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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:58

Rencontre et témoignage sur Ernest-Pignon-Ernest

 

A ) Ernest-Pignon-Ernest rencontre le public à Montauban 28 septembre 2007

Ses premiers mots sont pour dire « je suis stupéfait ». En effet la salle prévue étant trop petite, le public (environ 400 personnes) s’assoit donc par terre dans la cour de l’Ancien Collège. Il précise qu’en conséquence, peu habitué à de tels débats en public, en plein air, où l’attention se disperse, la rencontre « c’est à vos risques et périls ».

La première question d’un homme qui se lève dans le public demande le rapport entre les dessins dans les grottes et le travail d’E-P-E (forme que je retiens pour dire Ernest-Pignon-Ernest).

- Privilège d’artiste, j’ai pu visiter la grotte de Chauvet avec ses dessins de 32 000 ans. Le dessin est universel. Une peinture peut être datée facilement, pas un dessin. Le dessin fait signe chez l’homme.

Autre question : que pensez-vous des « installations » ?

- Tout n’est pas du même ordre. Parfois je suis sensible et parfois c’est de l’ordre du vide-grenier, du bric à brac comme dans une école d’étalagiste. Les institutions, au nom de l’audace, jouent souvent la carte du superficiel (voir plus loin).

Autre question : que pensez-vous de Ben ?

- Je le connais depuis l’âge de16 ans. A Nice on habitait le même quartier. Il radote à présent. Son magasin en 1958-1959 fut un lieu superbe où j’ai croisé Armand, Le Clezio et Ben a apporté beaucoup sur la question de l’art conceptuel. Mais à présent, je l’ai croisé voici quinze jours, et il me fait de la peine.

Autre question : quels sont vos projets ?

- Je travaille sur les murs et il en est un symbolique en Palestine. Je dessine Darwich, le célèbre poète palestinien pour faire quelque chose sur le mur. Je pense aussi au Chili et au désert d’Atacama. Ou encore Robert Desnos à Compiègne.

Autre question : et Artaud à Rodez ?

- Je vis près de l’endroit où il est mort, j’ai déjà fait quelque chose sur Artaud.

Autre question : comment parler des exclus avec de la virtuosité ?

- Je comprends mal votre question. Vous voulez dire quand je dessine des exclus, je dois bâcler mon travail. Et l’intervenant précise : la virtuosité ne va-t-elle pas faire oublier les drames de l’exclusion ? Alors E-P-E précise que, dessiner pour la rue ou le musée n’implique pas les mêmes règles et que pour la rue c’est plus dur encore. Pour qu’il tienne sur un mur, pour qu’il s’inscrive dans un lieu il faut tout penser. Il ne s’agit pas de faire un dessin posé sur un mur. Il ne donnera rien. Il n’y a donc pas de virtuosité, il s’agit d’être exigeant d’autant que même le dessin dans la rue doit résonner avec l’histoire de l’art.

Autre question : êtes-vous un artiste engagé ?

- Je me méfie de ce terme réducteur à cause du traitement terrible que lui a fait subir le réalisme socialiste. Engagé ça traîne des casseroles. J’ai des engagements, ça c’est sûr.

Autre question : vos dessins de saintes ont - ils un rapport avec l’hystérie ?

- J’ai travaillé à Naples, je suis à côté de la Salpétrière, je m’intéresse aux mystiques tout en étant athée. J’ai repris les théories de Charcot sur l’hystérie, mais des amis psychanalystes m’ont dit que ce n’était pas aussi simple. J’ai abandonné ce travail.

Autre question : Ne seriez-vous pas plutôt en rapport avec Cézanne qui est l’opposé d’Ingres ?

- Je ne peux répondre dans ce cadre. J’ai beaucoup réfléchi à la question, j’ai discuté longtemps avec Paul Veyne admirateur de Cézanne et je ne peux dire qu’une anecdote, ici en ce lieu où j’ai du mal à me concentrer. Pour Jésus et les docteurs, ce sont des femmes qui ont posé pour dessiner des hommes, et dans des peintures de Cézanne ce sont des hommes qui posent pour des femmes.

Autre question : le dessin n’est pas à la mode.

- C’est vrai, j’en connais même qui disent que le dessin est un handicap pour la création. Il y a des provocations de nantis, ça passe. 

Autre question : avez-vous été déçu par la réception de vos œuvres ?

- Non, je ne fais pas d’enquête. Vous savez la réception de mon travail, ça peut être simplement une personne frappée dans la rue par ce qu’elle voit sans chercher la moindre référence et à l’opposé on a le spécialiste qui découvre que je dessine le portrait de Pasolini pris dans le Décaméron ce qui n’est pas un hasard quand on sait qu’il apparaît dans ce film pour dire seulement : « je suis le meilleur élève de Giotto ». Et je ne parle pas des références au Caravage. Il y a des lieux, il y a des émotions.

Autre question : avez-vous penser à faire votre auto-portrait ?

- Comme vous l’avez remarqué, j’adore faire des portraits mais je n’ai jamais pensé un seul instant à faire le mien. Ça ne m’est pas venu à l’idée, j’aurais peur. Dans mes portraits, je reviens à celui de Pasolini c’est pas seulement un visage, c’est inscrire dans le portrait toute une histoire.

Autre question : l’art est-il à la Genèse de la culture ?

- que dire ?

Autre question : il y a eu Rembrandt, Vinci, Picasso et il y a vous ?

- c’est une plaisanterie. Pour Picasso, je répète que c’est à cause de lui que je me suis mis à peindre. 

Autre question : que pensez-vous des institutions, biennales, galeries, musées ?

- Mon travail est a-typique et j’ai toujours travaillé en dehors des institutions. J’ai eu ma première exposition au Musée d’Art moderne alors que je n’avais vendu aucun dessin. Même si dans les institutions vous pouvez trouver des personnes capables, je pense beaucoup de mal des institutions. Après 1981 j’ai participé à des commissions et j’ai vu de l’intérieur ce monde de l’institution. Des élitistes, un clan. Avec les FRAC, les incultes ont pris encore plus de place. Comme ils font de la communication, ils ne vivent que par la mode. Ils n’ont aucune idée du service public, ils laissent sur la route de grands créateurs. C’est une censure qui élimine des pans entiers de la création. Ce sont des flics culturels et vu mon respect pour les flics je devrais employer un autre mot. C’est un art officiel mais là aussi c’est encore pire car il n’y a même pas de critère. Ils travaillent au coup par coup. Pour le théâtre, le service public a mieux joué son rôle, mais pour les arts plastiques, il suffit de s’aligner sur le marché. C’est un normatage et vous comprendrez, avec ce que je dis, que je ne sois pas bien vu. Ils se confortent les uns les autres. Catherine Tasca ministre de la culture a essayé de changer les choses mais sans succès.

Autre question : si vous ne pouviez plus dessiner que feriez-vous ?

- J’écrirais peut-être. Mon ami Cueco arrive à conduire les deux activités.

Autre question : quel est le premier moment qui vous a poussé vers votre forme d’art ?

- J’avais gagné un peu d’argent en dessinant pour un architecte et je me suis installé pour peindre pendant un an dans le Vaucluse. C’était en 65-66 et voilà que, près de mon atelier, il a été décidé d’installer des bombes atomiques. C’était sur le plateau d’Albion. Que faire ? De simples peintures à mettre dans des musées ? Il existait une image de Nagasaki où sur un mur on voyait le dessin d’une silhouette d’homme suite à l’explosion. J’ai repris cette silhouette et j’en ai fait un pochoir que j’ai peint autour du site. La technique du pochoir ne pouvait me satisfaire et ensuite j’ai donc évolué. En fait tout vient d’une incapacité. Je pensais qu’après Picasso il était devenu impossible de peindre. Alors j’ai cherché une autre voie.

Autre question : votre rencontre avec Ingres ?

- Mes dessins au musée c’est provisoire. C’est suite à la proposition de Florence Viguier que j’ai commencé. Je n’avais pas vu les ambiguïtés d’Ingres. Je n’avais pas mesuré son geste à sa juste valeur. Et ma passion pour Naples est relancée par la quête de cette peinture d’Ingres, la dormeuse de Naples. Peut-être y aura-il quelque chose d’autre à Montauban ? (Il se tourne vers Florence Viguier pour dire si on peut en parler et elle précise que, d’ici deux ans, il existe un projet pour interroger à plusieurs la modernité d’Ingres et peut-être qu’E-P-E pourrait revenir avec intervention dans les rues mais rien n’est décidé)

Autre question : vous travaillez dans l’éphémère ?

Un jour Francesco Rosi m’a téléphoné pour me dire qu’il lui était difficile de filmer Naples sans mes dessins. Je cherche à ce que s’établissent des relations, du mouvement, ce n’est pas « l’objet » ma finalité, c’est donc l’éphémère. Il existe la photo mais ça ne rend pas compte du travail. Mes œuvres ne supportent pas le cadre et le premier travail du photographe c’est de cadrer ; mes œuvres c’est le mouvement et la photo fige. La photo, c’est une trace. Imaginer la pérennité de mes œuvres ça ne me plairait pas.

 

Autre question : que pensez-vous des minimalistes ?

-

Autre question : la réception des jeunes ?

- Je ne sais pas. (Là, Florence Viguier indiquera qu’avec cette expo la fréquentation du musée a pris un coup de jeune et une prof précisera qu’il y a des années, elle parla dans sa classe de E-P-E et qu’il lui est arrivé dernièrement de retrouver un jeune qui restait au courant des travaux de l’artiste. Mais, deux jours avant, nous avions eu un autre son cloche : nous avons écouté une guide de l’expo qui indiqua au contraire qu’au premier abord les jeunes n’aimaient pas ce monde en noir et blanc, ce dessin classique).

Autre question : le rapport avec le « ready-made » ? 

- C’est dans un conversation comme aujourd’hui que j’ai compris que j’allais à l’opposé du « ready-made » ; Marcel Duchamp sort un urinoir de son contexte, il le place au musée et ça devient le signe de l’urinoir et non l’urinoir. Moi je fais un dessin et le mur devient le signe du mur. Dans le catalogue cette question est évoquée avec plus de vocabulaire que je ne le fais.

