qu'on reçoit chez nous, on a tant besoin de renforts là-bas pour y boucher les trous que la mitraille a creusés en nos bataillons, que les recrues apprennent l'exercice sur le pont des vaisseaux de guerre, en naviguant.

- Tiens !

- Un abbé nous l'assurait encore hier ; il paraît que ça flambe ferme en cette contrée lointaine et que pourtant on y gèle au point que nos troupes, pour se garantir du froid, s'habillent avec des peaux de mouton. Heureusement pour moi loin d'être frileux, j'ai toujours chaud, en hiver comme en été ; n’est-ce pas ma mie ?

- Oh ! c'est la pure vérité, répondit-elle en caressant son amant d'œillades si passionnées qu'il en fut tout affolé ; rien qu'en me frôlant les côtes, il me les brûle...

- Hein ! l'oyez-vous donc ma belle, moussus ?

Et sa bouche béa de telle sorte que l’une des limailles enflammées voltigeant autour de nous y pénétra...

- Doucement, hé, toi, l'étincelle qui me donnes soif !

Invités là-dessus à se rafraîchir, ils acceptèrent de gaieté de cœur et, tandis que nous choquions le verre, eux, le fèvre et moi, je fus pris d'une invincible et lourde mélancolie, à la pensée que cette famille de pauvres si unie allait, à cause de moi, se disperser peut-être à jamais...

- Secouez-vous donc et ne soyez pas plus triste que celui qui s’en va, vous qui restez ; à votre santé, monsieur !

- A la tienne ; l'ami !

Nous bûmes en chœur ; ensuite, allègre, il s’écria :

- Voici mon idée à moi, la voici ! Je présume que je suis assuré contre la camarde ! Il y aura de cela dix-sept ans à la prime, et j'en avais quatre alors, une muraille auprès de laquelle j'étais assis s’effondra. L’on me crut cuit ; ah bah ! pas une égratignure ! Huit récoltes après, au milieu de notre prairie, un bœuf des plus méchants se lança sur moi qui ne l'avais pas vu venir ; il se cassa les cornes contre le tronc du chêne où j'étais appuyé ; moi, totalement indemne ! Enfin, aux dernières fenaisons, une vipère me pique au jarret pendant que je sommeillais à l'ombre d’une ramure ; aussitôt éveillé, v'lan ! à l'aide de ma serpette je me fends les chairs et puis y verse quelques gouttes d'alcali. Nul dégât! et le lendemain matin ma plaie n'était pas seulement enflée. Est-ce que je mens ici, vous autres, les miens ? Assuré, je suis assuré, c'est positif. Franchement, je vous le certifie à tous, soyez tranquilles, ne vous tourmentez pas ; si les os de beaucoup de mes coreligionnaires sont condamnés à fumer les rivages de l’Orient, aucun des miens n'y moisira, nenni ! j'en réponds sur ma caboche que le régent de notre village esti­mait plus dure qu'un roc. Cordienne ! On vous ramènera tel quel celui que vous fûtes à l'honnête manante de qui vous êtes veuf, papa, toi, maîtresse, un dimanche, ou plutôt un jeudi, tu deviendras ma légitime en présence du maire et du curé ; notre graine ne sera pas bâtarde ; et quant à vous, citadin, vous le reverrez en corps et en âme, le pacant qui vous parle à cette heure, assez leste encore et toujours aussi content en dépit des coups que vous aurez reçus sur sa peau, là-bas, hors de France, à mille lieues d'ici, chez le Russien ou le Prussien...

Nous trinquâmes une dernière fois, et mes prunelles attendries l’escortèrent dans la rue, tandis que, très guilleret, enlaçant d'une main sa fraîche amoureuse qui soupirait sans cesse et soutenant de l’autre la marche chancelante de son vieux père, il s'éloignait en me criant de sa voix cordiale et sonore, où, comme un écho, vibrait déle heurt de futures batailles :

- Au revoir !

