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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:54

Lire Léon Cladel nouvelliste

 

Pour introduire Raca son ultime recueil de nouvelles, Léon Cladel indique toute l’attention qu’il porte à ce genre d’écrits :

 

 BON DE COMMANDE Editions La Brochure

 

« Par ce temps où règnent toutes les folies, on ne glose guère que de documents humains ou surhumains ; en voici quelques-uns simplement historiques. Ils ont été colligés avec soin, au jour le jour, de 1865 à 1887, et les pages suivantes qu’ils me fournirent peu à peu, datent, la plupart, d’une foule d’événements auxquels j’assistai, pendant cette période et souvent malgré moi, dans Paris où se condense excessivement, à mes yeux, la vie de la nation formée pourtant de peuples si divers et confondus sous la dénomination non moins absurde qu'impertinente de Français. Elles émouvront peut-être ceux de mes contemporains qui n’ont pas seulement vécu de soupes et de biftecks durant un quart de siècle, et, si je ne n’abuse, on les citera comme la quintessence de mon oeuvre, ailleurs comme ici, quand je ne serai plus là, car mon cœur y bat tout entier, et, certes, ma plume en a tracé chaque ligne avec moins d’encre que de sang ».

L. Cl.

Toulouse, le premier de l’an qui court,

 

C’est en référence à ce texte que j’ai décidé de défendre Cladel le nouvelliste. Peut-on en si peu de lignes dire mieux le combat d’une vie ? Et quand j’écris « dire mieux » je fais référence autant au style qu’au contenu (autant au contenu qu’au style si vous préférez).

A)    Voici seulement des documents historiques.

B)    Voici donc des personnes liées à des événements.

C)    Dans Paris où se condense trop la vie de la nation.

D)    La quintessence de mon œuvre.

E)    Ecrire avec son sang plus qu’avec son encre.

Vous pouvez prendre ces cinq propositions, vous les mélangez dans un chapeau, vous les tirez au sort et quelque soit l’ordre dans lequel vous allez les récupérer vous retrouverez le même Cladel. Ecrire avec son sang, c’est aller au contact de la vie authentique, cette vie qui à Paris oublie trop le reste de la France, et cette vie se capture dans une nouvelle par l’émotion qu’elle procure. Cette émotion pourrait être le point de départ et l’histoire l’arrivée. De toute façon tout Cladel est dans ces lignes. Et le romancier ? Après le poète qu’il fut à l’occasion, le dramaturge aux expériences rares, le romancier, s’il produit un des piliers majeurs de l’œuvre, me semble second pour le lecteur d’aujourd’hui par rapport au nouvelliste, dans le sens où Revanche peut inciter à lire I.N.R.I. alors que je doute de l’inverse. Mais ce point de vue peut être férocement contesté.

15-02-2009 Jean-Paul Damaggio

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:51

Rémy de Goncourt et Cladel

Léon Cladel. — Léon Cladel est mort le 21 juillet dans sa petite maison de Sèvres. Il était né le 22 mars 1834, à Montauban. Il fut un écrivain trop artiste pour pénétrer dans les masses, mais aucun des lecteurs de notre Recueil n'ignore son œuvre, et point n'est besoin de l'énumérer ici. Nous ne saurions mieux rendre hommage au talent de Léon Cladel qu'en reproduisant les lignes suivantes, extraites du discours que M. Emile Zola, au nom de la Société des Gens de Lettres, prononça au Père-Lachaise :

« Pendant les trente années de son dur et glorieux labeur, il est resté fidèle à la terre d'où il était sorti, il a aimé les humbles et les souffrants qu'il avait coudoyés dans sa jeunesse. Ses héros préférés, ce sont les va-nu-pieds des champs et des villes, tous ceux que la vie sociale écrase ; ce sont aussi les simples, les grands et les tendres, dont chaque heure, dans la bataille de l'existence, est un héroïsme. Il les prenait parmi le peuple. Il leur soufflait l'âme naïve et forte des foules, il les faisait à son image ; car, même sous l'usure de notre terrible Paris, il avait gardé la simplicité et une tranquille grandeur. Il s'était mis véritablement à part dans notre monde littéraire...

« ... Cladel n'a voulu être et n'a été qu'un écrivain. Seulement, être un écrivain, pour lui, exigeait une somme d'efforts surhumains, demandait une vie de conscience et de travail acharné, car il s'était fait du style une idée de haute perfection, hérissée de telles difficultés à vaincre qu'il agonisait à la peine. On raconte qu'il a recommencé, qu'il a récrit des manuscrits jusqu'à trois fois. La poursuite du mot juste le jetait dans des angoisses infinies. Tout devenait un sujet de scrupules, la ponctuation, le rythme des phrases et des alinéas. J'ai connu chez Flaubert ce tourment de la belle prose sonore, parfaite et définitive. Il n'en est pas de plus torturant ni de plus délicieux. Et cela devient d'un grand et superbe exemple, en nos temps de prose bâclée, de journalisme hâtif, d'articles fabriqués à la grosse sur des coins de table.

« Le pis est qu'un si noble labeur n'est presque jamais récompensé du vivant de l'écrivain. Ces œuvres si soignées, si voulues, ne se laissent point aisément pénétrer par la foule. Leur beauté a besoin, d'une sorte d'initiation, elles demeurent le culte d'une élite. C'est ce qui fait que Cladel n'a point rencontré les succès retentissants, les acclamations de ce Paris si prompt à s'engouer parfois. Je ne crois pas qu'il en ait souffert, car il avait le cœur solide et haut...

« N'était-ce point un spectacle, fait pour étonner, ces œuvres où il ne glorifiait que les petits et les misérables, et qui n'allaient point à la foule, à l'immense peuple illettré ? Seuls, les poètes, les artistes, en sentaient le fin et puissant travail, les difficultés vaincues, la hautaine réussite. Il était un maître, il tenait tout un coin de notre littérature, il avait sa griffe de lion qui marquait chacune de ses pages. Dans cette petite maison de Sèvres, si simple, vivait à l'écart du grand public, adoré des seuls, fidèles de la parfaite littérature, un des écrivains les plus personnels, et les plus probes, de la seconde moitié de ce siècle. »

Léon Cladel avait de grandes sympathies et de ferventes admirations parmi la jeunesse lettrée. Mais pourquoi des gens qui n'en avaient point reçu mandat — et des moins autorisés — ont-ils à propos de cette mort parlé ou écrit au nom de la jeunesse littéraire ? Nous désavouons véhémentement les inepties dont ils composèrent leurs maladroits panégyriques.

Rémy de Goncourt Mercure de France, septembre 1892, pp. 94-95.

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:48

Un livre sur Léon Cladel

 

En 2002 se tenait à Montauban un colloque sur Léon Cladel, dont les travaux furent publiée en 2003 (1). Cinq après, le livre de Thanh-Vân Ton-That (2), semble prolonger plusieurs interventions au colloque dont celle de Hélène Millot : Représentation de la femme révolutionnaire dans l’œuvre de Léon Cladel, ou celle de Yves Reboul, Ecrire la Commune : I.N.R.I. dans tous ses styles.

Il commence par une étude minutieuse d’une nouvelle, Revanche, publiée dans Les Va-nu-pieds, où l’héroïne Léone (tiens, le féminin de Léon ?) se retrouve au cœur de la Semaine Sanglante. A partir de là, l’auteure propose un analyse de la rhétorique révolutionnaire chez Cladel, la nature de son engagement, et le choix de la nouvelle comme forme littéraire.

La deuxième partie confronte cette nouvelle, avec le roman sur la Commune auquel elle a donné naissance mais qui ne sera pas publié du vivant de Cladel : I.N.R.I. (3) Puis une troisième partie étudie le thème de la Commune dans le reste de l’œuvre de Cladel.

Ce livre réalisé par une enseignante de littérature française à l’Université d’Orléans permet un approche importante de Cladel et j’en recommande la lecture. J’espère que nous pourrons engager le débat avec elle dans le cadre d’une réunion publique montalbanaise.

 

L’originalité d’un combat

Léon Cladel m’apparaît comme un tout, un roc même, en conséquence il me semble très difficile de le couper en tranches suivant des catégories classiques : le Régionaliste, le Communard (il utilise communaliste), l’Antique etc. Tranches qui servent ensuite à évoquer les contradictions dans lesquelles se bat Cladel.

« Le portrait de Cladel que les divers articles de cet ouvrage dessinent est celui d’un marginal, écartelé entre des désirs et des voies contradictoires » lit-on à la fin du livre de 2003.

Thanh-Vân Ton-That contourne à merveille ce qui m’apparaît comme une erreur d’analyse :

« Cladel a deux amours : sa province natale et Paris. Les deux côtés de son oeuvre ne sont pas forcément contradictoires et l’amour de la patrie, la petite et la grande, se retrouve chez cet écrivain à la fois communaliste de cœur et régionaliste d’inspiration.»

En ce qui me concerne je vais plus loin encore : « Cladel a deux amours : son Occitanie et Paris, deux amours qui, non seulement n’en forment qu’un, mais s’alimentent l’un l’autre, le lien ayant un nom connu, le peuple ! »

Toute l’originalité de Cladel est dans cette subversion permanente des classements centralistes.

J’écrivais dès 1990 au dos du livre que j’avais consacré à Cladel (4) : « Les bourgeois le considéraient trop révolutionnaire. Les révolutionnaires le jugeaient trop artiste. Les artistes n’admettaient pas son républicanisme outrancier. Les républicains ne comprenaient pas son fédéralisme et les fédéralistes s’étonnaient qu’il soit avec Danton-Robespierre (il aurait voulu que ces deux hommes restent frères) et contre la Gironde. Les militaires le savaient pacifistes. Les pacifistes le classaient parmi les adeptes du terrorisme. Les cléricaux criaient pour combattre son athéisme. Les athées déclaraient qu’il était un traître. Les citadins lui reprochaient d’aimer trop les paysans et ces derniers affirmaient qu’il ne pensait qu’à dénoncer leur tares. Les Français ne pouvaient admettre qu’il veuille appeler notre pays La Gaule et les méridionaux ne retenaient que sa fuite vers Paris et son écriture en français… »

Dans ce contexte je me retrouve tout à fait dans l’analyse que Thanh-Vân Ton-That fait de l’anti-héros cher à Cladel : « Sur le devant de la scène apparaissent des figures héroïques inhabituelles par rapport aux modèles traditionnels masculins : Cladel accorde un rôle important aux femmes, aux enfants, aux vieillards, montrant combien il s’agit là d’une guerre urbaine touchant la population civile. » Et quand Cladel accorde un rôle important aux femmes ce n’est pas pour faire référence aux symboles du genre La Liberté guidant le peuple ou La Marianne chère à la République.