Autre question : l’expérience d’Alger avec Maurice Audin ?

- L’histoire de Maurice Audin, un jeune mathématicien tué par les troupes de Massu, j’ai voulu la porter sur les murs d’Alger. Dans ce cas, j’ai écouté les amis algériens qui me demandèrent d’éviter tout affichage la nuit. Le jour, j’ai eu une interpellation d’un policier qui n’aimait surtout pas que je prenne des photos. J’ai demandé à faire venir un chef puis un officier est arrivé et il m’a dit : c’est bien, je vais expliquer à mes hommes qui était Maurice Audin. Là où vivait Maurice Audin c’est par contre la population qui me créa des problèmes. J’ai collé une affiche dont on gratta la tête. Alors je suis revenu, il y a eu des grosses discussions. C’était des « Barbus » ils « affirmaient leur truc quoi » (-là je reprends exactement la formule de E-P-E) et finalement l’un d’eux déclara qu’il s’agissait d’un défenseur de l’Algérie indépendante. Ensuite mes amis qui comprenaient l’arabe m’indiquèrent qu’il présenta, à ses amis, Audin comme juif et communiste. Henri Alleg était juif pas Maurice Audin.

Autre question : et à Soweto ?

- Nice était jumelée avec une ville de l’apartheid grâce à Medecin. J’avais donc lancé une action contre ce jumelage. Ensuite, après la victoire de Mandela on m’invita là-bas où je pensais travailler sur le multiculturalisme. Les discussions se conclurent par cette évidence : il fallait que mon intervention porte sur le SIDA. Vaincre le SIDA comme ils avaient vaincus l’Apartheid. Dans ce cas je n’ai pas collé moi-même les affiches. L’action de coller permettait un rassemblement et une discussion publique.

Un spectateur apporta la conclusion : Vous mettez les saintes et les exclus au même niveau, dans la rue, et c’est bien.

 

B ) Témoignage personnel :

J’avais un souvenir d’E-P-E. Je ne savais trop quoi mais quelque chose. Après la visite de l’exposition ce souvenir resta flou mais plus présent que jamais. J’ai repris mes archives et au bout de diverses tentatives je suis tombé d’abord sur la Une du journal Révolution du 22 février 1985 : La photo d’Edouard Pignon avec ce titre : Edouard Pignon : un peintre grandeur nature. C’est six mois auparavant le 12 octobre 1984 que je découvre en Une « Pour Pier Pasolini » et dans ce dossier, les dessins sur Pasolini qui étaient dans l’exposition de Montauban. Malheureusement, si l’entretien avec Edouard permettait de comprendre sa démarche, la présence des deux dessins de Pasolini réalisés par Ernest, étaient nue. On peut me répondre : qu’importent les explications puisque les dessins sont restés vaguement dans ton souvenir ? Pasoloni, nu, la tête en bas sur un mur en ruine à côté d’un porche par lequel on découvre au fond la modernité de logements sociaux, avec une grand-mère qui monte, j’ai été frappé mais j’ai dû attendre 20 ans pour comprendre et c’est beaucoup. Et pour comprendre par une rencontre incompréhensible entre l’académisme d’Ingres et l’anti-académisme de E-P-E. Je suis qu’Ingres, sur sa marge, se distingua mais faire de sa marge l’essentiel d’Ingres, c’est comme faire de Tocqueville un démocrate. Mais bon, le monde avance aussi par le négatif. Après vérification, le discours anti-institution d’E-P-E se trouve dans un livre d’entretiens avec Alain Finkielkraud et Charles Matton (suite à l’émission Répliques sur France-Culture), éditions Tricorne 2002. Le lien avec Bernard Lubat et André Benedetto apparaît plus profondément.

Edouard Pignon c’est l’oncle, qui travailla avec Picasso, et qui fut le compagnon d’Hélène Parmelin si je ne me trompe pas. Il continua le figuratif quand la mode était à l’art abstrait. « S’approcher non pas des choses, le réel, la réalité, mais de leur articulation. » Tel était le projet. Pierre Courcelles écrit : « Comme Cézanne, il va sur le « motif », pour des raisons qui ont entre elles quelque parenté. ». Edouard Pignon rappelle son combat contre le réalisme socialiste. Il a publié seulement deux livres : A contre-courant chez Stock en 1974 et La quête de lé réalité chez Denoël en 1985.

 

P.S. 2010 : Ernest-Pignon-Ernest m'indique qu'il n'a aucun lien avec Edouard Pignon. Merci pour cette précision.

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:50

Suite au compte-rendu d’une rencontre publique avec Sepulveda en juin 2007, l’ami poète Jacques Desmarais me rappela que je lui offris voici des années le livre de Neruda : Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée. Je me suis dit qu’il devait être possible de trouver un pont Sepulveda-Neruda. Voici le texte de Sepulveda dont je vous propose la traduction (sauf pour les vers cités car j’ai peur d’en trahir la force) et que je dédie à l’ami Jacques. Je le fais après avoir vu à Avignon un spectacle sur le facteur de Néruda.
15 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

 

Neruda et une pierre couverte de mousse

 

Voici quelques semaines la journaliste chilienne Isabel Lipthay m’envoya d’Allemagne une histoire émouvante qui parlait d’un autre Neruda, à la marge des justes célébrations pour les cent ans de sa naissance [donc en 2004] et, que nous pourrions intituler : « les raisons du silence ».

Je n’ai pas connu Pablo Neruda dans son intimité, à peine si je l’ai vu trois fois, mais ces occasions furent pour moi décisives pour me permette de conclure que dans ses yeux, il y avait une tristesse singulière, quelque chose comme la tristesse des naufragés qui, une fois sauvés et revenus dans leurs lieux d’origine, conservent la nostalgie de l’île déserte dans laquelle vécut Robinson Crusoe, tristesse qui s’accroît avec la certitude que jamais, ils ne reviendront dans cette île.

L’histoire d’Isabel Lipthay, écrite brièvement comme doivent l’être les bonnes histoires, me décida à hâter un voyage en Hollande prévu pour octobre, et je partis, décidé à rencontrer moi aussi, la pierre oubliée et couverte de mousse.

Pendant le voyage, j’ai cherché dans la meilleure biographie de Pablo Neruda, celle écrite par son ami et camarade du Parti communiste chilien, Volodia Teitelboim, certainement la meilleure jamais écrite, des renseignements sur Maria Antonieta Hagenaar, la mythique « hollandaise de Java », la première épouse de Neruda à laquelle il dédia des vers pleins de crainte, et que résumait le désamour qui se résout seulement par une distanciation définitive. Je n’ai pas rencontré beaucoup d’informations, à peine quelques pincées qui confirmaient qu’en effet, elle fut mariée avec le poète, et qu’ensemble ils eurent une fille : Malva Marina.

On dit et on sait que les femmes qui accompagnèrent Neruda eurent une importance capitale dans son œuvre de poète. Avec Maria Antonieta de Hagenaar, il partagea les années d’exil pendant lesquelles son génie rencontra les éléments pour écrire « Résistance sur la terre ».

Malva Marina Reyes-Neruda s’appelait Neftali Reyes. Elle naquit à Madrid le 18 août 1934 et peut-être fut-elle appelé à être la fleur la plus importante dans cette maison madrilène, que les amis du poète, Antonio Machado, Maria Teresa Leon, Garcia Lorca, Miguel Hernandez, Rafael Alberti, appelaient avec raison « la maison des fleurs ». Mais Malva Marina naquit avec le sceau indélébile des fleurs transitoires, de celles qui ne réussissent pas à montrer la plénitude de leurs pétales ni à offrir l’enivrement de leurs arômes. La fille naquit hydrocéphale et peut-être est-ce sa naissance qui marqua le poète d’une douleur définitive puisqu’il n’existe pas de douleur plus intense que celle d’avoir la certitude de survivre à ses enfants.

Les vers dans lesquels Neruda parle de sa fille sont tristes, énigmatiques comme si le poète avait tenté de se sauver de sa douleur par la perfection de son génie : « Oh niña entre las rosas, oh presion de palomas / oh presidio de peces y rosales / tu alma es una botella de sal sedienta…. » « Ode avec une lamentation ». De toute la riche correspondance entretenue par Neruda, c’est seulement dans une lettre à son père, qu’il mentionne la présence de sa fille : « Il semble que la fille soit née avant terme, et il a coûté beaucoup pour qu’elle vive … ».

En 1936, les madrilènes se préparent pour la grande tragédie du fascisme, La République était en danger, Neruda était un activiste de la démocratie, il ouvrait sa maison à tous ceux qui étaient décidés à lutter contre Franco, et il ouvrit aussi son cœur à une autre femme : Delia del Carril, « La petite fourni », peintre et camarade de combat. Maria Antonieta Hagenaar, la Hollandaise de Java disparut de sa vie, et avec elle la petite Malva Marina qui se retira de la vie du poète avec le même silence que celui de la marche d’une ombre.

En cette même année 1936 « a la hora del fuego, al ano del balazo » si bien définie par César Vallejo, la Hollandaise de Java, sa solitude d’abandonnée, et sa petite Malva Marina quittent l’Espagne pour la Hollande. Peut-être en ses valises emportait-elle les vers que Federico Garcia Llorca lui écrivit comme seul souvenir : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiro darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Eloignée de la beauté et de l’horreur, loin de l’amour et de la haine, Malva Marina continua son existence végétale à Gauda, abandonnée aussi par sa mère qui en confia la garde à un couple hollandais. Elle ne sut rien de la fin de la République en Espagne, ni de la mort de Garcia Lorca, ni de la mort de Machado, ni de la mort de Miguel Hernandez, ni de la mort de la poésie quand tomba la dernière barricade dans le quartier madrilène de Lavapiés. Elle ne sut pas que les nazis envahirent la Hollande et que, dans toute l’Europe, l’horreur marchait au pas d’une musique wagnérienne. Elle ne sut pas davantage que son père organisait à Trompeloup, près de Bordeaux, la plus grande opération de sauvetage de républicains espagnols poursuivis par Franco, et par les autorités pro-nazis de la France occupée. L’eau qui noyait sa tête la laissa flottante dans le ventre simple des absents et elle se refusa à naître dans un monde de crainte et d’épouvante.

