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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 10:51

Voici une partie de la conclusion de la brochure : Décroissance de la marchandisation (évoquée déjà avec le cas de Carlos Slim)

La décroissance que je défends

 

La croissance dans notre système économique étant une croissance du fait «marchandise», c’est la décroissance de ce fait qui, en s’installant au cœur du capitalisme permet de le contester radicalement.

L’esclavagisme fit de l’homme lui-même une marchandise puis le capitalisme se contenta d’attribuer ce rôle au seul «travail » grâce à l’exploitation (l’homme produisant plus qu’il ne consomme une partie de la richesse créée est ainsi volée).

Le capitalisme ne pouvait se développer qu’autour de la généralisation du fait marchand. L’Etat y trouvait son compte car il est plus facile de percevoir les taxes d’une multinationale que de 500 000 artisans.

Pour inverser la tendance, un nouvel Etat social doit trouver son compte dans une autre démarche. Oui, l’augmentation de la productivité est un bien social immense qui tue à juste titre les nostalgies les plus ridicules, mais souvent les mieux partagées. Les citoyens constitués en force sociale organisée doivent pouvoir se saisir de cette augmentation de la productivité sans tuer la poule aux œufs d’or. Ils ne peuvent donc être organisés qu’avec la «complicité» d’un Etat nouveau et non contre l’Etat en général. Les citoyens organisés ne peuvent plus être seulement dans les conseils municipaux et encore moins des «conseils communautaires » terme affreux qui veut contourner la démocratie pour fabriquer des autocrates.

Le retour à la souveraineté du peuple fait peur à certains «décroissants » car, dans leur imaginaire, le peuple qui n’a rien est le premier à demander « toujours plus » et, si on lui laisse la parole, il emballera tout le système. N’est-ce pas le beau slogan de la Révolution évoquant un peuple qui voulait TOUT ? Et TOUT ce n’était pas toute la consommation mais TOUT le pouvoir.

Je me retrouve donc dans la formule de Vincent Cheynet «la décroissance démocratique ». Il y faudra de la pédagogie pensent les uns. Il y faudra du réalisme ai-je plutôt envie d’ajouter ! Le peuple a toujours été mis devant le fait accompli. J’ai la faiblesse de penser qu’il peut accomplir quelques hauts faits ! Je ne l’écris pas au nom d’une mythologie dépassée du peuple souverain, mais au nom des grands faits de l’histoire où il fut le premier à relever la tête, pendant que d’autres nageaient dans le désespoir en attendant de pouvoir à nouveau se servir du peuple (entre 1939 et 1943).

J’appelle ici réalisme le fait d’inscrire sur la table toute la face cachée du monde et alors oui, les choix à opérer deviendront plus cruciaux, oui une partie du peuple sera tentée par les démagogues, mais le peuple ce n’est pas une «communauté » mais une lutte des classes.

 

            Concrètement, pour prendre un exemple, cette décroissance de la marchandisation c’est le développement de la gratuité qui tue ainsi «la marchandise ».

            La gratuité n’est pas une utopie. Elle fonctionne par exemple dans la plupart des bibliothèques municipales pour les livres. Dernièrement à Toulouse l’Autre liste a défendu le principe de la gratuité des transports en commun en ville. Certains décroissants ont pu crier au scandale car pour eux c’est la meilleure façon d’augmenter le nombre de déplacements, de déresponsabiliser les citoyens et de renforcer le rôle des institutions, ici les conseils municipaux (le système fonctionne à Colomiers une commune assez riche sans l’apparition de ces phénomènes). Aux bords de la Garonne comme ailleurs, le combat pour la gratuité n’est pas un long fleuve tranquille. Les critiques sont justes mais les ripostes possibles. Il est évident que, dans une bibliothèque, il faut un service assurant strictement la surveillance du prêt et fixant une amende pour tout retard ou toute perte quant aux livres à rendre. Dans les transports en commun, il me semble plus simple de surveiller les installations que de s’acharner à faire payer les récalcitrants. La gratuité des transports en commun en ville, c’est, bien sûr, pour faire décroître les transports individuels et tous les inconvénients qui vont avec : embouteillages, perte de temps, gaspillage de carburants, places de parkings, etc. Et il s’est avéré que la lutte politique sur ce thème suscitait des échos, y compris à droite !

            Un des inconvénients du combat pour la gratuité c’est qu’il croise la contre-offensive du système avec les journaux gratuits par exemple. En fait, rien n’est gratuit et ce n’est pas seulement à cause du marché, mais c’est un effet de toute production. Le journal gratuit est payé par la publicité tandis que les transports en commun gratuits en ville sont forcément payés par la collectivité publique donc par l’impôt. Aussitôt, dans notre société individualiste certains vont dire : «je vais payer alors que je n’utilise jamais les transports en commun ». Combien sont ceux qui paient pour les écoles sans avoir d’enfants, pour les ports sans avoir de bateau, pour les stades sans jamais y aller etc. ? Le combat pour la gratuité, pour le don, pour le bénévolat, pour la solidarité c’est relancer le combat de la gauche de toujours : le combat pour l’égalité. Dans ce contexte, l’impôt sur le revenu est un point d’appui à condition que l’Etat soit celui de tous.

            La décroissance de la marchandisation peut relancer les combats perdus. Mais peut-elle aboutir à l’espoir de quelques-uns, la décroissance de la consommation ? Je n’ai jamais cru un seul instant que le moteur de la production économique soit le désir de consommer. Bien sûr, si le consommateur n’achète pas telle voiture, le constructeur va modifier sa production mais la modification est sur la marge. Dans nos sociétés le moteur de la production économique c’est le profit. Les transports en commun gratuits en ville, ça ne rapporte rien à aucune compagnie donc ils ne peuvent naître de la «consommation ». Les découvertes techniques sont plus décisives que les besoins des consommateurs et elles se développent suivant les profits rapportés plus que suivant les bienfaits chez chacun. L’apparition de l’ordinateur, outil incomparable, n’est pas le résultat d’un besoin populaire.

Pour preuve, toute la production de merde qu’il faut produire pour qu’elle se renouvelle vite.

Faire décroître la marchandisation ce n’est pas détruire le marché. C’est le détruire seulement là où l’union des institutions, des usagers et des techniciens le permettent. Quand l’eau est vendue par des institutions c’est le résultat de cette union ! Qu’il existe un secteur privé concurrentiel n’est pas forcément négatif pour les régies municipales qui doivent ainsi rester en éveil pour améliorer leur gestion. Mais l’eau pourrait-elle à terme être gratuite ? Après un calcul du minimum vital par personne, une certaine quantité pourrait en effet être gratuite, et les dépassements seraient alors facturés plus chers. Les instruments techniques existent à présent pour ajuster la gestion à tout un tas de facteurs.

            J’ai la conviction qu’en abordant la décroissance par «la marchandisation » il est possible, à la fois, d’éviter les dérives attendues par le système dont on connaît les capacités récupératrices, de réactiver des combats perdus de la gauche, et de renouveler les combats futurs qui se doivent d’unir la question sociale et la question écologique. J-P D.

 

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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 10:08

Voici la deuxième étape d’une fable intitulée : Sfax m’a appris le silence. Cette fois le petit fennec qui parle à la première personne, arrive à Monastir. Je vous propose d’y croiser un vieux thème : les rapports entre l’occident et l’orient. La suite la semaine prochaine. Jean-Paul Damaggio

 

Monastir

 

De Monastère (pour l’Occident) à Monastir (pour l’Orient avec Al Monastir) il est aisé de constater que la différence est mince. Pourtant elle serait colossale puisque d’un côté on a un symbole chrétien, et de l’autre un symbole musulman ! Et comme chacun sait, grâce au grand bruit ambiant, il n’y a rien de plus conflictuel sur la planète que la guerre des chrétiens contre les musulmans, ces derniers étant devenus, voici peu, plus nombreux suivant les dires du Vatican.

Les deux mots ayant la même origine latine, serions-nous tous des Latins ? Et pourquoi pas des Grecs alors ? Ou des commerçants libanais qu’on appelaient autrefois phéniciens ?

Le bruit sur « Occident-Orient » voudrait nous ramener à une lecture religieuse du monde or, c’est de notoriété publique, les fennecs n’ont pas de religion. Ils sont le symbole de la propreté d’où cette question du fennec voyageur de cette fable : pourquoi la plupart des Tunisiens sont propres là où ils veulent, et sales là où ils le veulent aussi ?

Les maisons sont en général toujours super propres et une fois dans la rue ça ne gêne pas grand monde de jeter ses papiers par terre ou de laisser ses poubelles débordantes et puantes !!! Les efforts consentis ces dernières années ont réduit de nombreux pollutions, mais la contribution des ménages à l’impact environnemental global des activités humaines tend à diminuer en valeur relative à cause des pollutions industrielles, plus spectaculaires car plus concentrées que la pollution diffuse d’origine ménagère. Donc voici ma question :

- L’Occident c’est la rue propre, et l’Orient, les intérieurs propres ? Pour le dire autrement, est-ce qu’en Occident, l’espace public englobe l’espace privé quand en Orient l’espace privé dominerait l’espace public ?