 

Les difficultés de la démarche

Pourtant, malgré cette globalité difficile à découper, pour présenter Cladel, l’étudier, nous sommes contraints de saisir un seul fil et de le suivre. Prendre le fil « écriture de la Commune » m’apparaît judicieux… sans qu’il devienne totalement convaincant.

Hélène Millot a écrit au sujet des héroïnes de la Commune chez Cladel : « L’étude de ces divers personnages permet de dégager trois types principaux constituant des représentations de la femme révolutionnaire cladélienne : quelques-unes ne sont que des victimes ; d’autres, plus nombreuses, se présentent comme de viriles guerrières ; certaines enfin exercent leur fonction révolutionnaire comme gardienne de la mémoire. »

Thanh-Vân Ton-That écrit : « A côté de Sainte Geneviève patronne de Paris et de la Liberté guidant le peuple, la Commune apparaît comme une nouvelle figure de l’héroïsme féminin, allégorie maternelle qu’on retrouve dans les traits de « Mère-blanche », mater dolorosa aux poses de pietà avec « ses grands cheveux blancs roulant épars sur ses épaules » et ses accents shakespeariens « Etre ou ne pas être, voilà le problème ! »). »

Est-ce la Commune qui fait naître cet héroïsme féminin ? La nouvelle « la citoyenne Isidore » montre que cet héroïsme existe avant même 1870. Et de tels héroïsmes seraient dans la prolongation des précédents ? Cladel relate ce qu’il voit, avec son style certes, mais uniquement ce qu’il voit. Si « Mère-Blanche » a quelque ressemblance avec telle ou telle allégorie, il ne retiens pas son portrait pour cela, car il n’a aucun univers littéraire à inventer (ou à vendre). Il écrit la vie imprésentable dans l’univers d’un ordre établi dans lequel Vallès, Zola, Hugo, Daudet peuvent chacun trouver une place, mais pas Cladel. Pas surprenant si I.N.R.I s’appuie sur l’histoire de la commune écrite par Lissagaray, un autre occitan qui subira le même sort que Cladel : destination les poubelles de l’histoire.

10-2-2009 Jean-Paul Damaggio

Notes :

(1)      Léon Cladel Textes réunion et présentés par Pierre Glaudes et Marie-Catherine Huet-Brichard, PUM, 320 pages, 19 euros

(2)      (2) Léon Cladel et l’écriture de la Commune, Editions L’Harmattan, 210 pages, 21 euros

(3)      I.N.R.I. éditions du lérot, 1997 (réédition à partir du manuscrit autographe avec introduction et notes de Luce Czyba)

(4)      Qui a tué Léon Cladel ?, 128 pages, auto-édition, épuisé.

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:47

Revanche, Léon Cladel

Nouvelle publiée dans Les Va-nu-pieds version, 1881

 

 

ASSAILLIS sans relâche par les troupes versaillaises, les plus âpres des communalistes, réfugiés au Père-Lachaise, ceux qui ne voulaient pas survivre à la ruine de leurs plus chères espérances, avaient lutté toute la nuit, un contre dix d’abord, un contre cent ensuite. Enfin l’enceinte du cimetière fut forcée et les brigades de Vinoy débordèrent dans la nécropole au milieu de laquelle, arboré sur une sorte de palanque, déchiqueté, troué de balles, flottait le drapeau rouge de la ville expirante. Une fois encore il fallait combattre et maintenant au grand jour. Reliées par des tranchées et des épaulements, quantité de tombes, derrière qui s’abritaient les « rebelles », eussent été pour eux, si les provisions et le matériel de guerre ne leur avaient point fait défaut, un boulevard solide et peut-être inexpugnable, mais la maigre artillerie qu’on avait traînée là manquait absolument de servants et de gargousses, les derniers canonniers ayant été tués en tirant leur dernier coup de canon, au moment même où se levait le dernier soleil que devaient voir tous ces urbains acculés en ce coin de terre sacrée ou dormaient leurs pères, et leurs aïeux.

Il était six heures du matin...

Un funèbre roulement de tambour retentit et le commandant de cette indomptable poignée de lions, qui avait pris sur lui de se rendre en parlementaire auprès des généraux de l’armée régulière, apparut à cheval à l’une des bouches du blockhaus.

− Sans conditions et vingt-cinq minutes de répit ! dit-il, après avoir mis pied à terre, en s’accoudant sur l’une des pièces froides et désormais inutiles qui montraient leurs gueules vides aux assiégeants, embusqués à deux cents mètres de là.

Chacun entendit ces sombres paroles : « Sans conditions! » le voe victis de toutes les guerres civiles, et ces religionnaires, sentant que l’heure était venue de périr pour la foi qu’ils avaient confessée les armes à la main, poussèrent tous ensemble ce cri : «Vive la Commune ! » qui vibra poignant dans la cité du silence et du repos.

− A vos rangs, camarades, on va faire l’appel, et compter les munitions !

Et celui qui venait de signifier la loi du plus fort aux débris de plusieurs compagnies placées sous ses ordres se croisa les bras sur la poitrine, et, tandis qu’on procédait à la hâte au double dénombrement qu’il avait prescrit, inspecta délibérément ses frères d’armes, imperturbables comme lui, condamnés comme lui.

Jeune encore, quarante ans au plus, puissante stature, mains ouvrières, ardent regard, figure hardie, vaste front, une forêt de cheveux noirs coupés ras et la moustache neigeuse, il portait la coiffure militaire à six galons d’or des majors de rempart ; un mouchoir de toile taché de sang, lui bandait la tête : huit jours auparavant, il avait été frappé d’un éclat d’obus, pendant la canonnade à Neuilly, sous la porte Maillot.

Une voix cria :

− Trois cents hommes dont deux blessés et mille cartouches !

− Soit quatre-vingt-treize combattants, observa-t-il, et dix charges par fusil; ensuite ayant interrogé sa montre, il ajouta : Dans un quart d'heure « ces civilisés » seront ici ; que chacun de vous, amis, se prépare à bien finir…

Résignés à la mort après avoir en vain tout entrepris pour la victoire, entièrement épuisés par huit jours de bataille et transis par une nuit de pluie, hâves, souillés de fange, affublés, les moins âgés, ceux qui pendant la guerre prussienne avaient fait partie de ces bataillons de marche qu’on n’utilisa guère, affublés chacun d’une de ces longues capotes marron, ou gris de fer, ou vert foncé, bizarre uniforme sous lequel nos milices ressemblaient à des cohortes étrangères ; vêtus, les plus vieux, anciens gardes sédentaires ou civiques chargés pendant le siège du service des bastions et de celui des redoutes, vêtus, la plupart du costume traditionnel aux trois couleurs, ainsi que la cocarde adoptée en l’autre siècle par la plèbe en rupture de chaînes : tunique gros bleu à boutons d’étain, pantalon de même nuance à larges bandes écarlates, képi de pareille étoffe avec des liserés rouges et guêtres blanches, les fédérés effrayants et superbes dans leurs sanglants et boueux habits en lambeaux, firent tous ensemble, vétérans, vélites, pupilles, les préparatifs du suprême combat ! ceux d’entre eux qui étaient trop grièvement atteints pour y prendre part furent déposés dans les caveaux mortuaires compris à l’intérieur de la circonvallation, et ceux à qui leurs blessures relativement légères permettaient de faire encore le coup de feu se blottirent au fond des fossés ou derrière les pieux et les gabions qui défendaient les approches de cette chétive citadelle improvisée durant la précédente nuit ; enfin les quatre-vingt-treize hommes intacts se groupèrent en silence autour de leur supérieur, et, l’œil assuré, le front haut, appuyés sur leurs baïonnettes, attendirent inébranlablement l’ennemi, des Français, hélas ! comme eux, et comme eux des prolétaires !…

− Halte-là ! qui vive?

Aucune réponse à cette injonction. Et bientôt un clairon parisien résonna dans l’air illuminé par le soleil levant. A ce signal d’alarme, le chef de légion s’élança vers le point où retentissait la trompette et se trouva face à face avec une femme que deux sentinelles avaient introduite dans le fort.

− Toi ! s'écria-t-il en la reconnaissant aussitôt, toi ?.

Demi-nue, harassée, chancelante, ses yeux bleus étincelant en son visage blême comme la cire, sa grande chevelure rousse hérissée ruisselant sur ses seins et sur ses épaules, elle s’arrêta, serrant doucement, oh ! bien doucement, le fardeau qu’elle portait en bandoulière, dans une jupe de laine.

− Oui, c’est moi, dit-elle enfin, je viens mourir avec toi, Çardoc !

Çardoc, qui n’avait pas sourcillé, mais donc les lèvres crispées trahissaient l’émotion contenue à grand'peine, ouvrit silencieusement les bras ; elle s'y laissa tomber, et ces deux amants, ces deux époux s’étreignirent avec passion et revécurent en une seule minute tout leur bonheur évanoui...