Le vieux cimetière de Gauda est un monument national, comme me l’expliqua mon ami Gerd Kooster, aucune tombe ne peut être ouverte ou annulée, ce qui rend son éternité aussi éternelle que la fragile éternité de la planète.

Après avoir parcouru pendant une heure les étroits sentiers du cimetière envahis par une végétation dominée par la faible verdure de l’humidité, nous avons rencontré la tombe de Malva Marina, cette petite présence du sang d’un des poètes les plus grands de tous les temps, et peut-être la responsable de son rictus de tristesse qui accompagnait toujours son visage, un peu comme si l’eau qui noyait Malvina Marina s’était installée à jamais dans ses cernes.

L’inscription qui couvre cette pierre où pousse la mousse est laconique : « Ici demeure notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1934 et décédée à Gauda le 2 mars 1943 ».

Pourquoi les fougères poussent dans les cimetières oubliés ? Pourquoi les pies choisissent de tels lieux pour essayer leurs coassements ? Pourquoi la mousse est synonyme de l’oubli ? Pourquoi Neruda dans son poème « Farawell » écrit : « desde el fondo de ti y arrodillado / un niño triste comme yo nos mira » ?

Salut, Pablo, Salut Poète, et comme l’écrivit si bien Atahualpa Yupanqui, « merci pour la tendresse que tu nous donnas ». Quand je lèverai mon verre pour trinquer à tes cent ans de poète et de camarade, ce sont ces questions, avec d’autres, que je te poserai. Et quand je reviendrai à la Isla Negra, à tes figures de proue, à tes collections de bouteilles et d’objets enfantins, je regarderai au bord de la falaise l’endroit où poussent encore les Mauves balancées par la saumâtre brise Marine.

Luis Sepulveda (pas de date, lieu de publication perdu)

 

P.S. de Jean-Paul Damaggio : Voici dix ans exactement je traduisais, pour le petit livre que j’ai consacré au Péruvien Nestor Cerpa, un article de presse de Sepulveda lu par hasard en Italie. Nestor Cerpa y téléphonait à Sepulveda quand leur conversation fut brisée par les rafales de mitraillettes des militaires de Fujimori et Montesinos qui l’abattaient lâchement. Aujourd’hui Montesinos et Fujimori sont en prison au Pérou. Y aurait-il une justice ?

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 11:19

Avignon 2008, La loi Dexia

 

En 2008, sur l’affiche du Festival In d’Avignon, une référence, Dexia. Juste au moment où la banque se sent mal ! Le programme propose un classique danois dans le Cloître des Carmes, Ordet (la parole). Le lieu est à placement libre en conséquence le public fait la queue assez tôt pour s’installer au mieux. La place devant le cloître résonne des voix de six femmes qui chantent de bon cœur en occitan. Une chorale qui n’a pas le plaisir de charmer le public de la queue qu’enfin on libère, pour qu’il accède aux sièges tant attendus.

Surprise, la moitié des gradins sont réservés. Les premiers qui entrent n’y voient aucun problème mais au bout d’un moment, les jeunes gardiens de la zone protégée commencent à devoir répéter : « non, ici c’est pas possible, c’est réservé ! ».

Le spectacle doit débuter dans cinq minutes et la moitié du cloître reste désespérément vide. C’est alors qu’arrive enfin une vague de chemises blanches et autres vêtements bien sapés. Une partie du public ordinaire applaudit. De dépit, l’une des personnes ironiquement félicitée, regarde sa montre et constate : « on a quatre minutes d’avance.» En fait, avant que toute cette haute société s’installe, il faudra presque trente minutes.

Cette partie du cloître avait été réservée par une entreprise sponsor qui, après avoir payé un bon repas à ses cadres, lui offrait à présent un divertissement culturel. Un échange de bons procédés entre «partenaires». Nous vous donnons des moyens financiers et vous nous rendez des places réservées.

L’inscription «Placement libre » sur les billets payés par le public «ordinaire » prenait alors un goût de liberté encadrée, géographiquement délimitée sur des gradins de théâtre. Le sponsoring habille encore plus en marchandise le « produit » présent sur la scène.

Là, tout d’un coup, quelqu’un entend et comprend enfin le mot « performance », un mot qui fait rage dans les milieux des arts plastiques (on dit aussi installation). Les expositions ont été troquées pour les « performances » un mot français mais dont le sens ici est nord-américain : comme fondation, évaluation ou discrimination. Pourquoi se plaindre ? Le français n’avait pas les mots sponsors, marketing, storytelling et a donc dû adopter de tels anglicismes (bien après parking). Par contre, quelle chance, le français avait évaluation (arrivé avec les années 80) comme il a le mot performance (arrivé avec les années 2000). S’agit-il, comme parfois chez les Québécois, de faire la guerre à des mots anglais pour mieux prendre les réalités qu’ils portent ?

 

La confusion est pire quand le mot est le même ! Entre un mécène et un sponsor on peut imaginer une différence plus ou moins grande, mais entre évaluation (prononcer évaluaïcion) et évaluation, souvent on n’y voit que du feu. La culture nord-américaine de l’évaluation, dite à présent culture du résultat, oblige parfois à se poser les bonnes questions, mais le plus souvent à se poser des questions pour se poser des questions. L’évaluation, c’est la comptabilité revue tous les six mois, ce qui ne manque pas d’intérêt sauf quand il s’agit de ne juger que de la rentabilité d’un projet, dans les limites de six mois. Si vous plantez des cerisiers et que tous les six mois vous cherchez les bénéfices, vous pourrez vérifier rapidement que le projet n’est pas rentable. L’évaluation, ce sont des toubibs qui toutes les semaines s’interrogent sur la qualité de leurs résultats. Si le manque d’évaluation, qui serait le propre de la culture française (sous le contrôle de la routine), peut devenir un problème, la religion de la dite évaluation devient parfois une prison.

Pour la performance, il s’agit souvent de faire se croiser les arts, et en soi comment ne pas être d’accord. Mais la performance changée en religion de la performance (ceux qui veulent proposer de simples expositions deviennent des ratés par avance), c’est là aussi une autre forme de prison. Les arts n’ont pas forcément à se croiser. Un spectacle de théâtre peut se faire sans danse et sans musique (la mode le veut sans décor) même si le théâtre est l’art qui par excellence se prête le mieux à la performance. Insidieusement, la performance est une façon supplémentaire de faire s’infiltrer la culture nord-américaine dans la culture européenne jusqu’au point sublime permettant d’atteindre enfin « la culture occidentale ».

Toutes les cultures sont porteuses de richesses sans égal, et je sais très bien que c’est aussi le cas de la culture nord-américaine (avec le polar, le jazz, le cinéma, les comics) mais des cultures se veulent plus puissantes que d’autres (ce fut le cas, un temps, de la culture française) et contre ça, par contre, il faut s’insurger.

 

Ai-je quitté Avignon et Dexia ? Ordet est apparu comme un spectacle bien dans le ton général du retour au religieux et ses différentes variantes. Là comme ailleurs, la présence du sponsor n’y est pour rien. Simplement, l’art se doit d’assumer son époque (le festival Off a lui aussi ses multiples sponsors) et le spectateur, comme l’automobiliste qui circule sur les routes et croise des milliers de panneaux publicitaires, ne peut rester chez lui sous prétexte d’envahissement publicitaire. Il appartient à chacun de choisir malgré tout, et d’organiser la lutte contre le système.

15 juillet 2008. Jean-Paul Damaggio

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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 09:01

En direct d’Avignon 2008, voici un témoignage sur une exposition gratuite qui a lieu dans un Cloître de la ville à l’invitation du Conseil général.

Ernest-Pignon-Ernest reste le même avec cette expo sur sept femmes en extase rassemblées au fond du Cloître Saint-Charles. Le même par l’éphémère : les toiles sont de grandes feuilles non encadrées qui en conséquence semblent se plier, se tordre et se défaire. Le même par l’éphémère : les toiles subissent un éclairage variable comme varie la lumière du jour au cours d’une journée. Le même par le dessin : toujours du noir et blanc et toujours ce soin du détail. Le même par le dessin : des expressions par les CORPS en extase. L’expo indique seulement qu’il s’agit de sept femmes avec leur nom (une documentation est offerte au visiteur) mais rien ne permet de savoir qui est qui. Pourtant la documentation donne les présentations historiques de Madame Guyon, Marie de l’Incarnation, Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Hildegrande de Bingen et Marie-Madeleine. En clair des personnes de chair et de sang qui décident d’oublier leur corps, pour être au-delà de la chair et du sang. 