La propreté est un signe global qui ne trompe pas, sur une société : là où l’Etat est légitime, l’espace public est considéré, et cette légitimité n’a rien à voir avec la géographie, mais tout à voir avec la politique, c’est-à-dire avec la démocratie. Une fois de plus, vous allez penser que je suis un fennec excessivement conscient du monde qui m’entoure mais ne l’oubliez pas, en Tunisie, j’ai été chargé d’une mission « aider à la propreté » et la mission crée l’ambition, mieux que l’habit ne fait le moine.

Tant de réflexions nous ont conduit jusqu’à Monastir où, aussitôt, nous avons retrouvé un cousin du Chat dans un magasin de loueur de voitures. Et par un mystère inexplicable, le même petit bruit qu’à Sfax se fit entendre : une machine crachait un nouveau fax.

 

« Chers amis,

La référence au latin comme fond commun est insuffisante. Tout remonte aux Grecs, à la science des grecs. Ils durent unir les sciences venues d’est, d’ouest, du sud ou du nord car toutes les sciences précédentes furent détruites. Je veux parler de celle des Perses que Umar avait donné l’ordre d’abolir, de celle des Chaldéens, des Assyriens, des Babyloniens. Où sont leurs œuvres et les résultats acquis ? Où sont encore les sciences des Egyptiens avant eux ? Les sciences qui sont arrivées jusqu’à nous proviennent d’une seule nation, la Grèce, grâce à la passion mise par al-Ma’mûn à les faire sortir de la langue grecque et aux moyens qu’il a pu mettre en œuvre : un grand nombre de traducteurs et beaucoup d’argent. Nous ne connaissons rien des sciences des autres nations. Bon séjour à Monastir.

Ibn Khaldoun » (1)

 

Monastir a son mausolée à la gloire de l’enfant du pays, Habib Bourguiba. Avec le Chat, nous avons passé la nuit, dans le jardin de la maison natale de l’avocat (le combattant suprême), face à la mer et à deux pas du port de pêche, où nous savions que nous trouverions quelques déchets alimentaires pour assurer notre menu.

Habib Bourguiba est l’homme au cœur du bruit modernité / tradition la version années 60 du bruit actuel occident / orient. Son mausolée se trouve face à la place du 7 novembre ornée d’un grand 7, tout comme le ribat est orné d’immenses portraits du président actuel : pour faire comprendre qu’après Bourguiba, Ben Ali a mis les pendules à l’heure. Bourguiba c’était l’Occident et Ben Ali serait le retour vers l’Orient ?

 

La modernité selon Bourguiba, c’était surtout la modernité selon les années 50 et 60 quand tout le monde pensait que le bien-être matériel (la voiture, le formica et le ciné) allait distribuer le bonheur sur la terre, illusions qui achevaient les constructions philosophiques du XIXème siècle. Le Chat, instruit par la compagnie des hommes se souvient qu’au début des années 60, Bourguiba ferma la grande université théologique d la Zitouna, vieille de mille trois cent ans, qu’il dispersa ses enseignants, et comble de l’humiliation, il les envoya dans les lycées ! Il entreprit dans le même mouvement la révolution des droits de la femme : égalité de statut juridique et politique avec l’homme, dévoilement etc. Et, l’image est restée à jamais gravée dans les mémoires, chez tous ceux qui pouvaient voir la télévision, Bourguiba but à la santé du peuple en plein mois de ramadan, devant les caméras, à l’heure où le jeûne sacré lui interdisait un tel acte ! Des milliers d’imam suffoquèrent sur leur chaire. Il ne s’agissait pas d’un acte religieux mais d’un acte politique (plus fort que mille discours sur la liberté) ce qui incita ensuite les islamistes à porter la riposte sur le terrain politique.

Si les propos d’un fennec au sujet de la philosophie vous étonne, ne vous laissez pas arrêter dans votre lecture, vous trouverez peut-être plus loin les explications, pour le moment j’en reste à ce mausolée grandiose qui, par sa grandeur, annonçait une autre face du personnage, son goût pour le pouvoir personnel que son successeur « libéra » d’une générosité originelle en lui adjoignant la corruption. Cette question de générosité est elle-même une grande question mondiale : quand le monde présent devient une immense et unique marchandise, la générosité n’est pas commercialisable ! La corruption devient la règle partout !

 

La médina de Monastir a donc été redessinée avec de belles avenues, des bâtiments historiques mis en valeur et une mosquée toute neuve où les femmes ne peuvent entrer qu’après avoir vérifié que « leur tenue est correcte ». C’est le Chat qui me fit observer l’indication à l’entrée : « tenue correcte exigée » fait nouveau en Tunisie pour entrer, non dans les salles de prière, mais dans la cour d’une mosquée. Bien sûr, tenue correcte exigée ça signifie pour les femmes, la présence du fameux foulard qui doit cacher les cheveux pour ne pas exciter des mâles perpétuellement en chaleur ! Le foulard, c’est pour le bien de la femme, car il n’y a pas de bien pour elle en dehors de la soumission !

Le foulard c’est l’Orient et les photos sexy c’est l’Occident ?

 

Monastir a sa médina mais aussi sa marina. Deux termes si proches, pour deux lieux si distincts ! Est-ce que la médina c’est l’Orient et la marina l’Occident ?

Un esprit superficiel vous dira que la marina de Monastir contient des bateaux, des restaurants, des appartements pour vacanciers, et un hôtel grand luxe, comme toutes les marinas du monde. Or, ce n’est pas seulement le climat qui vous ramène à la Tunisie, mais, en marchant comme nous l’avons fait, vous arrivez au bout d’une presqu’île où, sans le moindre panneau indicateur, vous tombez sur des ruines antiques ! C’est là l’ancienne Ruspina qui eut l’honneur de voir passer Jules César du temps des guerres puniques. C’était une ville prospère qui se déplaça donc un peu en arrière en construisant le ribat au VIIIème siècle. Le lieu est surtout à présent un point de rencontre des amoureux.

L’amour est-il d’Occident ou d’Orient ? J’avoue que je ne sais quels sont les mythes les plus ridicules auxquels il a donné lieu, celui du coup de foudre (ils disent glamour pour en varier la forme) ou celui des mille et une nuits ?

 

Notre visite de la ville, conformément aux hypothèses d’Ibn Khaldoun, nous a fait croiser en tous sens ce bruit qui nous imprègne à présent sous la formule « chocs de civilisations » quand nous ne savons plus où est la civilisation !

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 17:07

Intervention au Sénat de Frédéric Cayrou lors de la discussion de la loi sur l'enseignement des langues et dialectes locaux (loi Deixonne) le 7 Mars 1950

 

Monsieur le ministre, mes chers collègues, je n'aborde cette tribune que très rarement, vous le savez et quand je le fais, c'est avec beaucoup d'appréhension ; mais, aujourd'hui, je suis content de me trouver ici, parce que je suis appelé à défendre ce que j'aime ; je suis appelé à défendre une langue qui m'est familière depuis ma plus tendre enfance, une langue pour laquelle j'ai combattu par la plume, par la parole, par les conférences, par le théâtre, pour laquelle en un mot, j’ai combattu de toutes les façons parce que c'est une langue vivante et que je ne veux pas qu'on l’a tue.

Pour bien situer ma présence et pour ne pas laisser votre esprit dans l’incertitude, je vous dirai tout d'abord que je ne suis pas d'accord avec les conclusions de M. Lamousse ; mais je tiens cependant à le remercier très sincèrement des paroles élogieuses qu’il a bien voulu m'adresser.

Il m'a présenté à vous comme une sorte de sirène plus ou moins enchanteresse ; mats rassurez-vous, je n'emploierai pas à votre égard des moyens déloyaux pour vous prendre dans mes filets. (Rires et applaudissements)

M'inspirant des diverses propositions visant à introduire l’enseignement des langues catalane et bretonne dans les écoles, France, propositions qui ont abouti à un texte élaboré par la commission de l'éducation nationale de l’Assemblée, dont M. Deixonne a été nommé rapporteur et qui a été adopté sans débat, ce dont je me félicite, je veux à mon tour présenter un plaidoyer en faveur de la langue d'oc et réclamer pour elle le même avantage. Je ne vous apprendrai rien mes chers collègues, en vous disant que la langue d'oc a brillé, au Moyen Age, d'un éclat incomparable dans tout le Midi de la France, donnant naissance avec ses troubadours à une remarquable floraison de productions littéraires. Langue courtoise, langue des cours d'amour, nulle autre mieux qu'elle ne sut dépeindre aussi poétiquement, en des rimes plus variées, les passions de l’âme et les élans du coeur.

