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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 09:26

Suite aux émeutes de 1988, la presse algérienne gagne une grande liberté et le journal Algérie Actualité arrive même dans un kiosque à Montauban au début de 1990. C’est en sa compagnie que je découvre le quotidien de ce pays saisissant. Un journal étranger en français ! N’est-ce pas déjà un miracle ? En 1995 le journal entame une série d’articles sur les figures du pays. Slimane Azem s’y retrouve juste après Si Mohand dont il est en partie le continuateur. Le voici. J-P D.

 

 

Slimane Azem, émigré ou exilé ?

 

 

A s'inscrire dans le décompte occidental, bien moins qu'une génération à peine sépare Si Mohand de Slimane Azem. Et pourtant !

L'Histoire est allée si vite ! Précipitée, même... Et c'est alors que tout encore abasourdi par le chaos de 1871, Si Mohand relève à peine la tête, que Slimane naît... Sa jeunesse fut celle du Centenaire triomphant. Ne l'oublions pas. Il a tout juste vingt ans lorsqu'il réalise que, toujours vaincu, Tamurt[1] compte à son actif deux nouvelles donnes et non des moindres : l’émigration et l’exil. C'est qu'en cette Kabylie qui, selon le mot de Mammeri, n'a « rien à offrir d'autre que sa rocaille et ses hommes», la vie n'a plus du tout le même sens ! Tamurt nid-refuge violé, il ne reste plus qu'à... s'expatrier dans le curieux espoir d'emporter à la semelle de ses souliers un peu de cet occupant honni. Et si s'éloigner de chez soi allait entraîner un mouvement similaire chez l’autre ?... Peine perdue, bien sûr ; puisque n’est pas... colon, qui veut. Témoin entre tous du parachèvement de l’acte colonial, Slimane Azem l’est incontestablement. D'abord en sa qualité d'émigré. Ensuite - et pas forcément pour les mêmes raisons - exilé. C'est avec Slimane que l'on sut que l’Algérien non seulement devenait par la force des choses émigré, mais aussi exilé. Emmêlant savamment réalité coloniale et « condition de l’indépendance», le pouvoir - le discours ( ?) - algérien s'évertua, des décennies durant, à noyer l’une dans l’autre. Au point ou rares seront ceux qui sauront que Azem fut interdit d'antenne dans son propre pays, au moment même où les premières listes d'artistes et d'hommes de culture sionistes - ou jugés tels - commencèrent à circuler dans les milieux autorisés algériens. C'est en 1967 que Azem subit, pour la première fois, les affres de la censure! Peu de temps auparavant la non moins célèbre « Radio l’Pari » - du moins au yeux de l’émigration - cessait ses émissions. On s 'en souvient comme d'un choc. Dans ses propres propos rapportés par Mohand U Yahia, Slimane s'en explique comme d'une exigence... algérienne, à l’encontre de la France (à l’époque, l’Algérie avait des exigences). Tout orale et d'oralité, la parole de Slimane Azem aura pas moins connu toutes les affres et stupeur de la censure de l’écrit. Dans leur inculture légendaire, les sbires avaient tout simplement confondu la planète Gutenberg et la planète Mac Luhan. Ils se trompèrent, en définitive, de si peu !...

 

LES CHEMINS DE L’IMMIGRATION

La «culture officielle » ou, ce qui revient au même, le discours et son attrait - ayant produit une sorte de magma acérébré, mais de type schizoïde -, rien d'étonnant à ce que nombre de ceux qui se réclament d'une «culture authentiquement algérienne » piaffent d’une ironie feinte au simple énoncé du nom de Slimane Azem. C'est que Tamurt leur aura à ce point échappé qu'ils n’en déduisent plus de sens, hors la relative conformité qui leur donnent corps et substance. C'est que ruinés par la lettre. ils en oublièrent très bientôt et le mot et le sens. Slimane ne fut pas de ceux-là. Comment l’eut-il pu ?

Slimane Azem est né le 19 septembre 1918 à Aguni Ggeyran, où il passa son enfance. Toute sa prime jeunesse se résume en quatre années d'école. C'est en 1937 qu'il tente l'aventure : la France.

Une fois la guerre terminée, Slimane assiste en spectateur privilégié, à ses flots – masses considérables de compatriotes qui débarquent en France. C’est l’existence précaire des émigrés. C’est le déracinement et le choc culturel. « Le deuxième temps (le la rupture de Tamurt), c’est celui de l’émigration qui, d’abord timide au début de la première guerre mondiale, devient bientôt massive. Le phénomène est très particulier. C’est une émigration exclusivement mâle avec toutes les conséquences que cela entraîne.

L'émigration n’est pas un corps social harmonieux où il y a tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions. C'est un « extrait » artificiel et donc toujours « en appel » d'autre chose et qui se sent et se vit comme partiel, amputé, en attente de l’essentiel, qui est la vie « au pays »... » Mouloud Mammeri. Awal 1986.

Mais écoutons... Mammeri :

« Quand il s'en va, il arrive qu'il emporte un panier de figues pour les copains restés en pays étranger. Elles vont durer un ou plusieurs soirs. C'est plus qu'un symbole, le mets sacré, la manne autour de quoi on communie : elle prolonge le soir... la présence du vrai pays.

... Les artères ont vieilli. Chaque juillet nouveau le ramène avec un peu plus de rides sur les joues. un dos plus voûté, des doigts qui crispent, un peu plus chaque année, de noirs cheveux qui virent au poivre, au sel et puis brusquement au blanc sans tache. Quand on le découvre, le cœur panique un peu... beaucoup... Eh quoi ! il a donc plu des ans sur nos têtes, car lui et elle font en même temps la même découverte un peu épouvantée, et que chacun tâche d'enfouir au plus profond des limbes, pour qu'elle n'envahisse pas tout le reste, pour que l’autre ne la voie pas. Quand nos jours de soleil se sont-ils écoulés et sont-ils au ravin partis ?... Ah ! ma beauté mangée par l’usine ! dira l’autre-,,

 

LA PERENNITE DE LA LANGUE

Le temps d’une seule génération sépare le « Pays » de. Si Mohand, de la naissance de Slimane, et pourtant, déjà Tamurt n’est plus le même. Transformé, déstructuré, éclaté, fourvoyé. N'étaient, justement, la pérennité de la langue et la sensibilité des deux hommes, l’on croirait presque que des siècles se sont écoulés depuis. C'est dire toute la violence profonde et irréversible exercée par la domination coloniale qui, si dans un premier temps - celui de Si Mohand - s'est limitée à exproprier et expulser- a par contre, dans un deuxième temps - celui de Slimane - très vite compris tout l’avantage qu'elle pouvait tirer de ces milliers de bras sans perspectives et sans ressources[2]. C’est le thème de l’exil, lyrba-litanie, révolte, colère, soumission feinte, errances multiples, devoirs. Le phénomène est d’une telle ampleur et d’une telle profondeur qu’à la manière d’un « raz de marée », le thème de l’exil va accaparer le champ poétique dans sa quasi totalité.

« L’inhumaine coupure de Tamurt de ses travaux et de ses jours... L'usine de l’autre côté, le travail à longueur de journée, le métro antre noir, le bistrot, le vin, l’oubli et... Pour le souvenir, les lettres. Les mandats aussi. Avec chikh El Hasnaoui, Slimane Azem est le grand chantre de l’exil. Des dizaines d'autres ont aussi dit lyrba – l’exil - sur le mode quasi unique de la désespérance».

Mammeri note que « le chant de l’exil se fait en réalité à deux voix : celle de l’émigré qui se lamente surtout sur les dures conditions de son séjour à l’étranger - et celle de ceux qui sont restés - des femmes surtout, amputées pour un an d'abord, puis pour toute la vie de l’existence qu'à tort ou à raison, elles considèrent comme la seule vraie ».

Territoire de la coupure et du manque, Tamurt devient « le lieu de tous les manques». Douleur. Autant ceux qui partent que ceux qui restent paient très cher. Et comme tout ce qui n’est vécu que sur le mode imaginatif - Slimane parle de « l'ombre du pays qui est en lui» - la dualité s'installe : « Tamurt est aimé et haï, refusé et désiré ».

 

LE CHANT DE L'EXIL

Jusqu'au déclenchement de la lutte armée, mais déjà perceptible dès le milieu des années 40, le seul projet collectif et individuel que Tamurt rend viable est celui du départ, de l’exil. Le mal est grand. Immense est la douleur. En ces « premiers temps » de l’émigration, seuls les hommes valides partent. Peuvent nourrir le secret espoir de troquer jeunesse, vigueur et force de travail contre une existence précaire, tronquée, mais qui a au moins le « mérite» de les faire revivre une fois l’an, lors des congés payés. Ce n’est pas faute d'avoir accepté et respecté tous les liens et devoirs d'usage que ces hommes, d'années en années, se sentent bien malgré eux « coupés » - une deuxième fois ! - de Tamurt physique. Les « efforts » de Slimane Azem pour humaniser un tant soit peu toute cette douleur en faisant appel à Z'har, l’mektoub, l’waqt... n’ont de sens que dans cette toujours perspective du retour qui, décidément, ne pourra avoir lieu qu'une fois les cheveux blancs, l’échine voûtée par l'usine, le vin, les affres de l’exil et de l’éloignement. Et dans ces conditions, est-ce vraiment un retour ? N’est-ce pas que quelque part le mal est encore plus grand ? C'est alors qu'il s'adresse à « Rebbi ya'lmoudabar».

Ce n’est qu'à partir du déclenchement de la lutte armée que d'absent et vidé, territoire de tous les manques, Tamurt va réinvestir le champ symbolique qui, à défaut d’avoir cessé d'être sien, lui aura partiellement - mais en des zones de perturbation capitales – échappé. D'espace à peine perceptible - il ne s'y passe rien durant 11 mois de l’année, Tamurt va devenir le lieu de tous les projets, de toutes les attentes. Quasi ontologiques celles-là. La production de Slimane Azem durant ces années-là va alterner l’appel à Tamurt, son évocation, et la prise de position franche, dès 1957, qui lui vaudra des démêlés assez sérieux en France même.

H'ssissen a donné le ton. On ne se soucie plus du moins de la même façon - du sort de chacun.  On ne se lamente plus. De partout, l’on sait maintenant que Tamurt est devenu une sorte de rendez-vous. Ce qui s'était creusé jusqu'à se voir réduit à une véritable peau de chagrin s'est maintenant, pour ainsi dire, rempli. Tamurt réinvesti, le ton change. C'est ce qui permettra à Slimane Azem d'amorcer, avec tout le bonheur que l’on sait, sa mue vers la satire sociale et politique. L'on sent qu'il faut une dose certaine de sérénité sur le plan de l’équilibre interne pour voir et regarder la réalité différemment. Et même son interdiction d'antenne, en même temps que les artistes jugés sionistes ou pro-israélites, en 1967, n'aura pas pu entamer sa légendaire bonhomie son franc-parler. Son ironie et sa verve. Désormais, Slimane Azem est au sommet de son art. C'est le fameux « Ana mir ouanta mir, chkcoun isseweg lehmir... »

L'un des premiers, Slimane Azem a compris que désormais Tamurt est devenu « verbe dynamique et mobilisateur ». C'est, cette fois-ci, tout le sens à donner à ses « pièces » d’une rare lucidité et que ne démentiront ni les faits ni les hommes. Toute une série de textes seront alors enregistrés qui attesteront d'autres facettes de son immense talent. Tour à tour moraliste, satirique, fabuliste, conteur, Slimane s'exerce à chacune de ses nombreuses productions, à démontrer que désormais l'émigration – l’exil- n’est plus une fatalité qui coupe de tout et de tous. La preuve : il ne cessera, sa vie durant, de parler de son pays. De parler à son pays. De son exil forcé, Slimane s'adresse à tout et à tous. Pour les besoins de sa cause, il n'hésite devant rien. En kabyle, en arabe, en chansons, en texte dit, tous les registres sont bons. Tous les tons sont de mise pour vilipender, dénoncer, accuser ceux qui, par la force et le silence imposé, veulent détruire ce sens nouveau que Tamurt a douloureusement reconquis.

