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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 15:53

La soupe à l’ail

 

Dans le brouillard de leur mémoire

Ils s’en vont à reculons

Comme ça, tout doucement

S’effrite leur temps

depuis longtemps

 

José, tu sais faire la soupe à l’ail ?

Si on faisait une salade ?

Elle est là,

A l’hôpital, elle n’a pas mal

Elle n’est plus là

Elle est dans autrefois

 Cet autrefois qui fut elle

 

Elle qui faisait la soupe à l’ail

et de la salade

mon cœur bat la chamade

une de vie de femme

une vie d’amour

une vie à faire toujours

de la soupe à l’ail et de la salade

 

Lui, à ses côtés lui prend la main

Tous deux ne se tournent plus vers demain

Ils sont dans le même temps

Celui de leur amour miroir

Elle a rêvé qu’il mourrait

Elle a  peur de ne plus se réveiller

Je les écoute

 

Mes larmes coulent

Je sais que je les aime

Ce soir je ferai de la soupe à l’ail

Et de la salade

Je les prends par la main,

Et je  les emmène vers mes demains

Ceux de 2009

 

Bonne année à ma famille !

 

                                                                                             

                        Saint Sylvestre 2008

 

 

Poème de Noël

 

Ecrire dans un éclat de dire

notre amitié et la joie de se connaître

dans nos présences ailées

dans nos regards croisés

sur les mêmes livres

de nos savoirs emmêlés

toujours à démêler

nous nous aimons mêlés

 

Ecrire dans l’éclat de rire

de nos victoires passionnées

sur un monde contorsionné

tu sais ce terrible cri de Münch

ensemble nous nous en moquons

ensemble nous inventons le savoir

ensemble nous inventons

nos livres et nous écrits pour vivre

 

Ecrire dans un éclat de dire

nos questions sans réponses

Nous dansons, nous nous envolons

sur l’air de nos passions

ensemble nous rions

ensemble nous partageons

ensemble nous nageons

dans l’eau claire de nos vies

 

Ecrire dans l’éclat de rire

De nos larges sourires

Ensemble  nous tuons le pire

et le noir néant

Ensemble nous inventons nos dires

Et par nos lettres retrouvées

nous inventons le verbe lire

 

Ecrire dans un éclat de dire

nos souvenirs

Nous apprenons à pétrir

le pain de nos années

Pain rompu

Main tendue

Bouches jamais cousues

 

Ecrire dans l’éclat de rire

de nos baisers envolés

de nos pas déroulés

dans nos phrases enroulées

sur nos corps cajolés

Olé ! Olé ! Olé !

C’est le tango de nos mots.

 

Ecrire dans l’éclat de vivre

du bon lait

sans jamais filer

le découragement qui ment

sur l’espoir de combats

pour un monde meilleur

dans un monde  de fleurs

 

Marie-José Colet

Noël 2008

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 16:04

INVITATION

Débat à Montauban

Maison du Peuple

Mardi 13 janvier

20h 30 – 23 h

Bilan du bicentenaire

en Tarn-et-Garonne

Présentation :

Guy Astoul

 

Guy Astoul est professeur d’histoire et il a participé sous diverses formes (en particulier la publication d’un livre) au travail de recherche autour du bicentenaire du Tarn-et-Garonne.

 

Cet anniversaire a donné lieu à plusieurs expositions, conférences, colloques, publications, festivités, pièces de théâtre, cérémonies et à bien d’autres activités.

Il nous est apparu utile de tirer le bilan de cette mobilisation en particulier autour de cette question : l’identité du Tarn-et-Garonne y a-t-elle trouvée matière à se renforcer ?

 

Organisation : Les Editions La Brochure

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 15:59

L’Equateur comme symptôme

 

(ci-contre dessin d'un anaonyme d'un poère équatorien qui sera présenté dans un article ultérieur)

L’Equateur n’a jamais influencé l’histoire de la planète d’où son absence des gazettes et écrans sauf quand son équipe de foot fait des miracles en Coupe du monde. Par contre son histoire me paraît très porteuse des symptômes qui marquent la vie de l’Amérique latine depuis les années 90. J’en retiens ici seulement trois en indiquant que j’aurais aimé commencer l’année nouvelle, sur la place centrale de Quito, avec dans les mains, le numéro du journal El Telégrafo contenant, pour seulement un demi dollar de plus, un recueil de poésies équatoriennes(1).

 

L’urbain face au rural

Se promener à travers la campagne équatorienne est un plaisir immense car la terre volcanique et le climat équatorial tempéré par l’altitude, ont toujours permis une agriculture aux riches couleurs et aux multiples saveurs, une agriculture œuvre pour l’essentiel des indigènes encore très nombreux. Ces indigènes surent s’unir au cours des années 90 dans un mouvement emblématique : la CONAIE. La force des actions entreprises permit des victoires culturels et sociales des indigènes. Des Mapuches aux Mayas, l’Equateur est devenu une référence, mais depuis 2002 le mouvement a perdu en efficacité, un symptôme général du recul de l’influence, à la fois indigène et paysanne, en Amérique latine.

En janvier 2000 (2) c’est le dernier soulèvement indigène à avoir fait tomber un président de la république en alliance avec un militaire Lucio Gutièrrez, l’homme qui deviendra deux ans après président à son tour avec une indigène Nina Pacari comme ministre des affaires étrangères. En même temps que Moralès accédait au pouvoiren Bolivie, la CONAIE est arrivée alors au faîte de sa gloire car, peu après son élection, Lucio Gutiérrez se rangera sous le drapeau des USA. Il sera à son tour renversé par un soulèvement populaire. Mais ce soulèvement fut un soulèvement urbain, dans la ville de Quito, qui s’appuya sur une alliance imprévue entre les gens du peuple déçus par le président traître, et les gens de la bourgeoisie qui n’avaient jamais accepté ce « cholo ».

L’écart entre les deux soulèvements aurait pu paraître anecdotique mais l’histoire du pays comme celle des Amériques confirme la victoire définitive de l’urbain sur le rural dans cette partie du monde (à la fois par l’exode rural vers les villes et l’immigration vers l’étranger si importante en Equateur).

La vigueur du mouvement paysan permit, en 1959, la victoire de Castro, une victoire acquise contre les politiques des partis communistes, tous contre la lutte armée car peu confiants en la force paysanne, ces partis étant plus tournés vers l’ancrage urbain.

La fin du « pouvoir paysan » c’est donc la fin des guérillas (celle de Colombie est contrainte dans un délais assez bref, à signer la paix, et au Chiapas la situation devient difficile), c’est la fin d’une époque de romantisme révolutionnaire dont l’emblème du Che sera d’autant plus rappelé, qu’il devient seulement un emblème.

La fin du « pouvoir paysan » ne signifie pas la fin de l’agriculture en tant que force économique mais en tant que force capable de bloquer les routes, les villes et la vie d’un pays.

Sauf à tomber dans le cas de l’Argentine où, là, le mouvement paysan est devenu cette année un mouvement aux ordres des riches, et non aux ordres des « sans terre » ! Même en Bolivie tout se joue à présent au sein des villes.

 

Le militaire face au civil

En Amérique latine les militaires ont joué depuis toujours un rôle politique central et divers. Le 26 janvier 1995, une guerre éclata entre l’Equateur et le Pérou pour essayer de détourner le peuple des conflits sociaux (le 13 février le Pérou décide unilatéralement d’une trêve). Encore en 2000, en Equateur, des militaires se sont placés du côté du Peuple en assurant le renversement d’un président. Aujourd’hui, le président est un civil, un professeur d’économie, Rafael Correa, qui surveille en permanence l’armée, dans la crainte d’un coup d’Etat, phénomène qui existe en Bolivie et au Paraguay. Vu que Correa tente d’affronter la crise autrement que par les moyens classiques de la relance (de droite ou de gauche), il heurte l’armée en instaurant des réductions drastiques des moyens militaires (ce qui n’est pas le cas du Brésil vu l’accord passé avec la France). Ceci étant, l’armée sait qu’elle n’a plus d’alternative à proposer, et sa marginalisation en Equateur témoigne de sa marginalisation générale, Venezuela mis à part. Rappelons que l’armée de ces pays jouait sur deux tableaux : composée pour l’essentiel de gens du peuple dont elle assurait la promotion sociale, le plus souvent elle servait les intérêts des adversaires les plus acharnés du peuple ! Dans une région où la bourgeoisie n’avait pas la force de défendre elle-même ses intérêts, il lui était plus facile de se masquer derrière l’institution militaire comme la France de 1851. Ce masque produisait en retour l’engagement dans la guérilla, comme armée de substitution à l’armée officielle, d’autant qu’elle pouvait bénéficier d’appuis internes à cette armée ! Et dans cet affrontement le monde rural se trouvait au cœur des événements.