C'est pourquoi, lorsque certains essaient aujourd'hui de flétrir ce parler harmonieux du nom méprisant de "patois", je proteste énergiquement. (Applaudissements sur de nombreux bancs)

Depuis longtemps, mesdames, messieurs, les grammairiens ont démontré qu'un patois est une déformation du français, dégradé dans son vocabulaire et sa syntaxe, tandis que les langues - et j'insiste sur ce mot - ont un vocabulaire propre, une syntaxe organisée et consacrée pour un long usage, ce qui est la caractéristique de la langue occitane qu'on ne saurait compter parmi les langues mortes.

Langue morte, mes chers collègues? N'en croyez rien! Bien au contraire, elle vit toujours sur les lèvres de nos paysans ; elle bouillonne, bourdonne, elle chante, elle claironne, s'exhalant en mélodieuses sonorités des plaines gasconnes aux collines du Limousin, des forêts landaises aux vignobles narbonnais, des Alpes aux Pyrénées, de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens. (Applaudissements) Symbole glorieux de noire race latine, elle est un témoignage essentiel de l’âme d'un peuple et la plus précieuse, des libertés. N'est-ce pas Mistral qui disait: "Quau tin la lenga. tèn la clau" – qui tient la langue tient la clef ? (Nouveaux, applaudissements)

Oui, mes chers collègues, elle vit, cette langue, arbre robuste aux racines profondes qui lui ont permis d’atteindre les plus hauts sommets, arbre dont le tronc est peut-être déshonoré par mousses et lichens, mais dont la sève n’est jamais tarie.

En présence d’une semblable vitalité, je me suis bien souvent attardé à penser qu’à l’instar des poètes de la Pléiade : un jour viendra peut-être où faisant appel à nos dialectes régionaux, de jeunes et enthousiastes philologues seront capables d'enrichir la langue française et de la régénérer.

Louis André : Oh non !

Comment non ? Donnez un argument, je vous répondrai avec un grand plaisir ; tout le monde a le droit d'exposer son point de vue (Très bien ! très bien !) et je respecte, messieurs, toutes les opinions.

Je disais donc que j'espère qu'un jour peut-être, on pourra la régénérer. La tentative ne paraîtrait-elle pas logique lorsque nous voyons, dans le domaine médical, la transfusion sanguine s'opérer avec succès quand on fait appel à des éléments sanguins de groupement identique. (Sourires)

De tout temps, la nécessité d'adapter le langage à l’évolution de l’esprit humain a obligé le penseur à créer des termes nouveaux. Je sais bien que la langue d'oc se prête mal à la création de mots techniques et qu'à ce point de vue le grec lui est infiniment supérieur ; mais, à côté, dans le domaine des actes de la vie courante, quel champ d'action ne nous est-il pas réservé ! Ici, mes chers amis, j'insiste sur la richesse du vocabulaire languedocien, du quercynois en particulier, où l’on arrive à relever douze à quinze milles mots. Vous pouvez vous demander pourquoi, peut-être, le quercynois est plus riche en son vocabulaire qu'un autre dialecte - puisque l’on a utilisé ce mot, je suis obligé de l’employer encore. C’est que, voyez-nous, les langues ont suivi le cours des chemins des grandes civilisations et, là il n'y avait pas de grande route, où il n'y avait pas de fleuve, le langage s'est conservé avec sa pureté. C’est pour cela que, même dans notre région du Midi, selon que l’on va de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens, la langue est restée plus ou moins pure.

Ce qui a fait le plus de mal, mes chers amis, à cette pauvre langue d'oc, c'est que peu a peu elle s'est altérée. On en a oublié la pureté et malheureusement les auteurs qui veulent écrire aujourd'hui oublient trop, quand ils ne trouvent pas le véritable mot de langue occitane, le mot qui autrefois était employé par les officiels, qu'ils n’ont qu'à le chercher à côté et au lieu de se livrer à cette recherche ils patoisent le mot français. C’est cela justement que nous devons combattre pour avoir ce que l’on appelle une langue plus pure répondant au désir de Lamousse. Vous trouverez qu’elle n’est pas assez pure, c’est peut-être mon cher ami que vous ne la connaissez pas assez.

M. le rapporteur : Je n’en disconviens pas.
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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 17:02



Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre langue d'oc. Je disais donc que le vocabulaire est extrêmement vivant selon les régions et je pense qu'il nous serait possible de puiser à pleine main de ces termes simples ou composés qui font image, qui condensent en eux-mêmes toute une scène, tout un tableau, de ces mots dont l’étymologie évidente nous renseignera bien souvent sur l’histoire, la géographie, les mœurs et coutumes des pays que nous habitons. A cet égard, et cela pourra peut-être vous paraître extraordinaire, le français ne peut rivaliser avec la langue d'oc, car celle-ci a des beautés et des vertus auxquelles notre langue nationale ne peut prétendre.

Du reste, ce qui est une grave erreur, c'est de croire que la langue française est issue uniquement du dialecte de l’Ile de France, rendu officiel en 1539, par l'édit de Villers-Cotterêts. Ce dialecte d'ici a subi, au cours du XVIIe siècle, des modifications telles que le vocabulaire et les tournures de phrases d'un Joinville, d’un Rabelais ou d'un Montaigne sont plus près de notre langue d'oc que de celle d’un Bossuet ou d’un Voltaire.

C’est que ces vieux écrivains du XIVe et du XVe siècle n'avaient jamais perdu contact avec la terre de France, et ne l’avaient point délaissée pour la cour du roi soleil ou pour les salons de l’hôtel de Rambouillet, et les beaux atours des grandes dames de l’époque ne leur faisaient pas oublier les charmes rustiques et la naïveté des filles du peuple.

Aussi est-ce dans un style savoureux, imagé, qu'ils ont su décrire la profondeur de la vie champêtre et retracer les gestes complexes et précis du laboureur ou du moissonneur.

C’est ainsi, mes chers collègues, qu'en apprenant à nos enfants à comprendre et à aimer cette langue issue d'un sol millénaire qu’elle n'a jamais renié, nous leur montrerons par quelle longue continuité d'efforts notre patrie s'est réalisée, et nous les ferons communier plus intimement avec l’âme de leur province.

Plus tard, si les hasards de la vie les éloignent de leur terroir, le lien qui les y attachera sera, n’en doutez pas, le parler ancestral. Ah ! comme il sonne agréablement à nos oreilles, aux oreilles de l’exilé, ce parler si puissamment évocateur ! Comme il nous aide à reprendre notre équilibre dans une civilisation stupide, factice en quelque sorte, en nous ramenant pour un temps, si passager soit-il, au berceau de notre enfance !

Oui, cette langue, conservons la, je vous en conjure, mes chers collègues, car elle est une force vive de notre nation et de notre région du Midi en particulier. Ne galvaudons pas un trésor si précieux. Efforçons nous de la maintenir intacte dans la fraîcheur et la pureté de sa splendeur originelle. (Applaudissements sur les bancs supérieurs de la gauche, du centre et de la droite et sur divers bancs au centre et à droite)

C’est dans ce but, d'abord, qu'il faut introduire dans nos écoles cette langue qui ne veut pas mourir. Maints auteurs ont montré comme elle pouvait aider l’enfant à apprendre l'orthographe et à appliquer plus aisément les règles des participes passés, comment aussi elle pouvait contribuer à l'étude de certaines langues étrangères, par la notion innée que les paysans de chez nous ont de la tonique ou syllabe accentuée qui n'existe pas en français. Certains verront là, sans doute, une des raisons de cet accent méridional qui n’a rien d'infamant…

M. le président : Mais qui n’a rien de déplaisant non plus !

... mais qui alimente en ce moment - je me trompe peut-être - la verve amicalement moqueuse des collègues d’oïl qui m'écoutent.

M. le ministre : Pas du tout !

Mais la pureté de la syntaxe, pas plus que la richesse du vocabulaire, n’ont rien à voir avec l’accent. Celui-ci, du reste, vous le savez, est fonction du terroir la langue a pris naissance. Il est fonction également de la conformation anatomique de notre organe vocal, plus apte au chant qu'a la diction académique. Il est fonction, enfin, d'une foule d'impondérables qui nous échappent, à telles enseignes que d'aucuns, aux sens plus affinés, prétendent que la chanson des autans [référence au vent d’autan] dans les peupliers des bords de la Garonne ou dans les chênes du Quercy, est d'une tonalité et d'un timbre très différents de la chanson de la bise à travers les sapins ou les bouleaux de la forêt nordique. (Applaudissements sur les bancs supérieurs à gauche, au centre et à droite)

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 16:58


Cayrou au sénat en 1950 (2)

Mais ne nous laissons pas aller à des digressions inutiles et considérons sans plus tarder les modalités d'application de l’enseignement de la langue occitane à l’école.

Voici quelques suggestions et remarques que m'ont inspirées quelques articles de la proposition de loi Deixonne.