Trois mois avant la guerre, il était, lui, rivé au fourneau d’une locomotive, et passait sa vie à rêver à l’abolition du salariat, dernière forme de l’esclavage, et l’affranchissement des esclaves, en jetant à pleines pelletées une noire pâture au monstre rugissant qui l’emportait, tantôt le jour, tantôt la nuit, de Paris à Bordeaux ou de Bordeaux à Paris. A ce rude métier de chauffeur, plus périlleux encore que celui de marin et si pénible que ceux qui l’exercent en meurent usés avant l’heure, il connut, l’ayant porté sur ses reins, combien lourd est le poids qui pèse sur les êtres que le hasard fait naître aux bas degrés de l’échelle sociale, et, ce déshérité, ce mercenaire, ce porte-blouse, ce va-nu-pieds, ce plébéien intelligent, en qui palpitait un noble cœur, s’émut d’une pitié profonde pour ses frères qui, plus faibles que lui, doté par la nature d’une énergie à toute épreuve et d’une force peu commune, étaient astreints à souffrir mille morts, et, martyr lui-même, il embrassa la cause des martyrs, se jurant d’en être tôt ou tard le libérateur ou de sombrer avec eux. Il semblait d’ailleurs que le moment fût venu d’en finir avec l’antique oppression. On entendait tomber pièce à pièce les charpentes du vieil édifice social. Les ouvriers de la capitale, donnant le branle à ceux du monde entier, réclamaient tout haut le droit au produit intégral de leur travail et partant le droit à l’indépendance. « Allons leur prêter main-forte, il se peut que demain il n’y ait pas de parias ! » Et l’intrépide, ayant dit adieu pour toujours à la Gironde, monta pour la dernière fois sur sa bête de fer. Il faisait une claire journée d’été, les rails luisaient au soleil et s’allongeaient inflexibles vers le Nord-est. On eût dit que le train, environné de fumée et d’éclairs avait des ailes. Angoulême, Poitiers, Tours, Blois, Orléans, Etampes, il dévorait la route. Une dernière étape à parcourir… Oh ! non, jamais cet enfant du bitume n’avait senti cet impérieux besoin de rentrer dans sa ville natale dont les mille clochers, au loin, trouaient l’azur ; il éprouvait la joie sainte qu’on éprouve en retournant au pays après dix ans d’absence, et, joyeux, il chauffait, il chauffait : Tout à coup, ô terreur ! au milieu de l’immense plaine déserte que le ciel éclatant illumine et que le train express lancé à toute vitesse franchit en droite ligne, il aperçoit de son œil exercé, de son œil infaillible, une forme humaine étendue immobile en travers de la voie, à trois ou quatre-cents mètres de lui... Que faire? Impossible de stopper! renverser la vapeur ? tout sauterait. Une corde est là qui traîne ; il s’en entoure les flancs. «Siffle au serre-freins, attrape ce câble et suis-moi » crie-t-il au machiniste, et, rapide, en dix fois moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ; il grimpe à la rampe qui longe la chaudière, s’élance au front de la locomotive, descend sur l’un des tampons, s’y met à califourchon, se précipite, et, plié en deux, étreignant entre ses jambes croisées le gros bouton d’acier forgé, la tête en bas, les bras en avant, ainsi maintenu par la corde enroulée autour de son corps et dont le mécanicien accroché là-haut, à la cheminée de la machine, tient l’une des extrémités, il tend les mains vers le rail où couchée, une femme attend… O prodige ! un autre tour de roues il eût été trop tard ! au moment même où l’écrasante masse qui vole va broyer cette chair fragile, l’audacieux l’empoigne au passage, l’escamote, la relève et la garde suspendue au bout des doigts, à quelques centimètres au-dessus des rails jusqu’à ce que, hissé par son auxiliaire, il se retrouve avec elle saine et sauve sur le tablier qui joint le moteur au tender. Elle s’appelait Léone, cette honnête créature arrachée par miracle à la mort, et son histoire était à peu près la même que celle de beaucoup de filles du peuple. Un de ses oncles, insurgé de Juin, dont elle portait le nom, était décédé à Cayenne un an après le sanglant triomphe de la classe moyenne, et la sœur du transporté l’avait eu à quinze ans d’un petit monsieur de la bourgeoisie qui l’abandonna sans vergogne après l’avoir séduite. Orpheline depuis plusieurs années, à bout de ressources et de vertu, mais ne voulant pas tomber un jour, comme celle qui l’avait enfantée, entre les mains d’un drôle, ni servir jamais d’engin de plaisir aux fils de ceux qui reléguèrent le frère de sa mère dans un climat mortel, cette fière faubourienne, saine, pure, neuve, préféra le néant à la vie. Un matin, à l’aube, elle était sortie de l’enceinte et le destin l’avait poussée au-devant de celui qui la sauva, par une merveille d’audace et d’adresse. Huit jours plus tard, ces deux êtres de même race et de même trempe, si violemment poussés dans les bras l’un de l’autre, s’avouèrent leur amour réciproque. Elle voyait toujours, et toujours cet homme athlétique et beau comme un démon qui la couvait d’un regard étincelant et tendre, tandis qu’elle recouvrait ses sens, assise devant la fournaise béante, et lui, le dévoué, ne pouvait plus vivre sans celle qu’il avait volée à la mort. Tout était dit. Un soir ils gravirent ensemble un de ces coteaux chevelus qui couronnent Paris et que le Prussien n’avait pas encore souillés ; seuls, au milieu des arbres, en présence des eaux et du ciel, ils s’épousèrent librement, prenant la nature à témoin de leur indissoluble union, et le souvenir de cette journée nuptiale habitait en eux, impérissable. Etre heureux est un rêve ; et ce rêve hélas ! ne dure point.

 

Trop bon patriote pour ne pas offrir son bras à la patrie, le sauveteur, après le Quatre Septembre, fut de ceux qui voulurent contraindre à l’action le gouvernement inerte de Trochu. Trochu ne bougea ; Ducrot ne mourut ni ne vainquit, et l'Allemand visita Paris livré, Paris à qui, pour prix de son martyre, on préparait au loin, semblait-il, un stathouder sinon un roi, peut-être un autre empereur. Ainsi qu’il avait été déjà répandu pour l’indépendance de la nation à Buzenval et sur les bords de la Marne, le sang du volontaire de la République devenu serviteur de la Commune, coula bientôt pour les libertés municipales à Bicêtre, à Vanves, à Montrouge, à Issy, à Neuilly. Mal commandé, trompé, trahi, le peuple, après avoir perdu les forts, les murs, défendit les rues une à une, et le combat, faute de combattants, allait cesser au Père-Lachaise, où Léone, aux abois, avait retrouvé vivant Çardoc, qu’elle croyait mort.

−…Oui, dit-elle en interrompant le long baiser qui les unissait, je vais répondre à tout ce que me demandent tes yeux, à tout. Isnard, Dumey, Xaviès, Sarrazar, Rumbolle, AEger, Henriong, Glaves, Ohrt, Abbaril, Levou, Klubheim; Montalugné, Wahlsy, Burdave, Effrial, OEnoche, Ulliel, Ydrac, Calvi, Fenarïz, Zabru, Virelop, Parqua, Jô, Quevarrollignian, Narmont, Talabert, tous nos amis ont rempli leur devoir et tous ont succombé. Comme eux, avec eux, Albin, ton frère, a fini sans peur et sans reproche. Il y a quelques heures, je l’ai vu couché roide sur le piédestal de la colonise de Juillet ; oui, j'ai vu, te dis-je, son sang figé rougir le bronze où le nom de ce vaillant de 1830, votre père à tous deux, est gravé en lettres d’or ! Une riche moisson jonche la place de la Bastille : il y a plus de corps au-dessus de la terre qu’il n’y en a sans doute au-dessous. Hommes, femmes, enfants de la race maudite, qu’ils aient ou non combattu, tous sont passés par les armes. Ils ne font grâce à personne, ceux de Versailles. On leur a dit : « Tuez ! » Ils tuent. Ta sœur et son mari, faits prisonniers à la barrière du Trône, ont été fusillés ensemble comme nous le serons nous-mêmes, tous les deux, dans une heure, peut-être avant. Ecoute, hier à minuit, il y a loin, va, du Panthéon au Père-Lachaise ! hier, à minuit, j’ai quitté la rue Clovis et j’ai mis huit heures à traverser la ville, sous les bombes, sous les balles, dans le sang, dans le feu. Paris brûle, il est brûlé, bientôt il va s’éteindre avec la Révolution. Ils ont tenu parole, les nôtres. Si les ruraux veulent encore un roi, qu’ils lui bâtissent alors une nouvelle niche ; il n’y a plus de Palais-Royal, il n’y a plus de Tuileries ! On croira désormais sans doute aux serments du blousier parisien qui, lui, ne ment pas: « Etre ou mourir! » Il gît avec son honneur aujourd’hui sous les cendres de sa vieille cité. Qui donc affirma cet hiver pendant le siège, est-ce le placard de Ferrières ? est-ce le boucher de Transnonain ? qui donc affirma que les Trente Sous ne tiendraient pas une heure devant l’ennemi. La preuve est acquise, je pense, de ce que ces lâches auraient pu contre Bismarck et Cie, si l’on n'avait eu trop peur en les menant au combat, de les conduire à la victoire et de la victoire à la liberté ! Que deux fois en un siècle, la République, et la. vraie ! sauvât la patrie ? A tout prix il fallait empêcher cela pour entreprendre plus tard l’écrasement des républicains, ces « démagogues ! » Ils sont écrases aujourd’hui. La Seine, où se mirent toutes fumantes encore les tanières impériales et royales calcinées, la Seine est chaude, la Seine est rouge du sang des nôtres et les pavés de chaque rue en sont teints. On a fait à Paris de belles funérailles. Il dort, Majesté, sur un lit de pourpre. Un jour, il se ranimera, ce mort, il ressuscitera. Les pierres alors se lèveront toutes seules et parleront. Ah ! rien que ce que j'ai vu, moi !... Ces paysans travestis en troupiers, ces manants asservis au bourgeois ainsi que jadis au noble, ces sauvages esclaves exècrent les villes où chacun ambitionne de s'affranchir, et surtout celle-ci, la décapitalisée, la flamboyante qui n'accepte plus ni princes, ni prêtres, ni bourreaux, et dans leur noire fureur, en leur imbécile rage ils saignent, au nom de Dieu ! saignent, saignent tout être qui pense, sait, et se croit autre qu’un chien... Ne me mande pas comment j’ai fait pour arriver jusqu’ici, ne me le demande pas. On m’a poursuivie, empoignée, collée au mur, et, tombée vivante sur un tas de victimes, je me suis relevée, ayant trompé la mort. Elle m’effrayait peu, mais elle m’appelait trop tôt; qu’elle se présente à présent, je la recevrai. Te revoir, ne fut-ce qu’une seconde, c’est ce que je voulais et me voilà ! Cher cœur, je ne suis pas accourue ici seule...

 

Impassible durant ce tragique récit, le sectionnaire, digne de ses aînés en bonnet phrygien qui culbutèrent des trônes, tressaillit à ces dernières paroles, sous les regards étranges et doux dont sa compagne le caressait.

− Eh quoi ! s'écria-t-il, est-ce possible? est-ce vrai ?

− Tiens, répondit-elle, il est né pendant le massacre, il échappe au carnage, il vit, et le voici...

Ce soldat de bronze qui venait d’apprendre, sans que son âme en fut ébranlée, tant de désastres, tant de deuils, s’attendrit à l’aspect de la frêle créature débarrassée du jupon de laine qui lui servait de langes, et pleura, lui... Les « communards » voyant pâlir « le chauffeur » que la mitraille thiériste n’avait jamais fait changer de visage, s’approchèrent interdits et regardèrent le bambin qui s’éveillait en remuant ses exquises petites mains roses, innocentes. Atteints au cœur par cette mignonne et terrible image qui leur rappelait à tous un fils, un frère, une sœur, la famille, unique consolation de la vie atroce que leur avait réservée le destin et dont un implacable vainqueur allait les délivrer, ils se recueillirent pieusement ces misérables, et leurs yeux, qu’avaient corrodés tant de pleurs amers, connurent aussi la douleur des larmes.

− Ah ! dit l’époux en prenant entre ses mains noires de poudre, le poupon ébloui par la vive lumière, où l’ai-je vu donc, il me semble que je le reconnais !...