 

«  Où maintenant est-il, lui ? » Combien de fois ainsi m'interrogeai-je après le départ de ce serf déraciné de sa glèbe natale, et je suivais sur une carte géographique les mouvements signalés par les télégrammes du régiment d'infanterie légère dans lequel il avait été incorporé. Je sus d'abord que le choléra-morbus avait décimé sa brigade et que son bataillon avait perdu les trois quart de son effectif au point d'Inkermann après s'être emparé de la batterie des «sacs a terre. » Ensuite on m'annonça qu'au bastion Korniloff sa division avait été presque anéantie, mais que s'étant battu comme un lion, non loin des Anglais écrasés au Grand Redan, ainsi que nous sous Karabelnaïa, lui, mon représentant, avait survécu presque seul de sa compagnie à ce désastre exposé comme un échec sans importance par les généralissimes, et qu'il avait été cité pour sa belle conduite à l’ordre du jour. Enfin, selon un officier de zouaves, amputé des deux jambes, évacué récemment de Kamiesch sur Constantinople et de cette capitale sur Marseille, originaire de même que lui de Beaumont-de-Lomagne, chef-lieu de canton en Tarn-et-Garonne, il jouissait à cette époque-là d'une excellente santé ; de plus il avait profité de loisirs que le bombardement de Sébastopol laissait aux soldats des quatre nations alliés, pour apprendre dans les tranchées et sous la tente l’alphabet, l'écriture et le calcul. Les­ dépêches, alors assez bonnes, corroboraient les dires du rapporteur, à savoir que si plusieurs coups de chien étaient encore nécessaires pour en finir avec Mentchikoff, Pauloff, Todleben et leurs cosaques à peu près démoralisés par la chute du Mamelon Vert, on était certain cepen­dant d'enlever à bref délai les Ouvrages Blancs et la tour Malakoff, clé, d'après Lord Raglan et le général Amable Pélissier aussi, de toutes les positions ennemies ; en effet, ils furent pris d’assaut quelques semaines plus tard. Dès lors, en province ainsi qu'à Paris, chacun considéra la guerre comme terminée, et moi, n’ayant pu malgré mes démarches obtenir aucun autre renseignement sur l’intrépide fantassin auquel je m'intéressais tant, je m'attendais à le revoir bientôt sain et sauf, lorsqu'un matin, au marché de Montauriol en Quercy, je me rencontrai nez à nez avec son ancien et sa promise. Ils étaient bien changés tous les deux ; elle, vêtue de noir et très amaigrie, berçait en soupirant un poupon qui me frappa par sa ressemblance avec l’absent, et lui, le vieil homme, blanchi, courbé, brisé, cassé, s'appuyant sur une béquille, toussait, crachait, et s'arrêtait à chaque pas. En m'aperce-vant, ils frémirent de tous leurs membres, et tout transis reculèrent d'horreur.

- Hé bien ! jeunette, et vous, patriarche, leur demandai-je en les abordant très angoissé, comment ça va ?

- Mal, nous autres.

- Et lui ?

- Bernard !

- Oui.

- Jugez-en...

Et, lentement, ayant ôté de l’une de ses poches de sa noire veste de bure à queue tronquée une lettre graisseuse à moitié déchirée, il me la tendit en me regardant dans le blanc des yeux, et machinalement je la lus tout haut ;

«  ...  il s'est comporté comme pas un, nul ne me contredira. Tout le monde, en cette journée décisive où les boulets pleuvaient, pareils à des grêlons alors que la tramontane souffle sur nos belles vallées, admirait à l’envie ce vaillant batailleur dont vous aviez bien le droit de vous enorgueillir, ô papa Dombioz ! En a-t-il embroché des artilleurs et des fusiliers de Nicolas et d'Alexandre à la baïonnette ! A coups de crosse, quand la pointe de son yata-gan eut été faussée, il assomma quatre ou cinq canonniers à casquette plate sur leurs pièces fumantes, fendit en deux un colonel en tu-nique olive ornée d’épaulettes à graines d'épi-nards et commandant les grosses pièces qui nous dégueulaient de la mitraille à la figure. On l’applaudissait au fort du combat, et les vété­rans témoins de sa bravoure en étaient tota­lement abasourdis. Ils le comparaient au paladin Roland, à l’aîné des quatre fils d'Aymon, Renaud de Montauban, à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproches, au capitaine de mousquetaires d'Artagnan, à Fanfan la Tulipe, à La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la République, à Ney, le brave des braves, à Masséna, le favori de la Victoire, et, bref, à beaucoup d’autres aussi. Le fait est que si ces fameux guerriers furent autrefois dignes de louanges, il en méritait pour le moins autant qu'eux tous réunis, le batailleur, votre gars ! Soudain, il trébucha, glissa, s'abattit sur les genoux, et ceux qui chargeaient auprès de lui se penchèrent pour le relever. Il se redressa, superbe, en crachant du rouge, et, le premier de nous tous, se planta sur le para­pet de cette redoute meurtrière dont la possession nous valut la victoire. Hélas ! hélas ! hélas ! elle nous coûte fort cher, et si moi, qui vous écris tant bien que mal, de la main gauche aujourd'hui, je ne l'ai payée que du plus utile de mes bras, celui qui tient le manche de l’araire, beaucoup ne l'ont gagnée qu’au prix de leur vie, entre autres mon meilleur camarade, votre unique héritier, dont une bombe emporta la tête, et de qui la poitrine avait été déjà traversée par un biscaïen, nom de Dieu ! Soyez fiers de lui, vous le premier, ensuite les autres de nos vallons, car il est tombé sans biaiser et sans broncher, au champ d’hon-neur, cet aigle, ce lion qu’ici nous pleurons tous ! ..»