Au sujet de l’article 3, je proposerai les modifications suivantes "Tout instituteur qui en fera la demande pourra être autorisé à consacrer, chaque semaine, une heure d'activité dirigée à l’enseignement de notions élémentaires de lecture et d'écriture du parler local et à l’étude de morceaux choisis de la littérature correspondante. Une épreuve facultative sera inscrite au programme du certificat d'études. Seuls les points obtenus au-dessus de la moyenne entreront en ligne de compte au bénéfice des candidats qui auraient déjà obtenu la moyenne en français."

J'insiste sur cette partie là, car justement M. le rapporteur est ennemi de l'introduction de l’enseignement de la langue d'oc dans les écoles primaires. Eh bien, écoutez-nous ! Nous ne demandons pas grand chose. Nous demandons simplement que la langue maternelle vienne au secours de l’instituteur pour l’aider à enseigner la langue française. Réfléchissez ! Chez nous, nous avons quelquefois des écoliers âgés de cinq ou six ans qui n’ont jamais parlé un mot de français. Quand ils arrivent à l’école, ne leur donnons pas l’impression qu'ils sont ridicules, que leur langue maternelle est une chose méprisable, sans quoi ils en conserveront par devers eux un complexe d'infériorité qui les suivra peut-être toute leur vie. Nous demandons si peu de chose ! qu'une ou deux heures par semaine on veuille bien faire appel au dialecte local ; qu'on montre à l’enfant qu'il a le droit de parler cette langue, qu'elle n'a rien de méprisable, qu'au contraire il peut en tirer vanité.

Ainsi, il n'y a pas longtemps, j’ai eu l’honneur de prononcer un discours à la distribution des prix du lycée de Montauban. J'avais devant mol deux élèves dont le nom figurait sur le palmarès : l’un s'appelait Sarremejane, l’autre s'appelait Poudevigne.

Je leur ai dit: "Mes chers amis, vous n'avez pas à rougir de votre nom, vous pouvez dédaigner toutes les moqueries que l’on vous adresse ; on vous dit, vous, Sarremejane, que votre nom signifie que vous serrez la dame Jeanne avec plus ou moins de frénésie, et vous, Poudevigne, on dit que vous êtes un parasite de cette noble plante. Détrompez-vous, car Sarremejane signifie la colline du milieu, comme nous avons le causse Miejan. Vous portez donc un nom du terroir, le nom d’une colline. Et vous, Poudevigne, vous avez encore un nom plus noble, car, dans votre langue, "podar" signifie tailler. Vos ancêtres étaient donc des vignerons, des hommes qui taillaient la vigne."

Si nous rejetons cette langue, nous ne demanderons qu'une chose, c'est de débaptiser tous ces enfants qui portent de tels noms. (Applaudissements sur les bancs supérieurs de la gauche, du centre et de la droite et sur divers bancs au centre et à droite)

Au sujet de l’article 7, je signale pour mémoire que des enseignements sont donnés à la faculté des lettres de Toulouse depuis plusieurs années ; seul le cours de folklore doit être stabilisé.

Quant à l’article 8, il faudrait, à mon avis, instituer une licence de langue d'oc, licence d'enseignement qui ne devrait pas titre calquée sur les licences étrangères.

C'est une chose fort importante, c'est la seule qui puisse intéresser les étudiants. Je répète qu'il doit s’agir d'une licence d'enseignement, car la licence libre ne les intéresse pas ; elle n'a pas de portée pratique immédiate.

Seuls, travailleront pour avoir cette licence, les étudiants fortunés qui ont des loisirs, et qui apprennent pour le plaisir d’apprendre, pour le plaisir de meubler leur cerveau. Ceux là me font un peu l’effet de ces gens qui, possédant une belle habitation, n’ont ensuite qu’un souci, celui de l’orner avec des meubles de style ou des tableaux de maître.

Il faut que cette licence serve à quelque chose.

Il y a encore une autre répercussion beaucoup plus importante, c’est que cette consécration officielle que nos donnerons à cette licence lui confèrera plus de valeur aux yeux des étrangers qui viennent chez nous étudier les langues romanes.

Voilà pourquoi je voudrais qu'il y ait une licence d'enseignement de la langue d'oc.

Mes chers amis, ces quelques suggestions émises, je terminerai mon intervention, un peu trop longue peut-être à votre gré, en vous signalant que nombreux sont les étrangers qui viennent chez nous tous les ans se livrer à l’étude des langues romanes, dont ils ont apprécié depuis longtemps toute l’importance.

Faudra-t-il donc que nous recherchions dans les bibliothèques des universités étrangères, les ouvrages des auteurs de langue occitane? Faudra-t-il aller en Amérique, en Allemagne, dans tous les pays voisins, pour retrouver, comme le disait l'orateur qui m'a précédé, les traces de cette civilisation?

J'estime que nous devons avoir des enseignements qui montrent tout le prix que nous attachons à la culture des langues romanes. Je suis convaincu que grâce à nos efforts réunis, la littérature d'oc, comme du reste la littérature bretonne et catalane, qui ont su trouver ici des défenseurs ardents, reprendra bientôt dans nos enseignements scolaires, la place qu'elle n'aurait jamais du perdre, parce qu'elle la mérite et qu'elle est de nature à enrichir le goût, l’esprit et le coeur de nos enfants.

Qu'on ne vienne point surtout agiter devant nous, le spectre du séparatisme que cet enseignement pourrait engendrer. Nous connaissons des pays où l’on parle plusieurs langues et dont l'unité nationale n'a jamais été mise en péril.

En envisageant plutôt l’enseignement organisé de nos langues, nous créerions une fraternité plus grande avec le monde ouvrier, paysan en rapprochant les hommes de toutes conditions. C'est là un point de vue social que nous ne saurions négliger.

Par ailleurs, n'oublions pas que nous avons chez nous, à Toulouse, une académie littéraire, la plus vieille d'Europe, puisqu'elle a été fondée en 1323, l’académie de jeux Floraux, dont le rôle essentiel a été la défense de la langue d'oc à travers les siècles. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite)

Je sais bien que certains ont dit que cette académie était une vieille dame âgée et cristallisée dans les anciennes traditions.

Il est bien vrai que la plupart de ses membres ne sont pas de la première jeunesse, puisqu'on y trouve des évêques, des généraux, des amiraux, mais toutes les opinions politiques et religieuses y sont représentées ; il y a là des protestants, des libres penseurs, et même des radicaux-socialistes ! (Sourires)

Ce que je peux affirmer, mes chers collègues, c'est qu'au cours des réunions de cette docte compagnie du gai savoir, le souci dominant, c'est le culte de la langue d'oc qu'on s'efforce de maintenir en dehors de toute préoccupation politique. L'action qu’on y mène me paraît louable entre toutes puisqu'en entretenant le souvenir d'un passé littéraire glorieux, on ne fait que renforcer dans nos coeurs l'amour que nous vouons à notre terroir méridional, si profondément imprégné de latinité.

C'est pourquoi, mes chers collègues, je vous demande aujourd'hui de vouloir bien vous rallier à mon point de vue qui n'a rien d'excessif ni d'outrancier.

Je m'excuse une fois encore du long plaidoyer que, par conviction profonde et peut-être aussi par esprit de famine, je viens de présenter devant vous en faveur d’une aïeule vénérable.

Enfin, contrairement à l'opposition, je ne dirai pas systématique, mais plutôt difficilement explicable, que nous avons rencontrée dans les sphères officielles, j'attends de vous quelques concessions à l’égard d’une langue qui a su, en des temps reculés et difficiles, célébrer les joies de la vie et chanter, en des strophes inspirées, le soleil, l’amour et la liberté.

(Applaudissements à gauche, au centre et à droite)

 

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 16:02
La vie de Frédéric Cayrou, un artiste en tout genre, dans une brochure de 5 euros (55 pages format A5) dont voici la conclusion.

             Un vétérinaire use de l'occitan pour faire du théatre entre 1930 et 1950 

Pour parler de Frédéric Cayrou, les paysans 

sont présents avec trois histoires : la république, l’oral et la culture. Cayrou avance lui-même avec trois histoires : la république, l’oral et la culture.

La république ?

L’image est connue : les paysans sont sous la coupe des réactionnaires et heureusement que la ville apporte la république (les lumières). Comme souvent, ce discours se veut « simple » mais complique tout, car il empêche de comprendre les réalités sociales ! Majoritairement les paysans (comme d’autres catégories sociales) furent en effet sous la coupe des classes dominantes, mais s’en tenir là, c’est faire peu de cas des « Jacquou » de toujours qui y apportèrent le combat démocratique. La République n’est pas d’un bloc mais le lieu d’un affrontement de classe pour reprendre une terminologie qu’il faudrait oublier.