L’arrivé à la tête de l’Equateur d’un professeur d’économie a permis de constituer un nouveau type d’alliance qui continue, sous une autre forme, les alliances propres à la guérilla : le nationalisme. Mais faut-il encore s’entendre sur le mot !

 

Le national face au régional

La victoire de Castro fut une victoire nationaliste et aux Amériques le nationalisme est une des valeurs les plus partagés même parmi les petits pays d’Amérique centrale. L’Equateur ne déroge pas à la règle mais, nouveau symptôme : le nationalisme est mis à mal par deux moyens, la montée du régionalisme et la montée de l’aspiration à l’intégration latino-américaine. Bien que petit, l’Equateur est partagé entre trois régions très différentes : la côte avec Guayaquil, la montagne avec Quito, et l’Amazonie avec le pétrole. Nous savons que les USA œuvrent partout pour appuyer les divisions « naturelles » mais ne nous laissons pas abuser, l’intégration latino-américaine (créer une monnaie unique par exemple) est aussi une forme nouvelle de contre-attaque capitaliste, avec dans ce cas le Brésil en tête de pont (son achat d’armes à la France lui permet trois coups d’un seul : prise de distance vis à vis des USA, accès à une technologie de pointe, affirmation de sa domination sur l’Amérique latine comme le confirme son action en Haïti). Ni la décentralisation, ni l’intégration ne constituent en elles-mêmes un outil de défense des intérêts populaires. Avec Rafael Correa nous vérifions qu’il est possible d’élaborer une nouvelle constitution rapidement appuyée par le peuple, sans se perdre dans les méandres autonomistes boliviens, et qu’il est possible de s’opposer frontalement au Brésil sans abandonner la lutte pour un projet global latino-américain (le pays étant petit c’est d’autant plus nécessaire). Le nationalisme équatorien peut donc pour le moment aligner quelques succès qui prouvent que nationalisme n’est pas inévitablement synonyme de populisme. Sans médiatisation et sans provocation, l’Equateur d’aujourd’hui a su dire non aux USA, en rejetant la base nord-américain de Manta, non au Brésil en décidant de ne plus payer la dette, tout en disant oui à une information démocratique en créant des médias nouveaux (dont le quotidien El Telégrafo), oui à un nouveau pays. Un seul pouvoir reste au-dessus de toute remise en cause : l’Eglise (j’ai déjà écrit un article sur le sujet). Socialement, une nouvelle Amérique latine est en marche et loin des débats sur son engagement à gauche (et quelle gauche), nous pouvons saisir qu’il en ressortira des enjeux de pouvoir autres, où l’affrontement entre les tenants du système dominant et leurs adversaires prendra des tournures nouvelles. 3-01-2008 Jean-Paul Damaggio

Note :

1 – Je recommande en France la lecture de l’anthologie de poésie équatorienne du XXe siècle de Jorge Enrique Adoum, aux éditions Patino. On y vérifiera que longtemps cette poésie se développa sous l’influence de la poésie européenne (française autant qu’espagnole) mais que petit à petit elle gagne sa propre indépendance.

2 – J’ai raconté cet événement dans une brochure de 80 pages que l’on peut me demander où j’ai publié une belle nouvelle de Luis Sepulveda consultable à cette adresse un bomme nommé Vidal

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 15:56

Voici un extrait d’une brochure des Editions La Brochure 82210 Angeville intitulée Voyage révolutionnaire, Impression d’un propagandiste (60 pages, 5 euros) et publiée en 1910 par Victor Griffuelhes, un natif de Nérac (1874-1922) qui fut un des premiers grands dirigeants de la CGT au moment de sa période anarcho-syndicaliste. Sa vision de Toulouse surprend dans le cadre d’un voyage, où il fait rarement appel aux considérations utilisées. Précision utile : il était cordonnier. Dessin ci-contre de Rosendo Li.

 

Toulouse : vie joyeuse, centre ingrat

 

Toulouse est cette ville remplie d’une vie bruyante, bourdonnante, qui passe son existence à chanter et à rire. Les faits les plus importants s'y déroulent au milieu d’une population avide de distractions. Les gens se fâchent souvent, très souvent. Leur colère est alors une forme du rire.

Toulouse n’est ni industrielle, ni commerciale, ni bourgeoise, ni ouvrière ; elle est un grand village. Rien - le caractère, les mœurs, le mode de vie, les rapports entre les classes et les hommes - ne contribuent à donner à la cité languedocienne une activité ouvrière constante et profonde. Il n'y a donc pas un mouvement ouvrier intense. Le recrutement syndical rencontre de grandes difficultés et l’action des syndicats s'exerce sans trouver de grands échos parmi le prolétariat toulousain. La besogne syndicale est en effet pour lui trop aride, trop monotone, elle est faite de petits incidents qui se succèdent et se précipitent parfois. Pour lui faire rendre efficacité et profit, il faut suivre chaque jour cette besogne, s'y attacher. Sans elle, il n'y a pas ces explosions de vie qui ont étonné, surpris, puis effrayé la bourgeoisie et qui mettent en relief le travail silencieux et quotidien.

Toulouse est une des rares villes qui n’ont pas connu dans le mouvement syndical les divisions politiques. C'est que la politique sectaire n'a pas grande prise sur le toulousain, car elle exige ténacité et obstination ; qualités ou défauts que ne possède pas l’habitant de Toulouse. Il se montre en toute chose un amateur, un dilettante, un homme heureux, à la recherche de sensations et d'impressions. Il est cependant capable de s'émouvoir, de s'intéresser, de se passionner.

Le terrain sur lequel il est chez lui, bien chez lui est celui de la lutte électorale. S’amuser du candidat, se battre pour lui sont des passe-temps. La vie en un mot est un théâtre où il est tantôt acteur, tantôt spectateur, jouant les rôles avec le même entrain et le même laisser-aller.

Ville et population étranges, complexes, sautillantes, pleines de charme séducteur dont on aime à s'approcher pour goûter le repos de l’esprit. Les militants ont une rude tâche à accomplir : lutte contre le milieu davantage que contre les hommes. Ils se dépensent de façon continue pour cet objet. Ils enregistrent des progrès, insuffisants à leur gré.

L'industrie qui domine dans Toulouse est celle de la chaussure ; elle comprend plus de trois mille ouvriers, le syndicat en compte une trentaine. Et cependant tout a été fait en vue d'amener cette catégorie de prolétaires à l’organisation. Le cordonnier reste indifférent, se bornant à vibrer sous le choc de fortes commotions ; il aime à faire de son réduit un « petit Capitole », et de cela il est fier. L'ouvrier d'usine, dont le nombre croît au détriment de celui qui travaille à domicile, est victime d’une situation qui ressemble en bien des points à celle du tisseur : l'organisation est venue après l’entrée du machinisme et son développement. Il n'a pu de ce fait s'en rendre en partie le maître. Puis le machinisme a déplacé peu à peu les centres de production ou les a affaiblis.

C’est ainsi que Limoges, Angers, Amiens, Lyon, Paris ont perdu de leur activité. A l’avantage de quel centre ? Je m’avoue impuissant à répondre de façon précise. Des petits centres se sont formés dont l'approche est difficile, de sorte qu'il n'y a plus, sauf Fougères, de localité comptant une population dans la chaussure fort importance. J’ajoute qu’il n’y a pas de région dans laquelle se trouvent agglomérées de grandes fabriques. Il y a éparpillement. De Toulouse il faut aller à Limoges pour rencontrer un centre comprenant plus de mille cordonniers.

Toulouse compte un arsenal relevant de la Guerre, une manufacture de tabacs, une poudrerie. Aux syndicats de ces catégories s'ajoutent ceux des corporations indispensables à la marche d’une ville de pareille importance.