- Hé quoi ! m'écriai-je, effaré ; vraiment, est-ce possible ?

- Oui, s'il faut en croire le maréchal de France ministre de la guerre, répliqua le vénérable paour en m'accusant d'un geste et d'un organe solennels ; oui, pour notre éternel malheur ! et moi, pour que ce petit à la mamelle pût porter le nom de son père enterré qui sait où, j'épousai pour la frime celle qui n'était pas encore la femme de mon brave garçon devant la loi ; mon fils est mort à la place vous-même auriez été tué s'il n'était pas parti pour vous. Au pauvre de périr afin que le riche vive ; en France, il en a toujours été comme ça ! Vous ne me devez rien, non, rien, vous, bourgeois, puisque vous nous avez acheté, soldé tout son sang ! ...

Et, m'ayant arraché des doigts le papier que j'y froissais, le vieillard, entraînant la veuve en deuil du vendu, passa farouche et menaçant à côté de moi. Percé de son regard aigu comme un poignard, je m'enfuis, emportant au cœur une blessure qui, s’étant depuis difficilement cicatrisée, se rouvrait toute grande et pour ne plus jamais se fermer, le jour où la nourrice de ma première-née à qui ma femme, qu'on désespérait de sauver, n'avait pu donner le sein, nous apprit en sanglotant qu'elle venait de perdre son propre enfant âgé de quatre mois et demi qu'elle avait sevré pour allaiter la nôtre et gagner de quoi subsister elle-même avec lui.

                                               octobre 1882. Léon Cladel



[1] En fait, Léon Cladel fut déclaré né le 15 mars 1835. L’histoire se passe donc en 1855.

[2] Il faut se souvenir qu’à cette époque ne partait au service militaire (7 années durant) que ceux qui tiraient au sort un nombre impair. Mais de tels malchanceux pouvaient s’acheter un remplaçant.

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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:36

La fameuse croissance n’étant que la croissance du PIB. Cette dernière étant surtout devenue possible que par le développement de la marchandisation (des privatisations, des brevets pour le vivant comme les graines etc.), la décroissance doit d’abord être la décroissance de la marchandisation, titre d’une brochure à 5 euros, 64 pages, de Jean-Paul Damaggio ISBN : 2917154212. Ci dessous vous avez un chapitre de la brochure.

 

Carlos Slim : l’homme le plus riche du monde

 

En 2007 le roi Bill Gates a été détrôné de sa première place au classement de l’homme le plus riche du monde publié chaque année par la revue Fortunes. Qui a osé ce crime de lèse-majesté ? Ni plus ni moins qu’un Mexicain !

Ceci étant, de par son nom, on devine déjà que Carlos Slim, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’est qu’à moitié Mexicain. D’une famille aux origines libanaises, c’est au Mexique qu’en peu de temps, il a gravi les marches du podium. En 2006, il occupait la deuxième place mais cette fois c’est acquis, il est le premier ! Par quel mystère ? Par quel travail harassant ? L’étude de son cas pouvant nous éclairer sur la question de la croissance, nous allons nous y attarder.