On prétend, est-ce vrai? que dans son berceau l’homme à presque la même physionomie qu’au déclin de l’âge et qu’il suffit d’un coup d’œil attentif jeté sur celui qui vient de naître pour découvrir en lui le type qu’il aura vieillard. En considérant le gracieux visage de son rejeton, le stoïque partisan s’était tout à coup remémoré les traits imposants de son grand-père maternel que, lui-même, alors imberbe, il avait vu périr en place de Grève, un matin d'été ; ce sévère puritain, qui dédaigna de recourir en grâce, expiait sur l'échafaud le crime d'avoir agi selon sa croyance qui fut aussi celle de l’abbé Grégoire et de beaucoup d’autres conventionnels régicides, morts impénitents : « Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique ; on doit s'appliquer à les détruire. »

− Est-ce ta chair, est-il bien à toi, ce pauvre tout petit ?

− Il ressemble à mon aïeul...

L'épouse, qui savait la vénération de son mari pour le supplicié frémit d’orgueil à cette brève réponse et s’étant redressée radieuse au milieu des révoltés sombres et pâles en leurs haillons :

− Oh ! n’est-ce-pas !

Soudain un garde à barbe blanche, casqué d’un passe-montagne et blessé de plusieurs coups de feu, sortit des ranges en boitant et s’étant courbé sur l’enfanteau que contemplait toujours celui qui l’avait engendré :

− Citoyen commandant, demanda-t-il avec une extraordinaire dignité, comment s’appelle ton garçon ?

− Il n'a point de nom encore ! murmura la quasi veuve, pensive.

− Avec la permission de ses parents, à qui je m'adresse, on pourrait, citoyenne, le baptiser ici.

− Qui veut en être le parrain?

− Nous tous.

− Soit !

Il se fit un grand silence et le vieux fédéré, qu’inspirait on ne sait quel auguste génie, envisagea ses compagnons d’armes comme lui voués à la mort imminente et d’un seul regard leur transmit toute sa pensée. Un éclair enflamma l’œil morne de ces justes, décriés, hués, pour s’être trop bien souvenus de l’impérissable déclaration de 89 : « Quand un gouvernement viole le droit du peuple, l’insurrection est pour celui-ci le plus sacré, le plus indispensable des devoirs. » Eux, les maudits, ils avaient compris qu’un désespéré leur offrait l’espoir, un vaincu le triomphe, un mourant la vie. « En tombant sous les balles réactionnaires, se disaient-ils avec une farouche allégresse, ils ne disparaîtraient point tout entiers ; un enfant leur survivrait, et cet enfant, fils de leur chef ou plutôt de leur frère, ils allaient, eux, héros couverts d’opprobre, en faire d’un mot l’héritier fatal de leurs immortelles colères et le vivant symbole de leur gloire posthume... »

− Hâtons-nous, mes braves, dit le capitaine, il est l’heure !

On plaça doucement le futur orphelin enveloppé de son maillot dans une capote de garde-national accrochée à la pointe des baïonnettes et cent bras, cent fusils l’élevèrent vagissant vers le ciel bleu… Dissipés par une légère brise, les nuages qui pendant deux jours avaient embrumé l’atmosphère, achevaient de se fondre à l’horizon, dans l’air attiédi ; sur les terrains gras du cimetière arrosés toute la nuit d’une pluie torrentielle riait à présent le clair soleil de mai ; les marbres funéraires luisaient sous la pure lumière matinale, et la naissante verdure des cyprès et des saules qui bordent les larges allées funèbres était toute chargée d’étincelan-tes gouttes d’eau tombant lourdes, une à une, sur le sol ; il sortait des entrailles de cette glaise saturée de cadavres et récemment abreuvée d’un sang généreux un âcre effluve qui se mêlait aux parfums délicieux de l’herbe et c’était un spectacle unique que de voir ces agonisants, pleins de sève et debout sur la terre des morts, consacrer aux revendications prochaines la vie de ce nouveau-né ! … Bien très bien choisi fut le nom qu’ils lui donnèrent pour perpétuer en lui la haine qu’ils avaient, patriotes pour l’étranger, républicains pour les tyrans :

− Il s’appelle Revanche !

Et le cri jaillit en même temps de toutes les poitrines.

− Il vivra votre filleul et je lui révélerai comment on égorgea son père et ses parrains ; allez mourir, il vivra pour votre vengeance, lui ; je vous le jure, moi, Léone !

Un coup de fusil éclata, puis un autre et le canon…

− Aux faisceaux ! les chouans ; aux armes ! les Versaillais !

− Ils sont en retard de dix minutes au moins, dit Çardoc, en consultant de nouveau sa montre ; adieu ! femme, adieu ! fils ; en avant ! citoyens, en avant ! Les petits se lèveront un jour ; rien n’est perdu !… Vive la République !

Paris, 18 mars 1873

 

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:41

                                              Eugène Razoua né à Beaumont de Lomagne en 1830 et décédé à Genève en 1878 (en proscrit de la Commune) est un des multiples personnages hors du commun avec lesquels Cladel nous emporte dans ses « voyages » impérissables.

 

Dessin de Razoua par Jean Brun, lui-même dessiné par Rosendo Li dans le Point Gauche ! n°78 (janvier 2005). A ce jour je n’ai jamais trouvé le livre où Razoua raconte son histoire au Pérou, pays natal de Rosendo.

 

Razoua présenté par Cladel

 

Vers 1844, un certain abbé B*, alors supérieur du petit séminaire de Moissac et maintenant curé de l’un des plus gros cantons du département de Tarn-et-Garonne, enseignait à ses élèves non-seulement l’amour de la religion, mais encore celui de la République. Adepte de Buchez qui tenta naïvement la réconciliation impossible du catholicisme et de la démocratie, cet ecclésiastique aux yeux duquel les Droits de l’Homme et les commandements de l’Eglise et de Dieu furent également sacrés, et qui ne croit plus aujourd'hui qu'au Syllabus du pape infaillible, avait, paraît-il - d'après notre ami d'enfance, l’excellent poète-journaliste Camille Delthil, qui, loin de nous, là-bas, au sud-ouest, entre Agen et Montauban, fait merveille avec sa vaillante petite Feuille Villageoise - le don de lire mieux que quiconque, - et LES PAROLES D'UN CROYANT qu'il lisait matin et soir de sa voix inspirée et métallique, embrasèrent plus d'une fois les nombreuses têtes du jeune troupeau qu'il paissait ad maximam Dei gloriam !

Or, parmi les ouailles réunies sous la houlette de ce berger, il y en avait une assez sauvage et dont les farouches prunelles s'allumaient au moindre éclair jailli du front du pasteur. Récemment arrivé du Bas-Armagnac, cet enfant-là, sec, vif et basané comme un More, était venu au monde le 16 juillet 1830 sur les bords tranquilles de la grasse Gimone, à Beaumont de Lomagne, le pays de Cocagne de Rabelais, selon un moine allemand, glossateur des oeuvres du vieux maître ès langues françaises ; et, descendant sans doute de quelque famille de Sarrasins d'Espagne établie en Gascogne, il portait ainsi que ses probables ancêtres, un nom africain : Razoua. Dernier-né d'un notaire légitimiste et clérical, maire sous la Restauration et juge de paix sous la monarchie de Juillet, qui l’avait eu d'une demoiselle de Montcouet, sœur de la deuxième femme du comte de Raousset-Boulbon, auteur de l'imperturbable aventurier tombé sur la Terre mexicaine, Eugène-Angèle Razoua, dans les veines de qui fermentait un sang moitié arabe, moitié gascon et non moins généreux que celui du futur conquérant de la Sonora, ne tarda point à s'accommoder fort peu, de la vie claustrale à laquelle on l'avait voué sans le consulter nullement ; aussi, jetant aux orties l’ample lévite noire dont s’affublent, avant de vêtir la soutane, tous les jeunes séminaristes des régions méridionales, s'évada-t-il de la sacro-sainte pépinière où son frère aîné, prêtre en herbe dans ce temps, et sur pied encore actuellement, achevait de germer, et dare, dare, s'embarqua-t-il sur un bâtiment de commerce prêt à cingler vers le Pérou. Qu'apprit à Lima, puis en Bolivie, ensuite dans le Brésil, à Rio-Janeiro, l’ancien auditeur du panégyriste de Lamennais, pendant les quatre années qu'il y séjourna ? Ceux qui bientôt liront ses Aventures de Terre et de Mer en seront instruits de point en point. Toujours est-il qu'à peine âgé de vingt ans, le blanc bec renonce brusquement à naviguer, abandonne le littoral de l’océan Pacifique, retourne sur le continent et s'enrôle dans le 5e régiment de chasseurs à cheval lors commandé par le colonel Guerin de Waldenbach, intime ami de Mme veuve de Raousset-Boulbon devenue en secondes noces marquise de Cambis. Si plébéien que l’on soit, on est toujours quelque peu poussé quand on est le neveu de dame si pieuse et si noble que celle-là ! Donc, grâce à l’influence de cette quasi princesse du Comtat-Venaissin, sa tante, qui fut pour lui d'ailleurs une bonne fée jusqu’à tant que parut dans j’ignore quelle gazette parisienne un article de son crû sur les Capucins-Blancs d'Avignon, article peu fait, il faut en convenir, pour plaire aux dévotes de haut parage, le conscrit fut détaché de son régiment alors en garnison à Vendôme (Loir-et-Cher) et s'en alla sans tambours ni trompettes suivre en qualité d'élève instructeur les cours de cavalerie à l’école de Saumur, où bientôt il se lia d'amitié profonde avec un homme de cœur, originaire du Quercy, qui lui fut si fidèle dans l’adversité, le citoyen Murat, homonyme et pays du roi sabreur que les Bourbons de Naples, restaurés par la Saints-Alliance, firent fusiller au Pizzo, dans la Calabre, le 13 octobre 1815.

Ah ! l’on a beau vraiment être fils d'aristocrates ou bien allié de quelque dynaste, on n'en devient pas moins républicain, voire carbonaro. Ma foi, le neveu de la châtelaine vauclusienne, oubliant qu'il avait du sang impur dans les veines, se déclara rouge, rouge écarlate et s'affilia par une belle nuit à la Marianne. On sut tôt qu'il en était, et, dès lors, il fut noté, si bien que lorsqu'il revint à Vendôme, les loustics de l’escadron l’accueillirent ainsi : « Tiens, tiens, voici le mauvais coucheur qui naguère dit M... (textuel) au coup d’Etat ! »

« Hé ! tout prêt à recommencer, riposta-t-il sans vergogne, et quand on voudra. »

Mais on ne voulut point et, par grâce spéciale, on envoya le réfractaire en Algérie, au 3e spahis, où durant quatorze années consécutives il put méditer, sous un soleil de plomb, quel inconvénient il y a pour son propre avenir à fronder les empires et les empereurs. Haï de ses chefs qui ne surent jamais lui pardonner de leur être supérieur par l’intelligence et par l’instruction, ni de prôner 89, 93, 1830 et 48, l’enfant du tabellion lomagnol, à Guelma, à Souk-Anas, à Bône, aux frontières de la Tunisie et partout enfin où, sans cesse errant, il campa, regardait joyeusement les chevrons s'accumuler sur les manches de sa veste de guerre, et, se gaussant fort des outrecuidances de ses chefs comme des dédains qu'ils affichaient pour sa personne, il vivait le plus possible avec les indigènes dont il parlait très bien la langue et qu'il considérait comme ses consanguins.