En plus du jeu de lumière, les feuilles dessinées sont accrochées au dessus d’un bassin à l’eau immobile. L’ambiance est sobre et toute la pièce fait corps (c’est le cas de le dire) avec le travail de l’artiste. On sent cependant venir chez Ernest-Pignon-Ernest, l’heure d’une mutation qui n’est pas son entrée au musée, mais son entrée dans un livre magnifique qui accompagne l’expo pour la dépasser très largement. L’artiste est connu pour ses collages dans la rue. Pour les mystiques qu’il n’a jamais pensé inscrire dans cet espace public, il a donc choisi une salle ordinaire d’un cloître désaffecté. Mais comme à son habitude il a cherché à ce que son matériau de travail soit aussi un objet de son travail. Les feuilles de papier sont donc distordues pour empêcher la sensation de feuille à plat et donner ainsi vie à l’œuvre. Ensuite vient le dessin qui passe cependant par le modèle, Bemice Coppieters. Toutes les femmes dessinées sont donc une même femme que l’artiste présente ainsi : « Son implication, sa disponibilité, son fascinant talent de danseuse, son potentiel d’expression ont été essentiels. Ce qu’elle proposait à partir des esquisses et des lectures que je lui soumettais, anticipait le dessin à venir et le fondait. » J’ai retrouvé là toute la modestie du propos d’Ernest-Pignon-Ernest que j’avais entendu un an avant à Montauban. Que répondra-t-il aux questions des Festivaliers le 12 juillet ? A suivre. 11 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 14:16

Le fennec achève son voyage du sud au nord de la Tunisie au moment où le pays enregistre des luttes sociales importantes. Des luttes à l'occidentale ?
La lute des classes, un concept affreusement occidental ? Le petit fennec n'en sait rien mais il voyage. J-P Damaggio

Bizerte

 

 

Un peu comme à Monastir, il a fallu se glisser sous le train en fin de journée, avant que la nuit ne tombe, mais finalement nous y avons réussi. En route, avec mon ami le Chat nous nous faisions cette réflexion :

« Le monde des animaux ne se divise pas en animaux sauvages et animaux domestiques. Seule la vie décide et permet de vérifier ce qui est digeste et ce qui est indigeste. Le bruit « Occident-Orient » est des plus indigeste à toutes nos oreilles et il est bon de le savoir ! »

En arrivant dans la ville, après un voyage de deux heures (qui nous laissa le temps de bien d’autres réflexions oubliées depuis), nous avons été dirigés vers les lieux sportifs, sans perdre de vue notre mission : le sport est-ce l’Occident ou l’Orient ?

Le ping-pong par exemple serait-il le sport de l’Orient extrême, en guerre contre le football classé comme sport de l’Occident ? Or le football en question n’a aucune existence sociale chez les rois de l’Ordre, les USA ? Le football dit « football américain » n’a, à l’inverse, aucune existence sociale hors des USA !

Quant au ping-pong, il est tout aussi anglais que le tennis, et si les Chinois sont passés maître dans cet art, jusqu’à nous faire croire qu’ils l’ont inventé, ne nous laissons pas berner : le sport n’est pas pour rien un mot anglais, il conditionne TOUTE la religion des stades de la « modernité ».

Et dans les stades tunisiens, la violence gagne du terrain de jour en jour sans que personne ne sache si elle est liée à l’origine occidentale du football ou à la violence propre aux orientaux. En guise de sanction, trois rencontres se jouèrent à huit clos, sans spectateurs !

A y regarder de près, on constate que les violences prennent une tournure grave en fin de saison quand les enjeux deviennent énormes et les enjeux ce sont, en Tunisie aussi, les enjeux financiers. Qui pourra se payer un entraîneur français ? La colonisation est achevée, si bien qu’il faut à présent… acheter le service de Français !

En passant à la belle Maison des Jeunes de Bizerte, nous avons constaté que les jeunes ne veulent plus pratiquer qu’un sport, le football, celui qui hante les écrans de télé où on dicte le comportement à avoir. Est-ce donc la télé qui suscite la violence en plus des enjeux financiers ? D’où vient la télé d’Occident ou d’Orient avons-nous demandé autour de nous ? On nous a dit : pour l’Occident c’est CNN et pour l’Orient c’est Al Jazira (qui signifie l’Île), les deux chaînes ayant en commun de s’appuyer sur d’immenses fortunes. Nous sommes de plus en plus sceptiques quant à ce face à face qu’on nous rabâche entre Occident et Orient. Mais l’heure est arrivée de passer chez le loueur de voiture classique (nous ne dirons pas la marque internationale) pour que cette fable soit basée sur des fax.

 

« Mes chers amis,

J’ai du mal à imaginer le temple alimentaire que vous avez visité à Tunis. Vous en avez appris et m’en avez appris sur ce bruit Occident-Orient ! Ce bruit ressemble à un très beau papier, qui recouvre le cadeau qu’est la réalité concrète, ce qui n’est pas son moindre défaut. En effet, tout le problème vient du débat qui nous est alors imposé, et qui concerne uniquement les caractéristiques du papier : sa couleur, ses motifs, sa texture, son épais-seur, son origine etc.

On oublie le réel et vous l’oubliez un peu quand vous perdez de vue la différence entre les animaux sauvages et les animaux domestiques. Les animaux témoignent au contraire des deux formes d’alimentation : celle de l’ascète et celle de l’obèse. Si on compare les animaux des déserts et des pays arides, tels que la gazelle, l’autruche, l’antilope, la girafe, l’onagre, le buffle, aux espèces correspondantes qui vivent dans les régions des collines, des plaines cultivées et des riches pays, il y a entre eux une grande différence quant au lustre de leurs robes, à la beauté et à l’harmonie de leurs formes, aux proportions de leurs membres, à l’acuité de leurs perceptions. La gazelle s’apparente à la chèvre, la girafe au chameau, l’onagre et le buffle s’apparentent à l’âne et au bœuf. Quelle différence entre les premiers et les seconds ! Cela est dû uniquement à l’abondante nourriture dans les collines, ce qui engendre dans le corps des animaux domestiques des matières superflues et des humeurs corrompues dont les effets ne manquent pas d’apparaître sur eux. Au contraire, la faim donne aux animaux du désert des formes et un aspect extérieur bien plus beaux.

Les mêmes remarques s’appliquent aux hommes. Les corrompus portent sur eux leur corruption. Mais n’en déduisez pas que j’appelle de mes vœux la faim sur toute la planète car on peut mourir de faim. Simplement le fait que chaque homme peut produire plus qu’il ne consomme, ce qui pose comme on l’a vu la question de l’accaparement, ce fait, donc, entraîne un décalage aux multiples conséquences, dans les habitudes alimentaires. Ce décalage est plus importantes que le faux choc entre Occident et Orient. Les Opulents d’Orient valent pas mieux que ceux d’Occident.

A la prochaine, sur les routes et dans les soutes de la connaissance. Ibn Khaldoun ».

 

Même si je n’ai pas manqué de souris et autres rongeurs depuis mon départ de Sfax, j’ai du mal à glorifier l’abstinence. Avec les mille et une nuits, certains voudraient que le plaisir soit dominant en Orient (le mythe du harem) quand le refus du plaisir dominerait en Occident (le travail s’y faisant fortement à la sueur du front). Qui jour cette fausse opposition ?

Pour en rester à l’alimentation, il est temps de s’interroger sur la nourriture car, voyager ça creuse l’estomac. Et là aussi on a de fausses oppositions : l’oignon serait-il d’Orient face à la tomate venue d’Occident. Deux éléments clefs de tant de salades merveilleuses. Vive la salade ? Surtout celle où on peut mettre du fenouil cru qui garde tout son goût anisé ? C’est vraiment la saison du fenouil mais je n’en parle que par ouï dire, vu mon régime alimentaire.

 

Bizerte nous apprend le futur sur un point étrange que nous avons dû étudier de près : les fonds souverains. Si les travaux sur la plage de Sfax sont en cours, ici à Bizerte le grand projet de marina est encore dans les cartons (Cap 3000 quand, à Monastir, elle s’appelle Cap Monastir). Le maître d’œuvre ne sera pas une compagnie belge au nom comique mais « les fonds souverains » venus d’Indonésie. Parmi les changements majeurs que le monde connaît, il y a la naissance des fonds souverains qui sont des sources financières échappant aux banques nord-américaines pour se constituer en fonds d’Etat en Chine, Brésil, Inde, Emirats Arabes Unis ou Indonésie. Sauf le Brésil, les fonds souverains sont surtout orientaux et les fonds financiers occidentaux avec le FMI et la Banque mondiale. Y aurait-il enfin une réalité dans le conflit Occident/Orient qui, moins que religieux, serait économique à cause de l’implantation des matières premières (avec le pétrole à bas prix pour l’extraction comme pilier) en Orient ? L’énorme richesse gagnée sur les marchés était autrefois gérée par les banques nord-américaines qui prenaient une bonne part des bénéfices. Les fonds souverains pourraient créer un capitalisme d’Etat en Chine, en Russie et ailleurs, qui s’opposerait au capitalisme sans Etat des multinationales. La Tunisie pourrait devenir un pays emblématique du phénomène puisque tout passe par l’Etat et son président. La construction de la marina de Bizerte deviendrait alors, si elle est réussie, la preuve concrète d’une décadence manifeste de l’Occident ! Personne n’ose y croire et surtout pas ceux qui ne regardent à la télé que les chaînes françaises.

 

Il est temps que nous disions d’où nous parlons, le Chat et moi. En regagnant la nature au nord de Bizerte, pour aller jusqu’au point de vue de Nadhour, nous allons ainsi conclure ce voyage en pleine lumière. Je ne cache pas le plaisir que j’éprouve à retrouver la nature après tant de péripéties à travers le monde urbain.

Je me dis à présent :

-         Laissons le bruit de l’Ordre, vivre sa vie.

-         Laissons les bruits du désordre qui ne peuvent plus se faire entendre.

-         Seul le silence est devenu révolutionnaire.

-         Seul le silence peut dépasser la complicité que l’Ordre et le désordre s’imposent à eux-mêmes.

-         Le silence est une distance et non un désenga-gement.

Les fennecs ne vivent pas dans le désert par amour de la solitude ni par amour du silence, deux réalités à bien différencier. Nous ne sommes pas repliés dans nos propres monastères. Il existe deux silences : celui de l’homme qui, pour ne pas se faire remarquer (être bien avec l’Ordre), peut dénoncer son voisin, et celui de l’homme qui ne doit pas se faire remarquer (étant mal vu par l’Ordre) car il refuserait de dénoncer son voisin. Dans la Tunisie d’aujourd’hui j’appartiens à la deuxième catégorie.

Au sommet de notre point de vue, nous parlons librement avec le Chat car nous sommes loin des contrôles. Notre président revient du sommet des pays arabes mais il pourrait tout autant revenir d’un sommet de l’Internationale socialiste. Comme tout ce que nous avons croisé, est-il à la fois d’Occident et d’Orient ?