Depuis quelques mois, les progrès s'accélèrent. Un réveil fort appréciable se constate. Aussi la vie ouvrière se fortifie et s'étend. Un mouvement syndical s'affirme d’une certaine précision dans l’idée et dans la forme. Les camarades feront bien de ne pas l’identifier avec la vie électorale locale, malgré les très grands services rendus par le Midi socialiste(1), journal quotidien.

1 – Note JP Damaggio : cette référence au positif à un journal politique est unique au cours du voyage.

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 15:54

Griffuelhes à Montauban

1904-1905

 

Dans son livre de 1909, Voyage révolutionnaireBON DE COMMANDE Editions La Brochure Victor Griffuelhes explique à l’aide de sa pratique sa conception géographique du syndicalisme : il faut former un centre qui va ensuite rayonner. Par exemple : « voir Lyon constituer un centre de propagande, vrai centre de rayonnement pour toute une région jouant un grand rôle économique ». Pour Toulouse, Griffuelhes constatera au contraire que la ville ne peut jouer ce rôle de centre, faute d’un pôle ouvrier conséquent. Griffuelhes évoque aussi les considérations régionales : « Il y a plus à attendre de cette classe ouvrière du Nord de la France, que de celle des régions indiquées plus haut [le Midi]. Le contraste entre elles est frappant. Au Nord il faudrait les qualités « entraînantes » du Midi. A celui-ci il faudrait les qualités « endurantes » du Nord. Je n’ose souhaiter un pareil amalgame ! »

 

Montauban ne pouvait pas être un centre avec sa classe ouvrière bien réelle mais très morcelée, avec un environ paysan source cependant de petites industries comme le chapeau de paille de Septfonds-Caussade, la fabrication de balais à Grisolles et la production de papier à Montech. Ces petites industries virent cependant émerger, entre 1900 et 1910, un syndicalisme réel mais local et c’est là qu’intervient le passage de Griffuelhes pour que ce syndicalisme franchisse le pas du local vers le national pour qu’il devienne partie prenante d’une ORGANISATION nationale.

 

Avec Montauban, les ébénistes sont en grève, en septembre-octobre 1904. Ils n’appartiennent pas à la famille des petits artisans qui ne peut user de cet outil – la grève – comme moyen d’action sociale. Il s’agit d’ouvriers de fabriques de meubles. La ville en rassemble une dizaine en 1904. Ils sont installés au centre ville, surtout rue d’Auriol (3), Place nationale (2) et rue de la Comédie (1). Deux autres sont en périphérie dont Péricole, le premier à être d’accord avec ses ouvriers.

Le plus important, Pautal-Gaillard, est excentré avec deux usines dont une qui travaille pour l’exportation (qui donna sans doute l’usine Capelle, ultime témoignage actuel de ce passé).

La négociation avant la grève

Les ouvriers ébénistes sont organisés en un syndicat qui se réunit régulièrement. Il semble qu’en juillet-août 1904, les dirigeants aient travaillé à un nouveau tarif en matière de salaire.

Le 20 août, L’Indépendant annonce la tenue d’une réunion urgente des ouvriers ébénistes et le 27 août le syndicat fait appel aux patrons, une deuxième fois, pour discuter loyalement des tarifs élaborés par le syndicat. Après une discussion sur le lieu de la réunion (les patrons ne veulent pas aller à la Bourse du Travail car ils disent « nous ne sommes pas chez nous ») elle est programmée à la mairie. Seulement deux patrons se présentent (Marne et Péricole) et ils mettent au point les nouveaux tarifs. Le 2 septembre la question est évoquée ainsi dans La Dépêche :

« Nous nous contentons de donner ces rensei-gnements [le débat sur les tarifs qui a repris chez Pautal] sans autres détails ni commentaires afin de ne pas gêner les pourparlers qui doivent incessamment reprendre. Nous souhaitons vivement avec le public qu’une entente intervienne et sauvegarde les intérêts des deux parties. A ce moment, les ouvriers seuls sont lésés. »

L’Indépendant, comme La Dépêche, tout en se plaçant du côté des ouvriers ne disent rien de précis sur le contenu de la revendication. Les deux journaux radicaux (le premier est hebdomadaire et seulement local, le deuxième quotidien et régional) aiment répéter qu’ils souhaitent un accord entre les deux parties. Seul Le Républicain, devenu plus révolutionnaire qu’en 1903, donnera les détails sur les tarifs. Un buffet en peuplier sans vitrine nécessite 6 jours de travail pour un bon ouvrier et il lui sera payé 9 F soit 1 F 50 par jour. « Situation attristante sinon injuste » dit le journal qui ajoute une parole d’ouvriers : « Et dire qu’il y a encore des ouvriers non syndiqués ! ».

Une augmentation de 0 F 30 par jour est demandée par les ouvriers (pour indication le salaire des typographes est de 4 F 50 par jour et les fondeurs de Castelsarrasin gagnent 7 F).

Le 27 août Le Républicain accorde une bonne place au mouvement des ébénistes où nous apprendrons, en plus de la revendication salariale, le nombre de syndiqués engagés dans la lutte : une centaine. Pour prouver le mépris dans lequel sont tenus les ouvriers, le journal évoque un rabais de 23 F accordé à un client pour l’achat d’un lit qui en coûtait 40 ! Comme dit Le Ralliement, les gens veulent acheter bon marché, mais les patrons jouent quel jeu dans cette affaire ? Quel était le prix de revient du lit ?

 

L’évocation du conflit n’interviendra dans L’Indépendant radical qu’après celle du journal de droite Le Ralliement qui écrira le 18 août, sous le titre, une grève en perspective :

« Les journaux du bloc[1] publient avec une touchante unanimité et un empressement singulier une note officielle ou officieuse qui leur a été communiquée par le syndicat des menuisiers. Nous ne discutons pas des questions professionnelles soulevées par cette note dont le ton est particulièrement agressif et comminatoire. Nous voulons espérer au contraire qu’une entente aura lieu entre patrons et ouvriers, sans bruit et après discussion courtoise et approfondie sur les possibilités. Nous regrettons donc sincèrement de trouver dans la note en question des phrases comme celle-ci qui n’augurent rien de bon : « Le syndicalisme est une organisation de combat qui permet de lutter à armes égales avec les patrons ». Il vaut mieux à tous égards s’entendre que lutter ».

Cet article veut faire passer les radicaux pour plus révolutionnaires qu’ils ne sont. Par contre, il s’inquiète à juste titre du caractère révolutionnaire du syndicat des ébénistes (la grève aura bien lieu). Du côté du journal centriste La Tribune, pas question d’évoquer ce conflit avec simplement, le 15 juin, une pique envoyée à l’adresse de la Bourse du Travail. Le journal indique qu’il reçoit pour la première fois un communiqué de la dite Bourse alors que « les justes revendications syndicales et les questions prolétariennes ne nous ont jamais laissés indifférents », précise le directeur de la publication.

 

Le Ralliement développe sa stratégie d’apaisement proche de celle des radicaux : le premier septembre il rappelle qu’il ne veut pas mettre de l’huile sur le feu (plus tard la métaphore deviendra : « La vie nationale et économique est une machine où tout membre pour bien fonctionner a besoin d’huile. Les hommes intelligents ne doivent pas être les premiers à jeter du sable dans les rouages » ; le 17 septembre il précise : « Nous avons reçu à l’occasion des difficultés pendantes entre ouvriers et patrons ébénistes une lettre que nous ne publions pas quoiqu’elle contienne de très sages observations au sujet de cette affaire. Nous voulons espérer que le conflit s’aplanira. S’il en était autrement nous donnerions les détails que contient cette lettre et qui sont fort intéressants ».

 

Comme tous les autres journaux, Le Républicain veut jouer l’optimisme et l’apaisement :

« Les patrons répondent favorablement aux syndicats » écrit-il le 30 août, pour dire qu’en fait les patrons répondent favorablement non pas aux revendications mais au souhait d’une rencontre pour modifier les tarifs.

Optimisme encore, suite à la réunion chez Pautal-Gaillard quelques jours après : « Nous pensons que les nouveaux tarifs des syndicats seront acceptés ». Au 15 septembre, il faut se rendre à l’évidence, les patrons font tout pour gagner du temps sans rien lâcher. Et avec le texte du Ralliement du 17 septembre on constate qu’ils s’activent pour la contre-attaque.