« Ils sont mes frères, répétait-il, au bivouac ainsi qu'à la caserne, et je leur prouverai, parbleu ! que je les aime. »

En effet, il marqua plus tard dans ses Souvenirs d'un Spahis, combien il avait compati, lui, Ismaëlite d'Europe, aux malheurs des Ismaëlites d'Afrique, et combien il avait souffert lui-même en combattant ces héroïques nomades, si souvent victimes de la rapacité de leurs tyrans de France, les Roumis.

« Ah ! s'écria-t-il une fois dans les rangs tandis que le tambour et la trompette sonnaient le massacre des guerriers d'une tribu persécutée qui, pêle-mêle avec leurs ânes, leurs chameaux, leurs femmes, leurs rejetons et leurs patriarches , s'enfuyaient après avoir en vain imploré justice des loups-cerviers des bureaux arabes, ah ! qui donc ici parmi nous aura le sublime courage de briser son sabre ! »

Hélas, il fallait obéir, et tuer pour ne pas être tué ; puis, en ces batailles maudites, quand la poudre avait parlé, l’on n’était plus un homme, mais un troupier, et le troupier, quoi qu’il en ait, tient à se montrer au feu.

«Les bédouins ! cria-t-on un jour au moment où la colonie dont faisait partie l’antidécembriste venait de s'engager dans un défilé bordé d'un côté par des roches à pic et de l’autre par un abîme sans fond, ils sont là, les voici ! »

Brigadier depuis peu, Razoua, qui se trouvait sous les ordres d'un maréchal des logis à l’arrière-garde avec un peloton de cavalerie chargé de protéger !es bagages, saute en selle, se dresse sur ses étriers, dégaine, et, la carabine en bandoulière, les pistolets d'arçon aux poings, le bancal au clair suspendu par la dragonne au bras droit, les rênes aux dents, s'élance à la tête de ses dix ou douze spahis contre une cinquantaine de Kabyles surgis d'entre les broussailles et les moraines d'un ravin, brûle la cervelle au marabout qui dirige l’attaque, et, cerise par les assaillants, pique et taille dans le tas. « Hardi ! mes bougres, hardi ! ferme au poste! » Une mousqueterie furieuse crible les défenseurs du convoi qui pendant dix minutes, un siècle ! et déjà presque tous blessés, chargent sans cerise à fond de train, et ce n'est que lorsque la dernière mule de bât fut passée, que le tenace brigadier, noir de poudre et tout ensanglanté, rompit avec les cinq braves qui lui restaient et s'enfonça tout en tiraillant dans l’étroite gorge ou se dissimulait, tapi sous une frondaison, à côté de son cheval, le maréchal des logis que nul n'avait aperçu pendant l’action: « Eh ! quoi ! gronda son subalterne indigné, vous fumiez tranquillement votre cigarette ici pendant que nous autres, un contre six, nous espadonnions là-bas !… Sacré nom de Dieu ! je vous croyais escoffié. » Le prudent Marchef, qui m’affirme-t-on, est aujourd’hui colonel ou lieutenant-colonel d’un régiment de chasseurs, se garda de souffler mot, et son sous-ordre, à la suite de ce rude combat, fut porté pour la médaille militaire ; mais avant de lui donner cette récompense, qu'il avait si bien gagnée, le général Desmarets, commandant de la colonne, s'informa de l’âge «l’individu »qui s'était tant distingué, « ventrebleu ! » « Vingt-quatre ans, » lui fut-il répondu. « Bon ! » grogna le divisionnaire ; il est trop jeune ce mâle là ; qu'il attende un peu ! Ce sera pour une autre fois!» Et la médaille fut octroyée au fougueux maréchal des logis, qui n'avait rien de commun avec les Kléber et les Marceau d'antan. Ab uno disco omnes. Or, ce n'est que bien plus tard, après une sanglante affaire avec les Mememchas sur laquelle nous manquons de renseignements, car le seul porte-glaive que nous sachions en mesure de nous les fournir, le capitaine Cristiani de Ravaran, proche parent de feu notre compatriote, a refusé de les communiquer, ou plutôt n’a pas daigné répondre à l’un de ses plus anciens compagnons d'armes, écrivain de très grand talent, H. France, aujourd'hui proscrit, qui s'était proposé de les recueillir pour nous les transmettre ; ce n’est que dix ans plus tard, disons-nous, que, par décret (impérial s. v. p.)

en date du 14 mars 1863, le sacrifié de 1854 auquel l’on avait accordé pourtant les galons d'or, et qui s’était tant de fois battu comme un lion aux applaudissements de toute la cavalerie légère, et des fantassins : zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, zéphyrs, lignards et des goums auxiliaires, fut enfin décoré. « Mon cher, lui dit en lui remettant la rondelle de métal à ruban jaune ourlé de vert, l’ami de Mme de Cambis, M. Guerin de Waldenbach, qui, passe du 5° chasseurs au 3° spahis, n’avait jamais osé prendre sur soi de recommander à la vieille culotte de peau S. E. le sénateur gouverneur général de la colonie un néo-jacobin tel que l’étrange neveu de Mme de Raousset-Boulbon ; ne vous impatientez pas ; vous aurez bientôt l'épaulette, je vous en fous mon billet! » Ah ! le bon billet que celui-là ! L'on eut beau dire et beau faire, le nouveau médaillé resta sourd à toutes les sollicitations, * il en avait assez de ces officiers impertinents, féroces, dépravés et nuls en la société desquels on se résignait enfin à l’admettre, et, d’ailleurs, Paris où bouillonnaient toutes les colères amassées depuis 51, Paris, le grand Paris l’attirait comme l’aimant attire le fer et c’est, non loin de Notre-Dame de Lorrette que je le vis pour la première fois à la fin de juillet 1864. Il faisait, ce soir-là, je m'en souviens, un soleil caniculaire et blanc qui répandait toutes ses gloires sur la tourbe de filles et de ruffians qui fourmillaient nuit et jour à cette époque aux abords des brasseries du faubourg Montmartre et, moi tête basse, je marchais, rêvant à je ne sais quelles problématiques victoires, sur l’empeigne de mes souliers qui riaient aux éclats, lorsque, ayant relevé le front, je crus voir devant moi tout l’Orient sous la figure de ce cavalier d'Afrique en congé. Souple comme une panthère et fort comme un calife, il montait la rue des Martyrs que je descendais, et quand il passa près de moi, sans se détourner, drapé dans son vaste burnous rouge ne couvrant qu'a demi ses bottes en maroquin armées de longs éperons pointus, où se heurtait le bout en cuivre du fourreau gaufré d'un antique cimeterre qui peut-être avait battu sur les flancs des aïeux au fond des déserts ou sous la coupole des Alhambras ; casqué de sa calotte de pourpre à houppe bleu d'azur dont les fines soies floches serpentaient, tout hérissées dans l’air en feu, je me rangeai vaguement ému, le long du mur et longtemps, très-longtemps, je suivis de l'œil ce maigre et nerveux soldat couleur de bronze, semblable à quelque indomptable vétéran d'Abd-el-Kader avec son crâne tondu, son nez busqué, sa barbe biblique et ses yeux ardents et directs, ainsi que ceux des fanatiques des Côtes Barbaresques, sans me douter certes que ce moderne Abencerrage, participant à la fois des chevaleresques émirs de la Péninsule Ibérique au moyen-âge, et des frustes pasteurs primitifs du Yémen, serait avant peu l’un de mes meilleurs camarades de lettres et, quelques années plus tard, député de la Capitale... Léon CLADEL. Paris, 15 août 1878.

 

* Il y a de par le monde certains bons vivants n'ayant cru jamais à rien, si ce n’est à leur propre ventre, qui vont disant avec force haussements d’épaules que l’intègre républicain mort dernièrement à Genève n’était qu’une sorte d’égoïste indigne de tout intérêt et sans aucune conviction. Nous servons à ces joyeux apôtres deux lettres écrites d'Afrique à M. Casimir Murat par son ancien condisciple à l’école de Saumur. Elles fermeront peut-être la bouche aux irréprochables bourgeois en question et vaudront certainement à la mémoire de Razoua l’estime de tous les gens de bien qui ne l’ont pas connu.

Bou-Hadjar, 12 mai 1859.

Mon cher Murat,

J'ai reçu votre lettre d'adieux. Je ne vous parlerai pas de l’effet qu’elle a produit sur moi : vous me connaissez. J'ai été heureux pour vous , vous êtes récompensé, vous méritiez bien un pareil bonheur, car s'il est un bonheur pour le soldat, pour le patriote, c'est d'aller combattre pour la liberté.

La solitude m'exalte encore davantage. Quelle guerre, mon ami ! oh ! bien heureux sont ceux qui peuvent en prendre leur part; si les spahis marchent, comme je l’espère, nous nous y verrons.

J'espère que vous allez me tenir au courant, j'attends de vous de longues lettres ; elles me donneront la patience de ronger mon frein en silence. Je suis porté ici pour officier ; que faire ? mon Dieu ! que je voudrais aller là-bas ! Vous devez être déjà en Piémont, peut-être même déjà bivouaqués ; je viens de m'abonner au Siècle, nous dévorons les journaux dans notre thébaïde.

Le tyranneau de Toscane, ce préfet d'Autriche, vient d'abdiquer, le lâche ! et il est encore de par le monde assez de fripons et de valets pour se prosterner devant ces caricatures que l’on appelle des rois !

Avez-vous vu les volontaires italiens ? avez-vous vu Garibaldi, l’un des plus grands citoyens du monde, certainement ! Le parti prêtre fait des vœux pour l’Autriche et maudit de nouveau le drapeau tricolore, qui trop longtemps égaré, a enfin retrouvé sa voie. Il faut espérer que le dieu de la liberté, notre dieu à nous, n'a rien à démêler avec cette troupe immonde. Quand nettoierons-nous les étables d'Augias ?

Adieu, je termine ma lettre, nous nous reverrons là-bas, je l’espère, je le crois. - Je vous aime et répète du fond du cœur votre cri patriotique : Hurrah ! France ! et mort au Saxon ! Adieu, je vous embrasse comme je vous aime. A vous pour la vie. E.RAZOUA

Du Tarf, 5 mars 1861.