 

Ce château de cartes nommé Occident-Orient, construit sur du sable, nous le laissons vivre sa propre vie en pensant qu’il s’écroulera de lui-même, sans que les galeries que nous creusons y soient pour quelque chose. Nous sommes dans le désert tout en respectant la vie domestique du chat qui n’est pas davantage dans sa nouvelle nature. Il n’y a plus de nature.

Ce constat, en cette fin de voyage, a pris le nom de philosophie dans la bouche d’un jeune en quête de Platon et pourtant pleinement tunisien. La Presse nous a d’ailleurs informé sur les bienfaits de la philo : « A l’heure où l’effondrement des idéologies a gommé nos références, nous laissant seuls face au sacré, la philosophie – qui ne connaît pas de sauveur suprême – offre un moyen précieux, sinon de donner du sens à notre monde, du moins de poser correctement les grandes interrogations de tout un chacun ». Voilà une phrase qui pourrait se trouver sur beaucoup de journaux dans le monde ! Lisons la suite : « Un frémissement existe en faveur de la plus ancienne méthode de questionnement qu’ait inventée la civilisation occidentale. Au café, à la télé, la mode de la discussion philosophique fait florès. On aime se souvenir qu’il y a vingt-six siècles, l’émergence de la raison a changé le mode d’explication de l’univers ». Pourquoi « civilisation occidentale » ? Parce que les philosophes grecs sont au cœur de la philosophie nord-américaine ? Or la pensée grecque est bien plus, au cœur du Coran, comme le démontre le Tunisien Youssef Sedik et d’autres ! « La dimension hellénique est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans références juridiques ou économiques »(2).

 

Le philosophe a lu ce récit, qu’il rapproche plutôt des Essais de Montaigne, un des pionniers de cette philosophie dite de la Renaissance qui ne sert qu’à oublier les fondateurs de la philosophie, les Grecs. Le Chat pourra-t-il me lire un jour des passages du récit de Montaigne racontant son voyage en Italie ?

 

Au cours de ce périple de Sfax à Bizerte, j’ai seulement appris à lire les panneaux publicitaires qui sont d’immenses totems éclairés la nuit. Puis-je, cher Ibn Khaldoun, te poser une ultime question ? Les dictatures sont obligées d’inventer un langage spécifique pour masquer le réel. Les panneaux publicitaires inventent-ils un langage pour masquer un autre réel tout aussi insupportable ? Sauf que le panneau publicitaire devient ridicule quand il annonce : « Ben Ali, le seul choix ». La publicité se couple avec la « démocratie » pour la pervertir, mais pas avec l’autocratie qui se suffit à elle-même. La publicité intervient dans le monde de la concurrence or quand il n’y a plus de concurrence à quoi sert-elle ? La publicité veut laisser croire que le consommateur décide de sa vie, or dans l’autocratie, le président rappelle tous les jours qu’il est le mieux placé pour décider de nos vies. La marina de Bizerte se fera en conformité avec la vision que le président a de son pays, et les « fonds souverains » auront à se plier à cette volonté.

 

L’Orient est devenu une variante de l’Occident qui est lui-même une variante de nos imaginaires. Pour mon prochain voyage, je reprendrai mon propre imaginaire là où je l’ai délaissé : faute de pouvoir être bruyants, nos rêves peuvent-ils êtr
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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 09:56

Troisième et avant dernière étape du Fennec
 

Pour prendre le train direct jusqu’à Tunis quand on est à Monastir, c’est pas compliqué, il n’y a qu’un seul choix, départ à dix-huit heures et pour un chat et un fennec, ce n’est pas un horaire facile quand on veut se faufiler sous les wagons. Par chance, une forte pluie et un arrêt du train assez loin de la gare a pu nous faciliter la tâche. L’arrivée à Tunis à neuf heures du soir nous a permis de rejoindre sans encombres les bas-fonds de la ville.

 En mentionnant autour de nous, aux chats de la capitale, les mots Occident et Orient (j’ai noté leur faible culture qui m’a déçu), l’un d’eux nous incita à voir, le lendemain même, un spectacle musical qui devait mélanger les deux faces du monde. Il était dit que nous aurions de la chance !

Un musicien Nabil Khemir, a inventé un instrument électrique couplant le oud et la guitare. Esthétiquement, le résultat est plutôt beau sur les affiches devant la Maison de la Culture, rue de Paris. La musique produite pouvait-elle être convaincante sous le titre : concert de jazz parfums d’Occident et d’Orient ?

Malheur, dès les premières notes, on a eu la preuve des dégâts que pouvaient provoquer le « bruit » sur Orient et Occident ! Les musiciens, trois à la percussion, un à la guitare basse et celui doté du double instrument ne pouvaient créer une ambiance. Dans le même morceau le jeu avec le oud succédait au jeu avec la guitare mais aucune virtuosité ne suffit pour créer un univers. Parce qu’il faudrait conserver d’un côté la musique orientale et de l’autre la musique occidentale ? La musique orientale serait le maalouf et celle d’Occident, le jazz ? Qui peut croire une telle ânerie, ceci dit avec tout le respect que je dois aux ânes ? La musique, langage international par excellence, peut permettre tous les mélanges si bien qu’aujourd’hui on appelle jazz presque tout et son contraire, et je l’écris en simple auditeur de multiples cassettes. Le festival de jazz de Carthage va rassembler Gilberto Gil, Philip Catherine, Vaya con dios et Murray Head pour conclure ! Même si tout est jazz (mais l’heure est au slam chez les jeunes décibels), les admirateurs du maalouf aiment différencier la version marocaine, de la version tunisienne, et ils ne s’aventureraient pas à dire qu’il s’agit seulement de musique orientale.

 Dans le spectacle de Nebil Khemir , le métissage touchait aussi les percussionnistes entre la batterie classique et les percussions locales. Peut-être que, sous le charme du rythme, le mélange était plus facile que pour la mélodie du guitariste joueur du oud, mais, le fait est, ce spectacle était de nulle part.

Le bruit sur « Occident-Orient » vise d’ailleurs la création d’ESPACES qui sont par excellence le lieu de nulle part. Dans un autre coin de Tunis, sur une place au bord de la médina, mon ami le Chat me montra le ridicule d’une enseigne désignant une librairie : « Espace de savoir ». Cette place avait été le cœur battant de Tunis mais une « modernisation » des années 60, au moment de l’indépendance, en détruisit l’âme. On y retrouve les mêmes bâtiments que dans la moderne Monastir et je ne parle pas de la Monastir des années 90 et 2000 vouée au tourisme autour de l’immense aéroport mais de celle de la médina.

Cette place de Tunis possédait autrefois la plus vieille poste d’Afrique, qui est devenue aujourd’hui un modeste bâtiment, où l’inscription Western Union cache la raison d’être du lieu, l’envoi de courrier. La rue est celle des robes de mariées à la gloire, par contre, de la tradition. Mais la modernité saute aux yeux avec l’autre inscription : Cyber Café. Rien à voir avec les cafés à narguilé de l’Espérance Sportive ou de la Perle bleue.

Juste à côté de la place, on trouve une plaque ancienne que j’ai déchiffrée : « Habib Bourguiba avocat ». Oui, c’est là qu’a travaillé l’homme fameux de la Tunisie qui poussa le pays vers la « modernisation », sous la pression de conseillers français, mais aussi en lien avec l’évolution du monde. Pourquoi nous faut-il le croiser tout le temps ?

Sur la place, la fontaine est au repos à côté du vendeur de Sandwich Flamengo et de photocopies. Est-ce que l’Occident et l’Orient se croisent ici en toute harmonie ?

En entrant dans l’agence bancaire de la STB, en y trouvant deux portraits du président, j’ai compris que nous sommes en Autocratie. Les caricaturistes peuvent seuls briser le discours ambiant. L’un d’eux a mis en dessins une histoire où un gamin explique qu’à l’école il a tout copié, au mot près, sur son voisin, le fils du maire, ce qui s’est traduit par deux notes différentes : il a eu 5 et le fils du maire 15 !

 La Tunisie a deux points communs avec l’Equateur : leur petite taille et leur manque de liens avec l’Occident ou l’Orient. La Tunisie est là avec toute son histoire peu berbère mais à la fois arabe, turque, romaine, française, italienne, tandis que l’Equateur (j’ai des cousins là-bas qui m’informent par le téléphone arabe) est là avec toute son histoire indigène, espagnole, nord-américaine et peu portugaise. Voilà, c’est tout ça que j’aime, et le bruit qui voudrait me faire départager le Quito « moderne » aux banques luxueuses, du Quito ancien, ne me fera pas départager la médina de Tunis, où bien sûr nous avons fait un détour par la maison d’Ibn Khaldoun, des « Rives du Lac », le dernier chic à la mode après le déclassement de la touristique Goulette laissée à l’abandon. Il était temps, sur cette même place d’entrer de nuit chez un autre loueur de voitures, car un autre fax nous y attendait.

« Mes amis, Vous observez, vous observez et je sens que je vous comprends. Simplement sur cette question de la civilisation, quelle en est la signification ? Dieu a créé l’homme et l’a doté d’une forme telle qu’il ne peut vivre et subsister que grâce à la nourriture. Il l’a guidé vers la recherche de celle-ci par une impulsion naturelle et par la capacité qu’Il a mise en lui de se la procurer. Mais la force d’un seul homme ne suffit pas à ses besoins en nourriture et ne peut lui assurer une survie matérielle. Un  homme doit donc unir sa force à celles, nombreuses, d’autres hommes, afin que ses besoins en nourriture, ainsi que les leurs, puissent être satisfaits. Grâce à leur coopération, ils produiront au-delà de leurs besoins propres.(1) Et cette observation était vraie en 1408 comme en 2008. Peut-être, de mon temps, avais-je négligé que ce surplus produit pourrait être accaparé par quelques-uns ? Voilà pourquoi je m’adresse à présent à des animaux pour capter les nouveautés du monde. L’homme se distingue des animaux par les sciences et les arts, produits de la pensée. Mais quand la pensée tue la pensée, il nous reste à devenir animaux ! Suivez votre route. Ibn Khaldoun ».