 

En cette fin septembre, trois patrons (Péricole, Brunet, Marre) acceptent de prendre, aux nouveaux tarifs, tous les ouvriers des autres ateliers qui se présenteront pour travailler. « Cette nouvelle fut accueillie avec joie par l’assistance et il est décidé de faire écarter toute idée de grève. Mais il fut décidé que les meubles finis, si pour la suite, les patrons n’acceptent pas les nouveaux tarifs alors ce sera la grève » indique Le Républicain. On constate que la grève n’est donc pas lancée partout mais seulement chez les patrons récalcitrants … qui resteront récalcitrants. « Les menuisiers du syndicat sont animés d’un grand esprit de solidarité. Leurs revendications nous paraissent des plus justes » conclut Le Républicain.

 

La grève

Tous les journaux font référence à la tension qui monte le 20 septembre. Le Ralliement par exemple : « Une partie de la presse locale s’occupe du conflit des ébénistes au sujet du tarif de la main d’œuvre. Nous n’avons pas à intervenir dans un sens ou dans l’autre sous peine de donner à cette intervention un sens politique qui peut nuire à une entente finale pourtant si désirable ». Après cette phrase, le journal commence une défense et illustration des intérêts des patrons qui démontrent qu’aujourd’hui, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : révolution technologique et délocalisations étaient déjà là par les phrases qui suivent. « Il y a la concurrence des machines » ; « Il ne faudrait pas que cette branche d’activité périclitât et passât à une autre ville au détriment de la nôtre ».

Malgré les appels au calme du Ralliement l’irréparable va se produire, à savoir la grève que le journal ne mentionne que bien plus tard, le 13 octobre, quand il rappelle, en s’appuyant sur ses déclarations précédentes, « la réserve absolue » qui fut sa règle de conduite. Mais à présent, il développe les arguments en faveur des patrons. Il reconnaît que depuis le 20 septembre c’est la grève dans quatre ateliers où les syndiqués sont les plus nombreux. Donc Edouard Forestié, responsable de la chronique locale du journal, rappelle une nouvelle fois que le travail peut aller dans une autre ville et « les ouvriers vont marcher sur le trimard[2] ». L’argument choc qui avait été annoncé est le suivant : « Il y a six mois de morte saison et les patrons occupent les ouvriers toute l’année pour leur conserver le travail et font donc des avances énormes ». Majorez les tarifs et alors la concurrence sera impossible vu que « L’acheteur aujourd’hui ne regarde qu’au bon marché ». Si le journal peut se permettre un conseil : il faut une entente.

Pour Forestié les rapports ouvriers/patrons c’est l’éternelle histoire de la fable du bon Lafontaine les membres et l’estomac. La question cessera d’être évoquée le 20 octobre. La fin de la grève des ébénistes est donnée comme prévisible puisqu'une nouvelle réunion patrons et ouvriers est annoncée.

 

En fait, le 21 septembre, les lecteurs de L’Indépendant, de La Dépêche et du Républicain trouvent un appel qui ne dit pas qu’il y a grève puisqu’elle n’est pas générale. On devine seulement que l’heure est au conflit. J’en retiens cet élément : « La solidarité ouvrière plus que jamais doit s’étendre et s’organiser ; les patrons eux-mêmes nous en donnent l’exemple. Que tous nos camarades remplissent dignement leur devoir et le succès de la corporation est assuré ». C’est l’heure de la mobilisation car « les revendications sont justes, l’opinion publique est favorable, la solidarité ouvrière va fonctionner contre l’égoïsme ». Le communiqué insiste pour refuser toute violence. Il en appelle à la conscience des ouvriers. « La classe ouvrière, camarades, nous seconde, et a à cœur notre succès qui sera le sien ».

 

La fin de la grève ?

Dans la presse, toute référence à la grève s’arrête le 27 octobre. Le Républicain ira le plus loin dans le soutien en rendant compte d’une réunion dans son édition du 27 octobre qui apporte les informations suivantes : « Après une discussion à laquelle participèrent plusieurs ouvriers, il fut décidé presque à l’unanimité des présents, qu’il fallait repousser le tarif en question car il était inadmissible et maintenir rigoureusement le tarif du syndicat. Une commission a été envoyée chez Pericole, Marre, Benet pour savoir s’ils étaient d’accord pour appliquer, dès à présent, les nouveaux tarifs. Leur accord est considéré comme un premier succès ».

La Dépêche du 25 octobre donne quelques autres détails sur cette réunion générale des ouvriers ébénistes en assemblée le 22 octobre. « Des améliorations sensibles sont déjà apportées aux prix précédents et un tarif définitif est en voie d’élaboration ». Malgré cette note positive nous apprenons que la décision c’est « le statu quo de la grève partielle jusqu’au jour où les patrons accepteront le tarif raisonnable dressé par le syndicat ouvrier ». C’est donc ainsi que les lecteurs de La Dépêche apprendront l’existence d’une grève mais le journal veut rester optimiste : « Espérons qu’une entente interviendra et que le conflit préjudiciable à l’industrie du meuble prendra fin dans un bref délai ». Les suites de cette réunion ? Nous n’en saurons pas plus.

 

Le Bulletin de la Bourse du Travail nous apprendra bien plus tard que le 20 août 1905 trente membres du syndicat des ébénistes, écoutant à Montauban Ferrère de Toulouse et Abrogast de la Fédération nationale de l’ameublement, il en ressortira dans le compte-rendu : « que des malentendus sont dissipés au sujet de la dernière grève de Montauban ». Les ébénistes non syndiqués sont appelés les coucous ou les mangeurs de marrons.

 

Les ébénistes ont sur la ville une histoire marquante . L’ébéniste Antoine Bourdelle était le père du sculpteur connu pour ses idées favorables à la Commune. Un autre ébéniste aura comme fils Raoul Verfeuil, un des premiers permanents national du PCF en 1920, exclu en 1922.

Au cours des années 1904-1905 des conférenciers syndicalistes passeront en ville (dont Keufer, le réformiste) avec à l’appui de nombreux articles dans la presse, mais rien pour Griffuelhes. Parce que le courant anarcho-syndicaliste est faible ? Quand, deux ans après, Hubert Lagardelle l’ami de Griffuelhes viendra à Montauban il y aura 400 personnes pour l’écouter (600 pour Keufer). C’est le même secrétaire, Augustin Carrié qui sera à l’origine de cette initiative non-négligeable mais qui ne pourra se renouveler vu le vent de colère suscité par les forces politiques (Lagardelle était en vacances à côté de Montauban et aurait voulu intervenir à nouveau en 1907). Le Bulletin de la Bourse du Travail sera le seul à évoquer la conférence et il le fera en détail.

 

Griffuelhes, comme il l’expliquera très bien au même moment dans une conférence de 1904 publiée dans l’Action syndicaliste préfère l’action aux discours. Sa modeste présence à Montauban, à travers cette modeste lutte permet de percevoir le travail de fourmi auquel il se livra dans l’ombre à la tête de la CGT, pour son ORGANISATION.

 

Cette activité peut paraître aujourd’hui comme une simple question technique. Pour Griffuelhes c’est une tâche « politique » qu’il explique ainsi dans l’Action syndicaliste : «Le mouvement ouvrier est le résultat d’une longue pratique créée bien plus par les événements que par tels ou tels hommes ». Et cette primauté de la pratique (donc de l’organisation débouchant sur la lutte) il l’oppose à ceux qui polémiquent à « l’infini » sur le meilleur système à venir (socialiste ou anarchiste) : « Polémiquer à l’infini sur le système le meilleur est agréable – mais pour celui seulement qui, ne prenant directement aucune part à la lutte de la classe ouvrière, juge de très haut et de très loin. Car il est toujours facile de formuler des théories, il est plus malaisé de les mettre en pratique ». (une façon de rappeler le bon sens populaire : la critique est aisée mais l’art est difficile).