A soixante sept ans, Carlos Slim est à la tête d’une fortune de cinquante trois milliards de dollars qui lui permettent de gagner chaque seconde environ mille dollars. Calculez donc combien il aura à la fin 2008 ! Pour donner un autre ordre de grandeur, sa fortune représente 8% du PIB du Mexique.

Pour la légende, les experts retiennent de son enfance qu’à l’âge de 12 ans, avec l’argent de son livret d’épargne, il acheta des actions de la Banque nationale de Mexico.

Il est devenu ingénieur ce qui lui laissa ce nom de profession en surnom, mais il a préféré ensuite être ingénieux qu’ingénier. Tout son travail consiste à gagner des parts de marché. Son mariage fut, de ce point de vue, une réussite, tout comme la joyeuse naissance de ses six enfants.

Les acquisitions de gros calibre ont commencé en 1981 avec l’achat de Cigatam qui, outre les gros cigares, est une entreprise qui produit la célèbre marque Malboro. Dans la lancée Carlos s’est spécialisée dans l’achat d’entreprises en déroute de n’importe quel secteur pourvu qu’elles soient bradées. L’histoire ne dit pas exactement ce qu’il est advenu de tels achats sauf pour les Ciments mexicains (Cemex) achetés vingt-six millions de dollars et qui valent mille fois plus : vingt six milliards de dollars.

En fait, l’essentiel s’est produit seulement en 1990. L’entrepreneur entreprenant, en accord avec le président du Mexique dont il n’est pas inutile de dire qu’il s’appelait Carlos Salinas de Gortari, acheta à bas prix la compagnie nationalisée de téléphone : Telmex. La Révolution française, par la vente des biens nationaux, construisit une bourgeoisie à sa mesure. La Contre-révolution conservatrice des années 80, par la vente des entreprises nationalisées, s’est fabriqué une bourgeoisie à sa mesure. La croissance de la fortune de Carlos Slim a un secret simple : la croissance de la marchandisation.

Comment sont nées les entreprises nationalisées avec pour premier cas celle du pétrole au Mexique, en 1936 ? D’une coïncidence ! La convergence d’intérêts des forces progressistes et capitalistes incita l’Etat à construire les infrastructures qui favorisaient le bien commun, et facilitaient le développement industriel. C’est vrai pour le téléphone, même si ça l’est moins pour les transports, puisque les voies ferrées construites souvent avec les subventions publiques appartenaient au départ, à des compagnies privées qui ont été parfois nationalisées.

Au tournant des années 80-90, le privé se mit en chasse d’entreprises nationalisées. Carlos Slim accéda donc ainsi à son propre royaume : la téléphonie mexicaine qu’il compléta par un quasi monopole en matière de téléphonie mobile avec America Movil. Il contrôle 90% du marché et fixe les tarifs qui sont les plus hauts de la région.

A partir de cette force acquise sur le marché mexicain, Carlos Slim a pu s’engager dans l’achat des entreprises nationalisées des autres pays d’Amérique latine. Il n’est absent que dans deux pays de cette région : la Bolivie et le Venezuela ! Au Pérou par exemple il est le propriétaire de Telmex et Claro.

Pendant que trois de ses enfants gèrent l’empire, le bon Carlos prend plaisir à voyager pour manger à la table d’illustres personnages. Il soigne tout particulière-ment ses relations avec les présidents des diverses républiques. Pas plutôt en place, Alan Garcia le Péruvien le reçoit à sa table. En Argentine, on ne sait s’il soutient Nestor Kirchner ou s’il prépare l’élection de l’épouse du président, Cristina Fernandez. Cependant, il n’oublie pas d’alimenter ses amitiés avec des intellectuels : Carlos Fuentes, par ailleurs ami du milliardaire vénézuélien Gustavo Cisneros, est un des membres notoires de sa cour.

Une telle puissance économique pourrait-elle, comme Berlusconi, aspirer à des fonctions politiques ? L’homme s’en défend : il préfère se présenter en soutien de TOUS les hommes politiques en vue, y compris au Mexique, le candidat de gauche malheureux à la dernière présidentielle, Lopez Obrador. Il y a trois fondations qu’il appuie et qui bénéficient de cinq milliards de dollars !

(Le chapitre étudie ensuite les fortunes des pays arabes). A suivre.

juin 2008 Jean-Paul Damaggio 

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