Cayrou témoigne de cet engagement républi-cain favorable aux paysans et conçu avec les paysans (leur langue, leur culture, leurs actions). Lui, petit-fils et fils d’instituteurs, marié avec une institutrice, qui a donc baigné dans l’école de la République est aussi le chantre des langues régionales le plus souvent réprimées dans la dite école ! Pour avoir mentionné cette contradiction, j’ai eu droit au qualificatif de « négationniste ».

Oui, l’institution française, son école et ses préfets firent la guerre aux langues régionales, mais c’est au sein même des dites institutions qu’on a trouvé les défenseurs les plus actifs et les plus conséquents de toute la culture populaire. Une réalité ne peut effacer l’autre. Si des milliers d’enfants furent punis à l’école pour y avoir parlé en occitan, combien de parents décidèrent de se plaindre ? Parce que les parents paysans n’osaient pas ? Ils souhaitaient pour leurs enfants des places d’instituteurs, de facteurs, d’infirmières et savaient que ça passait par l’emploi de la langue française. Là aussi, il n’y a pas l’Etat (et son école) porteur de tous les mots, et de l’autre côté les victimes consentantes ou ignorantes. En Républi-que, l’Etat a une certaine légitimité, et si le sénateur Cayrou fut un élément perturbateur de l’idéologie dominante, il n’en fut pas moins sénateur ! Tout comme l’instituteur Perbosc n’en fut pas moins instituteur alors que par sa pédagogie même, il a été un occitaniste affiché, et jamais réprimé.

La mort de l’occitan est moins l’effet de l’école publique que celui d’une historie sociale qui fait disparaître les paysans. L’idéologie dominante a empêché que l’occitan ne se transporte de la campagne à la ville, mais aurait-il encore fallu que l’occitan se réinvente par ce transport !

L’oral ?

Cayrou et Perbosc durent discuter souvent pendant de longues soirées de la question linguisti-que. Si l’Etat n’est pas d’un bloc, le mouvement occitan encore moins, même quand deux amis aussi intimes que Cayrou et Perbosc discutent.

Pour Cayrou l’essentiel est la langue orale tandis que pour Perbosc, il est vital de retrouver une lan-gue écrite digne de ce nom. Certains pourront étudier l’impact idéologique de l’école républicaine sur Perbosc quand on se souvient que depuis long-temps, notre école place sur un piédestal l’écrit avec l’exercice phare : la dictée.

S’exprimant en 1937 à la radio, sur la langue d’oc, Cayrou rappellera cette distinction entre les savants de la langue qu’il aime bien, et sa langue à lui, qui est celle du quotidien, donc de l’éphémère.

La dignité de l’éphémère ne m’a sauté aux yeux qu’en écoutant, voici un an, le peintre Ernest-Pignon-Ernest, qui, même en tant que peintre, pratique l’art éphémère. Pour lui, son œuvre dans un musée, ce serait une œuvre fossile, donc il crée des sérigraphies qu’il colle dans la rue, aux endroits de son choix pour provoquer une choc chez le passant, le dit choc étant la marque indélébile de l’œuvre. La force de l’œuvre n’est pas dans l’œuvre éternelle, arrêtée, mais dans la réception de l’œuvre. Pour le théâtre, le phénomène est « institutionnel ». Entre le texte d’une pièce et la pièce jouée, tout l’art est dans le jeu et non dans la pièce écrite. Il m’arriva de surpendre une inspectrice de l’éducation natio-nale pour qui tout l’art du théâtre était dans le texte et non dans les voix ! Cayrou méritait l’édition de son œuvre théâtrale pour faciliter l’accès des troupes aux textes, mais il mériterait surtout, s’il en est encore temps, le recueil des souvenirs que les pièces ont laissés.

L’oral, l’éphémère, le quotidien, en tant qu’art, c’est le contraire de l’accumulation, de la thésaurisation dont on accuse souvent le paysan qui veut acheter toujours plus de terre.

Cayrou écrivait et JOUAIT ses pièces. Jean-Marc Buge, après étude minutieuse de la question, note : « Tous ceux qui ont connus ces moments s’en souviennent parfaitement en cette fin de XXe siècle, et sont capables de décrire certaines attitudes de Cayrou dont la présence sur scène valait à elle seule le déplacement ».

Tout tournait autour d’une connivence établie par avance entre le public et les artistes. Cette connivence était une part essentielle de la source du comique. Les grands du burlesque ont plus de mal à parler à des publics étrangers que les grands de la tragédie. Le comique se partage moins facilement que le drame. Comment aurait-il pu devenir Charly Chaplin ou Louis de Funès ? Le cinéma français n’a pas su profiter de cette veine artistique pour lui permettre de sortir de Pagnol et Fernandel et atteindre les sommets d’une culture.

 

La culture ?

Pour le paysan, la culture est à la fois son gagne pain et son horizon. D’où l’invention du terme cultivature par Bernard Lubat. Quand j’étudie le cas de Frédéric Cayrou ou celui de Slimane Azem, chanteur de l’immigration algérienne bien moins agricole que l’italienne, j’ai l’impression d’évoluer dans la même culture, la culture populaire. Certains diront le folklore, terme malheureusement victime lui aussi de sous-entendus péjoratifs.

« Même illettrés nos parents étaient cultivés » dira Mouss, chanteur de Zebda, à propos de ses parents ouvriers maçons dans la France des années 60.

L’art de Cayrou nous oblige lui aussi à chercher ce qu’était et ce qu’est la culture populaire. Quand il demande aux sénateurs une licence d’occitan il précise :

 

« Je répète qu'il doit s’agir d'une licence d'enseignement, car la licence libre ne les intéresse pas ; elle n'a pas de portée pratique immédiate. Seuls, travailleront pour avoir cette licence, les étudiants fortunés qui ont des loisirs, et qui apprennent pour le plaisir d’apprendre, pour le plaisir de meubler leur cerveau. Ceux là me font un peu l’effet de ces gens qui, possédant une belle habitation, n’ont ensuite qu’un souci, celui de l’orner avec des meubles de style ou des tableaux de maître. Il faut que cette licence serve à quelque chose ».

 

La culture serait-elle un certain sens de l’utilitaire ?
25 juin 2008 Jean-Paul Damaggio

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 11:16

Les Editions La Brochure se veulent un hommage à Vazquez Montalban. A cet effet un livre a été publié : Vazquez Montalban, derniers instants, 18 octobre 2003. 176 pages, format A5, 15 euros, couverture couleur. Voici le premier chapitre. Jean-Paul Damaggio

 

Poésie

 

Entre terre et terre.

Même Salvo Montalbano le reconnaît : quelqu’un, à l’article de la mort, voit défiler devant ses yeux, comme dans un film en accéléré, tous les moments importants de sa vie. C’est exactement ce film que je cherche à reconstituer (sans tromper un mort) après qu’il ait traversé l’esprit d’un homme de 64 ans, décédé brusquement aux antipodes, en conclusion d’un voyage entre terre et ciel. Un film à reconstituer pour une mort à élucider ? Avec cet impossible flashback de la mémoire manipulée, manipulable, manipulatrice ?

 

Entre terre et ciel.

Pris par une pulsion de fuite qu’il fut contraint de contrôler trop longtemps (né en 1939, il entre en possession de son premier passeport seulement en 1971), en ce 17 octobre 2003, sur la ligne Sydney-Bangkok, Vázquez Montalbán se laisse porter par le confortable balancement de l’avion, tout en repensant à peine, à la conférence qu’il vient de prononcer en Australie où, fort de son humour habituel, il amusa bien des participants. Comme il s’oblige à écrire tous les lundis pour la brève colonne d’El País, il cherche son thème en sachant que Bangkok n’est qu’une étape sur sa route de retour en Espagne.

Mais, trois jours après, le lundi 20 octobre, la colonne n’est pas signée Vázquez Montalbán, (nous dirons Manolo) comme c’est le cas depuis presque 20 ans. Juan Cruz le remplace avec ce titre Antología. Que s’est-il passé ? Pourquoi le lecteur est-il confronté à des vers, extraits des œuvres poétiques de Manolo, et qui débutent étrangement par le mot viajero, avec une référence au Bangkok Post. L’anthologie se termine par permite a la memoria cumplir nuestro deseos[1]. Au même moment, « en Bolivie un président est chassé par un peuple en révolte », titre la Une avec cette autre info : Vázquez Montalbán sera incinéré demain à Barcelone où il recevra un immense hommage. C’est donc fini, Manolo a craqué !

 

Entre terre et ciel.

Peu de temps auparavant, dans l’avion, rien ne le distinguait de personne : l’hôtesse remarqua-t-elle cet homme qui, pourtant, à l’approche de l’atterrissage, semblait donner des signes de fatigue ? Lui connaît parfaitement le personnage clandestin qui l’accompagne sans cesse, même en des contrées aussi lointaines. On a beau fuir, on reste le même et pas seulement à cause des valises ! Le même il reste, avec cette colonne à produire impérativement pour le quotidien espagnol (il aime être poussé par l’urgence) . La précédente s’intitulait Triomf sans qu’il s’agisse pour autant d’un triomphe. Pourquoi avait-il choisi, pour une fois, un titre en catalan ? Un titre qui, sans qu’il le veuille, allait devenir comme son testament ! Et quel testament !