 

On peut penser que Griffuelhes n’a pas dit autre chose aux ébénistes grévistes de 1904 à Montauban. En célébrant leur action, comme seule source possible de la révolution sociale, il dut plaider, pour l’adhésion des syndiqués à la Fédération de l’ameublement, pour la lutte avec la CGT, pour l’œuvre de solidarité locale, pour la construction d’un digne mouvement ouvrier indépendant des forces politiques, pour que se tisse des liens régionaux. Donnons lui le mot de la fin à partir d’une phrase de son Voyage révolutionnaire concernant le cas toulousain :

« La besogne syndicale est en effet pour lui [le Toulousain] trop aride, trop monotone, elle est faite de petits incidents qui se succèdent et se précipitent parfois. Pour lui faire rendre efficacité et profit, il faut suivre chaque jour cette besogne, s’y attacher. Sans elle, il n’y a pas ces explosions de vie qui ont étonné, surpris, puis effrayé la bourgeoisie et qui mettent en relief le travail silencieux et quotidien ».

C’est ce travail silencieux et quotidien que j’ai souhaité évoquer à travers mon modeste exposé.

30-09-2006 Jean-Paul Damaggio

 

Sources :

Archives départementales :

Périodiques : La Dépêche, L’Indépendant, Le Républicain, Le Ralliement, Le bulletin de la Bourse du Travail, La Croix.

Trois livres : Victor Griffuelhes : L’action syndicaliste, Voyage révolutionnaire (ces deux livres réédités par La Brochure, 5 euros, 64 pages, à commandes aux Editions La brochure 82210 Angeville) et de Patrice Garesio : Le mouvement syndical en TetG 1904-1947, mémoire de Maîtrise, 1997

Pour en savoir plus :

Jean-Paul Damaggio : Quatre grèves historiques en Tarn-et-Garonne 1904-1905, éditions la brochure.

(format A5 52 pages 5 euros port compris).



[1] « le bloc » ce sont les républicains et leurs journaux La Dépêche, Le Républicain, La France. On a pu noter que L’Indépendant, membre aussi du bloc n’a pas évoqué la dite grève aussitôt.

[2] Ce terme vieilli pour dire vagabonder, aller au hasard sur les chemins, est significatif du vocabulaire soigné d’Edouard Forestié.

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 16:13

En ce 3 janvier 2009 j’ai consacré ma journée à l’Equateur et j’ai retrouvé ce texte de Sepulveda que je vous offre car je le trouve merveilleux.

 

Un homme appelé Vidal

 

Quand Jorge Icaza (1) publia Huasipungo, les grands propriétaires terriens, l’Eglise et les Opulents d’Equateur furent scandalisés par le thème du roman, mais aucun latifundiste, curé ou entrepreneur, ne montra la moindre commotion devant le panorama de l’exploitation, l’humiliation et l’extermination dont furent victimes les paysans et les Indiens des montagnes andines d’Equateur, du Pérou et de la Bolivie.

Je fus pour la première fois en Equateur en 1977 (2) et le panorama continuait d’être tel qu’il fut décrit par Icaza : des gens sans droits, sans ressources, des gens sans autre protection que la nuit froide et silencieuse dont l’obscurité leur permettait de se raconter leurs rêves et leurs désirs.

Et cette année-là, j’ai rencontré Vidal.

Je me souviens, j’étais assis à la table d’un marché (3) de Cayambe je réglais mon compte à un savoureux cochon d’Inde (4) cuit à la braise. Je fixais un homme qui s’approchait d’une manière secrète des paysans, des Indiens, qui s'offraient comme chargeurs, et à qui il parfait presque à l’oreille. A ceux qui ne s’éloignaient pas à toute vitesse, il donnait un des tracts qu’il sortait comme un prestidigitateur des replis de son poncho.

Tout d’un coup on entendit le bruit des sifflets et en quelques minutes, le marché fut envahi par la police. L’homme se mit le chapeau sur les yeux et se dirigea vers la sortie la plus proche mais en passant devant moi, il s’arrêta. Découvrant qu’elle était aussi fermée que les autres par les hommes en uniforme, il regarda brièvement les alentours et nos regards se croisèrent. Une formidable loi de la vie veut que les jodidos (5) se rencontrent. A lui, ils le poursuivaient, et moi, je commençais un exil de plusieurs années. Il s'assit en face de moi en prenant la bouteille de bière que j’avais sur la table. Il commença à me parler de poulets, et je le suivis dans la conversation. Quand les policiers passèrent à nos côtés, nous bavardions des dégâts causés par la soif sur les animaux de basse-cour.

Je m’appelle Vidal, et je suis en train de convoquer une réunion syndicale, me dit-il, quand la réalité nous permit d’abandonner la conversation sur les poulets.

Nous sortîmes du marché et un peu plus tard, assis sur le banc d’une place, je lui demandai de me montrer un des tracts. C’était une feuille écrite à la main, en gros caractères, dont je ne compris rien, car elle était en quechua.

Ils sont rares ceux qui savent lire mais ça n’a pas d’importance ; les mots écrits unissent et donnent des forces commenta Vidal.

Le soleil brillait très haut dans le ciel, il arrachait des scintillements au Pichincha très proche. Il aplatissait les chapeaux des Indiens qui passaient inclinés, portant toutes sortes de charges sur le dos.

Ce sont les Huasipungo de la ville. Ils n’ont pas de terre et portent n’importe quoi pour un morceau de pain. Ils vivent et meurent dans la rue, me déclara Vidal.

— Tu me dis t’appeler Vidal. Et ensuite ?, je me souviens lui avoir demandé, Vidal et rien d'autre ?

— Oui, car ça suffit ainsi. Tu veux venir à la réunion ?

 

En parlant, les « r » sortaient de sa bouche comme s’il les mastiquait, et ainsi avec son accent de la montagne, il me raconta le difficile travail d’un syndicaliste paysan. La fédération des paysans d'Imbabura naissait et était écrasée puis renaissait. Vidal portait sur lui le numéro qui légalisait le mouvement syndical et un carnet de cartes d’adhésion.

Nous marchâmes deux heures dans l’immense nuit de la moitié du monde, jusqu’à arriver au lieu de réunion. Il y avait 20 personnes qui immédiatement partagèrent avec nous leur repas : des patates et un morceau d'estomac d’animal accompagné d'une eau-de-vie féroce.

Vidal parlait avec eux en quechua et le seul mot que j'arrivais à capter, était le mot compañero. Les paysans approuvaient, posaient des questions ; par le ton des voix, je sus qu’ils discutaient et ils terminèrent en s’embrassant comme de mythiques conspirateurs partant à l’assaut du ciel.

Vidal. Je l’ai accompagne à bien d’autres réunions clandestines, jusqu’à dessiner ensemble un mini programme d’alphabétisation tandis que lui me conduisait à travers l’histoire du monde andin et m’enseignait le quechua.

Je l’ai vu euphorique et triste, chantant et hospitalisé suite à des affrontements avec les latifundistes. J’ai vécu dans sa maison, et sa famille fut la mienne. Quand, en 1979, j’ai laissé l’Equateur, je savais que je m’éloignais d’un ami, d’un camarade inégalable, et je me lamentais de ne pas connaître son nom pour pouvoir lui écrire. La vie me conduisit par beaucoup de sentiers mais jamais je n’ai oublié Vidal ; et la vie elle-même, celle qui unit les jodidos, m’apporta, il y a seulement quelques semaines, un cadeau formidable : c’était une photo publiée dans un journal équatorien j'ai vu mon ami, avec le Pichincha en fond, qui parlait à un groupe de paysans lors de l’inauguration d’une coopérative. La légende disait : « Vidal Sanchez, dirigeant syndical ... » Un homme appelé Vidal, Vidal Sanchez. Il avait raison Brecht :

« Il y a des hommes qui luttent toute leur vie ; eux sont les indispensables. »

Luis Sepulveda, en l’an 2000

Notes de la traduction :

1 – Jorge Icaza est un auteur équatorien important.

2 – En 1977 Sepulveda sortait des prisons chiliennes.

3 – Les marchés latino-américains ont toujours un coin pour manger.

4 – Le cochon d’inde est  un des mets de la cuisine des Andes.

5 – Je n’ai pas traduit le mot « jodido » qui veut dire à la fois réprouvé, rejeté, marginalisé, mal en point etc.

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 11:16


cladel livre 1990
  
 

Ci-dessus Cladel dessiné par André Gill, l'homme dont Cladel raconte ci-dessous comment il est devenu fou.