 Le Chat eut du mal à tout déchiffrer mais, grand connaisseur de la loi du désert, j’ai compris avant qu’il ne termine sa lecture. Mon père appelle cette pensée « le primat de l’économique ». L’accès à la nourriture est-il différent en Orient et en Occident ?

 En lisant La Presse le Chat a découvert de la publicité pour un magasin qui faisait des ventes de produits divers, en nombre limité. S’offrir une pleine page d’un journal n’étant pas ordinaire, nous décidâmes d’aller voir pour comprendre comment on s’alimentait à présent en Occident. Il nous a fallu atteindre les « Rives du Lac » et même un peu au-delà, presque à La Marsa. Un panneau nous alerta, où nous avons lu Carrefour ! Devant le magasin des dizaines de voitures et une entrée très surveillée qui interdisait toute présence d’un chat et d’un fennec. Mais partout, il y a des entrées de service, des trous dans les sous-sol et nous avons attendu la nuit pour les emprunter. En entrant, quel spectacle ! Moi, le roi de la propreté, j’étais battu ! Un palais aux mille rayons ! Il suffisait de se servir ! A un moment, une zone nous sembla plus protégée avec une grille en fer. Cette partie du magasin est fermée le vendredi ! Encore une fois, je remercie le Chat qui interpréta aussitôt l’indication : il s’agissait de la vente de vin, interdite le vendredi pour raison religieuse. Un jour prochain, l’inter-diction sera peut-être totale !

Voilà donc le fameux temple de la consom-mation ! L’homme qui veut se nourrir n’achète pas à un homme qui vend mais à des étagères et il paie à une caissière qui ne sait pas ce qu’elle vend ! Qui garde les bénéfices ? Le plus idiot des fennecs sait que celui qui vend le fait pour des bénéfices qui lui permettront d’être acheteurs, auprès d’un autre vendeur en quête de bénéfi-ces. Dans Carrefour une seule caisse finale, avec des employés qui ne savent rien des bénéfices. Une caisse finale qui remplace cent, cinq cent, mille marchands de nos marchés traditionnels. Pour venir acheter au Carrefour, il vaut mieux avoir une voiture, donc il s’agit d’un magasin pour gens plutôt aisés. Mais si les riches achètent seulement chez les riches comment les pauvres feront-ils, chez leur vendeur pauvre ? Inutile de vous dire que dans quelques rayons nous nous sommes servis, mais une rare souris de passage (que nous avons délaissé pour les produits manufacturés) nous informa que nous risquions notre vie et que sous peu une sonnerie allait retentir pour alerter les services de surveillance ! Oui, c’est vrai, tous les palais du monde sont férocement gardés, et ici, si nous avions pu détromper un moment les gardes, il était plus sage de partir assez vite se cacher au bord du lac tout proche.

 Stupéfait par nos découvertes, nous avons pris le tramway qui était assez proche et qui nous ramena à Tunis par la Goulette, puis un autre engin, Place de Barcelone, afin d’y réfléchir au départ vers notre ultime destination. Nous avons raté l’hommage cinéma à Agnès Varda. Pour rester Tunisiens, deux mots de ce cinéaste qui s’appelle Mohamed Dammak (né à Sfax en 1952 dans une famille modeste) présent en France en 1968, qui est rentré au pays en 1978 où il s’est plongé dans la folie cinéma. Il a travaillé dans la publicité quand le secteur publicitaire a vu le jour en Tunisie. Réaliser des spots c’était comme un exercice de style. Mais il trouve qu’aujourd’hui la publicité est tombée dans la conformité à cause de la mondialisation qui atteint l’art et tue les identités. J-P. D.

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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 09:51

Voici une partie de la conclusion de la brochure : Décroissance de la marchandisation (évoquée déjà avec le cas de Carlos Slim)

La décroissance que je défends

 

La croissance dans notre système économique étant une croissance du fait «marchandise», c’est la décroissance de ce fait qui, en s’installant au cœur du capitalisme permet de le contester radicalement.

L’esclavagisme fit de l’homme lui-même une marchandise puis le capitalisme se contenta d’attribuer ce rôle au seul «travail » grâce à l’exploitation (l’homme produisant plus qu’il ne consomme une partie de la richesse créée est ainsi volée).

Le capitalisme ne pouvait se développer qu’autour de la généralisation du fait marchand. L’Etat y trouvait son compte car il est plus facile de percevoir les taxes d’une multinationale que de 500 000 artisans.

Pour inverser la tendance, un nouvel Etat social doit trouver son compte dans une autre démarche. Oui, l’augmentation de la productivité est un bien social immense qui tue à juste titre les nostalgies les plus ridicules, mais souvent les mieux partagées. Les citoyens constitués en force sociale organisée doivent pouvoir se saisir de cette augmentation de la productivité sans tuer la poule aux œufs d’or. Ils ne peuvent donc être organisés qu’avec la «complicité» d’un Etat nouveau et non contre l’Etat en général. Les citoyens organisés ne peuvent plus être seulement dans les conseils municipaux et encore moins des «conseils communautaires » terme affreux qui veut contourner la démocratie pour fabriquer des autocrates.

Le retour à la souveraineté du peuple fait peur à certains «décroissants » car, dans leur imaginaire, le peuple qui n’a rien est le premier à demander « toujours plus » et, si on lui laisse la parole, il emballera tout le système. N’est-ce pas le beau slogan de la Révolution évoquant un peuple qui voulait TOUT ? Et TOUT ce n’était pas toute la consommation mais TOUT le pouvoir.

Je me retrouve donc dans la formule de Vincent Cheynet «la décroissance démocratique ». Il y faudra de la pédagogie pensent les uns. Il y faudra du réalisme ai-je plutôt envie d’ajouter ! Le peuple a toujours été mis devant le fait accompli. J’ai la faiblesse de penser qu’il peut accomplir quelques hauts faits ! Je ne l’écris pas au nom d’une mythologie dépassée du peuple souverain, mais au nom des grands faits de l’histoire où il fut le premier à relever la tête, pendant que d’autres nageaient dans le désespoir en attendant de pouvoir à nouveau se servir du peuple (entre 1939 et 1943).

J’appelle ici réalisme le fait d’inscrire sur la table toute la face cachée du monde et alors oui, les choix à opérer deviendront plus cruciaux, oui une partie du peuple sera tentée par les démagogues, mais le peuple ce n’est pas une «communauté » mais une lutte des classes.

 

            Concrètement, pour prendre un exemple, cette décroissance de la marchandisation c’est le développement de la gratuité qui tue ainsi «la marchandise ».

            La gratuité n’est pas une utopie. Elle fonctionne par exemple dans la plupart des bibliothèques municipales pour les livres. Dernièrement à Toulouse l’Autre liste a défendu le principe de la gratuité des transports en commun en ville. Certains décroissants ont pu crier au scandale car pour eux c’est la meilleure façon d’augmenter le nombre de déplacements, de déresponsabiliser les citoyens et de renforcer le rôle des institutions, ici les conseils municipaux (le système fonctionne à Colomiers une commune assez riche sans l’apparition de ces phénomènes). Aux bords de la Garonne comme ailleurs, le combat pour la gratuité n’est pas un long fleuve tranquille. Les critiques sont justes mais les ripostes possibles. Il est évident que, dans une bibliothèque, il faut un service assurant strictement la surveillance du prêt et fixant une amende pour tout retard ou toute perte quant aux livres à rendre. Dans les transports en commun, il me semble plus simple de surveiller les installations que de s’acharner à faire payer les récalcitrants. La gratuité des transports en commun en ville, c’est, bien sûr, pour faire décroître les transports individuels et tous les inconvénients qui vont avec : embouteillages, perte de temps, gaspillage de carburants, places de parkings, etc. Et il s’est avéré que la lutte politique sur ce thème suscitait des échos, y compris à droite !

            Un des inconvénients du combat pour la gratuité c’est qu’il croise la contre-offensive du système avec les journaux gratuits par exemple. En fait, rien n’est gratuit et ce n’est pas seulement à cause du marché, mais c’est un effet de toute production. Le journal gratuit est payé par la publicité tandis que les transports en commun gratuits en ville sont forcément payés par la collectivité publique donc par l’impôt. Aussitôt, dans notre société individualiste certains vont dire : «je vais payer alors que je n’utilise jamais les transports en commun ». Combien sont ceux qui paient pour les écoles sans avoir d’enfants, pour les ports sans avoir de bateau, pour les stades sans jamais y aller etc. ? Le combat pour la gratuité, pour le don, pour le bénévolat, pour la solidarité c’est relancer le combat de la gauche de toujours : le combat pour l’égalité. Dans ce contexte, l’impôt sur le revenu est un point d’appui à condition que l’Etat soit celui de tous.

            La décroissance de la marchandisation peut relancer les combats perdus. Mais peut-elle aboutir à l’espoir de quelques-uns, la décroissance de la consommation ? Je n’ai jamais cru un seul instant que le moteur de la production économique soit le désir de consommer. Bien sûr, si le consommateur n’achète pas telle voiture, le constructeur va modifier sa production mais la modification est sur la marge. Dans nos sociétés le moteur de la production économique c’est le profit. Les transports en commun gratuits en ville, ça ne rapporte rien à aucune compagnie donc ils ne peuvent naître de la «consommation ». Les découvertes techniques sont plus décisives que les besoins des consommateurs et elles se développent suivant les profits rapportés plus que suivant les bienfaits chez chacun. L’apparition de l’ordinateur, outil incomparable, n’est pas le résultat d’un besoin populaire.

Pour preuve, toute la production de merde qu’il faut produire pour qu’elle se renouvelle vite.