C’est vous qui étiez en retard, cher ami, et j'allais même vous écrire lorsque votre bonne lettre est venue me rassurer sur votre état physique et moral ; certes, comme vous le dites, ce n'est pas un silence de quelques mois qui peut rien changer à notre bonne amitié. Le temps et la distance n'ont rien à faire en cette matière, et pourtant il vaut miens que notre correspondance soit de plus en plus exacte ; personnellement, vos lettres me font du bien ; elles sont pour moi un viatique dans ce rude chemin de la vie ; aussi les reçois-je avec bonheur.

Vos lettres, où votre charmant esprit se retrouve à chaque ligne, sont substantielles et fortes, chaque mot et chaque phrase confessent de cette religion dans laquelle nous avons communié, cette immortelle religion du progrès dont nous sommes les humbles desservants ; de cette foi républicaine dont nous sommes les disciples ; oh ! non, il n'y a pas de ruines morales comme vous me le dites ; l’idée est toujours jeune, parce qu'elle est immortelle ! peuples et rois passeront, et Elle sera.

Votre dernière m'est arrivée au moment où je finissais, au fond de mon désert, un livre de Pelletan (le Monde marche) ; elle est le corollaire de ce livre, un des plus beaux certes qu'ait écrit un homme de talent et de cœur. Je ne sais si vous le connaissez ; en tout cas, je vous condamne à le lire pour vous dédommager de ma prose.

Vous me dites qu'autour de vous tout, hommes et choses, reste dans le même esprit d’égoïsme brutal, de petitesse et de lâcheté qui en sont le produit direct ; ceci ne doit pas être pour vous un sujet de découragement, rien n'endort et ne corrompt mieux une nation que la satisfaction de ses appétits matériels sous la main du despotisme, et c'est la tendance de ce qui est ; mais que demain il se fasse un écroulement, que la nation galvanisée par les générations qui viennent, jeunes, alertes et progressives, se lève, et vous verrez !

La mort matérielle vient sans doute, mais qu'est la mort pour vous et pour moi qui n'y croyons pas ? rien ; une transition à une autre vie, vie plus ample, vie où nous aurons  conquis par le progrès plus de participation au temps, à l’espace, à la durée, à la Vie enfin. Avec une foi pareille on ne craint rien et l’on peut dormir sur les deux oreilles, fort indifférent à ciel, purgatoire, enfer, pieds fourchus, anges bouffis, monsignori papalins, papes perdus, cardinaux en dérive, et autres facéties ejusdem farinoe.

Vous me demandez ce que je fais ? idem, eadem, idem ; je suis absolument dans votre position et dans celle du Capitaine du Trente et Quarante, je ne vois rien derrière et pas grand'chose devant, pas même une épaulette de sons-lieutenant. J'ai assigné la susdite épaulette à deux ans ; si elle n'a pas paru à cette époque-là, je prendrai mon congé comme un brave, après avoir servi ma patrie quatorze ans, avec honneur et satisfaction... comme disait un imbécile de ma connaissance.

En attendant, cher ami, je me résigne et me réfugie dans ces deux mots, qui sont toute la sagesse humaine : attendre et espérer. J'attends donc (deux ans) et j'espère ; est-ce que ces deux mots ne seraient pas par hasard la légende de votre cachet ?

Adieu, mon cher Murat, je vous aime et vous embrasse, comme je vous aime ; adieu, où plutôt à bientôt, c'est plus consolant ; adieu ! Bien à vous. E. RAZOUA toujours à Bône.

 

Pour en savoir plus : Jean-Claude Fabre, Razoua le républicain 1830-1878 (Actes du XVIe congrès d’études régionales, 1986), André Dupuy, Dictionnaire biographique de la Lomagne

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:32

Nos éditions ont publié un livre sur cet habitant de Moissac. Cette intervention de 1848 à l’Assemblée constituante dont il est le député du Tarn-et-Garonne, au moment de la rédaction de la Constitution est prémonitoire.

 

Hippolyte Detours

(1799-1885)

____

Inscrit dans la Constitution de 1793, mais appliqué pour la première fois en 1848, le suffrage « universel » (dont on excepte encore les femmes) est une conquête menacée.

Hippolyte Detours demande qu'il soit consacré, dans le préambule de la Constitution de la IIe République, comme un droit imprescriptible qu'aucune assemblée ne pourrait suspendre ou altérer.



Le citoyen président.
M. Detours propose de terminer le préambule par l'article additionnel suivant :

« Toutefois, et préalablement, l'Assemblée nationale, élue en vertu du droit universel de suffrage, source et base de tous les pouvoirs dans la République, doit déclarer et déclare solennellement que le droit qu'a tout citoyen français majeur de participer personnellement à l'élection des représentants du peuple est un droit préexistant, souverain, imprescriptible, qu'il n'appartient à aucune assemblée quelconque, même à celle de révision, de suspendre, d'altérer ou d'amoindrir. »

La parole est au citoyen Detours pour développer cet article additionnel. (La question préalable !).

Le citoyen Detours. Il faut m'entendre, citoyens représentants ; l'amendement que je vous présente est assez grave et assez sérieux pour mériter de votre part un moment d'attention. (Parlez !). J'ose dire que mon amendement est appuyé déjà par beaucoup de représentants qui le connaissent, et je crois que l'Assemblée ne fera que remplir son devoir en m'accordant quelques instants d'attention ; je ne serai pas long. (Parlez ! parlez !).

J'ai déjà présenté à l'Assemblée l'autre jour un amendement beaucoup plus étendu, beaucoup plus vaste, qui avait pour but de définir les droits antérieurs et supérieurs aux lois positives et à la constitution ; cet amendement fut présenté par moi avec la conviction qu'il répondait aux désirs de toutes les opinions dans cette Assemblée ; cet amendement fut rejeté, et j'ai su depuis, j'ose le dire, j'ai su depuis que beaucoup de représentants avaient regretté de l'avoir rejeté. (Rires et approbation).

Maintenant, citoyens, je présente un amendement beaucoup plus restreint, mais qui part du même principe, qui est rédigé avec les mêmes intentions, et qui répond au même but. Seulement, au lieu de garantir des dangers de la révision, au lieu de préserver des atteintes des partis, atteintes que je ne redoute que trop, tous les droits qui me paraissent imprescriptibles et antérieurs, je me borne, citoyens, à vous demander de préserver de la révision, de préserver de toute atteinte, de toute modification, le droit électoral des citoyens. (Marques d'assentiment).

Eh bien, citoyens représentants, remarquez que votre projet de constitution commence par les mots : « l'Assemblée nationale décrète. » Il est donc clair que, dans l'article que vous consacrez au suffrage universel, le droit n'est plus qu'un octroi, qu'une concession, ou, du moins, qu'une institution de l'Assemblée ! On a beau dire ; il n'y a dans le projet de constitution aucune réserve, aucune explication, aucune disposition qui puisse atténuer le danger des expressions générales qui ont été employées. Il reste toujours que le suffrage universel, tel qu'il est mentionné dans votre projet de constitution, n'est plus qu'une oeuvre décrétée par l'Assemblée, une institution de l'Assemblée, et, par conséquent, une institution absolument soumise (aux termes mêmes du projet) à la révision, aux modifications de l'opinion, ainsi que parle le rapport de notre honorable président, aux modifications successives des opinons. (C'est vrai ! c'est vrai !).

Je dis, citoyens représentants, que cela ne peut pas rester ainsi ; je dis que le suffrage universel, qui est votre origine, la source sacrée de tout pouvoir, ne peut être octroyé, institué ; qu'il n'est pas dans votre droit, dans vos pouvoirs de le décréter, de l'établir ; que ce serait là une entreprise illégitime, une véritable usurpation, un empiétement ridicule même ; car vous n'êtes rien sans ces droits que vous prétendez écrire et décréter, sans ces droits souverains que vous devez respecter, auxquels votre main ne peut toucher en aucun cas, en aucun jour, sous aucun prétexte, et sur lesquels la majorité du peuple tout entier ne peut pas plus entreprendre que nous. (Oh ! oh ! - Bien !bien !).

Vous ne pouvez qu'une seule chose, et c'est cette chose que je vous engage à faire : déclarer solennellement avant toute délibération sur cette constitution, œuvre fragile et transitoire de vos mains ; déclarer solennellement, en présence de Dieu et du peuple, que le droit électoral et universel des citoyens est primordial, sacré, imprescriptible et souverain ! Faites cela, et ce sera là bien plus qu'une vaine constitution d'un jour, un monument... non de votre art politique, mais de votre haute raison, de votre bon sens, de votre intelligence des vraies conditions du droit populaire, des périls qui le menacent, et des moyens qui vous sont ouverts pour le préserver et le garantir ! (Bien ! très bien !).

S'il en est autrement, si l'Assemblée résiste à ma demande, à ce voeu que je viens porter à cette tribune, je dis que le droit électoral court dans la constitution le plus grand péril. Et, en effet, citoyens représentants, n'est-il pas vrai que la constitution, quelque vénérable qu'elle soit, quelque parfaite qu'elle soit, n'est qu'un engagement pris par la nation envers elle-même, c'est-à-dire un contrat unilatéral qui n'engage cette nation en aucune façon, de telle sorte que, s'il lui plaît demain de la briser, elle ne commettra ni délit ni quasi délit, elle ne commettra aucune faute, et qu'il n'appartiendra à personne ici de la censurer, de la blâmer et de l'entraver ; elle sera dans son droit ; elle ne relève que d'elle-même (bruit) ; elle observera la constitution autant qu'il lui plaira de l'observer ? (exclamations).

Ah ! si, dans cette constitution, la majorité n'avait pas le droit de toucher aux droits qui sont garantis à la minorité, je reconnaîtrais que cet acte aurait de la valeur ; la constitution porterait la garantie des droits ; elle serait un contrat bilatéral, elle engagerait la majorité à l'égard de la minorité ; mais il n'en est pas ainsi. La majorité est maîtresse de la minorité ; elle peut réviser, elle peut modifier, elle peut supprimer ; et puisque vous n'exceptez pas le droit électoral, puisque vous n'avez employé aucune réserve, puisque vous n'avez employé aucune espèce de précautions pour dégager le droit électoral, pour le préserver, il est de toute évidence que l'Assemblée prochaine de révision pourra modifier le suffrage universel. (C'est vrai ! - Bien ! bien !).

Me répondra-t-on quelque chose de raisonnable ? On me dira que le suffrage universel dérive essentiellement de la souveraineté du peuple ! A cela j'oppose une chose bien simple. Lorsqu'en 1830 on voulut faire reconnaître la souveraineté du peuple, on répondit que la souveraineté du peuple n'avait pas besoin d'être déclarée, parce qu'une assemblée ne devait pas paraître octroyer aux citoyens des droits qui leur appartiennent essentiellement. On passa outre, et la souveraineté du peuple s'est réalisée dans le monopole électoral !