Entre terre et ciel.

Au milieu des oiseaux, tout s’achève à l’atterrissage comme dans un conte subnormal. Car il arrive un moment où l’on remet les pieds sur terre. A Bangkok aussi. Vázquez Montalbán vécut alors ses derniers instants. Drôles d’instants ! Ses amours, ses peurs, ses luttes, ses découvertes, ses enquêtes, autant de sujets qui alimentèrent une œuvre qu’il tenait à distance de lui-même. Or, en atterrissant à Bangkok, sa mort se jouant de la poésie, sa vie personnelle prenait sa revanche sur l’œuvre. La subnormalité passait du triste statut d’invention culturelle et circonstancielle, au statut d’implacable réalité. Depuis 1994, et son opération cardio-vasculaire, Manolo se connaissait un ennemi intérieur, qui mélange dangereusement le bon et le mauvais, sous le nom de cholestérol. Dans la salle d’attente de la correspondance, il en a fini avec toute correspondance !

 

Entre terre et terre.

Le 30 octobre 1993 j’avais un billet de train pour aller de Montauban au Mans où je m’étais enfin décidé à suivre des rencontres organisées par le journal Le Monde. Au changement, à Bordeaux, la correspondance se faisant attendre une heure, j’ai décidé de me balader dans les rues autour de la gare. A un moment, je m’en souviens très bien, j’ai tourné à gauche, j’ai marché un brin et j’ai croisé une librairie espagnole fermée[2], il n’était pas 14 heures. Je me suis posté devant la modeste vitrine : Vázquez Montalbán y occupait presque toute la place ! J’ai attendu dix minutes l’ouverture puis j’ai acheté ce qui allait changer ma vie : les livres qui m’imposent l’écriture de ce texte.

Entre terre et terre.

De retour à la gare, j’ai abandonné l’idée du voyage au Mans pour revenir plus vite à Montauban je veux dire à Montalbán. J’avais quatre livres à lire : tous en espagnol. Pour éviter mon nom Prosper Lissa, trop vieillot, je signe des articles Louis Valette pour défendre la cause sociale, je veux dire la cause des lutteurs sociaux qui, sans gloire et sans grade, veulent changer les rapports entre le capital et le travail. Non, il ne s’agit pas de latin, je porte avec moi les joies et les douleurs de ce combat. Aujourd’hui, je dévie de ma route pour, avec la complicité de l’ami Yves, percer les derniers instants du poète mort à Bangkok. Je lui dois cet effort qui ne se veut ni élogieux, ni critique, simplement humain et donc fragile.

 

Entre terre et terre.

Yves collectionne tout ce qui concerne Che Guevara et moi tout ce qui concerne les grèves dans le monde. Pour cerner les derniers instants de Vázquez Montalbán, je l’ai appelé à l’aide comme souvent en d’autres occasions. Nous avons en commun la volonté d’apprendre en marchant presque sur place. Cette marche devient pour Yves une action minutieuse et pratique, quand moi, je m’égare dans les landes de langues et de discours. Je rêve au mieux impossible dans des sous-terrains dangereux. Certains diront dans les égouts.

Manolo découvrit chez des poètes bourgeois l’irruption anecdotique du sous-culturel que sont les chansons populaires, les recettes de cuisine régionale, les horoscopes. Pour eux, c’était un jeu, pour lui, c’était sa vie, une vie qui le fera poète sous-réaliste. Le sous-culturel constituait sa mémoire sentimentale. Fils de la radio, de la copla et du cinéma, devant une femme, il était pris par une réalité en technicolor, il avait besoin de savoir que Jessica n’était autre que Jeanne Moreau (sa référence en terme de femme totale). Au même instant, d’autres pensaient à une symphonie. Vu d’en bas, tout le monde peut devenir subnormal : Lénine, Cohn-Bendit, Moravia… Tout dépend du regard que l’on porte sur eux. Marx devient Groucho Marx ! Voilà comment le PEUPLE s’invite là où il n’est pas attendu !

 

Entre sol et sous-sol.

Pas question de tenter ici un effort d’écriture biographique, parce que je n’ai croisé le personnage Manolo que par deux lettres et une rencontre, et de toute façon, l’écrivain, tout en se servant de sa vie pour écrire, n’a pas fait de sa vie une œuvre. Deux biographies ont été publiées en Espagne[3], d’où il ressort, à mon humble avis, que le personnage n’appartient qu’à ses écrits, constitutifs du seul sol solide capable de s’appuyer sur un sous-sol respectable. Je préfère, de Quin Aranda, la biographie de Carvalho !

 

Entre sol et sous-sol.

Les derniers instants seront donc repris comme ce passage obligé entre posture et postérité. Comment un homme si présent dans les médias, présence à la source de cet ouvrage, pourra-t-il survive à son absence ? Qui et comment tournera la page, et quelle page ? Venu du PEUPLE comment retourne-t-on au PEUPLE ? Ce livre appartient au sous-sol par sa forme pratique, son contenu pratique et ses objectifs pratiques. 



[1] Permets à la mémoire d’accomplir nos désirs.

[2] La librairie Aparicio aujourd’hui disparue.

[3] Manuel Vázquez Montalbán, Florence Estrade, La tempestad, 2004.

Manuel Vázquez Montalbán, El triunfo de un luchador incansable,

José V. Saval, Editorial Sintesis, 2004.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 11:14

La Compagnie des écrivains du Tarn-et-Garonne vient de publier un Florilège qui rassemble les écrits de ses membres. Le livre est très bien présenté et peut s’acquérir au prix de 10 euros. Ici je vous offre la nouvelle que j’ai consacré à un des dessinateurs qui marquèrent ma vie. Il s’appelait Jean-Paul Guiraud et son art mérite toujours notre admiration. Jean-Paul Damaggio

 

 

Une image mentale pour enfermer le temps ! Disons, un souvenir que j’écris en chantant. A Montauban by night, nous étions au Dali, un beau café-théâtre. De revoir son visage, au sourire éclatant, je me crus au printemps. Son superbe chapeau masquait sa calvitie et sa gouaille disait son amour de la vie. Que pouvait m’apporter son retour de Paris vu qu’il crachait aussi sur notre capitale ? Nous inventèrent un monde où presque tous les hommes divorçaient de leurs ombres.

On l’appelait Polo, mais il signait Prada. Son Espagne à lui niait l’art de Dali mais son trait en dessin, sans référence aucune, volait jusqu’à la lune.

-          Dis-moi, mon cher Polo, c’était comment l’Idiot ?

-          L’Idiot International, de Jean-Hedern Hallier ?

-          Oui, j’y ai vu parfois, tes dessins si grivois. Le Canard Enchaîné pensa aussi à toi.

-          Ils peuvent m’oublier car ils m’ont trop fait chier.

 

Ce petit provincial ignorait vraiment tout du grand Paris Paname et des mœurs médiatiques. Il comprit que souvent l’ignorance vaut mieux qu’un peu de connaissance. Il fit l’amour tout seul plus souvent qu’à son tour puis abandonna … sa vraie chambre de bonne. « Un Gascon à Paris », tel sera le beau titre, qui lui arrachera un tout petit article. Il pouvait expliquer les guerres féodales que l’on nous préparait, il pouvait dessiner quelques caricatures, à nous faire pleurer.

 

De retour au Dali, sans geste de héros, il leva son chapeau, à tant d’amours perdus ou jamais rencontrés. A jamais méconnu, ce toujours ingénu, commença une vie d’expédients artistiques. Trois dessins de vendu, à des hebdos sans âmes, quatre cours assurés, dans des écoles amies, pas de quoi s’enrichir pour vivre dignement.

 

Alors son paradis prit un nom très gascon, Uzeste qu’il s’appelle, au pays de Lubat. Un pays de cabanes pour les rêves d’enfants, où il allait souvent  pour voir Patrick Auzier et le savant Minvielle. Par la cultivature, les chemins de traverse, il forgeait, il forgeait, un art sans parenthèse. Il nous souhaita à tous, en quatre-vingt quatorze, une très bonne année, avec un grand dessin. En sortant d’une affiche, à la couleur très jaune, un homme bien doté de chaussures marrons semblait nous inciter à devenir souvent, volontaire du bonheur et courageux partout.

 

Tout ça c’est une image d’un beau soir au Dali. Pourquoi en dire plus, à l’heure du terminus ?

Buvons à la santé de son dernier retour. Il est mort à présent, il avait quarante ans. C’était un mercredi en quatre-vingt quatorze. Des enfants l’attendaient sur un terrain de sport. Son cœur avait lâché, il l’avait bien trop grand.