Faire décroître la marchandisation ce n’est pas détruire le marché. C’est le détruire seulement là où l’union des institutions, des usagers et des techniciens le permettent. Quand l’eau est vendue par des institutions c’est le résultat de cette union ! Qu’il existe un secteur privé concurrentiel n’est pas forcément négatif pour les régies municipales qui doivent ainsi rester en éveil pour améliorer leur gestion. Mais l’eau pourrait-elle à terme être gratuite ? Après un calcul du minimum vital par personne, une certaine quantité pourrait en effet être gratuite, et les dépassements seraient alors facturés plus chers. Les instruments techniques existent à présent pour ajuster la gestion à tout un tas de facteurs.

            J’ai la conviction qu’en abordant la décroissance par «la marchandisation » il est possible, à la fois, d’éviter les dérives attendues par le système dont on connaît les capacités récupératrices, de réactiver des combats perdus de la gauche, et de renouveler les combats futurs qui se doivent d’unir la question sociale et la question écologique. J-P D.

 

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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 09:08

Voici la deuxième étape d’une fable intitulée : Sfax m’a appris le silence. Cette fois le petit fennec qui parle à la première personne, arrive à Monastir. Je vous propose d’y croiser un vieux thème : les rapports entre l’occident et l’orient. La suite la semaine prochaine. Jean-Paul Damaggio

 

Monastir

 

De Monastère (pour l’Occident) à Monastir (pour l’Orient avec Al Monastir) il est aisé de constater que la différence est mince. Pourtant elle serait colossale puisque d’un côté on a un symbole chrétien, et de l’autre un symbole musulman ! Et comme chacun sait, grâce au grand bruit ambiant, il n’y a rien de plus conflictuel sur la planète que la guerre des chrétiens contre les musulmans, ces derniers étant devenus, voici peu, plus nombreux suivant les dires du Vatican.

Les deux mots ayant la même origine latine, serions-nous tous des Latins ? Et pourquoi pas des Grecs alors ? Ou des commerçants libanais qu’on appelaient autrefois phéniciens ?

Le bruit sur « Occident-Orient » voudrait nous ramener à une lecture religieuse du monde or, c’est de notoriété publique, les fennecs n’ont pas de religion. Ils sont le symbole de la propreté d’où cette question du fennec voyageur de cette fable : pourquoi la plupart des Tunisiens sont propres là où ils veulent, et sales là où ils le veulent aussi ?

Les maisons sont en général toujours super propres et une fois dans la rue ça ne gêne pas grand monde de jeter ses papiers par terre ou de laisser ses poubelles débordantes et puantes !!! Les efforts consentis ces dernières années ont réduit de nombreux pollutions, mais la contribution des ménages à l’impact environnemental global des activités humaines tend à diminuer en valeur relative à cause des pollutions industrielles, plus spectaculaires car plus concentrées que la pollution diffuse d’origine ménagère. Donc voici ma question :

- L’Occident c’est la rue propre, et l’Orient, les intérieurs propres ? Pour le dire autrement, est-ce qu’en Occident, l’espace public englobe l’espace privé quand en Orient l’espace privé dominerait l’espace public ?

La propreté est un signe global qui ne trompe pas, sur une société : là où l’Etat est légitime, l’espace public est considéré, et cette légitimité n’a rien à voir avec la géographie, mais tout à voir avec la politique, c’est-à-dire avec la démocratie. Une fois de plus, vous allez penser que je suis un fennec excessivement conscient du monde qui m’entoure mais ne l’oubliez pas, en Tunisie, j’ai été chargé d’une mission « aider à la propreté » et la mission crée l’ambition, mieux que l’habit ne fait le moine.

Tant de réflexions nous ont conduit jusqu’à Monastir où, aussitôt, nous avons retrouvé un cousin du Chat dans un magasin de loueur de voitures. Et par un mystère inexplicable, le même petit bruit qu’à Sfax se fit entendre : une machine crachait un nouveau fax.

 

« Chers amis,

La référence au latin comme fond commun est insuffisante. Tout remonte aux Grecs, à la science des grecs. Ils durent unir les sciences venues d’est, d’ouest, du sud ou du nord car toutes les sciences précédentes furent détruites. Je veux parler de celle des Perses que Umar avait donné l’ordre d’abolir, de celle des Chaldéens, des Assyriens, des Babyloniens. Où sont leurs œuvres et les résultats acquis ? Où sont encore les sciences des Egyptiens avant eux ? Les sciences qui sont arrivées jusqu’à nous proviennent d’une seule nation, la Grèce, grâce à la passion mise par al-Ma’mûn à les faire sortir de la langue grecque et aux moyens qu’il a pu mettre en œuvre : un grand nombre de traducteurs et beaucoup d’argent. Nous ne connaissons rien des sciences des autres nations. Bon séjour à Monastir.

Ibn Khaldoun » (1)

 

Monastir a son mausolée à la gloire de l’enfant du pays, Habib Bourguiba. Avec le Chat, nous avons passé la nuit, dans le jardin de la maison natale de l’avocat (le combattant suprême), face à la mer et à deux pas du port de pêche, où nous savions que nous trouverions quelques déchets alimentaires pour assurer notre menu.

Habib Bourguiba est l’homme au cœur du bruit modernité / tradition la version années 60 du bruit actuel occident / orient. Son mausolée se trouve face à la place du 7 novembre ornée d’un grand 7, tout comme le ribat est orné d’immenses portraits du président actuel : pour faire comprendre qu’après Bourguiba, Ben Ali a mis les pendules à l’heure. Bourguiba c’était l’Occident et Ben Ali serait le retour vers l’Orient ?

 

La modernité selon Bourguiba, c’était surtout la modernité selon les années 50 et 60 quand tout le monde pensait que le bien-être matériel (la voiture, le formica et le ciné) allait distribuer le bonheur sur la terre, illusions qui achevaient les constructions philosophiques du XIXème siècle. Le Chat, instruit par la compagnie des hommes se souvient qu’au début des années 60, Bourguiba ferma la grande université théologique d la Zitouna, vieille de mille trois cent ans, qu’il dispersa ses enseignants, et comble de l’humiliation, il les envoya dans les lycées ! Il entreprit dans le même mouvement la révolution des droits de la femme : égalité de statut juridique et politique avec l’homme, dévoilement etc. Et, l’image est restée à jamais gravée dans les mémoires, chez tous ceux qui pouvaient voir la télévision, Bourguiba but à la santé du peuple en plein mois de ramadan, devant les caméras, à l’heure où le jeûne sacré lui interdisait un tel acte ! Des milliers d’imam suffoquèrent sur leur chaire. Il ne s’agissait pas d’un acte religieux mais d’un acte politique (plus fort que mille discours sur la liberté) ce qui incita ensuite les islamistes à porter la riposte sur le terrain politique.

Si les propos d’un fennec au sujet de la philosophie vous étonne, ne vous laissez pas arrêter dans votre lecture, vous trouverez peut-être plus loin les explications, pour le moment j’en reste à ce mausolée grandiose qui, par sa grandeur, annonçait une autre face du personnage, son goût pour le pouvoir personnel que son successeur « libéra » d’une générosité originelle en lui adjoignant la corruption. Cette question de générosité est elle-même une grande question mondiale : quand le monde présent devient une immense et unique marchandise, la générosité n’est pas commercialisable ! La corruption devient la règle partout !

 

La médina de Monastir a donc été redessinée avec de belles avenues, des bâtiments historiques mis en valeur et une mosquée toute neuve où les femmes ne peuvent entrer qu’après avoir vérifié que « leur tenue est correcte ». C’est le Chat qui me fit observer l’indication à l’entrée : « tenue correcte exigée » fait nouveau en Tunisie pour entrer, non dans les salles de prière, mais dans la cour d’une mosquée. Bien sûr, tenue correcte exigée ça signifie pour les femmes, la présence du fameux foulard qui doit cacher les cheveux pour ne pas exciter des mâles perpétuellement en chaleur ! Le foulard, c’est pour le bien de la femme, car il n’y a pas de bien pour elle en dehors de la soumission !

Le foulard c’est l’Orient et les photos sexy c’est l’Occident ?

 

Monastir a sa médina mais aussi sa marina. Deux termes si proches, pour deux lieux si distincts ! Est-ce que la médina c’est l’Orient et la marina l’Occident ?

Un esprit superficiel vous dira que la marina de Monastir contient des bateaux, des restaurants, des appartements pour vacanciers, et un hôtel grand luxe, comme toutes les marinas du monde. Or, ce n’est pas seulement le climat qui vous ramène à la Tunisie, mais, en marchant comme nous l’avons fait, vous arrivez au bout d’une presqu’île où, sans le moindre panneau indicateur, vous tombez sur des ruines antiques ! C’est là l’ancienne Ruspina qui eut l’honneur de voir passer Jules César du temps des guerres puniques. C’était une ville prospère qui se déplaça donc un peu en arrière en construisant le ribat au VIIIème siècle. Le lieu est surtout à présent un point de rencontre des amoureux.

L’amour est-il d’Occident ou d’Orient ? J’avoue que je ne sais quels sont les mythes les plus ridicules auxquels il a donné lieu, celui du coup de foudre (ils disent glamour pour en varier la forme) ou celui des mille et une nuits ?

 

Notre visite de la ville, conformément aux hypothèses d’Ibn Khaldoun, nous a fait croiser en tous sens ce bruit qui nous imprègne à présent sous la formule « chocs de civilisations » quand nous ne savons plus où est la civilisation !

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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 16:07

Intervention au Sénat de Frédéric Cayrou lors de la discussion de la loi sur l'enseignement des langues et dialectes locaux (loi Deixonne) le 7 Mars 1950

 

Monsieur le ministre, mes chers collègues, je n'aborde cette tribune que très rarement, vous le savez et quand je le fais, c'est avec beaucoup d'appréhension ; mais, aujourd'hui, je suis content de me trouver ici, parce que je suis appelé à défendre ce que j'aime ; je suis appelé à défendre une langue qui m'est familière depuis ma plus tendre enfance, une langue pour laquelle j'ai combattu par la plume, par la parole, par les conférences, par le théâtre, pour laquelle en un mot, j’ai combattu de toutes les façons parce que c'est une langue vivante et que je ne veux pas qu'on l’a tue.