 

L'IDEAL DE LIBERTE

Que Tamurt a difficilement, très difficilement réaccaparé. C'est un combat sans merci dont l’issue est, on l’aura sans doute compris, l'identité. Tamurt s'est de nouveau identifié à un idéal de liberté. Et tout ce qui va avec, resurgit. Tamurt est maintenant «un projet tout à la fois politique, social, culturel, existentiel. Il ne désigne pas seulement. Il invite et donne forme ». C’est en et depuis l’exil que Slimane Azem a aidé ses compatriotes vivant la même condition que lui, à donner un visage et un nom a une plus complète et plus humaine façon de concevoir la vie». Mais oui, on, s'aperçoit en exil que l’on a une culture. Y compris sur le registre du chant d'amour où Slimane aura commis quelques-uns des textes parmi les plus émouvants et... provocateurs (pour l’heure).

L'émigration a bien changé depuis. Désormais, c'est-à-dire depuis la fin des années 60, c'est par familles entières que l’on s'est rendu en France principalement. Une nouvelle génération a pris place qui indistinctement sait que la place laissée au « pays » ne peut plus s'appréhender de la même façon. Tous les rapports, toutes les données s'en sont trouvé perturbées. A redéfinir. L'œuvre de Slimane, bien plus qu'un simple témoignage, restera dans la mémoire des hommes comme un perpétuel acte de refus de tout ce qui brise et détruit les équilibres originels. Comme un acte de solidarité aussi.

Restera, tissée au fil des jours, la merveilleuse fresque tressée pour nous par Slimane Azem, tout au long de toute une vie d'exil. D'autres, de toute façon, auront d'ores et déjà pris sur eux d'assumer la relève d'un genre - la chanson - qui s'avère être une des pierres d'achoppement de toute la volonté exprimée de demeurer soi-même. De vivre libre. A l’écart de tout ostracisme. De tout rejet. De toute marginalisation aux effets dramatiques.

Amestan-Malik BELLIL

 

Du même auteur un extrait du portrait de Si Mohand :

L'HOMME LUI-MEME

Mohand u M'hand Aït Hmadouch est né vers 1845 à Icherouien, un des hameaux qui composent Tizi Rached, village de la tribu des Ath-Irathen à 20 Km de Tizi-Ouzou. Sa date de naissance rappelle une période particulièrement trouble et troublante de l’histoire de l’Algérie. De le Kabylie surtout. A sa naissance, les troupes françaises installées en maîtres sur toute l’Algérie du Nord, n'ont pas encore pris possession du massif kabyle. D'ou le souvenir vivace et indélébile d'un Tamurt pas encore souillée. Ce n’est qu'en 1857 que le général Randon entreprend de réduire le Djurdjura.

La défaite consommée, Randon exproprie les habitants, fait raser le village et entreprend la construction d'un fort, d'où il pourrait surveiller tout le pays : c’est Fort Napoléon, qui deviendra Fort-National, aujourd’hui Larbaâ Nath Irathen. Les Aït Hmadouch allèrent s'installer dans un village aujourd'hui disparu, Akbou. Très jeune, le poète a connu des moments douloureux. A Sidi Khelifa (Akbou), la famille vit dans l’aisance. Elle possède des terres. C'est à l’école coranique ouverte par son oncle qu’il acquiert les premiers rudiments, avant d'aller les parfaire à la Zaouia de Sidi Abderrahmane des Illoulen, tout près d'Azazga. 1857 parait effacée et tout semble rentrer dans l'ordre. D'une famille aisée, frottée de science, l’avenir s'annonce sous de bons auspices. 1871 éclate. La répression est très dure. Les troupes coloniales s'installent. En même temps que la délation. Accusée d'avoir pris "part à l’insurrection, la famille Aït Hmadouch est durement frappée. Le père du poète est exécuté à Fort-National, son oncle Chikh Arezki est déporté en Nouvelle-Calédonie. Tous les biens sont séquestrés. La famille se disperse.

Apres s'être libéré du mariage et des autres, Si Mohand commence désormais une vie errante qui lui fait parcourir Alger jusqu'a Tunis en passant par Bône, un pays plus vaste. Il revient souvent à Bône où nombre d'hommes du « pays » travaillent dans les mines et les fermes.

Y vivant de petits métiers, le poète écrivait des lettres en arabe à des ouvriers qui le payaient en argent ou de quelque verre. Quelquefois, pour ses nombreux amis bônois, il arrivait que les vers coulent en arabe. Trente années vont s'écouler entre le début de l’errance et sa mort survenue en 1906. Trente années vécues sous le colonialisme triomphant et expansionniste à souhait. Désormais installé dans le clan des vaincus, Si Mohand ne peut que constater que l'ordre dans lequel il a vécu est mort. Ecartelé, il s'installe dans l’écartèlement. Les vers fusent. Révolte, mépris, indignation dans les pires moments l’éternel recours à Zik (jadis), « du temps où le monde était monde », dit-on en kabyle. Sa renommée a grandi et on lui pardonne aisément ses vices : son génie peut tout effacer. Sur le tard (« Le départ est proche, je crois ? »), sa visite au Saint vénéré de tout le pays kabyle, Chikh Mohand u l’Hocine fut un exemple du genre : le grand pêcheur se présentant devant le grand saint. C'est là qu'il saura l’endroit exact il sera enterré loin de la terre qui l'a vu naître : Askif N-ettmana, le portique de la sauvegarde, lieu saint du village des marabouts de Michelet (Ain El Hammam), les Sidi Said.

Que Si Mohand, depuis l’épisode de l'ange jusqu'à sa prescience de Askif n'temana, ait passé toute une partie - et non des moindres - de sa vie entièrement marquée par le destin sauvage qui l’a frappé, n’est qu'une «réponse» dont les fondements mêmes sont censés échapper - et échappent - à l'ordre nouveau installé.

Si Mohand est élu poète. Son «élection» ne peut qu'être le fait d'une réalité qui échappe... à la réalité devenue elle-même. Et le poète fut, souvent, à deux doigts de la sainteté. Car «la tragédie n’est pas l’exception d'un destin ou d'une génération, elle est la règle. Car il n'y a pas seulement l’antinomie d'un siècle qui a pris plaisir à renverser les rôles et brouiller les valeurs. Il n'y a pas seulement l’antinomie particulière de Mohand, condamné pour on ne sait quelle faute ou calvaire d'une action perverse démentant une volonté droite. Le scandale est universel. Le monde tout entier est absurde, «et de cet universel naufrage, quelque chose surnagera-t-il ? »

Zik, Tura, jadis, maintenant, (biladj, Taddart, le bien, le mal, le vrai, le faux...). Tout le drame écartelé de toute une population dont finalement, et à notre avantage, la poésie de Si Mohand aura constitué - constitue - autant de jalons d'une véritable chronique des années de feu.

Si Mohand est à nous. Cela est indéniable. Mais nous, aujourd'hui pratiquement sans visage et sang loi, sommes-nous à lui ? Saura-t-on se reconnaître en lui ?

Amestan Malik BELLIL

 



[1] Note J-P D. :Tamurt c’est l’Algérie dans tout son symbolisme. Dans l’article précédent nous lisions : « l'on se demandera si Tamurt, doublement concept et symbole, n’est pas - et pour lui et pour nous -... l’unique objet de son - notre – ressentiment ». Je donne en annexe des extraits du portait donné de Si Mohand.

[2] Note J-P D. :Dans la France métropolitaine de la même époque, c’est sans la domination coloniale que des milliers de paysans subissent un sort équivalent à celui des paysans kabyles.

 

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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 09:25

Montalban derniers instantsLa gastronomie politique selon Vázquez Montalbán

 

 

 

Dernièrement la ville de Barcelone a célébré Vázquez Montalbán par une exposition unique en son genre : un parcours culinaire merveilleusement agencé. On commençait par la remise des divers aliments où l’on pouvait écouter en se penchant sur quelques boîtes les musiques chères à l’auteur, dont l’inévitable Auvergnat de Brassens, puis, passage obligé par la cuisine elle-même, avec la beauté de ses ustensiles.

Là, je pouvais repenser à cet aveu de l’écrivain affichant sa joie quand une maison d’édition lui offrit une boîte de couteaux professionnels.

Plus loin, nous trouvions les tables des plus grands et plus petits restaurants de Barcelone avec citations à l’appui. Le tout s’achevant dans une salle aménagée en fumoir.

La bonne chère appartenait totalement à l’engagement politique de l’auteur de Pepe Carvalho un engagement qui alliait le soutien à l’équipe de foot du Barça, et à la boule de viande que mettait sa mère dans le ragoût traditionnel espagnol, un peu comme en Italie dans le « bollito ». Résister au franquisme, c’était aussi une affaire de symbole dès sa plus tendre enfance.

 

Ensuite, à l’aube des années 70, Manuel a trente ans, et comme beaucoup de Barcelonais, il vit un grand écart qui lui imposera une gymnastique de toute une vie. D’un côté, il a accès dans le texte à Gramsci, Lefebvre et avec son ami le philosophe Manuel Sacristan à la philosophie allemande dont pour la RDA à celle de Wolfgang Harrich qui a écrit : Communisme sans croissance, (nous n’aurons pas en France l’honneur d’avoir la traduction). De l’autre, il côtoie une Europe qui déferle sur la Costa Brava, en quête de consommation effrénée de loisirs touristiques. Quand ce grand écart a pour cadre une Espagne franquiste enfermée dans les schémas les plus rétrogrades, la question de la survie devient une obsession quotidienne.

Vázquez Montalbán va la résoudre, en partie, par la gastronomie, pour une raison matérielle. Sa compagne communiste devient anarchiste et décide de délaisser les casseroles d’où pour Manuel, l’activité forcée de cuisiner, qui lui permet de mijoter sa pensée politique, jusqu’à en faire un auteur de polar mondialement connu.

Pour écrire cet article, et me mettre en appétit, je feuillette son livre de 1977, L’art de menjar a Catalunya. Ecrit en catalan, il a ce sous-titre qui est un programme politique : Cronica de la resistència dels senyals d’identitat gastonomica catalana. Vázquez Montalbán, là comme dans TOUS ses livres, est un chroniqueur c’est-à-dire un écrivain au cœur de l’actualité. Une actualité pour la résistance et une résistance par des signes d’identité gastronomique ! Un temps admirateur de Lefebvre, il pense que c’est dans le quotidien que se perçoivent les instruments de l’émancipation humaine. Il regrette seulement que cette découverte soit venue un peu tard par rapport à l’évolution du capitalisme. Pour le dire autrement, la lutte contre Mac Do aurait dû être entreprise dès les années 70. Mais qui au sein de son parti communiste catalan (le PSUC) pouvait prendre au sérieux cette approche de la lutte politique ?