A trois pas de sa tombe, gît son pire ennemi, qui fut assassiné : qui le sait aujourd’hui ?

Prada était la vie, celle du populaire, Bousquet était la mort, celle des tortionnaires.

 

Aujourd’hui.

Polo je pense à toi, car je ne sais comment supporter les fascistes que ton art si savant ridiculisait souvent.

Polo je pense à toi, en écoutant parler à côté de Paris, un Algérien de cœur, un Algérien très fort qui signe de son nom, Mohamed Sifaoui.

Polo je pense à toi, car tous les féodaux, dictent à présent leur loi, dans notre beau pays.

 

15h11, 11 Février 2007, Paris, Jean-Paul Damaggio

 

PS : Le dernier livre de Mohamed Sifaoui concerne « l’affaire » des caricatures de Mahomet.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 11:11

Après un voyage en Tunisie à l’automne 2007, voici les deux étapes d’une fable intitulée : Sfax m’a appris le silence. Je vous propose pour croiser un vieux thème : les rapports entre l’occident et l’orient. La suite devrait suivre la semaine prochaine. Jean-Paul Damaggio

 

Sfax

 

Des savants prétendent que je suis le plus propre de tous les animaux, ce que je ne peux confirmer faute de connaître les animaux, et le sens du mot propre. Je préfère me passionner pour l’étude du bruit dont j’analyse l’évolution par des séjours répétés dans une ville voisine de ma demeure qui s’appelle Sfax.

J’ai pu y découvrir, voici une vingtaine d’années, que le bruit inévitablement provoqué par le désordre, a été supplanté par le bruit tout à fait évitable que suscite l’Ordre.

Vous allez croire que mes études sont très élaborées or, si vous observez ma nature, c’est impossible ! Je note seulement les évidences qui me surprennent et la plus ancienne est la suivante : le désordre fait du bruit pour se faire entendre de l’Ordre qui aime imposer « silence » dans les rangs. Autrefois, c’est d’ailleurs le bruit du désordre qui m’a fait fuir vers le désert.

Pourquoi donc ce changement, cette nouvelle évidence, qui fait de l’Ordre, le plus grand pourvoyeur du bruit, afin de mieux prendre ainsi le désordre à son propre piège ? Cette question qui dépasse ma modeste intelligence, m’incite à une nouvelle incursion dans Sfax pour y compter les points marqués par l’Ordre. Mon père m’a invité à percevoir tout le bruit fait autour de deux mots : Occident et Orient.

 

Mon père est de la génération du bruit fait autour des mots Est-Ouest, un bruit qui appartenait autant au désordre qu’à l’Ordre. Certains disaient même que le désordre venait de l’Est et que l’Ouest avait pour fonction de le contenir. Aujourd’hui, le glissement de vocabulaire, après un court passage par le bruit autour des mots Nord-Sud, n’est pas seulement un glissement de vocabulaire. Mon père craint que le bruit Occident-Orient, n’assure la victoire définitive de l’Ordre, ce qui ne changerait rien à sa vie ni à la mienne, mais parfois, la curiosité qui nous habite dépasse l’intérêt que l’on trouve ou pas en toute chose.

 

A Sfax, il y a un chat de mes amis qui vit chez un loueur de voitures et qui me sert d’aide dans mes recherches. C’est en arrivant chez lui, en pleine nuit, que j’ai entendu le petit bruit d’un appareil couplé à un téléphone d’où est sorti une feuille de papier qui allait changer ma vie. Ce chat, plus familiarisé que moi avec de tels appareils, car proche de la vie des humains, put me faire la lecture du papier :

 

« Mon cher Fennec,

Je souhaite que ton retour à Sfax soit le début d’un grand voyage vers le nord du pays, car c’est le meilleur moyen pour répondre à la mission dont ton père t’a chargé. Tu trouveras dans ce voyage tous les exemples appropriés pour comprendre comment l’Ordre se sert du bruit qu’il propage sur l’Occident et l’Orient parfois appelé « choc des civilisations ». Tu as trois étapes à franchir : Monastir, Tunis et Bizerte. Peut-être, au bout du chemin, te seras-tu fais une raison ?

Ton guide involontaire Ibn Khaldoun ».

 

J’avais oublié de vous informer que je suis un fennec tunisien ! Quelle tête de linotte !

Pour marquer d’une grande pierre blanche ce document, je décide de l’appeler un Fax et j’en remercie l’auteur que je trouve bien généreux de vouloir aider le minable animal que je suis, d’autant que ce n’est pas dans ses habitudes de penser aux animaux. Ibn Khaldoun (27 mai 1332 - 17 mars 1406) fut, sa vie durant, un observateur très attentif de la civilisation humaine où la nature était absente. Mon ami que s’appelle donc Le Chat pense que depuis sa mort Ibn Khaldoun a peut-être fini par perdre toute confiance envers les hommes, dont certains croient que la vérité n’existe même pas !

Bien sûr, cette quête infinie de la vérité rencontre des obstacles majeurs et l’un des plus grands reste d’une brûlante actualité. Le Chat peut m’en citer la présentation faite par l’érudit de la fin du Moyen-Age :

« Il y a la recherche des faveurs des grands et des gens hauts placés : on chante leurs louanges, on les flatte, on les dépeint sous un jour avantageux et on répand ainsi leur renom. On produit ainsi de la sorte des informations qui s’écartent de la vérité. L’âme humaine a soif de louanges, et les gens sont attirés par les succès mondains et les moyens d’y parvenir, tels le rang et la richesse. Le plus souvent, ils sont peu portés à la vertu et ne s’intéressent guère à ceux qui la pratiquent » (1).

 

Avant de nous diriger vers la gare de Sfax pour entamer le voyage (en ce lundi 24 mars nous prendrons celui de 5h 25), le Chat et moi, nous errons sur la plage pour nous raconter les derniers exploits de nos vies respectives.

Le Chat me raconte une vieille blague qui circule au sujet des habitants de Sfax. Un jour, un homme se présente au journal local pour faire passer une annonce concernant le décès de sa mère. L’employé lui demande : « que dois-je mettre ? » et l’homme répond : « mère décédée ».

L’employé, comprenant qu’il s’est mal exprimé, précise : « Le prix est le même jusqu’à trois lignes, vous pouvez compléter votre annonce sans frais supplémentaire ».

Et l’homme, ravi, propose la formule suivante :

« mère décédée. Vends 4L bon état. »

 

Nous avons bien ri et j’ai ajouté ma propre histoire plus banale. La plage de Sfax va être dépollué et il fallait faire appel à une entreprise. Les Français diraient que c’est une histoire belge car l’entreprise est belge et a déjà participé à un projet qui lui donne des lettres de NOBLESSE : le méga projet « Palm Island » à Dubaï. Je n’ai rien à dire du nom anglais du projet de Dubaï mais tout à dire du nom de l’entreprise : JAN DE NUL.

 

Le Chat m’indique alors que le projet de Sfax s’appelle Taparura, un nom énigmatique. Nous marchions encore à ce moment-là sur la partie de plage déjà dépolluée (les travaux ont commencé le 6 avril 2006) quand nous nous sommes rendus compte de l’heure. Il fallait se dépêcher, le train n’attend pas.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 11:06

Dans le cadre du Bicentenaire du Tarn-et-Garonne, Les Editions La Brochure vont publier un livre écrit en direction des jeunes où je rassemble les portraits de personnages marquants du département. Ici j’offre celui d’un accordéoniste où le peuple est présent en toute sa splendeur. Jean-Paul Damaggio

 

Quinze ans en 1936

  

Né en 1921 en Espagne et je me prénomme Antonio. Mon père est cultivateur musicien et ma mère trop tôt absente. A quinze ans, je viens de décider que je serai accordéoniste. Ma décision peut surprendre tous les voisins cultivateurs que nous avons autour de chez nous, mais pas ma famille. J’ai une pensée très forte pour ma mère que j’ai perdue voici un an, mais avec mon père, mon frère et ma soeur aînée, aucun coup dur ne pourra nous abattre et mon rêve sera réalité.

Le premier des coups durs, la misère, nous poussa à quitter l’Espagne vers 1922. Mes grands-parents étaient déjà décédés et c’est un oncle du Lot-et-Garonne qui nous a incités à venir par ici, car il y avait du travail pour remplacer les hommes morts à la guerre. Pour s’expliquer notre présence, certaines personnes disaient que nous étions des assassins, ce qui nous faisait sourire, nous sommes musiciens, car en effet, en plus de paysans, nous sommes musiciens. J’ai une anecdote au sujet du passage de la frontière française. Mon frère avait ramené d’Espagne un moineau blanc qu’il avait mis longtemps à attraper vivant et un douanier aurait voulu qu’on le lui cède car c’est un oiseau si rare. Là, je répète ce qu’on m’a dit car j’étais bien trop jeune pour m’en souvenir.