Citoyens représentants, faites attention que les hommes qui ont proscrit, qui ont bafoué le suffrage universel, qui l'ont méconnu, calomnié, dénoncé comme un fléau, comme le déchaînement de l'anarchie, qui l'ont déclaré impossible pendant dix-huit ans, pensez que ces honorables citoyens sont parmi vous, qu'ils sont les princes de cette tribune, qu'ils se croient maîtres de l'avenir ! Faites attention, je vous conjure, à leurs tendances, à leurs discours d'aujourd'hui ! Ce sont les mêmes hommes ! oh ! bien les mêmes !

Ils n'ont pas changé ; ils n'ont rien abjuré de leur dédain pour le suffrage universel : Soyez sûrs de leur superbe ténacité : Eh ! ne les avez-vous pas entendus dans toutes les questions qui ont été portées à cette tribune ? Ces hommes sont debout, guerroyants et arrogants dans la même ligne, pour les mêmes projets ! Ils sont pétrifiés dans leurs vieux préjugés, dans les mêmes instincts, dans le même scepticisme et la même incrédulité à l'endroit du progrès et des grandes vérités qui assiègent le monde et qui font effort pour pénétrer dans les lois !

Ils devraient pourtant s'amender un peu à l'égard du suffrage universel, qui a été sage, qui leur a fait grâce ; mais s'il a été sage, le sera-t-il toujours ? On ne le croit pas : le suffrage universel n'est-il pas par hasard une de ces choses, dont on disait hier à cette tribune qu'on en laisserait passer beaucoup dans la constitution, quoi qu'on en fût mécontent et effrayé ? (Bien !).

Citoyens représentants, nous entendrons bientôt contre le suffrage universel ce que nous avons entendu pendant dix-huit ans !... Qu'il ose envoyer ici trop de forces à la démocratie ; j'ose assurer qu'il sera modifié. On ne le supprimera pas tout de suite, et, en effet, cela serait malaisé, si près encore des grands jours de Février ! Mais on commencera par interdire le droit électoral aux citoyens illettrés ! Et déjà, on propose ici même cet attentat au droit souverain et préexistant ! Un amendement est déposé dans ce but. Après le premier succès, si on l'obtient, on essayera de plier le suffrage universel à deux, trois et quatre degrés, et, enfin, on retirera de l'arsenal l'arme du monopole, et.... (Aux voix ! aux voix !).

Vous n'irez pas encore aux voix, messieurs, vous qui êtes si pressés d'en finir avec ces trop justes prévisions : J'ai pris des précautions contre vous ; et je saurai vous forcer à examiner et à réfléchir ! (Rumeurs - A gauche et à droite. Parlez !).

Je dis, citoyens, que le suffrage universel court le plus grand péril....

Un membre. Non, citoyens ! (On rit).

Le citoyen Detours. Dans ce cas, quel est votre devoir !.... (Aux voix ! Aux voix !).

Le citoyen président. Attendez que l'orateur ait terminé ses développements.

Le citoyen Detours. Ce sont ceux qui disent « Aux voix » dont je redoute les intentions et les projets contre le suffrage universel ! (Exclamations diverses).

Le citoyen Bourbousson. Ce sont les votes que vous redoutez !

Le citoyen Detours. Ceux qui sont attachés au suffrage universel, ceux qui savent qu'il est la base de tous les pouvoirs, ceux-là ne sont pas indifférents à la cause que je porte à cette tribune en bon citoyen, ceux là ne dédaignent pas, n'offensent pas par des interruptions inconvenantes un loyal représentant qui s'alarme des dangers qui menacent le droit du peuple.

Un membre à droite. C'est vous qui offensez ! (Bruit).

Le citoyen Detours. Je demande donc que le préambule de la constitution se termine par une déclaration solennelle, telle que je l'ai rédigée, portant que le suffrage universel est un droit sacré, imprescriptible, antérieur et supérieur à la constitution, qu'aucune assemblée quelconque, même celles de révision, ne peut en aucun cas réviser, modifier ni supprimer.

Voilà ce que je demande.

 

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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 21:47

Débat à La Bibliothèque de Montech, Pour un sourire mystérieux !

bibliothèque de montech (voir photo du site) 7 Février, de 16 h à 17 h 30. Dix-sept personnes autour d’un cas de la littérature française : Léon Cladel. Une très belle annonce de la réunion dans le quotidien La Dépêche grâce à la correspondante que je remercie chaleureusement. Un thème, Cladel ô féminin. Et à la fin, cette question très juste : « finalement vous avez peu parlé du féminin chez Cladel ? ». Comment rendre l’implicite, explicite ? Voilà tout mon problème. Pour le dire autrement, comment éviter les stéréotypes sur le féminin, chez un écrivain qui se bat toute sa vie contre les stéréotypes ? La quête du féminin ne répond pas inévitablement à la position sur le féminin, car il reste à savoir le sens du mot. Parler de la mère d’abord, à la naissance de Léon ; parler de la mère ensuite qui aide l’écrivain à partir pour Paris ; parler du décès de la mère qui correspond à la naissance de la fille ; parler de la compagne et de cette fille qui deviendra féministe ; autant de moyens pour parler de Cladel, mais où est le féminin chez l’écrivain lui-même ? Comment répondre ? La question a mis le doigt sur une difficulté que j’essaie d’affronter depuis longtemps et vais-je peut-être enfin pouvoir passer de l’implicite à l’explicite. Quand je lis Cladel : «Mes nouvelles émouvront peut-être ceux de mes contemporains qui n’ont pas seulement vécu de soupes et de biftecks durant un quart de siècle, et, si je ne n’abuse, on les citera comme la quintessence de mon oeuvre, ailleurs comme ici, quand je ne serai plus là, car mon cœur y bat tout entier, et, certes, ma plume en a tracé chaque ligne avec moins d’encre que de sang.» Comment expliquer que si l’homme écrit avec son sang, il écrit la vie, et que ce faisant, il est obligé d’écrire les femmes qui sont au cœur de la vie tout autant que les hommes ? Cladel n’a pas pour le souci de placer les femmes parmi ses thèmes, il a le souci de placer la vie au cœur de son travail, et ce faisant il retrouve inévitablement les femmes. Quand Cladel s’adresse à son propre corps pour lui dire : « A toi de tout cœur, ô bénigne vieille, et crois à ma vive reconnaissance en ce monde et même aussi dans l’autre, au fond de notre commun tombeau. ». Est-ce que le stéréotype c’est de dire que les femmes s’occupent du corps plus que les hommes ? Cet argument est donné pour expliciter que depuis des générations les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes. Or, il est des hommes et des femmes diverses dans le rapport au corps, au cœur, à la guerre et au politique. En conséquence, à parler du « ô féminin » chez Cladel c’est tout d’abord penser la question elle-même. Le féminin n’est pas le féministe, ceci étant contrairement à un discours moderne sur le « genre » qui prétend qu’on a tous une part de féminin et de masculin, il demeure une donnée visible : la place ou pas que l’on fait à des femmes. Est-ce que penser la question du féminin, c’est se pencher sur le portrait de la femme dont j’ai commencé la lecture et dont je vais publier la nouvelle : Yeux de Lynx ? La caractéristique de cette nouvelle est la suivante : c’est Carnaval, une femme s’avance et décide de raconter son histoire. C’est une démarche mille fois à l’œuvre chez Cladel, même dans des ouvrages plus longs que des nouvelles. Comme je viens de l’écrire, ce principe correspond à son souci de dire la vie à travers les témoins. Si on regarde la vie en face, ces témoins peuvent être et sont des femmes. La littérature de Cladel n’est pas une reconstitution d’un univers, mais la reconstitution d’un style pour dire l’univers réel. Je fais donc l’inventaire de quelques exemples. Nicole, la superbe faucheuse qui attend le retour de son amour parti à la guerre, La citoyenne Isidore qui va demander à son frère de rendre des comptes, Madame la générale à la jambe de bois, la communarde sauvée de justesse, Chez ceux qui furent, une veuve de communard qui amène ses enfants au Père Lachaise pour expliquer la mort de leur père, Au point du jour, la fille qui se suicide pour un chagrin d’amour, la Gentille Odette qui est la perversité personnifiée, et enfin un grand repas masculin à Saint-Hilaire où les femmes sont à la cuisine. De quoi peut nous convaincre cet inventaire ? Je ressors de ce débat à la Bibliothèque de Montech avec toujours plus de questions à étudier. J’ose prétendre que si le dernier livre sur Cladel publié à L’Harmattan, Léon Cladel et l’écriture de la Commune, a été écrit par Thanh-Vân Ton-That, ce n’est pas un hasard s’il s’agit d’une femme et pas surprenant si elle commence par l’étude d’une nouvelle, Revanche, où une femme est au cœur de l’édifice. Dans le premier quotidien au féminin La Fronde publié autour de 1895, on y trouve Judith Cladel ; je me dis que c’est un signe qui ne trompe pas. Cependant, dans sa famille Léon Cladel avait une fonction de patriarche, de colérique, d’imprévisible. Je l’imagine mal faisant la vaisselle. Il n’en déduira jamais pour autant que la place des femmes c’est à la vaisselle. Il est hugolien sur ce point comme sur des tas d’autres. Je retiens de tout ça qu’il va me falloir analyser la place du féminin chez Vallès et Zola et alors vais-je réussir à mieux convaincre que pour Cladel, le féminin est surtout là où on ne l’attend pas. En fait, j’aurai dû lire la dédicace que Cladel offre à sa femme à la parution des Va-nu-pieds, son livre à mes yeux le plus grandiose : « A Julia Mullem Ma chère femme, il me paraît assez piquant de vous dédier ce livre, qui nous a valu de si nombreuses et si douces querelles. Excusez ma malice, elle est cordiale, et laissez-moi vous répéter une dernière fois ici ce que je vous ai dit si souvent en mon cabinet de travail : « L’hypocrisie est entrée dans nos mœurs et Tartuffe règne en France ! Homme politique, il est rouge, ou blanc, ou bleu, parfois tricolore, toujours jésuite ; écrivain, on le voit tremper dans toutes les rhétoriques ; philosophe, il vit en athée et meurt en chrétien. Ne serait-il pas temps de mettre à la porte cet effronté qui nous fait la loi ? Débarrassés de lui, nous vivrions libres, chacun à notre gré. Quant à moi, je n’appréhende point qu’allégée de ce pauvre saint homme, à qui nous devons autant de bénédictions que de malheurs, la République s’en portât plus mal : le tribun oserait, ce me semble, s’exprimer avec moins de réticences, le philosophe agir avec plus de logique, l’homme de lettres, enfin, écrire avec franchise et même, au besoin, avec une certaine brutalité » Brutalité ! … Voilà, ma charmante, le gros mot lâché ! voilà le rustre, voilà le monstre instigateur de nos folles discordes. « Il faut être bien séant » me disiez-vous sans cesse, ennemie irréconciliable de toute crudité, pendant que j’élaborais mon oeuvre, et moi, fidèle amant de la nature, je vous répondais invariablement : « Il faut être vrai ! » De là des gestes, des cris, des moues, des mines ; chacun de nous soutenait mordicus son opinion. Un soir, il m’en souvient, à bout d’arguments et dans la chaleur de la discussion, une apostrophe m’échappa : cette apostrophe la voici : « Parlons sincèrement, madame, m’écriai-je admettez-vous que M. Sosthènes de La Rochefoucault eut raison autrefois de déshonorer nos marbres en couvrant leur nudité d’une feuille de vigne, et pensez-vous que, vêtus de la sorte, ils fussent plus décents ? » Au lieu de me répondre, vous eûtes un sourire un peu mystérieux, et, ma foi ! je crus que vous vous résigniez à vous indigner avec moi contre ce bon duc. Erreur grande de ma part, vous me l’avez depuis lors, pardi ! bien prouvé. C’est pourquoi, n’étant point galant de mon naturel et ne voulant jamais avoir le dernier, je vous offre cet ouvrage, qui doit avoir quelque mérite, puisque vous le dites. Y découvrira-t-on les qualités que vous y reconnaissez, vous, artiste exquise, mais… timide ? je ne sais et nous verrons bien ! En tout cas, sans rancune ; oubliez bien vite ce malencontreux recueil de tragiques histoires plébéiennes et surtout, de grâce, ô ma très chère, que je vous l’ai si sournoisement dédié. Votre Léon Cladel ; Paris mai 1873 Un texte qui montre comment vivait le couple. Un texte qui relance la question. Et c’est en le recopiant que je me dis : pour le lien maîtres/disciples entre Baudelaire et Cladel, il est évident que poser la question c’est inventer un autre type de lien. Pour le féminin c’est pareil, poser la question c’est chercher une autre forme de position. D’où la réponse à une autre question du débat : pourquoi Cladel est-il autant oublié ? A le lire, il faut réinventer le monde et non le classer dans des cases. Et c’est pas l’effort le plus simple. A suivre. 7-02-2009 Jean-Paul Damaggio