Le livre de 1977 que je feuillette a une belle préface de Nèstor Luján, l’ami de toujours de Manolo. Que cet écrivain n’ai jamais été traduit en France démontre que le retard est devenu spectaculaire entre la maigre conscience des moyens de lutte des démocrates, et l’action savante de l’adversaire de classe. Vázquez Montalbán en a tiré une conséquence pratique : je vais me mettre à écrire des polars. Mais contrairement à d’autres, qui passent d’une période rose à une période bleue, il reste le poète de toujours, et l’inévitable sub-normal, avec la gastronomie comme critère de la vérité pratique !

Le Catalan fut un Rouge qui toute sa vie en appela à la rencontre avec Le Vert en sachant qu’il ne susciterait que méfiance des uns et des autres lui qui ne rêve que de « communion des saints ». Dès 1969, donc pour ses trente ans, il publie : au souvenir de Dardé (Recordando a Dardé) écrit déjà en 1965. Roman inaugural d’une vie politique placée sous le signe de Marx à la sauce Grouccho. La version nauséabonde de l’idée de croissance, présente dans le livre, sera réduite, par des critiques, au contexte espagnol du franquisme (sous-entendu : avec la croissance de l’autre côté des Pyrénées on vit sur une autre planète). Sauf que Manolo sait très bien que la dite croissance, version démocratie, permet à des bus entiers d’Espagnols de remplir les salles des cinémas pornos de Perpignan ! Son poème, Manifeste consumériste que l’on trouve dans ce roman m’apparaît encore aujourd’hui comme le meilleur texte dénonçant la consommation à la mode capitaliste.

 

Pour avoir vécu une jeunesse où il manquait de tout, Vázquez Montalbán est bien placé pour savoir que l’obsession de la consommation ne peut que frapper les couches populaires. Pour avoir cependant vécu dignement au sein de ces couches populaires, il sait aussi que la richesse phénoménale des personnes en question vaut mille fois plus que les consommations standardisées offertes par le système. D’où son choix en faveur de la gastronomie politique, de la chanson politique, du foot politique ou du cinéma politique. Insister sur la question gastronomique c’est tout simplement passer le plus vital chez tout être vivant : manger. La culture a fait du repas un enjeu plus politique que tout autre, en inventant les repas sélects. Dernièrement, un président de conseil général pour remercier les élus d’une petite commune qui lui rendirent un grand service, les invita à un repas de roi, avec valets tirant la chaise devant les invités etc. Le bon peuple en fut médusé !

 

Donc, du premier jour au dernier, Vázquez Montalbán s’est battu politiquement contre Mac Do. Pourquoi ajouter le terme politiquement ? Des adversaires de Mac Do peuvent être des adeptes de l’ascèse, de la pureté alimentaire, ou de ce que Manolo appelait les théologiens de la bonne conduite. Pour Montalban, la vie c’est la bonne chère, le bon vin, le bon cigare et si on doit en mourir à 60 ans, alors disons-le, il vaut mieux mourir heureux que survivre tristement.

 

C’est avec cette même joie que j’écris cet article où je peux prendre en référence le dernier entretien avec l’écrivain paru dans la presse française. Il disait dans L’Humanité du 22 mars 2003 : « En Italie, dans les années 70, une fraction du parti communiste avait créé un mouvement contre le fast-food. Lutter contre le hamburger peut paraître idiot. Mais ce n’est pas une question de survie de telle ou telle culture gastronomique mais une question de philosophie. Le hamburger, le ketchup, c’est la même volonté d’uniformiser le monde ». Cette volonté, il la retrouve dans la gauche quand, à Porto-Alegre, elle affirme : « Un autre monde est possible » alors qu’il faudrait dire : « D’autres mondes sont possibles ». Le pluriel seul peut changer le monde. Dans cet entretien, il fait une différence entre le hamburger et le ketchup car il était sous le coup d’une découverte : un étudiant américain devant une paella qu’il lui avait préparée demanda du ketchup pour la couvrir d’une couche rouge avant de la manger !

Le ketchup peut tout pervertir alors que le hamburger est seulement perverti par lui-même.

 

Les Catalans résistèrent au franquisme avec un peu de pain et de tomate, ce qui renvoie à une autre dimension politique : celle de la mémoire. La cuisine est faite de la mémoire du peuple, une mémoire pillée par la bonne société mais une mémoire tout de même. Quand le peuple n’a plus à se mettre sous la dent que du poulet bas de gamme, alors qu’il découvrit autrefois comment cuisiner les cèpes, il n’est pas seulement dépossédé de toute culture, il est dépossédé de tous moyens de création de sa propre culture. Les années permirent de rendre délicieux les abats les plus divers du porc mais que faire d’original avec des aliments bons seulement à finir dans la chapelure ? La gastronomie comme politique c’est la dignité du peuple retrouvée, dignité sans laquelle personne ne peut tenir sa tête droite face à l’adversaire.

 

En conclusion, résumons les contresens qu’il faut combattre pour la dignité même de Vázquez Montalbán : inutile de jouer la cuisine authentique du peuple contre la cuisine des chefs étoilés, inutile de jouer la grandeur de la cuisine catalane contre celle de la cuisine française, inutile de jouer l’Europe contre les Amériques, inutile de jouer le futur contre le passé. La véritable ligne de fracture est ailleurs. Elle oppose toujours à travers les siècles le mouvement qui fabrique de l’humain (la vie) à celle qui fabrique la norme (la mort). Sauf que nous sentons de tout côté aujourd’hui qui le moment devient plus crucial et là, il y a de quoi perdre un peu de sa joie.

31-07-2008 Jean-Paul Damaggio

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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 11:39

En attendant de pouvoir publier un inédit de Cladel, voici un témoignage sur le cas de deux nouveaux cladéliens de Montauban.

 

Cladel vivant

  

Il est devenu directeur d’un foyer de jeunes travailleurs à Montauban et se passionne pour la construction culturelle de sa ville. Il a ainsi croisé Léon Cladel comme Bourdelle, Panassié et d’autres. Il essaie de communiquer cette passion aux jeunes et a construit une expo originale. C’est ainsi que par l’intermédiaire de Florence Viguié, conservatrice du Musée Ingres, j’ai appris à travailler avec Patrick Fonzes. Parce qu’il est un homme de passion, il n’a pas arrêté ses recherches le jour où l’expo a été achevée. D’autant que son idée est reprise par d’autres, avec moins d’authenticité.

C’est ainsi qu’il m’a présenté hier après-midi, le document acheté sur internet, dont je connaissais la référence, sans avoir pu le consulter. Vous en avez le dessin d’Alfred Le Petit, avec Cladel portant sa croix qui est son œuvre. Vous ne pouvez y lire les titres retenus : Le Bouscassié, Les Martyrs ridicules, La Croix aux bœufs, Ompdrailles, Les Va-nu-pieds et N’a qu’un œil. Félicien Champsaur y présente les débuts difficiles et légendaires de Cladel à Paris.

Pourquoi en 2008 sortir de la poussière ces « vieilleries » ? Parce que, comme l’indique par ailleurs une expo au Conseil général, « Cladel excelle dans le roman paysan » ?

 Au même moment, un jeune musicien, toujours à Montauban, découvre lui aussi Cladel et s’étonne de la poussière qui entoure son écriture. Comme tout écrivain authentique, Cladel, c’est en effet tout d’abord une écriture qui parle autant des citadins que des paysans, du Midi que de Paris. Et l’écriture demeure et demeurera toujours un travail inachevé !

Cladel me semble vivant dans la mesure où il nous alerte en permanence sur les langues en perdition, une mise en garde profondément de saison. J’appelle « langue en perdition » un art de parler que le « bon genre » rejette en permanence au nom de la mode, de la modernité, de la nouveauté, de la honte ou de la paresse. J’ai compris trop tard que ma grand-mère avait sa langue propre, une langue dont j’avais le devoir de garder la mémoire.

Les langues en perdition ne sont pas seulement les langues constituées (l’occitan, le sarde, le quechua…) mais le peuple en ses langues.

Cladel me semble vivant car il parle et fait parler des êtres de son temps de manière vivante. Ce défi a toujours encombré de soucis, les directives normalisatrices des autorités les plus diverses.

 Champsaur donne en conclusion le portrait que Paul Arène fait de Cladel :

« Vous le reconnaîtriez rien qu’à le rencontrer marchant un peu courbé, comme un paysan, à travers les rues de Paris, avec son œil clair, candide et obstiné, son bon sourire bridé parfois d’amertume, ses cheveux tout ensemble embrouillés et bouclés comme des vrilles de vigne vierge, et sa barbe qui descend par deux pointes fauves sur son gilet invariablement évasé en deux vastes revers, et tel que les portait Robespierre. »

 Ne vous y trompez pas, le clin d’œil à Robespierre n’est pas une incitation à rapprocher politiquement les deux hommes. Cladel défendait Danton, une révolution par le plaisir (ce que le dessin ne traduit pas), sans cracher sur Robespierre, une révolution par l’ascétisme. Encore un débat qui fait et fera des vagues.

Encore un merci à Patrick et Cédric qui m’ont poussé à publier ces quelques lignes.

22 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

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22 juillet 2008 2 22 /07 /juillet /2008 10:15

Eléonore Blanc, la disciple de Flora Tristan, publia aussitôt après sa mort une biographie de la franco-péruvienne. Les Editions La Brochure la rééditent en brochure de 60 pages, 5 euros.

En voici les premières lignes.

 

Flora Tristan vue par Eléonore Blanc

 

 

Flora Tristan fit de bonne heure l’apprentissage de la vie, et ce fut à une rude école, celle du malheur. Bien jeune encore, elle fut placée dans des voies difficiles qui devaient la conduire à l’accomplissement de grandes choses. Son éducation, sa position sociale, les événements qui surgirent, tout concourut à en faire un être hors ligne. Mais pour que ses facultés se développassent, pour qu'elle pût se révéler et accomplir la mission que Dieu lui avait départie, il fallait, nous n’en saurions douter, le concours de toutes ces circonstances. D'un caractère noble, fier et indépendant, elle a senti le besoin de protester hautement contre l'oppression et la tyrannie, contre le mépris dont la société accable les victimes que ses préjugés lui immolent. Beaucoup de femmes ont souffert de tous ces maux, mais beaucoup ont souffert sans se plaindre, se soumettant fatalement à la loi imposée. Plus forte et plus grande, elle a crié injustice à ceux qui lancent l’anathème, à ceux qui sanctionnent et qui perpétuent l'iniquité. Seule ou presque seule, elle s’est placée au poste le plus périlleux, bien résolue à ne pas reculer et présentant toujours sa face à l’ennemi terrible qu'elle voulait combattre, la société dans son organisation injuste et mauvaise. Oh ! il faut en effet être bien fort et bien grand pour venir protester ainsi contre cette puissance formidable. Pour la victime qui se dévoue, la vie est un douloureux martyre, et son courage est d'autant plus grand qu'elle a sondé d'abord toutes les profondeurs de l’abîme ; elle sait d'avance à quels nombreux écueils elle viendra se heurter ; avant d'accepter la lutte, elle a bien compris la puissance et la force de son ennemi ; elle sait bien qu'elle marche au sacrifice ; mais, sentinelle avancée du progrès, apôtre d’une réforme, elle va toujours en avant. Elle a la conscience de son devoir ou de sa mission, et sa conviction est sainte, inébranlable et bien au-dessus de ses craintes. Quand elle succombera, elle aura combattu et elle laissera à d'autres, avec un exemple à suivre, l'espérance de la victoire.