"Où, quand et comment reçut-il ce coup de marteau ?" se demande parfois le monde en apprenant que tel ou tel des siens a perdu la raison. Hier, en m’interrogeant de la sorte à propos du remarquable caricaturiste qu’on vient de séquestrer à l’asile de Charenton, je me souvins que déjà je l’avais vu fou quelques années auparavant. Il errait alors dans Paris terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu’il me raconta près de la rue Soufflot, un soir où les mitrailleuses rurales fauchaient dans le jardin du Luxembourg, des fournées de citoyens vaincus et condamnés sans jugement et sans appel :

 « La journée touchait à sa fin et je n’y tenais plus ! Il y avait, mon cher, trente-six heures que je vivais, ou plutôt que je ne vivais pas, au fond des caves du théâtre de Cluny. Soudain l’écho de mille voix joyeuses sonne à mes oreilles et je me hisse sur un monceau de décors pour tâcher d’apercevoir à travers les barreaux d’un soupirail ce qui se passait au dehors. Ah ! Je n’oublierai jamais ça ! Ma cervelle se tourne en eau, quand j’y pense, et j’ai la tête en feu ! Plus tard je le peindrai peut-être, ce tableau ! Figure-toi que sur le trottoir bordant le bâtiment où je m’étais réfugié, gisaient étendus une vingtaine de fédérés criblés de balles. Autour de leurs corps, la soldatesque de Mac Mahon et de Galliffet s’amusait à ce jeu : laisser tomber, après avoir visé longuement, une baïonnette dans les yeux de ces communards déjà glacés et raidis. On n’y réussissait pas à chaque coup ; parfois l’acier frappant les os du crâne ricochait sur l’asphalte avec un son mat qui m’entrait au ventre, et l’on raillait le maladroit en riant comme des bossus.

 « Au contraire lorsque bien dirigée, la pointe de l’arme blanche s’enfonçait dans l’œil crevé d’un mort, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs camarades qui s’était signalé par cette prouesse et, montrant la monnaie trouvée dans les poches du supplicié posthume, étalée à côté de lui, gueulaient à bouche que veux-tu : gagnant, toi tu vas nous payer la goutte, animal ! et ma foi, l’on allait boire en chœur, chez le marchand de vins d’en face un petit verre de n’importe quoi, tandis que la tige de fer vibrait encore dans la prunelle du cadavre. Oui, mon ami, j’ai vu ça, j’ai vu ça, la semaine dernière ; Ernest Pichio, d’autres et d’autres encore, le virent comme moi ; j’ai vu le triomphe de l’ordre. »

 Et soudain Gill, André Gill frémit sur ses orteils, et les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, l’écume à la bouche et du sang plein les paupières, il me planta là, criant ou plutôt aboyant hurlant comme un chien fugitif, à la mort :

·« Ah ! Voilà le plaisir ; mesdames, voilà le plaisir ! Régalez-vous ! …. »

·Paris, 31 octobre 1881 – L’Arlequin

 

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 11:15

Obsèques de Léon Cladel

Discours d'Emile Zola

(23 juillet 1892)

 

Au nom de la Société des Gens de Lettres, au nom de la littérature française, je viens dire un dernier adieu à Léon Cladel. Et, ce que je regrette, c’est que, averti trop tard, loin de Paris, je ne puis le louer ici comme il le mérite.

Pendant les trente années de son dur et glorieux labeur il est resté fidèle à la terre d’où il était sorti, il a aimé les humbles et les souffrants qu’il avait coudoyés dans sa jeunesse. Ses héros préférés, ce sont les va-nu-pieds des champs et des villes, tous ceux que la vie sociale écrase ; ce sont aussi les simples, les grands et les tendres, dont chaque heure, dans la bataille de l’existence, est un héroïsme. Il les prenait parmi le peuple, il leur soufflait l’âme naïve et forte des foules, il les faisait à son image ; car, même sous l’usure de notre terrible Paris, il avait gardé la simplicité et une tranquille grandeur. Il s’était mis véritablement à part, dans notre monde littéraire. On a parlé de sa petite maison de Sèvres, où il vivait au milieu des siens, comme un patriarche, de cette maison si accueillante aux jeunes débutants, toute pleine de bonne affection et de travail. Les enfants poussaient là au grand air. Des bêtes domestiques, libres et caressées l’envahissaient. N’était-ce pas le milieu naturel du poëte puissant qui à dressé les fières figures du Bouscassié, d’Ompdrailles et de l’Homme-de-la-Croix-aux-Bœufs?

Il était mon aîné à peine de quelques années ; je l’ai connu à l’époque de nos débuts, lorsqu’il venait de publier son premier livre, Les Martyres ridicules. Et, si j’évoque le Cladel de cette époque déjà lointaine, je revois un jeune homme à la mise correcte, à la chevelure émondée et contenue. Je veux dire qu’il n’est point débarqué à Paris en paysan du Danube, mais que, plutôt, la libre insouciance, la bonhomie rurale l’y ont repris à mesure qu’il a vieilli. C’est là un phénomène typique et charmant, tout à son honneur. Il ne faut pas oublier qu’il a eu des amitiés illustres. Il tutoyait Gambetta ; il aurait pu, comme tant d’autres, au lendemain de la conquête, réclamer sa part. Mais, en maladroit qui tenait surtout à ses convictions, il choisit justement pour se fâcher le jour où son tout puissant ami fut le maître. Jamais il ne s’est mis du côté du manche, jamais il n’a été là quand la douce pluie des récompenses et des sinécures commençait. Il demeurait d’une intransigeance. Il demeurait d’une intransigeance farouche, sans concessions aucunes, ni politiques, ni littéraires. Et c’est pourquoi, lorsque nous en avons vu tant d’autres mettre des pans à leurs vareuses et changer leurs foulards rouges en cravates blanches, lui, doucement, avec son fin sourire, retournait au chapeau de feutre et à la grosse houppelande, qu’il trouvait commodes et qui lui tenaient chaud.

Cela est très beau, une existence entière donnée à un idéal, dans le désintéressement de tout le reste. Cladel n’a voulu être et n’a été qu’un écrivain. Seulement être un écrivain, pour lui, exigeait une somme d’efforts surhumains, demandait une vie de conscience et de travail acharné, car il s’était fait du style une idée de haute perfection, hérissée de telles difficultés à vaincre, qu’il agonisait à la peine. On raconte qu’il a recommencé, qu’il a récrit des manuscrits jusqu’à trois fois. La poursuite du mot juste le jetait dans des angoisses infinies. Tout devenait un sujet de scrupules, la ponctuation, le rythme des phrases et des alinéas. J’ai connu chez Flaubert, ce tourment de la belle prose sonore, parfaite et définitive. Il n’en est pas de plus torturant ni de plus délicieux. Et cela devient d’un grand et superbe exemple, en nos temps de prose bâclée, de journalisme hâtif, d’articles fabriqués à la grosse sur des coins de tables.

Le pis est qu’un si noble labeur n’est presque jamais récompensé du vivant de l’écrivain. Ces œuvres si soignées, si voulues, ne se laissent point aisément pénétrer par la foule. Leur beauté a besoin d’une sorte d’initiation, elle demeurent le culte d’une élite. C’est ce qui fait que Cladel n’a point rencontré les succès retentissants, les acclamations de ce Paris si prompt à s’engouer parfois. Je ne crois pas qu’il en ait souffert, car il avait le cœur solide et haut. Il devait se rendre compte de la vanité de certaines gloires fragiles. Mais nous en avons souffert pour lui, nous autres qui connaissions sa rare valeur, qui savions aussi, hélas!, que le succès, c’est aussi l’aisance, parfois la santé, la maison heureuse, égayée de soleil.

Oui, à chacune de ces belles œuvres impeccables qu’il lançait, ouvragées comme des joyaux de haut prix, nous aurions voulu les forts tirages qui hantent les impatients d’aujourd'hui, le fracas des journaux, le livre courant dans des milliers de mains. N’était-ce point un spectacle fait pour étonner, ces œuvres où il ne glorifiait que les petits et les misérables, et qui n’allaient point à la foule, à l’immense peuple illettré? Seuls, les poëtes, les artistes, en sentaient le fin et puissant travail, les difficultés vaincues, la hautaine réussite. Il était un maître, il tenait tout un coin de notre littérature, il avait sa griffe de lion qui marquait chacune de ses pages. Dans cette petite maison de Sèvres, si simple, vivait à l’écart du grand public, adoré des seuls fidèles de la parfaite littérature, un des écrivains les plus personnels et les plus probes de la seconde moitié de ce siècle.