En arrivant dans la vallée du Tarn, on s’est installé directement dans une ferme en allant vers Corbarieu. Deux ans après, on est allé vers Mirabel. J’ai commencé l’école à Aussac et toute la première journée, ça c’est une mémoire à moi, j’ai pleuré.

Pourquoi nous nous sommes retrouvés ensuite à l’école de Mirabel ? On habitait au lieu-dit Fouysarel, à côté de la propriété de Cabos où il y avait un grand-père qui ne parlait que le patois.

Du séjour dans cette école de Mirabel je conserve beaucoup de bons souvenirs. J’y suis entré pour mes sept ans et j’en suis sorti à douze, en juillet 1932. Il y avait des Italiens comme le petit Lino Maestrella qui est cependant resté très peu. Les métayers devaient souvent changer d’habitation. Celui que j’ai le plus suivi s’appelait Gaston Gabriel qui n’était pas très malin, si je puis me permettre ce jugement. Il y avait aussi Maurice Mourgues, fils de fermier. Nous avons vu arriver un jeune enseignant Roger Ramond.

A l’école, on ne faisait pas de musique. L’instituteur, qui parfois me ramenait chez moi, faisait du violon mais pour lui. Il voulait me faire passer le certificat d'études mais je n’étais pas assez bon en français. Mon statut d’étranger ne posa aucun problème avec les camarades.

C’est par mon père que j’ai appris la musique. Il en avait fait en Espagne et il jouait des instruments à cordes. De tous les instruments à cordes qui étaient dans la maison - guitare, violon, mandoline - je n’en ai touché aucun. Un désintérêt total, mais à part ça, j'aimais bien les écouter jouer. La nuit, la musique dehors, c’est beau dans la nature. Mon oncle qui venait de Paris, jouait aussi avec eux, et ils faisaient un petit orchestre mais je n'ai jamais eu l’idée de jouer de tels instruments contrairement à mon frère qui jouait du violon (il a commencé par cet instrument) à partir de partitions. Il lisait la musique. Ma sœur déjà parisienne avait suivi des cours de violon mais, d'après ce qu'elle m'a dit, elle n’avait pas assez de force dans les doigts pour continuer. Elle fait de la couture.

Donc en 1932, l’école étant achevée, ma jeunesse allait être encore plus marqué par mon travail à la ferme. Après l’animation d’une fête de trois jours par exemple, quand il faut aller soufrer la vigne, c’est dur, et s'il y a un peu de vent de face, avec la pompe sur le dos et du sommeil plein les yeux, on sent encore plus sa douleur.

Mais alors, pourquoi décider aujourd’hui que je vais devenir accordéoniste ?

L’accordéon m'est arrivé entre les mains par un hasard de la vie. Au cours d’une visite à ma sœur parisienne, pour le noël de 1932, ma mère qui était encore là,  m’a demandé :

- Qu’est-ce que tu veux que je te porte ?

- Bof, un accordéon, ai-je répondu.

Elle est allée a la Samaritaine acheter un accordéon pour 100 frs, un jouet quoi, dix touches, quatre basses et j'ai commencé là-dessus. J'ai dit "accordéon" par hasard, c'est une idée qui m'est venue comme ça. Je ne pensais pas du tout en faire un métier. Avec ce petit instrument, mon père à la guitare et mon frère au violon, nous avons fait danser dans le bal de Mirabel, chez Delmas. Le répertoire n'était pas grand.

Pour apprendre, sans me jeter des fleurs, je peux dire que ça n'a pas été dur. Je ne savais pas lire le solfège. La partition devant le nez, il jouait. Moi, quand j'ai commencé à trouver les notes sur l’accordéon, j’écoutais deux ou trois fois sa chansonnette et ensuite je pouvais jouer. Mon seul contact avec la musique, c'était ce contact familial mais je dois reconnaître que mon père jouait assez souvent. A ce moment-là on n'avait pas l’électricité ; c’est seulement à présent, après un changement de propriété, que nous avons la radio pour nous aider. Je me suis formé à l’oreille en écoutant mon père et mon frère. Même les fêtes ne m'étaient pas d'un grand secours. J'aurais pu y écouter les autres mais on n'y allait que quand on était invité à y jouer.

 

Au bout d'un mois, mon premier accordéon avait des ressorts cassés alors des voisins m'ont prêté le leur, par exemple Monsieur Cabos. Ça n'a pas duré longtemps car j'ai eu un deux rangées, douze basses, un peu le double de mon précédent. La qualité était meilleure. Ensuite, vers quatorze ans, je suis monté à mon tour à Paris voir ma sœur et mon oncle. On a essayé d'en trouver un à Clignancourt au marché aux puces. Mon oncle en a acheté un à 800 frs, je crois. Un quatre-vingt basses et trois rangées main droite chromatique. Après l’achat, j’ai escaladé les escaliers quatre à quatre pour jouer aussitôt. Là, j’aurais presque balancé l’accordéon par la fenêtre. Je n’arrivais à rien. A quatorze ans, on ne se rend pas compte des choses comme à quinze. J’ai pleuré. Quand on passe d’un diatonique à un chromatique, c’est tout à fait différent. Après quelques jours, j’ai pu m’y mettre. Le diatonique était le plus répandu et c’est seulement à Albias que Marceau Malirat avait un chromatique. Il ne lisait pas la musique, mais c’était un bon musicien. Il m’a aidé pas mal.

Ma première participation à une fête avec mon frère, c'était à Saint Romain, et vous allez comprendre pourquoi je m’en souviens bien. Participer à une fête, ça voulait dire animer la vente des bouquets le matin, accompagner la messe à l’église puis lancer le bal l’après-midi. On ne savait pas trop ce qu’il fallait jouer à l’église. On a relevé plusieurs cantiques sur un livre et on a essayé. On avait demandé au curé de nous faire signe pour lancer la musique. Après le premier signe, on attaque le premier morceau et il ne nous dit rien. On passe au deuxième cantique, il dresse l’oreille. Il ne s'attendait pas à ce qu'on joue ainsi. Il descend de l’autel pour nous demander si on avait beaucoup de morceaux de la sorte. On lui montre le répertoire préparé et il nous invite à continuer, les jeunes filles nous accompagnant par le chant. A la fin des morceaux, la messe est achevée, dit-il, en envoyant tout le monde casser la croûte. La cérémonie religieuse avait été une suite de morceaux de musique. C'était un curé assez moderne mais d'autres nous fermaient la porte de l’église car ils trouvaient que l’accordéon était un instrument mal famé.

Donc, pendant un moment on a joué tous les trois : mon père, mon frère et moi. On a pris des musiciens de l’extérieur. Mon frère est passé du violon au saxo car sans micro, le violon ne portant pas loin, le saxo faisait plus d'effet. De plus, il était à la mode. Il a acheté un saxo alto.

Après ce début de carrière musicale, je veux en faire mon métier, voilà mon rêve en ce premier janvier 1936. Mon père, avec l’âge, ne suit plus mais comme les fêtes ça marche bien, on a décidé que je devais trouver un accordéon encore meilleur. On a été chez Maugein à Tulle. Un des trois frères nous a reçu. Je me souviens d'Antoine. C’est pas de la morale qu’il m’a fait, mais il m'a dit : « Attention, il faut se tenir comme ci et comme ça ». Il avait vu que je ne jouais pas trop mal. Mon premier accordéon professionnel fut donc une occasion qui avait appartenu à Valade, le premier accordeur de chez Maugein.

Du point de vue du répertoire, je l’alimente à présent en achetant les partitions envoyées par des petits éditeurs. On se débrouille mais ce n’est plus un simple jeu : je dois m’y mettre sérieusement pour progresser.

Mon quotidien musical ce n'est donc ni les concours ni les professeurs mais les fêtes. On travaille dur mais quand on s'amuse, on s'amuse. Pour les danses, il y a de tout : tango, marche, boléro, paso-doble, java, valse... Avec trois ou quatre succès dans l’année on se débrouille. Tenez, voici un autre souvenir de vente des bouquets.

Installés et bousculés sur des camions, des charrettes, - c’était sympa - on passait de maison en maison pour porter le bouquet et on jouait un morceau à la demande. Si un voisin était plutôt de droite, il demandait La Marseillaise et le voisin de gauche demandait L’Internationale. Généralement les habitants deman-daient les succès de l’époque. Des trucs de Scotto, un compositeur qui a fait beaucoup de succès. Les succès étaient souvent marseillais. Parmi les fêtes, celle du Rond à Montauban dura cinq jours à cause de la place du 15 août dans la semaine. Le dernier jour, on nous demanda pour une noce. Eh bien! on y est allé ! On est cinq ou six. Le nom de notre orchestre est simple « Les frères Meler ». Je suis heureux. Je ne sais trop pourquoi j’ai la passion de mon instrument. Je serais accordéoniste et demain il fera MUSIQUE.

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