Flora Tristan était fille d'un Péruvien et d'une Française émigrée en Espagne. Don Mariano de Tristan se borna à donner à son mariage la consécration religieuse ; elle fut faite par un vieux prêtre français et émigré ; c'était à l'époque de la guerre d'Espagne, et les troubles qui avaient éclaté dans ces contrées empêchèrent que cette union fût sanctionnée par la loi. Quelque temps après les deux époux se rendirent à Paris, et ce fut dans cette ville que Flora Tristan vint au monde le 7 avril 1803. Elle avait quatre ans lorsque don Mariano de Tristan, son père, qui était colonel au service du roi d'Espagne, mourut subitement sans avoir fait régulariser son mariage et sans laisser de testament. Sa mère, qui n'avait que de très minces revenus, se retira à la campagne avec ses deux enfants. La mort de son fils la détermina à revenir habiter Paris. Flora Tristan avait alors quinze ans. Issue de parents nobles. Elle fut élevée d'abord avec tous les préjugés de caste qui avaient à cette époque conservée encore de leur prestige. La supériorité de son intelligence, la fermeté de son caractère qui se révélèrent de très bonne heure, enfin sa beauté, tout concourut l’habituer à exercer une grande influence sur ceux qui l'entouraient. Tous lui témoignaient de l’amour et du respect ; aussi inspirer ces sentiments, c'était pour elle un besoin ; mais ce fut la préparation à de plus grandes souffrances pour l’avenir.

Les circonstances du mariage de don Mariano ravirent à sa veuve la fortune qu'elle aurait du posséder. Je n'appellerai point ces circonstances fatales, car elles poussèrent Flora Tristan dans la voie qu'elle devait parcourir. Si, entourée d’amis dévoués, elle eût vécu toujours heureuse, jamais peut-être elle n’eût compris les souffrances des travailleurs et des femmes, et elle n’eût jamais songé à les plaindre, ni par conséquent à les instruire.

Flora Tristan avait seize ans et demi lorsqu'elle fut mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer. Cette union fut une contrainte Elle subit pendant trois ans cette existence si douloureuse ; puis enfin, ne pouvant la supporter plus longtemps, elle résolut de rompre sa chaîne. Ce qu'elle eut à souffrir pendant les premières années qui suivirent cette rupture, je ne saurais le dire : il est de ces douleurs que l‘âme et Dieu peuvent seuls comprendre, et pour elle l’épreuve fut d'autant plus difficile à soutenir qu'elle était encore imbue des préjugés qui dominent la société. Habituée à recevoir de tous les témoignages de respect, ceux-ci étaient pour elle un besoin, et il lui fallut y renoncer ; sa propre estime dût lui suffire.

 

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:58

Rencontre et témoignage sur Ernest-Pignon-Ernest

 

A ) Ernest-Pignon-Ernest rencontre le public à Montauban 28 septembre 2007

Ses premiers mots sont pour dire « je suis stupéfait ». En effet la salle prévue étant trop petite, le public (environ 400 personnes) s’assoit donc par terre dans la cour de l’Ancien Collège. Il précise qu’en conséquence, peu habitué à de tels débats en public, en plein air, où l’attention se disperse, la rencontre « c’est à vos risques et périls ».

La première question d’un homme qui se lève dans le public demande le rapport entre les dessins dans les grottes et le travail d’E-P-E (forme que je retiens pour dire Ernest-Pignon-Ernest).

- Privilège d’artiste, j’ai pu visiter la grotte de Chauvet avec ses dessins de 32 000 ans. Le dessin est universel. Une peinture peut être datée facilement, pas un dessin. Le dessin fait signe chez l’homme.

Autre question : que pensez-vous des « installations » ?

- Tout n’est pas du même ordre. Parfois je suis sensible et parfois c’est de l’ordre du vide-grenier, du bric à brac comme dans une école d’étalagiste. Les institutions, au nom de l’audace, jouent souvent la carte du superficiel (voir plus loin).

Autre question : que pensez-vous de Ben ?

- Je le connais depuis l’âge de16 ans. A Nice on habitait le même quartier. Il radote à présent. Son magasin en 1958-1959 fut un lieu superbe où j’ai croisé Armand, Le Clezio et Ben a apporté beaucoup sur la question de l’art conceptuel. Mais à présent, je l’ai croisé voici quinze jours, et il me fait de la peine.

Autre question : quels sont vos projets ?

- Je travaille sur les murs et il en est un symbolique en Palestine. Je dessine Darwich, le célèbre poète palestinien pour faire quelque chose sur le mur. Je pense aussi au Chili et au désert d’Atacama. Ou encore Robert Desnos à Compiègne.

Autre question : et Artaud à Rodez ?

- Je vis près de l’endroit où il est mort, j’ai déjà fait quelque chose sur Artaud.

Autre question : comment parler des exclus avec de la virtuosité ?

- Je comprends mal votre question. Vous voulez dire quand je dessine des exclus, je dois bâcler mon travail. Et l’intervenant précise : la virtuosité ne va-t-elle pas faire oublier les drames de l’exclusion ? Alors E-P-E précise que, dessiner pour la rue ou le musée n’implique pas les mêmes règles et que pour la rue c’est plus dur encore. Pour qu’il tienne sur un mur, pour qu’il s’inscrive dans un lieu il faut tout penser. Il ne s’agit pas de faire un dessin posé sur un mur. Il ne donnera rien. Il n’y a donc pas de virtuosité, il s’agit d’être exigeant d’autant que même le dessin dans la rue doit résonner avec l’histoire de l’art.

Autre question : êtes-vous un artiste engagé ?

- Je me méfie de ce terme réducteur à cause du traitement terrible que lui a fait subir le réalisme socialiste. Engagé ça traîne des casseroles. J’ai des engagements, ça c’est sûr.

Autre question : vos dessins de saintes ont - ils un rapport avec l’hystérie ?

- J’ai travaillé à Naples, je suis à côté de la Salpétrière, je m’intéresse aux mystiques tout en étant athée. J’ai repris les théories de Charcot sur l’hystérie, mais des amis psychanalystes m’ont dit que ce n’était pas aussi simple. J’ai abandonné ce travail.

Autre question : Ne seriez-vous pas plutôt en rapport avec Cézanne qui est l’opposé d’Ingres ?

- Je ne peux répondre dans ce cadre. J’ai beaucoup réfléchi à la question, j’ai discuté longtemps avec Paul Veyne admirateur de Cézanne et je ne peux dire qu’une anecdote, ici en ce lieu où j’ai du mal à me concentrer. Pour Jésus et les docteurs, ce sont des femmes qui ont posé pour dessiner des hommes, et dans des peintures de Cézanne ce sont des hommes qui posent pour des femmes.

Autre question : le dessin n’est pas à la mode.

- C’est vrai, j’en connais même qui disent que le dessin est un handicap pour la création. Il y a des provocations de nantis, ça passe. 

Autre question : avez-vous été déçu par la réception de vos œuvres ?

- Non, je ne fais pas d’enquête. Vous savez la réception de mon travail, ça peut être simplement une personne frappée dans la rue par ce qu’elle voit sans chercher la moindre référence et à l’opposé on a le spécialiste qui découvre que je dessine le portrait de Pasolini pris dans le Décaméron ce qui n’est pas un hasard quand on sait qu’il apparaît dans ce film pour dire seulement : « je suis le meilleur élève de Giotto ». Et je ne parle pas des références au Caravage. Il y a des lieux, il y a des émotions.

Autre question : avez-vous penser à faire votre auto-portrait ?

- Comme vous l’avez remarqué, j’adore faire des portraits mais je n’ai jamais pensé un seul instant à faire le mien. Ça ne m’est pas venu à l’idée, j’aurais peur. Dans mes portraits, je reviens à celui de Pasolini c’est pas seulement un visage, c’est inscrire dans le portrait toute une histoire.

Autre question : l’art est-il à la Genèse de la culture ?

- que dire ?

Autre question : il y a eu Rembrandt, Vinci, Picasso et il y a vous ?

- c’est une plaisanterie. Pour Picasso, je répète que c’est à cause de lui que je me suis mis à peindre. 

Autre question : que pensez-vous des institutions, biennales, galeries, musées ?

- Mon travail est a-typique et j’ai toujours travaillé en dehors des institutions. J’ai eu ma première exposition au Musée d’Art moderne alors que je n’avais vendu aucun dessin. Même si dans les institutions vous pouvez trouver des personnes capables, je pense beaucoup de mal des institutions. Après 1981 j’ai participé à des commissions et j’ai vu de l’intérieur ce monde de l’institution. Des élitistes, un clan. Avec les FRAC, les incultes ont pris encore plus de place. Comme ils font de la communication, ils ne vivent que par la mode. Ils n’ont aucune idée du service public, ils laissent sur la route de grands créateurs. C’est une censure qui élimine des pans entiers de la création. Ce sont des flics culturels et vu mon respect pour les flics je devrais employer un autre mot. C’est un art officiel mais là aussi c’est encore pire car il n’y a même pas de critère. Ils travaillent au coup par coup. Pour le théâtre, le service public a mieux joué son rôle, mais pour les arts plastiques, il suffit de s’aligner sur le marché. C’est un normatage et vous comprendrez, avec ce que je dis, que je ne sois pas bien vu. Ils se confortent les uns les autres. Catherine Tasca ministre de la culture a essayé de changer les choses mais sans succès.

Autre question : si vous ne pouviez plus dessiner que feriez-vous ?

- J’écrirais peut-être. Mon ami Cueco arrive à conduire les deux activités.

Autre question : quel est le premier moment qui vous a poussé vers votre forme d’art ?

- J’avais gagné un peu d’argent en dessinant pour un architecte et je me suis installé pour peindre pendant un an dans le Vaucluse. C’était en 65-66 et voilà que, près de mon atelier, il a été décidé d’installer des bombes atomiques. C’était sur le plateau d’Albion. Que faire ? De simples peintures à mettre dans des musées ? Il existait une image de Nagasaki où sur un mur on voyait le dessin d’une silhouette d’homme suite à l’explosion. J’ai repris cette silhouette et j’en ai fait un pochoir que j’ai peint autour du site. La technique du pochoir ne pouvait me satisfaire et ensuite j’ai donc évolué. En fait tout vient d’une incapacité. Je pensais qu’après Picasso il était devenu impossible de peindre. Alors j’ai cherché une autre voie.

Autre question : votre rencontre avec Ingres ?

- Mes dessins au musée c’est provisoire. C’est suite à la proposition de Florence Viguier que j’ai commencé. Je n’avais pas vu les ambiguïtés d’Ingres. Je n’avais pas mesuré son geste à sa juste valeur. Et ma passion pour Naples est relancée par la quête de cette peinture d’Ingres, la dormeuse de Naples. Peut-être y aura-il quelque chose d’autre à Montauban ? (Il se tourne vers Florence Viguier pour dire si on peut en parler et elle précise que, d’ici deux ans, il existe un projet pour interroger à plusieurs la modernité d’Ingres et peut-être qu’E-P-E pourrait revenir avec intervention dans les rues mais rien n’est décidé)

Autre question : vous travaillez dans l’éphémère ?