Et, d’ailleurs, n’est-ce pas un destin heureux que d’avoir trouvé de son vivant le succès rétif, quand on a tout fait pour bâtir son œuvre sur des bases indestructibles? Ce qui les dévore, ces ouvriers acharnés remettant sans cesse leurs phrases au feu de la forge, c’est l’impérieux besoin de les forger si solides, si définitives, qu’elles vivent ensuite éternelles dans les siècles. Flaubert les voulait d’airain, toutes droites comme des tables de bronze, debout à jamais. Et leur récompense est là, à ces vaillants, dans la certitude qu’ils peuvent mourir, que leurs livres vivront. Le miracle de la vie s’accomplit, ces livres résistent et grandissent de jour en jour, quand tant d’autres, acclamés à leur apparition, disparaissent rapidement dans la banalité même de leur succès. La solidité du style, la conscience, le désir de perfection, tout ce qui a rebuté d’abord, travaille à la conquête de l’immortalité. Les lecteurs viennent, ne s’en vont plus, le roman se classe parmi les œuvres résumant une intelligence et une époque. C’est ainsi que les jours et les nuits passés sur une page par un écrivain original, soufflent à cette page une âme, une vie que rien n’étouffe, qui se développe à son heure et qui monte à la gloire.

Cladel a été le bon et génial ouvrier qui, la journée finie, peut se reposer en paix dans la tombe, satisfait et fier de son labeur. Il a laissé l’œuvre qui survit, l’œuvre vivante qui gagne en force, à chaque lever nouveau du soleil. Elle fait partie désormais de l’éternelle nature, elle portera ses fleurs, aux printemps sans fin qui se succéderont.

Et cette gloire de demain, cette moisson de palmes poussant de la mort, c’est le suprême hommage, c’est la grande consolation que je veux déposer aux pieds de la veuve de l’écrivain, de l’admirable compagne qui a été le charme et le courage de son existence. Oui, dans l’affreux deuil qui les frappe, s’il est une consolation possible, que la veuve, que les enfants se disent qu’il n’est point parti, celui dont les œuvres grandiront et vivront à jamais dans la mémoire des hommes.

Emile Zola

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 11:10
Deux nouvelles lettres de Ma bien chère Belle, 210 pages 15 euros. Jean-Paul Damaggio

Samedi 6 avril

 

 

Dans quelques minutes, il sera l’heure de notre déjeuner. En attendant, je viens d’écrire à ma mère pour la préparer à mon futur, dans le cas improbable où la terrible mesure nous serait appliquée. A quelle mesure je fais référence ? Ecoute ma Belle, cette histoire de possible déportation en Algérie me retourne l’estomac. Je ne veux pas y croire. La République, car tout de même nous sommes encore en République, peut-elle nous appliquer le traitement que le Second Empire fit subir aux Républicains de 1851 ? L'histoire peut-elle se répéter à ce point ? Par les récits de déportés, nous connaissons un peu la vie là-bas, sur l'autre bord de la Méditerranée. Le Lot-et-Garonne eut sa part. "Déportés" : ce mot vient du temps de Vidocq ; en 1851, on disait plutôt, transportés. Bref, chassons ces sombres nuages tant qu’il ne pleut pas.

Sais-tu que ma tête respire mieux ? Non, tu ne peux le supposer alors je te l’écris : j’ai été chez le coiffeur faire une toilette complète, en particulier un lavage de tête que je n’avais pas eu depuis octobre 1939, triste date de notre arrestation. J’aurai voulu que cette séance dure longtemps car à confier ma tête à un coiffeur, ça me délasse tellement. On se laisse faire et on se sent mieux. Comme avec les barbiers : plus que couper la barbe, ils refont un homme. J’ai le savon, le blaireau, il me manque le rasoir, le porte-monnaie, les pantoufles et le couteau.

En attendant notre déjeuner, j’observe Charlot, le vieil âne qui souvent traîne lentement un charreton dans le parc. Cet hiver, il allait tous les matins tendre son museau à la porte de la chambre occupée par Racamond qui nous a devancé dans ce lieu de séjour. Prenant l’air du chanteur de rue, il obtenait gâteaux, chocolats et autres friandises, de quoi s’entretenir la santé aussi bien que sous le règne des précédents propriétaires du château, à savoir la Baronne, puis le Syndicat des Métaux. Après la dégustation, il aime poser sa tête sur l’épaule de ceux qui lui parlent et sa joue contre celle de son interlocuteur, il ne se lasse jamais de cette posture. Aujourd'hui, comme il reste éloigné de moi sans doute par caprice, je le suis du regard en repensant aux ânes que j’ai bien connus à Samazan, et par exemple à la bonne Mirette. Je dois le reconnaître, Charlot a eu une éducation qui lui permet de prendre un sucre dans la main avec une délicatesse de manière, que notre pauvre Mirette n’a jamais pu atteindre. Peut-être, en tant que professeur, sais-tu d’où vient ce mépris scolaire pour l’âne ? Qui est l’inventeur du bonnet d’âne ? Le mot ânerie originaire du dernier siècle, qui le créa ? Les enfants qui lisent mal, que font-ils ? Ils ânonnent ! L’école a ridiculisé l’animal le plus utile aux paysans pauvres. Leurs longues oreilles ont servi cette mauvaise cause ! Je pense tout d’un coup que cinquante ânes se mettant à bramer ensemble quel chœur ça ferait ! Si, par esprit de contradiction, je demeure une drôle de bourrique, tant pis !

A me remémorer de tels souvenirs - et je ne t’écris pas tous mes souvenirs d'ânes - il me tarde encore plus de te revoir demain à mes côtés... et ne te vexe pas du lien !

Demain, sans négliger les questions pratiques, je te raconterai notre odyssée du jour du jugement. Tiens pour ne rien oublier, avant le déjeuner (il faut bien que j’aille le prendre), je vais écrire un aide-mémoire pour faciliter notre future conversation. Remercier Zévaès, l’avocat. Le payer. Vérifier que le pourvoi en cassation n’a pas été déposé en mon nom sinon le retirer. Penser à la pension. Ecrire à ma mère. Décrire la vie ici : chambre – repas – travail - perspectives. Surtout parler de l’Algérie.

Aucun des sept députés condamnés qui sont ici, n’ont voulu déposer de pourvoi en cassation. Félix Brun, Pierre Dadot, Jean-Marie Duclos frère de Jacques, Auguste Béchard, Marius Vazeilles, Jean Philippot (les autorités s'obstinent à le prénommer Jean alors qu'elles savent depuis longtemps qu'on l’appelle Roger) et moi-même,  nous ne voyons pas l’utilité de cette manœuvre. Parce qu'en tant que sursitaires, nous craignons un verdict plus dur ? Vu la lecture du terme "sursis" faite par le pouvoir (il mériterait, en lecture tout au moins, le bonnet de vautour) l’argument paraît faible. En fait nous ne voulons pas nous faire souffrir nous-mêmes. On verra le résultat obtenu par ceux qui demandent ce pourvoi.

En attendant, voici la formule de l’optimisme obligé : notre vie se déroule aussi agréablement que les circonstances le permettent. Demain sera un nouveau jour ... s'alimentant des mêmes circonstances et demain je t'embrasserai encore mieux qu’aujourd'hui.

 

Lundi 8 avril

 

Tu es passé hier et j’ai la tête encore pleine de tes paroles, de ton accent, j’ai les yeux pleins de tes regards, de ta silhouette, j’ai les bras pleins de ta douceur, de ta bonté, j’ai mon cœur plein d'espoir et d’amour. Aujourd'hui je t’écris assez tard car j’ai d'abord voulu soigner ma correspondance avec ma mère, avec Nini, Germaine et Lulu. Tu trouves n’est-ce pas, que je ne chôme pas ? Pour le paysan que je suis, une seule chose compte : employer son temps c’est-à-dire travailler. Même en prison, tu le constates, je ne change pas.