Pour bien situer ma présence et pour ne pas laisser votre esprit dans l’incertitude, je vous dirai tout d'abord que je ne suis pas d'accord avec les conclusions de M. Lamousse ; mais je tiens cependant à le remercier très sincèrement des paroles élogieuses qu’il a bien voulu m'adresser.

Il m'a présenté à vous comme une sorte de sirène plus ou moins enchanteresse ; mats rassurez-vous, je n'emploierai pas à votre égard des moyens déloyaux pour vous prendre dans mes filets. (Rires et applaudissements)

M'inspirant des diverses propositions visant à introduire l’enseignement des langues catalane et bretonne dans les écoles, France, propositions qui ont abouti à un texte élaboré par la commission de l'éducation nationale de l’Assemblée, dont M. Deixonne a été nommé rapporteur et qui a été adopté sans débat, ce dont je me félicite, je veux à mon tour présenter un plaidoyer en faveur de la langue d'oc et réclamer pour elle le même avantage. Je ne vous apprendrai rien mes chers collègues, en vous disant que la langue d'oc a brillé, au Moyen Age, d'un éclat incomparable dans tout le Midi de la France, donnant naissance avec ses troubadours à une remarquable floraison de productions littéraires. Langue courtoise, langue des cours d'amour, nulle autre mieux qu'elle ne sut dépeindre aussi poétiquement, en des rimes plus variées, les passions de l’âme et les élans du coeur.

C'est pourquoi, lorsque certains essaient aujourd'hui de flétrir ce parler harmonieux du nom méprisant de "patois", je proteste énergiquement. (Applaudissements sur de nombreux bancs)

Depuis longtemps, mesdames, messieurs, les grammairiens ont démontré qu'un patois est une déformation du français, dégradé dans son vocabulaire et sa syntaxe, tandis que les langues - et j'insiste sur ce mot - ont un vocabulaire propre, une syntaxe organisée et consacrée pour un long usage, ce qui est la caractéristique de la langue occitane qu'on ne saurait compter parmi les langues mortes.

Langue morte, mes chers collègues? N'en croyez rien! Bien au contraire, elle vit toujours sur les lèvres de nos paysans ; elle bouillonne, bourdonne, elle chante, elle claironne, s'exhalant en mélodieuses sonorités des plaines gasconnes aux collines du Limousin, des forêts landaises aux vignobles narbonnais, des Alpes aux Pyrénées, de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens. (Applaudissements) Symbole glorieux de noire race latine, elle est un témoignage essentiel de l’âme d'un peuple et la plus précieuse, des libertés. N'est-ce pas Mistral qui disait: "Quau tin la lenga. tèn la clau" – qui tient la langue tient la clef ? (Nouveaux, applaudissements)

Oui, mes chers collègues, elle vit, cette langue, arbre robuste aux racines profondes qui lui ont permis d’atteindre les plus hauts sommets, arbre dont le tronc est peut-être déshonoré par mousses et lichens, mais dont la sève n’est jamais tarie.

En présence d’une semblable vitalité, je me suis bien souvent attardé à penser qu’à l’instar des poètes de la Pléiade : un jour viendra peut-être où faisant appel à nos dialectes régionaux, de jeunes et enthousiastes philologues seront capables d'enrichir la langue française et de la régénérer.

Louis André : Oh non !

Comment non ? Donnez un argument, je vous répondrai avec un grand plaisir ; tout le monde a le droit d'exposer son point de vue (Très bien ! très bien !) et je respecte, messieurs, toutes les opinions.

Je disais donc que j'espère qu'un jour peut-être, on pourra la régénérer. La tentative ne paraîtrait-elle pas logique lorsque nous voyons, dans le domaine médical, la transfusion sanguine s'opérer avec succès quand on fait appel à des éléments sanguins de groupement identique. (Sourires)

De tout temps, la nécessité d'adapter le langage à l’évolution de l’esprit humain a obligé le penseur à créer des termes nouveaux. Je sais bien que la langue d'oc se prête mal à la création de mots techniques et qu'à ce point de vue le grec lui est infiniment supérieur ; mais, à côté, dans le domaine des actes de la vie courante, quel champ d'action ne nous est-il pas réservé ! Ici, mes chers amis, j'insiste sur la richesse du vocabulaire languedocien, du quercynois en particulier, où l’on arrive à relever douze à quinze milles mots. Vous pouvez vous demander pourquoi, peut-être, le quercynois est plus riche en son vocabulaire qu'un autre dialecte - puisque l’on a utilisé ce mot, je suis obligé de l’employer encore. C’est que, voyez-nous, les langues ont suivi le cours des chemins des grandes civilisations et, là il n'y avait pas de grande route, où il n'y avait pas de fleuve, le langage s'est conservé avec sa pureté. C’est pour cela que, même dans notre région du Midi, selon que l’on va de la Côte d'Argent aux rivages méditerranéens, la langue est restée plus ou moins pure.

Ce qui a fait le plus de mal, mes chers amis, à cette pauvre langue d'oc, c'est que peu a peu elle s'est altérée. On en a oublié la pureté et malheureusement les auteurs qui veulent écrire aujourd'hui oublient trop, quand ils ne trouvent pas le véritable mot de langue occitane, le mot qui autrefois était employé par les officiels, qu'ils n’ont qu'à le chercher à côté et au lieu de se livrer à cette recherche ils patoisent le mot français. C’est cela justement que nous devons combattre pour avoir ce que l’on appelle une langue plus pure répondant au désir de Lamousse. Vous trouverez qu’elle n’est pas assez pure, c’est peut-être mon cher ami que vous ne la connaissez pas assez.

M. le rapporteur : Je n’en disconviens pas.
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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 16:02



Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre langue d'oc. Je disais donc que le vocabulaire est extrêmement vivant selon les régions et je pense qu'il nous serait possible de puiser à pleine main de ces termes simples ou composés qui font image, qui condensent en eux-mêmes toute une scène, tout un tableau, de ces mots dont l’étymologie évidente nous renseignera bien souvent sur l’histoire, la géographie, les mœurs et coutumes des pays que nous habitons. A cet égard, et cela pourra peut-être vous paraître extraordinaire, le français ne peut rivaliser avec la langue d'oc, car celle-ci a des beautés et des vertus auxquelles notre langue nationale ne peut prétendre.

Du reste, ce qui est une grave erreur, c'est de croire que la langue française est issue uniquement du dialecte de l’Ile de France, rendu officiel en 1539, par l'édit de Villers-Cotterêts. Ce dialecte d'ici a subi, au cours du XVIIe siècle, des modifications telles que le vocabulaire et les tournures de phrases d'un Joinville, d’un Rabelais ou d'un Montaigne sont plus près de notre langue d'oc que de celle d’un Bossuet ou d’un Voltaire.

C’est que ces vieux écrivains du XIVe et du XVe siècle n'avaient jamais perdu contact avec la terre de France, et ne l’avaient point délaissée pour la cour du roi soleil ou pour les salons de l’hôtel de Rambouillet, et les beaux atours des grandes dames de l’époque ne leur faisaient pas oublier les charmes rustiques et la naïveté des filles du peuple.

Aussi est-ce dans un style savoureux, imagé, qu'ils ont su décrire la profondeur de la vie champêtre et retracer les gestes complexes et précis du laboureur ou du moissonneur.

C’est ainsi, mes chers collègues, qu'en apprenant à nos enfants à comprendre et à aimer cette langue issue d'un sol millénaire qu’elle n'a jamais renié, nous leur montrerons par quelle longue continuité d'efforts notre patrie s'est réalisée, et nous les ferons communier plus intimement avec l’âme de leur province.

Plus tard, si les hasards de la vie les éloignent de leur terroir, le lien qui les y attachera sera, n’en doutez pas, le parler ancestral. Ah ! comme il sonne agréablement à nos oreilles, aux oreilles de l’exilé, ce parler si puissamment évocateur ! Comme il nous aide à reprendre notre équilibre dans une civilisation stupide, factice en quelque sorte, en nous ramenant pour un temps, si passager soit-il, au berceau de notre enfance !

Oui, cette langue, conservons la, je vous en conjure, mes chers collègues, car elle est une force vive de notre nation et de notre région du Midi en particulier. Ne galvaudons pas un trésor si précieux. Efforçons nous de la maintenir intacte dans la fraîcheur et la pureté de sa splendeur originelle. (Applaudissements sur les bancs supérieurs de la gauche, du centre et de la droite et sur divers bancs au centre et à droite)

C’est dans ce but, d'abord, qu'il faut introduire dans nos écoles cette langue qui ne veut pas mourir. Maints auteurs ont montré comme elle pouvait aider l’enfant à apprendre l'orthographe et à appliquer plus aisément les règles des participes passés, comment aussi elle pouvait contribuer à l'étude de certaines langues étrangères, par la notion innée que les paysans de chez nous ont de la tonique ou syllabe accentuée qui n'existe pas en français. Certains verront là, sans doute, une des raisons de cet accent méridional qui n’a rien d'infamant…

M. le président : Mais qui n’a rien de déplaisant non plus !

... mais qui alimente en ce moment - je me trompe peut-être - la verve amicalement moqueuse des collègues d’oïl qui m'écoutent.

M. le ministre : Pas du tout !

Mais la pureté de la syntaxe, pas plus que la richesse du vocabulaire, n’ont rien à voir avec l’accent. Celui-ci, du reste, vous le savez, est fonction du terroir la langue a pris naissance. Il est fonction également de la conformation anatomique de notre organe vocal, plus apte au chant qu'a la diction académique. Il est fonction, enfin, d'une foule d'impondérables qui nous échappent, à telles enseignes que d'aucuns, aux sens plus affinés, prétendent que la chanson des autans [référence au vent d’autan] dans les peupliers des bords de la Garonne ou dans les chênes du Quercy, est d'une tonalité et d'un timbre très différents de la chanson de la bise à travers les sapins ou les bouleaux de la forêt nordique. (Applaudissements sur les bancs supérieurs à gauche, au centre et à droite)

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