Un jour Francesco Rosi m’a téléphoné pour me dire qu’il lui était difficile de filmer Naples sans mes dessins. Je cherche à ce que s’établissent des relations, du mouvement, ce n’est pas « l’objet » ma finalité, c’est donc l’éphémère. Il existe la photo mais ça ne rend pas compte du travail. Mes œuvres ne supportent pas le cadre et le premier travail du photographe c’est de cadrer ; mes œuvres c’est le mouvement et la photo fige. La photo, c’est une trace. Imaginer la pérennité de mes œuvres ça ne me plairait pas.

 

Autre question : que pensez-vous des minimalistes ?

-

Autre question : la réception des jeunes ?

- Je ne sais pas. (Là, Florence Viguier indiquera qu’avec cette expo la fréquentation du musée a pris un coup de jeune et une prof précisera qu’il y a des années, elle parla dans sa classe de E-P-E et qu’il lui est arrivé dernièrement de retrouver un jeune qui restait au courant des travaux de l’artiste. Mais, deux jours avant, nous avions eu un autre son cloche : nous avons écouté une guide de l’expo qui indiqua au contraire qu’au premier abord les jeunes n’aimaient pas ce monde en noir et blanc, ce dessin classique).

Autre question : le rapport avec le « ready-made » ? 

- C’est dans un conversation comme aujourd’hui que j’ai compris que j’allais à l’opposé du « ready-made » ; Marcel Duchamp sort un urinoir de son contexte, il le place au musée et ça devient le signe de l’urinoir et non l’urinoir. Moi je fais un dessin et le mur devient le signe du mur. Dans le catalogue cette question est évoquée avec plus de vocabulaire que je ne le fais.

Autre question : l’expérience d’Alger avec Maurice Audin ?

- L’histoire de Maurice Audin, un jeune mathématicien tué par les troupes de Massu, j’ai voulu la porter sur les murs d’Alger. Dans ce cas, j’ai écouté les amis algériens qui me demandèrent d’éviter tout affichage la nuit. Le jour, j’ai eu une interpellation d’un policier qui n’aimait surtout pas que je prenne des photos. J’ai demandé à faire venir un chef puis un officier est arrivé et il m’a dit : c’est bien, je vais expliquer à mes hommes qui était Maurice Audin. Là où vivait Maurice Audin c’est par contre la population qui me créa des problèmes. J’ai collé une affiche dont on gratta la tête. Alors je suis revenu, il y a eu des grosses discussions. C’était des « Barbus » ils « affirmaient leur truc quoi » (-là je reprends exactement la formule de E-P-E) et finalement l’un d’eux déclara qu’il s’agissait d’un défenseur de l’Algérie indépendante. Ensuite mes amis qui comprenaient l’arabe m’indiquèrent qu’il présenta, à ses amis, Audin comme juif et communiste. Henri Alleg était juif pas Maurice Audin.

Autre question : et à Soweto ?

- Nice était jumelée avec une ville de l’apartheid grâce à Medecin. J’avais donc lancé une action contre ce jumelage. Ensuite, après la victoire de Mandela on m’invita là-bas où je pensais travailler sur le multiculturalisme. Les discussions se conclurent par cette évidence : il fallait que mon intervention porte sur le SIDA. Vaincre le SIDA comme ils avaient vaincus l’Apartheid. Dans ce cas je n’ai pas collé moi-même les affiches. L’action de coller permettait un rassemblement et une discussion publique.

Un spectateur apporta la conclusion : Vous mettez les saintes et les exclus au même niveau, dans la rue, et c’est bien.

 

B ) Témoignage personnel :

J’avais un souvenir d’E-P-E. Je ne savais trop quoi mais quelque chose. Après la visite de l’exposition ce souvenir resta flou mais plus présent que jamais. J’ai repris mes archives et au bout de diverses tentatives je suis tombé d’abord sur la Une du journal Révolution du 22 février 1985 : La photo d’Edouard Pignon avec ce titre : Edouard Pignon : un peintre grandeur nature. C’est six mois auparavant le 12 octobre 1984 que je découvre en Une « Pour Pier Pasolini » et dans ce dossier, les dessins sur Pasolini qui étaient dans l’exposition de Montauban. Malheureusement, si l’entretien avec Edouard permettait de comprendre sa démarche, la présence des deux dessins de Pasolini réalisés par Ernest, étaient nue. On peut me répondre : qu’importent les explications puisque les dessins sont restés vaguement dans ton souvenir ? Pasoloni, nu, la tête en bas sur un mur en ruine à côté d’un porche par lequel on découvre au fond la modernité de logements sociaux, avec une grand-mère qui monte, j’ai été frappé mais j’ai dû attendre 20 ans pour comprendre et c’est beaucoup. Et pour comprendre par une rencontre incompréhensible entre l’académisme d’Ingres et l’anti-académisme de E-P-E. Je suis qu’Ingres, sur sa marge, se distingua mais faire de sa marge l’essentiel d’Ingres, c’est comme faire de Tocqueville un démocrate. Mais bon, le monde avance aussi par le négatif. Après vérification, le discours anti-institution d’E-P-E se trouve dans un livre d’entretiens avec Alain Finkielkraud et Charles Matton (suite à l’émission Répliques sur France-Culture), éditions Tricorne 2002. Le lien avec Bernard Lubat et André Benedetto apparaît plus profondément.

Edouard Pignon c’est l’oncle, qui travailla avec Picasso, et qui fut le compagnon d’Hélène Parmelin si je ne me trompe pas. Il continua le figuratif quand la mode était à l’art abstrait. « S’approcher non pas des choses, le réel, la réalité, mais de leur articulation. » Tel était le projet. Pierre Courcelles écrit : « Comme Cézanne, il va sur le « motif », pour des raisons qui ont entre elles quelque parenté. ». Edouard Pignon rappelle son combat contre le réalisme socialiste. Il a publié seulement deux livres : A contre-courant chez Stock en 1974 et La quête de lé réalité chez Denoël en 1985.

 

P.S. 2010 : Ernest-Pignon-Ernest m'indique qu'il n'a aucun lien avec Edouard Pignon. Merci pour cette précision.

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:50

Suite au compte-rendu d’une rencontre publique avec Sepulveda en juin 2007, l’ami poète Jacques Desmarais me rappela que je lui offris voici des années le livre de Neruda : Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée. Je me suis dit qu’il devait être possible de trouver un pont Sepulveda-Neruda. Voici le texte de Sepulveda dont je vous propose la traduction (sauf pour les vers cités car j’ai peur d’en trahir la force) et que je dédie à l’ami Jacques. Je le fais après avoir vu à Avignon un spectacle sur le facteur de Néruda.
15 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

 

Neruda et une pierre couverte de mousse

 

Voici quelques semaines la journaliste chilienne Isabel Lipthay m’envoya d’Allemagne une histoire émouvante qui parlait d’un autre Neruda, à la marge des justes célébrations pour les cent ans de sa naissance [donc en 2004] et, que nous pourrions intituler : « les raisons du silence ».

Je n’ai pas connu Pablo Neruda dans son intimité, à peine si je l’ai vu trois fois, mais ces occasions furent pour moi décisives pour me permette de conclure que dans ses yeux, il y avait une tristesse singulière, quelque chose comme la tristesse des naufragés qui, une fois sauvés et revenus dans leurs lieux d’origine, conservent la nostalgie de l’île déserte dans laquelle vécut Robinson Crusoe, tristesse qui s’accroît avec la certitude que jamais, ils ne reviendront dans cette île.

L’histoire d’Isabel Lipthay, écrite brièvement comme doivent l’être les bonnes histoires, me décida à hâter un voyage en Hollande prévu pour octobre, et je partis, décidé à rencontrer moi aussi, la pierre oubliée et couverte de mousse.

Pendant le voyage, j’ai cherché dans la meilleure biographie de Pablo Neruda, celle écrite par son ami et camarade du Parti communiste chilien, Volodia Teitelboim, certainement la meilleure jamais écrite, des renseignements sur Maria Antonieta Hagenaar, la mythique « hollandaise de Java », la première épouse de Neruda à laquelle il dédia des vers pleins de crainte, et que résumait le désamour qui se résout seulement par une distanciation définitive. Je n’ai pas rencontré beaucoup d’informations, à peine quelques pincées qui confirmaient qu’en effet, elle fut mariée avec le poète, et qu’ensemble ils eurent une fille : Malva Marina.

On dit et on sait que les femmes qui accompagnèrent Neruda eurent une importance capitale dans son œuvre de poète. Avec Maria Antonieta de Hagenaar, il partagea les années d’exil pendant lesquelles son génie rencontra les éléments pour écrire « Résistance sur la terre ».

Malva Marina Reyes-Neruda s’appelait Neftali Reyes. Elle naquit à Madrid le 18 août 1934 et peut-être fut-elle appelé à être la fleur la plus importante dans cette maison madrilène, que les amis du poète, Antonio Machado, Maria Teresa Leon, Garcia Lorca, Miguel Hernandez, Rafael Alberti, appelaient avec raison « la maison des fleurs ». Mais Malva Marina naquit avec le sceau indélébile des fleurs transitoires, de celles qui ne réussissent pas à montrer la plénitude de leurs pétales ni à offrir l’enivrement de leurs arômes. La fille naquit hydrocéphale et peut-être est-ce sa naissance qui marqua le poète d’une douleur définitive puisqu’il n’existe pas de douleur plus intense que celle d’avoir la certitude de survivre à ses enfants.

Les vers dans lesquels Neruda parle de sa fille sont tristes, énigmatiques comme si le poète avait tenté de se sauver de sa douleur par la perfection de son génie : « Oh niña entre las rosas, oh presion de palomas / oh presidio de peces y rosales / tu alma es una botella de sal sedienta…. » « Ode avec une lamentation ». De toute la riche correspondance entretenue par Neruda, c’est seulement dans une lettre à son père, qu’il mentionne la présence de sa fille : « Il semble que la fille soit née avant terme, et il a coûté beaucoup pour qu’elle vive … ».

En 1936, les madrilènes se préparent pour la grande tragédie du fascisme, La République était en danger, Neruda était un activiste de la démocratie, il ouvrait sa maison à tous ceux qui étaient décidés à lutter contre Franco, et il ouvrit aussi son cœur à une autre femme : Delia del Carril, « La petite fourni », peintre et camarade de combat. Maria Antonieta Hagenaar, la Hollandaise de Java disparut de sa vie, et avec elle la petite Malva Marina qui se retira de la vie du poète avec le même silence que celui de la marche d’une ombre.