En t’écrivant à une heure plus tardive que d’habitude, juste avant 11 h 30, le bruit qui m’entoure m’empêche de me concentrer sur mes pensées et ce problème assez général en devient plus évident. Autour de moi, les camarades discutent sans cesse, or n’ayant pas d’endroit tranquille ou me replier, je suis contraint de supporter le brouhaha, ce qui me fatigue sans rien enlever à la note optimiste : j’espère que tu es rentré à Boulogne tout à fait tranquille et apaisée à mon sujet. A moins d’être entièrement libre (c’est-à-dire installé à Boulogne avec faculté d’aller à Samazan et Bordeaux) je ne pourrais être mieux nulle part qu’ici. C’est tout de même une chance que nous habitions Boulogne, ça te permet de ne pas être trop éloignée du Centre de Surveillance.

Voici le menu que dans quelques minutes nous allons déguster au réfectoire : pâté de porc, tripes, pommes à l’eau, fromage, le tout suffisant en qualité et quantité.

Que dire de la santé, cette grande héroïne sans laquelle nous ne serions rien ? Après la cellule de la Santé, en retrouvant ici le grand air, cela nous a tous enrhumé. Est-ce un détail de la vie ici, ou un enfantillage de la vie de partout ? Le rhume, d’y penser, peut-être que ça accélère sa venue. Porte-moi des mouchoirs. Côté digestion, pour la faciliter, je vais me promener avec Philippot. Ma Belle, tu imagines sans peine tout ce qu’on peut se raconter ! Ensemble nous parlons politique sans retenue. On se connaît depuis tant d’années et grâce à tant de bagarres ! Il suffit d’un mot pour qu’aussitôt nous nous mettions à refaire le monde dont tu devines les couleurs. Nous passons en revue tous les amis du canton de Port-Sainte-Marie et dans le feu mêlé de nos paroles et de nos rêves, Philippot devient le facteur de la fraternité ne transportant que des lettres de bonheur et s'arrêtant chez tous pour parler de la vie. Tu sais comment il est Philippot, comme un frère avec moi. Dire qu’il m'accompagne en ce calvaire pour seulement quatre voix ! Ce mois d'avril nous incite à repenser à l’inoubliable avril 1936. Philippot reste, même entre les murs de Baillet, fidèle à sa personnalité : calme, appliqué, sérieux et peu passionné ; et fidèle à son allure : cheveux noirs peignés en arrière, visage toujours rasé de près, et un air bien plus jeune que moi alors qu’avec mes 53 ans je suis de deux ans, son aîné !

Il me redisait hier cette fête de Port-Sainte-Marie où, de joie, les camarades ne voulaient pas le laisser partir. C’était le dimanche 31 mai 1936, 300 convives avaient participé au banquet, et en cortège ils le ramenèrent à la gare, aux chants de L’Internationale. Au fond de lui-même, à me raconter tout ça, il n’avait pas le calme qu’il conservait extérieurement parce que ces souvenirs portent des noms d’amis, comme des sueurs et des soifs. Par exemple, il me rapportait les propos d’un camarade de Fregimont lui rappelant en patois : « Dès le premier tour, tu as été en tête à Fregimont, trente quatre voix pour toi, contre vingt neuf à Martin. Ah ! mille dieux qu’on a bien travaillé ces dernières années ! ». Ce premier tour, tu t’en souviens ma Belle, Philippot a eu quatre voix d’avance sur Martin, député sortant, radical, professeur agrégé qui plus est ! Au cours de la promenade, je lui rappelais un autre moment que je connaissais : la fête au soir du deuxième tour où, du balcon de la mairie d’Agen, il remercia les électeurs en déclarant: « Avoir assuré le triomphe du Front Populaire c’est bien. Consolider son existence, développer sa puissance et faire appliquer le programme, c’est mieux ». Quelle résonance ces paroles, aujourd’hui ! J’aurais préféré, pour des raisons tactiques, qu’il se désiste en faveur du radical mais, d’une part la direction du parti refusa, et d’autre part, dans un premier temps, Gaston Martin lui-même annonça son retrait. Finalement les deux s’affrontèrent et les électeurs sanctionnèrent le maintien de dernière minute du député sortant qui perdit des voix et n’empêcha pas la belle élection de Philippot. Roger député d'Agen et moi député de Marmande, quel beau doublé ! Hier comme aujourd'hui, nous avons agi honnêtement, loyalement. Aucun reproche justifié ne peut ni ne pourra nous être adressé. Bref, on se tient compagnie... pour quatre voix. A m’écouter parler d'Agen, Philippot veut toujours revenir à Port-Sainte-Marie, gardant sans doute la nostalgie du temps où, dans les environs, il était le facteur.

Mais du procès, de notre odyssée du jour du procès, quand vais-je t’en parler ? Hier je n’ai pas eu le temps d’évoquer l’affaire, aujourd’hui je vagabonde, et demain ? Je dois construire un plan et m’y tenir. Voilà la résolution qui occupera ma fin de journée. Je t’embrasse.

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 11:08

Les Nouvelles du Tarn-et-Garonne 6 Novembre 2007

Chronique du livre en lien avec le Tarn et Garonne

JUSTICE ET VERITE. . . .

 

C’est ce que réclame, ce que demande, ce que veut RENAUD Jean, député communiste du Lot et Garonne, dans les lettres (1) à sa femme écrite du fond de sa prison, en 1940, et que nous présente, dans un subtil montage, Jean-Paul DAMAGGIO, le nouvel éditeur d’Angeville, entre Castelsarrasin et Lavit.

Au fil des lettres, nous découvrons les raisons, qui n’en sont pas, de l’internement de l’ancien député paysan, de ses raisons d’espérer, de ses moments de désespoir en cette période qui couvre ce qu’il est convenu de nommer «la drôle de guerre»... peut-être d’ailleurs ainsi bien nommée !

Dans la première lettre publiée, du jeudi 4 avril 1940, l’élu emprisonné et déchu interroge : « Qui me reste-t-il ?... il ne me reste que toi ma Belle, mon Isabelle, et toi mon beau, mon Samazan. Hier encore, j’avais un pays... j’avais un parti... » C’est le cri qui monte de ce lutteur condamné à l’inaction, de ce tribun enfermé dans cette période trouble où le gouvernement Daladier fait la guerre aux communistes et reste l’arme au pied face à Hitler à qui, pourtant, les hostilités ont été déclarées par cette étrange France » qui préfère, en ses salons, le fürher au Front Populaire.

Les interrogations, les réflexions se succèdent dans ce château de Baillet, dans la région parisienne, jusqu’alors propriété des syndicats de la métallurgie et devenu « Centre de surveillance » depuis peu... Auparavant la prison de la Santé a été le lieu d’enfermement, depuis octobre 1939, et si les conditions de détention se sont améliorées, le retour à la liberté n’apparaît guère. Du « je continuerai de vivre seul pour lutter avec tous » au « nous nous mettions à refaire le monde dont tu devines les couleurs »... l’espérance devient collective et se mutualise avec ses camarades de détention.

L'appréciation de la guerre fait débat et suscite questions, désaccords, discussion parmi les « Indésirables », terme qu’officiellement on leur applique...

Se mêlent les moments de jardinage, les considérations sur la famille, sur ce que va faire Mussolini, les immigrés italiens du département, sur sa rencontre avec celle qui fut... sa belle infirmière. Mais aussi cette remarque : « La liberté peut se développer ou régresser », vraie pour tous les temps... les discussions sur la qualité des bois, la démocratie, les camps de réfugiés espagnols, et les oiseaux... pour des prisonniers combien d’observations sur ... l’envol... voler jusqu’à toi ma bien chère belle ».

Des réflexions sur les Gascons aux grands débats de l’époque, Renaud Jean s’interroge, ce qui n’exclut pas la quotidienneté de la vie dans le camp auquel succédera le fort de l’île d’Yeu...

C’est en définitive un livre d’une belle écriture où la phrase vient au bout du bras qui sème, dans l’équilibre du labour, la sentence venue au terme du temps. Un livre du plaisir de lire pour partager... l’actuel optimisme : 6 août 1940 : « Combien de fois avons-nous rêvé à l’ombre des peupliers qui bordent la vallée de la Pique ? » Dimanche 18 août... « j’ai décidé de cesser de broyer du noir... »

Est-ce Jean Renaud ou Jean-Paul ? Aux lecteurs d’en juger !

Michel VEYRES

« Ma Bien Chère Belle » par Jean-Paul DAMAGGIO avec la complicité involontaire de RENAUD Jean - Ed. « La Brochure 2007 (210 p. - 15 euros)

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