En cette même année 1936 « a la hora del fuego, al ano del balazo » si bien définie par César Vallejo, la Hollandaise de Java, sa solitude d’abandonnée, et sa petite Malva Marina quittent l’Espagne pour la Hollande. Peut-être en ses valises emportait-elle les vers que Federico Garcia Llorca lui écrivit comme seul souvenir : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiro darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Eloignée de la beauté et de l’horreur, loin de l’amour et de la haine, Malva Marina continua son existence végétale à Gauda, abandonnée aussi par sa mère qui en confia la garde à un couple hollandais. Elle ne sut rien de la fin de la République en Espagne, ni de la mort de Garcia Lorca, ni de la mort de Machado, ni de la mort de Miguel Hernandez, ni de la mort de la poésie quand tomba la dernière barricade dans le quartier madrilène de Lavapiés. Elle ne sut pas que les nazis envahirent la Hollande et que, dans toute l’Europe, l’horreur marchait au pas d’une musique wagnérienne. Elle ne sut pas davantage que son père organisait à Trompeloup, près de Bordeaux, la plus grande opération de sauvetage de républicains espagnols poursuivis par Franco, et par les autorités pro-nazis de la France occupée. L’eau qui noyait sa tête la laissa flottante dans le ventre simple des absents et elle se refusa à naître dans un monde de crainte et d’épouvante.

Le vieux cimetière de Gauda est un monument national, comme me l’expliqua mon ami Gerd Kooster, aucune tombe ne peut être ouverte ou annulée, ce qui rend son éternité aussi éternelle que la fragile éternité de la planète.

Après avoir parcouru pendant une heure les étroits sentiers du cimetière envahis par une végétation dominée par la faible verdure de l’humidité, nous avons rencontré la tombe de Malva Marina, cette petite présence du sang d’un des poètes les plus grands de tous les temps, et peut-être la responsable de son rictus de tristesse qui accompagnait toujours son visage, un peu comme si l’eau qui noyait Malvina Marina s’était installée à jamais dans ses cernes.

L’inscription qui couvre cette pierre où pousse la mousse est laconique : « Ici demeure notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1934 et décédée à Gauda le 2 mars 1943 ».

Pourquoi les fougères poussent dans les cimetières oubliés ? Pourquoi les pies choisissent de tels lieux pour essayer leurs coassements ? Pourquoi la mousse est synonyme de l’oubli ? Pourquoi Neruda dans son poème « Farawell » écrit : « desde el fondo de ti y arrodillado / un niño triste comme yo nos mira » ?

Salut, Pablo, Salut Poète, et comme l’écrivit si bien Atahualpa Yupanqui, « merci pour la tendresse que tu nous donnas ». Quand je lèverai mon verre pour trinquer à tes cent ans de poète et de camarade, ce sont ces questions, avec d’autres, que je te poserai. Et quand je reviendrai à la Isla Negra, à tes figures de proue, à tes collections de bouteilles et d’objets enfantins, je regarderai au bord de la falaise l’endroit où poussent encore les Mauves balancées par la saumâtre brise Marine.

Luis Sepulveda (pas de date, lieu de publication perdu)

 

P.S. de Jean-Paul Damaggio : Voici dix ans exactement je traduisais, pour le petit livre que j’ai consacré au Péruvien Nestor Cerpa, un article de presse de Sepulveda lu par hasard en Italie. Nestor Cerpa y téléphonait à Sepulveda quand leur conversation fut brisée par les rafales de mitraillettes des militaires de Fujimori et Montesinos qui l’abattaient lâchement. Aujourd’hui Montesinos et Fujimori sont en prison au Pérou. Y aurait-il une justice ?

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 11:19

Avignon 2008, La loi Dexia

 

En 2008, sur l’affiche du Festival In d’Avignon, une référence, Dexia. Juste au moment où la banque se sent mal ! Le programme propose un classique danois dans le Cloître des Carmes, Ordet (la parole). Le lieu est à placement libre en conséquence le public fait la queue assez tôt pour s’installer au mieux. La place devant le cloître résonne des voix de six femmes qui chantent de bon cœur en occitan. Une chorale qui n’a pas le plaisir de charmer le public de la queue qu’enfin on libère, pour qu’il accède aux sièges tant attendus.

Surprise, la moitié des gradins sont réservés. Les premiers qui entrent n’y voient aucun problème mais au bout d’un moment, les jeunes gardiens de la zone protégée commencent à devoir répéter : « non, ici c’est pas possible, c’est réservé ! ».

Le spectacle doit débuter dans cinq minutes et la moitié du cloître reste désespérément vide. C’est alors qu’arrive enfin une vague de chemises blanches et autres vêtements bien sapés. Une partie du public ordinaire applaudit. De dépit, l’une des personnes ironiquement félicitée, regarde sa montre et constate : « on a quatre minutes d’avance.» En fait, avant que toute cette haute société s’installe, il faudra presque trente minutes.

Cette partie du cloître avait été réservée par une entreprise sponsor qui, après avoir payé un bon repas à ses cadres, lui offrait à présent un divertissement culturel. Un échange de bons procédés entre «partenaires». Nous vous donnons des moyens financiers et vous nous rendez des places réservées.

L’inscription «Placement libre » sur les billets payés par le public «ordinaire » prenait alors un goût de liberté encadrée, géographiquement délimitée sur des gradins de théâtre. Le sponsoring habille encore plus en marchandise le « produit » présent sur la scène.

Là, tout d’un coup, quelqu’un entend et comprend enfin le mot « performance », un mot qui fait rage dans les milieux des arts plastiques (on dit aussi installation). Les expositions ont été troquées pour les « performances » un mot français mais dont le sens ici est nord-américain : comme fondation, évaluation ou discrimination. Pourquoi se plaindre ? Le français n’avait pas les mots sponsors, marketing, storytelling et a donc dû adopter de tels anglicismes (bien après parking). Par contre, quelle chance, le français avait évaluation (arrivé avec les années 80) comme il a le mot performance (arrivé avec les années 2000). S’agit-il, comme parfois chez les Québécois, de faire la guerre à des mots anglais pour mieux prendre les réalités qu’ils portent ?

 

La confusion est pire quand le mot est le même ! Entre un mécène et un sponsor on peut imaginer une différence plus ou moins grande, mais entre évaluation (prononcer évaluaïcion) et évaluation, souvent on n’y voit que du feu. La culture nord-américaine de l’évaluation, dite à présent culture du résultat, oblige parfois à se poser les bonnes questions, mais le plus souvent à se poser des questions pour se poser des questions. L’évaluation, c’est la comptabilité revue tous les six mois, ce qui ne manque pas d’intérêt sauf quand il s’agit de ne juger que de la rentabilité d’un projet, dans les limites de six mois. Si vous plantez des cerisiers et que tous les six mois vous cherchez les bénéfices, vous pourrez vérifier rapidement que le projet n’est pas rentable. L’évaluation, ce sont des toubibs qui toutes les semaines s’interrogent sur la qualité de leurs résultats. Si le manque d’évaluation, qui serait le propre de la culture française (sous le contrôle de la routine), peut devenir un problème, la religion de la dite évaluation devient parfois une prison.

Pour la performance, il s’agit souvent de faire se croiser les arts, et en soi comment ne pas être d’accord. Mais la performance changée en religion de la performance (ceux qui veulent proposer de simples expositions deviennent des ratés par avance), c’est là aussi une autre forme de prison. Les arts n’ont pas forcément à se croiser. Un spectacle de théâtre peut se faire sans danse et sans musique (la mode le veut sans décor) même si le théâtre est l’art qui par excellence se prête le mieux à la performance. Insidieusement, la performance est une façon supplémentaire de faire s’infiltrer la culture nord-américaine dans la culture européenne jusqu’au point sublime permettant d’atteindre enfin « la culture occidentale ».

Toutes les cultures sont porteuses de richesses sans égal, et je sais très bien que c’est aussi le cas de la culture nord-américaine (avec le polar, le jazz, le cinéma, les comics) mais des cultures se veulent plus puissantes que d’autres (ce fut le cas, un temps, de la culture française) et contre ça, par contre, il faut s’insurger.

 

Ai-je quitté Avignon et Dexia ? Ordet est apparu comme un spectacle bien dans le ton général du retour au religieux et ses différentes variantes. Là comme ailleurs, la présence du sponsor n’y est pour rien. Simplement, l’art se doit d’assumer son époque (le festival Off a lui aussi ses multiples sponsors) et le spectateur, comme l’automobiliste qui circule sur les routes et croise des milliers de panneaux publicitaires, ne peut rester chez lui sous prétexte d’envahissement publicitaire. Il appartient à chacun de choisir malgré tout, et d’organiser la lutte contre le système.

15 juillet 2008. Jean-Paul Damaggio

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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 09:01

En direct d’Avignon 2008, voici un témoignage sur une exposition gratuite qui a lieu dans un Cloître de la ville à l’invitation du Conseil général.

Ernest-Pignon-Ernest reste le même avec cette expo sur sept femmes en extase rassemblées au fond du Cloître Saint-Charles. Le même par l’éphémère : les toiles sont de grandes feuilles non encadrées qui en conséquence semblent se plier, se tordre et se défaire. Le même par l’éphémère : les toiles subissent un éclairage variable comme varie la lumière du jour au cours d’une journée. Le même par le dessin : toujours du noir et blanc et toujours ce soin du détail. Le même par le dessin : des expressions par les CORPS en extase. L’expo indique seulement qu’il s’agit de sept femmes avec leur nom (une documentation est offerte au visiteur) mais rien ne permet de savoir qui est qui. Pourtant la documentation donne les présentations historiques de Madame Guyon, Marie de l’Incarnation, Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Hildegrande de Bingen et Marie-Madeleine. En clair des personnes de chair et de sang qui décident d’oublier leur corps, pour être au-delà de la chair et du sang. 

En plus du jeu de lumière, les feuilles dessinées sont accrochées au dessus d’un bassin à l’eau immobile. L’ambiance est sobre et toute la pièce fait corps (c’est le cas de le dire) avec le travail de l’artiste. On sent cependant venir chez Ernest-Pignon-Ernest, l’heure d’une mutation qui n’est pas son entrée au musée, mais son entrée dans un livre magnifique qui accompagne l’expo pour la dépasser très largement. L’artiste est connu pour ses collages dans la rue. Pour les mystiques qu’il n’a jamais pensé inscrire dans cet espace public, il a donc choisi une salle ordinaire d’un cloître désaffecté. Mais comme à son habitude il a cherché à ce que son matériau de travail soit aussi un objet de son travail. Les feuilles de papier sont donc distordues pour empêcher la sensation de feuille à plat et donner ainsi vie à l’œuvre. Ensuite vient le dessin qui passe cependant par le modèle, Bemice Coppieters. Toutes les femmes dessinées sont donc une même femme que l’artiste présente ainsi : « Son implication, sa disponibilité, son fascinant talent de danseuse, son potentiel d’expression ont été essentiels. Ce qu’elle proposait à partir des esquisses et des lectures que je lui soumettais, anticipait le dessin à venir et le fondait. » J’ai retrouvé là toute la modestie du propos d’Ernest-Pignon-Ernest que j’avais entendu un an avant à Montauban. Que répondra-t-il aux questions des Festivaliers le 12 juillet ? A suivre. 11 juillet 2008 Jean-Paul Damaggio

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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 14:16

Le fennec achève son voyage du sud au nord de la Tunisie au moment où le pays enregistre des luttes sociales importantes. Des luttes à l'occidentale ?
La lute des classes, un concept affreusement occidental ? Le petit fennec n'en sait rien mais il voyage. J-P Damaggio

Bizerte

 

 

Un peu comme à Monastir, il a fallu se glisser sous le train en fin de journée, avant que la nuit ne tombe, mais finalement nous y avons réussi. En route, avec mon ami le Chat nous nous faisions cette réflexion :

« Le monde des animaux ne se divise pas en animaux sauvages et animaux domestiques. Seule la vie décide et permet de vérifier ce qui est digeste et ce qui est indigeste. Le bruit « Occident-Orient » est des plus indigeste à toutes nos oreilles et il est bon de le savoir ! »

En arrivant dans la ville, après un voyage de deux heures (qui nous laissa le temps de bien d’autres réflexions oubliées depuis), nous avons été dirigés vers les lieux sportifs, sans perdre de vue notre mission : le sport est-ce l’Occident ou l’Orient ?

Le ping-pong par exemple serait-il le sport de l’Orient extrême, en guerre contre le football classé comme sport de l’Occident ? Or le football en question n’a aucune existence sociale chez les rois de l’Ordre, les USA ? Le football dit « football américain » n’a, à l’inverse, aucune existence sociale hors des USA !

Quant au ping-pong, il est tout aussi anglais que le tennis, et si les Chinois sont passés maître dans cet art, jusqu’à nous faire croire qu’ils l’ont inventé, ne nous laissons pas berner : le sport n’est pas pour rien un mot anglais, il conditionne TOUTE la religion des stades de la « modernité ».

Et dans les stades tunisiens, la violence gagne du terrain de jour en jour sans que personne ne sache si elle est liée à l’origine occidentale du football ou à la violence propre aux orientaux. En guise de sanction, trois rencontres se jouèrent à huit clos, sans spectateurs !

A y regarder de près, on constate que les violences prennent une tournure grave en fin de saison quand les enjeux deviennent énormes et les enjeux ce sont, en Tunisie aussi, les enjeux financiers. Qui pourra se payer un entraîneur français ? La colonisation est achevée, si bien qu’il faut à présent… acheter le service de Français !

En passant à la belle Maison des Jeunes de Bizerte, nous avons constaté que les jeunes ne veulent plus pratiquer qu’un sport, le football, celui qui hante les écrans de télé où on dicte le comportement à avoir. Est-ce donc la télé qui suscite la violence en plus des enjeux financiers ? D’où vient la télé d’Occident ou d’Orient avons-nous demandé autour de nous ? On nous a dit : pour l’Occident c’est CNN et pour l’Orient c’est Al Jazira (qui signifie l’Île), les deux chaînes ayant en commun de s’appuyer sur d’immenses fortunes. Nous sommes de plus en plus sceptiques quant à ce face à face qu’on nous rabâche entre Occident et Orient. Mais l’heure est arrivée de passer chez le loueur de voiture classique (nous ne dirons pas la marque internationale) pour que cette fable soit basée sur des fax.

 

« Mes chers amis,

J’ai du mal à imaginer le temple alimentaire que vous avez visité à Tunis. Vous en avez appris et m’en avez appris sur ce bruit Occident-Orient ! Ce bruit ressemble à un très beau papier, qui recouvre le cadeau qu’est la réalité concrète, ce qui n’est pas son moindre défaut. En effet, tout le problème vient du débat qui nous est alors imposé, et qui concerne uniquement les caractéristiques du papier : sa couleur, ses motifs, sa texture, son épais-seur, son origine etc.

On oublie le réel et vous l’oubliez un peu quand vous perdez de vue la différence entre les animaux sauvages et les animaux domestiques. Les animaux témoignent au contraire des deux formes d’alimentation : celle de l’ascète et celle de l’obèse. Si on compare les animaux des déserts et des pays arides, tels que la gazelle, l’autruche, l’antilope, la girafe, l’onagre, le buffle, aux espèces correspondantes qui vivent dans les régions des collines, des plaines cultivées et des riches pays, il y a entre eux une grande différence quant au lustre de leurs robes, à la beauté et à l’harmonie de leurs formes, aux proportions de leurs membres, à l’acuité de leurs perceptions. La gazelle s’apparente à la chèvre, la girafe au chameau, l’onagre et le buffle s’apparentent à l’âne et au bœuf. Quelle différence entre les premiers et les seconds ! Cela est dû uniquement à l’abondante nourriture dans les collines, ce qui engendre dans le corps des animaux domestiques des matières superflues et des humeurs corrompues dont les effets ne manquent pas d’apparaître sur eux. Au contraire, la faim donne aux animaux du désert des formes et un aspect extérieur bien plus beaux.

Les mêmes remarques s’appliquent aux hommes. Les corrompus portent sur eux leur corruption. Mais n’en déduisez pas que j’appelle de mes vœux la faim sur toute la planète car on peut mourir de faim. Simplement le fait que chaque homme peut produire plus qu’il ne consomme, ce qui pose comme on l’a vu la question de l’accaparement, ce fait, donc, entraîne un décalage aux multiples conséquences, dans les habitudes alimentaires. Ce décalage est plus importantes que le faux choc entre Occident et Orient. Les Opulents d’Orient valent pas mieux que ceux d’Occident.

A la prochaine, sur les routes et dans les soutes de la connaissance. Ibn Khaldoun ».

 

Même si je n’ai pas manqué de souris et autres rongeurs depuis mon départ de Sfax, j’ai du mal à glorifier l’abstinence. Avec les mille et une nuits, certains voudraient que le plaisir soit dominant en Orient (le mythe du harem) quand le refus du plaisir dominerait en Occident (le travail s’y faisant fortement à la sueur du front). Qui jour cette fausse opposition ?

Pour en rester à l’alimentation, il est temps de s’interroger sur la nourriture car, voyager ça creuse l’estomac. Et là aussi on a de fausses oppositions : l’oignon serait-il d’Orient face à la tomate venue d’Occident. Deux éléments clefs de tant de salades merveilleuses. Vive la salade ? Surtout celle où on peut mettre du fenouil cru qui garde tout son goût anisé ? C’est vraiment la saison du fenouil mais je n’en parle que par ouï dire, vu mon régime alimentaire.

 

Bizerte nous apprend le futur sur un point étrange que nous avons dû étudier de près : les fonds souverains. Si les travaux sur la plage de Sfax sont en cours, ici à Bizerte le grand projet de marina est encore dans les cartons (Cap 3000 quand, à Monastir, elle s’appelle Cap Monastir). Le maître d’œuvre ne sera pas une compagnie belge au nom comique mais « les fonds souverains » venus d’Indonésie. Parmi les changements majeurs que le monde connaît, il y a la naissance des fonds souverains qui sont des sources financières échappant aux banques nord-américaines pour se constituer en fonds d’Etat en Chine, Brésil, Inde, Emirats Arabes Unis ou Indonésie. Sauf le Brésil, les fonds souverains sont surtout orientaux et les fonds financiers occidentaux avec le FMI et la Banque mondiale. Y aurait-il enfin une réalité dans le conflit Occident/Orient qui, moins que religieux, serait économique à cause de l’implantation des matières premières (avec le pétrole à bas prix pour l’extraction comme pilier) en Orient ? L’énorme richesse gagnée sur les marchés était autrefois gérée par les banques nord-américaines qui prenaient une bonne part des bénéfices. Les fonds souverains pourraient créer un capitalisme d’Etat en Chine, en Russie et ailleurs, qui s’opposerait au capitalisme sans Etat des multinationales. La Tunisie pourrait devenir un pays emblématique du phénomène puisque tout passe par l’Etat et son président. La construction de la marina de Bizerte deviendrait alors, si elle est réussie, la preuve concrète d’une décadence manifeste de l’Occident ! Personne n’ose y croire et surtout pas ceux qui ne regardent à la télé que les chaînes françaises.

 

Il est temps que nous disions d’où nous parlons, le Chat et moi. En regagnant la nature au nord de Bizerte, pour aller jusqu’au point de vue de Nadhour, nous allons ainsi conclure ce voyage en pleine lumière. Je ne cache pas le plaisir que j’éprouve à retrouver la nature après tant de péripéties à travers le monde urbain.

Je me dis à présent :

-         Laissons le bruit de l’Ordre, vivre sa vie.

-         Laissons les bruits du désordre qui ne peuvent plus se faire entendre.

-         Seul le silence est devenu révolutionnaire.

-         Seul le silence peut dépasser la complicité que l’Ordre et le désordre s’imposent à eux-mêmes.

-         Le silence est une distance et non un désenga-gement.

Les fennecs ne vivent pas dans le désert par amour de la solitude ni par amour du silence, deux réalités à bien différencier. Nous ne sommes pas repliés dans nos propres monastères. Il existe deux silences : celui de l’homme qui, pour ne pas se faire remarquer (être bien avec l’Ordre), peut dénoncer son voisin, et celui de l’homme qui ne doit pas se faire remarquer (étant mal vu par l’Ordre) car il refuserait de dénoncer son voisin. Dans la Tunisie d’aujourd’hui j’appartiens à la deuxième catégorie.

Au sommet de notre point de vue, nous parlons librement avec le Chat car nous sommes loin des contrôles. Notre président revient du sommet des pays arabes mais il pourrait tout autant revenir d’un sommet de l’Internationale socialiste. Comme tout ce que nous avons croisé, est-il à la fois d’Occident et d’Orient ?

 

Ce château de cartes nommé Occident-Orient, construit sur du sable, nous le laissons vivre sa propre vie en pensant qu’il s’écroulera de lui-même, sans que les galeries que nous creusons y soient pour quelque chose. Nous sommes dans le désert tout en respectant la vie domestique du chat qui n’est pas davantage dans sa nouvelle nature. Il n’y a plus de nature.

Ce constat, en cette fin de voyage, a pris le nom de philosophie dans la bouche d’un jeune en quête de Platon et pourtant pleinement tunisien. La Presse nous a d’ailleurs informé sur les bienfaits de la philo : « A l’heure où l’effondrement des idéologies a gommé nos références, nous laissant seuls face au sacré, la philosophie – qui ne connaît pas de sauveur suprême – offre un moyen précieux, sinon de donner du sens à notre monde, du moins de poser correctement les grandes interrogations de tout un chacun ». Voilà une phrase qui pourrait se trouver sur beaucoup de journaux dans le monde ! Lisons la suite : « Un frémissement existe en faveur de la plus ancienne méthode de questionnement qu’ait inventée la civilisation occidentale. Au café, à la télé, la mode de la discussion philosophique fait florès. On aime se souvenir qu’il y a vingt-six siècles, l’émergence de la raison a changé le mode d’explication de l’univers ». Pourquoi « civilisation occidentale » ? Parce que les philosophes grecs sont au cœur de la philosophie nord-américaine ? Or la pensée grecque est bien plus, au cœur du Coran, comme le démontre le Tunisien Youssef Sedik et d’autres ! « La dimension hellénique est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans références juridiques ou économiques »(2).

 

Le philosophe a lu ce récit, qu’il rapproche plutôt des Essais de Montaigne, un des pionniers de cette philosophie dite de la Renaissance qui ne sert qu’à oublier les fondateurs de la philosophie, les Grecs. Le Chat pourra-t-il me lire un jour des passages du récit de Montaigne racontant son voyage en Italie ?

 

Au cours de ce périple de Sfax à Bizerte, j’ai seulement appris à lire les panneaux publicitaires qui sont d’immenses totems éclairés la nuit. Puis-je, cher Ibn Khaldoun, te poser une ultime question ? Les dictatures sont obligées d’inventer un langage spécifique pour masquer le réel. Les panneaux publicitaires inventent-ils un langage pour masquer un autre réel tout aussi insupportable ? Sauf que le panneau publicitaire devient ridicule quand il annonce : « Ben Ali, le seul choix ». La publicité se couple avec la « démocratie » pour la pervertir, mais pas avec l’autocratie qui se suffit à elle-même. La publicité intervient dans le monde de la concurrence or quand il n’y a plus de concurrence à quoi sert-elle ? La publicité veut laisser croire que le consommateur décide de sa vie, or dans l’autocratie, le président rappelle tous les jours qu’il est le mieux placé pour décider de nos vies. La marina de Bizerte se fera en conformité avec la vision que le président a de son pays, et les « fonds souverains » auront à se plier à cette volonté.

 

L’Orient est devenu une variante de l’Occident qui est lui-même une variante de nos imaginaires. Pour mon prochain voyage, je reprendrai mon propre imaginaire là où je l’ai délaissé : faute de pouvoir être bruyants, nos rêves peuvent-ils êtr
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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 09:56

Troisième et avant dernière étape du Fennec
 

Pour prendre le train direct jusqu’à Tunis quand on est à Monastir, c’est pas compliqué, il n’y a qu’un seul choix, départ à dix-huit heures et pour un chat et un fennec, ce n’est pas un horaire facile quand on veut se faufiler sous les wagons. Par chance, une forte pluie et un arrêt du train assez loin de la gare a pu nous faciliter la tâche. L’arrivée à Tunis à neuf heures du soir nous a permis de rejoindre sans encombres les bas-fonds de la ville.

 En mentionnant autour de nous, aux chats de la capitale, les mots Occident et Orient (j’ai noté leur faible culture qui m’a déçu), l’un d’eux nous incita à voir, le lendemain même, un spectacle musical qui devait mélanger les deux faces du monde. Il était dit que nous aurions de la chance !

Un musicien Nabil Khemir, a inventé un instrument électrique couplant le oud et la guitare. Esthétiquement, le résultat est plutôt beau sur les affiches devant la Maison de la Culture, rue de Paris. La musique produite pouvait-elle être convaincante sous le titre : concert de jazz parfums d’Occident et d’Orient ?

Malheur, dès les premières notes, on a eu la preuve des dégâts que pouvaient provoquer le « bruit » sur Orient et Occident ! Les musiciens, trois à la percussion, un à la guitare basse et celui doté du double instrument ne pouvaient créer une ambiance. Dans le même morceau le jeu avec le oud succédait au jeu avec la guitare mais aucune virtuosité ne suffit pour créer un univers. Parce qu’il faudrait conserver d’un côté la musique orientale et de l’autre la musique occidentale ? La musique orientale serait le maalouf et celle d’Occident, le jazz ? Qui peut croire une telle ânerie, ceci dit avec tout le respect que je dois aux ânes ? La musique, langage international par excellence, peut permettre tous les mélanges si bien qu’aujourd’hui on appelle jazz presque tout et son contraire, et je l’écris en simple auditeur de multiples cassettes. Le festival de jazz de Carthage va rassembler Gilberto Gil, Philip Catherine, Vaya con dios et Murray Head pour conclure ! Même si tout est jazz (mais l’heure est au slam chez les jeunes décibels), les admirateurs du maalouf aiment différencier la version marocaine, de la version tunisienne, et ils ne s’aventureraient pas à dire qu’il s’agit seulement de musique orientale.

 Dans le spectacle de Nebil Khemir , le métissage touchait aussi les percussionnistes entre la batterie classique et les percussions locales. Peut-être que, sous le charme du rythme, le mélange était plus facile que pour la mélodie du guitariste joueur du oud, mais, le fait est, ce spectacle était de nulle part.

Le bruit sur « Occident-Orient » vise d’ailleurs la création d’ESPACES qui sont par excellence le lieu de nulle part. Dans un autre coin de Tunis, sur une place au bord de la médina, mon ami le Chat me montra le ridicule d’une enseigne désignant une librairie : « Espace de savoir ». Cette place avait été le cœur battant de Tunis mais une « modernisation » des années 60, au moment de l’indépendance, en détruisit l’âme. On y retrouve les mêmes bâtiments que dans la moderne Monastir et je ne parle pas de la Monastir des années 90 et 2000 vouée au tourisme autour de l’immense aéroport mais de celle de la médina.

Cette place de Tunis possédait autrefois la plus vieille poste d’Afrique, qui est devenue aujourd’hui un modeste bâtiment, où l’inscription Western Union cache la raison d’être du lieu, l’envoi de courrier. La rue est celle des robes de mariées à la gloire, par contre, de la tradition. Mais la modernité saute aux yeux avec l’autre inscription : Cyber Café. Rien à voir avec les cafés à narguilé de l’Espérance Sportive ou de la Perle bleue.

Juste à côté de la place, on trouve une plaque ancienne que j’ai déchiffrée : « Habib Bourguiba avocat ». Oui, c’est là qu’a travaillé l’homme fameux de la Tunisie qui poussa le pays vers la « modernisation », sous la pression de conseillers français, mais aussi en lien avec l’évolution du monde. Pourquoi nous faut-il le croiser tout le temps ?

Sur la place, la fontaine est au repos à côté du vendeur de Sandwich Flamengo et de photocopies. Est-ce que l’Occident et l’Orient se croisent ici en toute harmonie ?

En entrant dans l’agence bancaire de la STB, en y trouvant deux portraits du président, j’ai compris que nous sommes en Autocratie. Les caricaturistes peuvent seuls briser le discours ambiant. L’un d’eux a mis en dessins une histoire où un gamin explique qu’à l’école il a tout copié, au mot près, sur son voisin, le fils du maire, ce qui s’est traduit par deux notes différentes : il a eu 5 et le fils du maire 15 !

 La Tunisie a deux points communs avec l’Equateur : leur petite taille et leur manque de liens avec l’Occident ou l’Orient. La Tunisie est là avec toute son histoire peu berbère mais à la fois arabe, turque, romaine, française, italienne, tandis que l’Equateur (j’ai des cousins là-bas qui m’informent par le téléphone arabe) est là avec toute son histoire indigène, espagnole, nord-américaine et peu portugaise. Voilà, c’est tout ça que j’aime, et le bruit qui voudrait me faire départager le Quito « moderne » aux banques luxueuses, du Quito ancien, ne me fera pas départager la médina de Tunis, où bien sûr nous avons fait un détour par la maison d’Ibn Khaldoun, des « Rives du Lac », le dernier chic à la mode après le déclassement de la touristique Goulette laissée à l’abandon. Il était temps, sur cette même place d’entrer de nuit chez un autre loueur de voitures, car un autre fax nous y attendait.

« Mes amis, Vous observez, vous observez et je sens que je vous comprends. Simplement sur cette question de la civilisation, quelle en est la signification ? Dieu a créé l’homme et l’a doté d’une forme telle qu’il ne peut vivre et subsister que grâce à la nourriture. Il l’a guidé vers la recherche de celle-ci par une impulsion naturelle et par la capacité qu’Il a mise en lui de se la procurer. Mais la force d’un seul homme ne suffit pas à ses besoins en nourriture et ne peut lui assurer une survie matérielle. Un  homme doit donc unir sa force à celles, nombreuses, d’autres hommes, afin que ses besoins en nourriture, ainsi que les leurs, puissent être satisfaits. Grâce à leur coopération, ils produiront au-delà de leurs besoins propres.(1) Et cette observation était vraie en 1408 comme en 2008. Peut-être, de mon temps, avais-je négligé que ce surplus produit pourrait être accaparé par quelques-uns ? Voilà pourquoi je m’adresse à présent à des animaux pour capter les nouveautés du monde. L’homme se distingue des animaux par les sciences et les arts, produits de la pensée. Mais quand la pensée tue la pensée, il nous reste à devenir animaux ! Suivez votre route. Ibn Khaldoun ».

 Le Chat eut du mal à tout déchiffrer mais, grand connaisseur de la loi du désert, j’ai compris avant qu’il ne termine sa lecture. Mon père appelle cette pensée « le primat de l’économique ». L’accès à la nourriture est-il différent en Orient et en Occident ?

 En lisant La Presse le Chat a découvert de la publicité pour un magasin qui faisait des ventes de produits divers, en nombre limité. S’offrir une pleine page d’un journal n’étant pas ordinaire, nous décidâmes d’aller voir pour comprendre comment on s’alimentait à présent en Occident. Il nous a fallu atteindre les « Rives du Lac » et même un peu au-delà, presque à La Marsa. Un panneau nous alerta, où nous avons lu Carrefour ! Devant le magasin des dizaines de voitures et une entrée très surveillée qui interdisait toute présence d’un chat et d’un fennec. Mais partout, il y a des entrées de service, des trous dans les sous-sol et nous avons attendu la nuit pour les emprunter. En entrant, quel spectacle ! Moi, le roi de la propreté, j’étais battu ! Un palais aux mille rayons ! Il suffisait de se servir ! A un moment, une zone nous sembla plus protégée avec une grille en fer. Cette partie du magasin est fermée le vendredi ! Encore une fois, je remercie le Chat qui interpréta aussitôt l’indication : il s’agissait de la vente de vin, interdite le vendredi pour raison religieuse. Un jour prochain, l’inter-diction sera peut-être totale !

Voilà donc le fameux temple de la consom-mation ! L’homme qui veut se nourrir n’achète pas à un homme qui vend mais à des étagères et il paie à une caissière qui ne sait pas ce qu’elle vend ! Qui garde les bénéfices ? Le plus idiot des fennecs sait que celui qui vend le fait pour des bénéfices qui lui permettront d’être acheteurs, auprès d’un autre vendeur en quête de bénéfi-ces. Dans Carrefour une seule caisse finale, avec des employés qui ne savent rien des bénéfices. Une caisse finale qui remplace cent, cinq cent, mille marchands de nos marchés traditionnels. Pour venir acheter au Carrefour, il vaut mieux avoir une voiture, donc il s’agit d’un magasin pour gens plutôt aisés. Mais si les riches achètent seulement chez les riches comment les pauvres feront-ils, chez leur vendeur pauvre ? Inutile de vous dire que dans quelques rayons nous nous sommes servis, mais une rare souris de passage (que nous avons délaissé pour les produits manufacturés) nous informa que nous risquions notre vie et que sous peu une sonnerie allait retentir pour alerter les services de surveillance ! Oui, c’est vrai, tous les palais du monde sont férocement gardés, et ici, si nous avions pu détromper un moment les gardes, il était plus sage de partir assez vite se cacher au bord du lac tout proche.

 Stupéfait par nos découvertes, nous avons pris le tramway qui était assez proche et qui nous ramena à Tunis par la Goulette, puis un autre engin, Place de Barcelone, afin d’y réfléchir au départ vers notre ultime destination. Nous avons raté l’hommage cinéma à Agnès Varda. Pour rester Tunisiens, deux mots de ce cinéaste qui s’appelle Mohamed Dammak (né à Sfax en 1952 dans une famille modeste) présent en France en 1968, qui est rentré au pays en 1978 où il s’est plongé dans la folie cinéma. Il a travaillé dans la publicité quand le secteur publicitaire a vu le jour en Tunisie. Réaliser des spots c’était comme un exercice de style. Mais il trouve qu’aujourd’hui la publicité est tombée dans la conformité à cause de la mondialisation qui atteint l’art et tue les identités. J-P. D.

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