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:51

Le 6 avril 1994 Anicet Le Pors était à Montauban. Sur la photo ci-contre de Thierry Déjean, on voit l’ancien ministre avec Yves Vidaillac (que Wikipédia a décrété injustement maire de Caylus) et Jean-Paul Damaggio. Cet article n’est pas le signe d’un futur travail d’écriture de mémoires, mais peut-être le début d’une suite au dernier mot énigmatique du livre d’Anicet : « Et l’amour comme mode pensée ».

 

 

Hier Anicet Le Pors

 

La création du Parti de Gauche m’incite à revisiter la précédente dissidence du PS, celle de Jean-Pierre Chevènement, à partir d’un travail réalisé avec Anicet Le Pors qui participa un temps au processus en étant candidat sur la liste Chevènement aux Européennes de 1994.

En 1993 l’ancien ministre communiste décide de publier Pendant la mue le serpent est aveugle avec ce sous-tire : chronique d’une différence. Nous l’avons invité à Montauban pour présenter ses réflexions et il se plia aimablement au jeu des questions/réponses.

Son idée essentielle était la suivante : la stratégie des partis communistes comme celle des sociaux-démocrates ayant révélés leurs échecs, il faut faire le deuil de ce passé pour préparer un autre avenir. Quinze ans après le même constat des échecs est au cœur de la décision de créer le Parti de Gauche, mais s’agit-il ainsi de vraiment préparer l’avenir ? Ne s’agit-il pas plutôt de faire du sur-place pendant que l’adversaire fonce tête baissée ?

Il est évident que le PCF que décrit Anicet le Pors est déjà très loin mais pas par l’effet de son évolution interne et de sa propre dynamique, mais par l’effet de ses échecs électoraux successifs.

En clair, par rapport à 1994, qui est à l’offensive et qui est sur la défensive ?

Est-ce que « le projet d’un nouvel humanisme politique qui réponde à notre époque de ruptures » que tente d’avancer Anicet le Pors, s’est révélé utile, utopique, inapproprié etc. ?

L’essentiel de son propos tournait autour du PCF et c’est seulement à la fin de la dernière partie qu’il propose des prémices pour un temps neuf (20 petites pages). Il commence par un propos typiquement « communiste » :

« Cette époque, si douloureusement vécue par un si grand nombre, est en même temps celle des grandes potentialités autorisant un optimisme rationnellement fondé. »

Et il continue en dialecticien :

« Malheureusement, pour explorer les termes des contradictions, comprendre leur unité organique, et impulser le mouvement qu’elles permettent, nous ne disposons que des outils forgés pendant la période antérieure. Le premier travail consiste en un réexamen des catégories utilisées, en une réflexion sur leur validité.»

Optimise d’un côté (celui du beau futur annoncé), pessimisme de l’autre (on n’a pas les outils pour réparer la voiture). Le contraire de la formule classique de Gramsci : « pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté.» Un marxisme mécaniste contre un marxisme de la pratique.

Pour certains, la révolution ne serait rien d’autre que l’abolition de l’ordre dominant par les contradictions propres à l’ordre dominant. C’est donc dans les potentialités de la réalité qu’il existe les moyens de changer cette réalité, le tout étant d’accéder aux moyens en question. Vous êtes sur un bateau à la dérive sur la mer, sur la mer il existe des morceaux de bois qui flottent, il suffit d’arriver à ce morceau de bois pour vous en faire une rame et vous sauver.

Pour d’autres, la révolution ne serait rien d’autre que l’invention, à côté de l’ordre dominant, d’un ordre nouveau qui finira, à force d’actions, de supplanter l’ordre dominant.

Les deux conceptions peuvent se rejoindre et le PCF s’est longtemps considéré comme une contre société mais depuis quinze ans il a concentré son ambition à être l’outil dont la révolution a besoin.

 

Anicet le Pors réexamine les catégories de capitalisme, socialisme, gauche :

« Le clivage gauche/droite garde-t-il encore sa pertinence ? Son utilité débattue au cours de la campagne des élections législatives de 1993, est peu contestable. Ce qui ne dispense pas de faire le constat d’une triple dénaturation correspondant aux trois bipolarisations sur lesquelles ce clivage se fondait. »

Voici les trois bipolarisations qui s’achèvent : domaine économique, classe ouvrière/bourgeoisie ; domaine politique : institution/citoyen ; domaine culturel : marxisme/catholicisme.

Malgré cet état des lieux, le clivage droite/gauche reste incontestable ? Anicet n’apporte pas de bipolarisation de remplacement mais constate simplement que la vie oblige à exister et qu’il faut donc voir ce qu’exister veut dire en politique en 1994. Il critique sans apporter de réponse sauf en ce qui concerne le programme à mettre en œuvre qui est le programme de toujours ou presque !

Ses prémisses sont comme le diable qui se mord la queue : elles pointent l’absence d’outils sans donner les outils à moins que le programme ne soit l’outil ? En voici les têtes de chapitre :

Faire reculer le chômage dans le cadre d’un développement de toutes les forces du travail et de la création ; Promouvoir un nouvel internationalisme fondé sur l’état de droit ; Concevoir la VIe République pour une nouvelle citoyenneté.

Et au bout : « Il est vain d’attendre de la part des appareils politiques actuels qu’ils rompent d’eux-mêmes avec la logique de survie qui leur tient lieu de stratégie politique. »

Je reste d’accord avec bien des points soulevés en 1993 par Anicet le Pors et toujours sans réponse (je pense à son effort jamais repris sur les questions de l’immigration). Les réponses je les lis moins dans la création du PG que dans la création du NPA, tous deux cependant conduits à devenir les appareils plus soucieux de leurs réalités plus que de leurs objectifs. Ai-je une proposition autre quinze ans après et à la lumière de mes propres combats ? Et si, au lieu de se raconter des histoires sur l’optimisme que l’on peut puiser dans le réel, sur le succès électoral qui mettrait le PS derrière la « vraie gauche », tous les militants démocrates se mettaient autour d’une table sans autre prétention que de peser pour un, afin de dégager les nouvelles catégories et moyens de lutte ? A commencer par la mise au pilori des médias qui nous manipulent ! Mais je rêve encore…

5-2-2009 Jean-Paul Damaggio

 

N.B :  Voici le seul commentaire de sa visite offert par le journal Point Gauche ! : « A notre invitation, Anicet Le Pors est venu à Montauban répondre aux questions. Il eut droit à l’expression la plus libertaire ‘attaque en règle de la délégation de pouvoir) comme à la question la plus social-démocrate (préparons-nous en 1995 à battre la droite). Preuve s’il en est, que l’homme est connu comme adepte du débat le plus large ! Ils sont si nombreux ceux à qui plus personne n’a envie de poser de questions ! Le 6 avril à l’inverse ils étaient nombreux (par rapport à nos moyens) et retenons la question du paysan qui demanda si économiquement il raisonnerait pareil en matière d’agriculture et d’industrie. Anicet le Pors répondit honnêtement : « ça c’est une colle ! » puis tenta de se rattraper en indiquant que le déclin de l’agriculture n’était pas fatal. A-t-il pensé à cette question quand, quinze jours après, il ajoutera à ses trois divergences avec J-P Chevènement celle-ci : « son absence de revendication anti-productiviste » ? Toujours-est-il nous conservons un riche souvenir de la soirée. »

Il est exact que dans le livre d’Anicet le Pors la tonalité écologiste est réelle.

 

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:50

Voici un autre article de Jean Jaurès où on peut vérifier le même mode de rédaction : la présentation d’un fait, son analyse et ses propositions. Jaurès s’engage toujours par des propositions claires sans se soucier de savoir à qui elles vont plaire ou déplaire mais qu’il juge en conformité avec son raisonnement. Le Dessin est de Rosendo Li (dessin à l’encre sur papier, 25x21, 2005).

 

 

6 Novembre 1906 L'ETAT DE FAIT Jean Jaurès.

Si j’étais obligé de résumer en quelques grands traits ce qui s'est produit depuis la séparation du Parlement, je dirais d'abord qu'il y a eu, dans plusieurs des grands pays de l’Europe, un effort pour coordonner l’action socialiste, et l’action ouvrière. Partout, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en France, le parti socialiste est en croissance. Il y a, dans tous ces pays, des groupements politiques puissants, qui affirment que les prolétaires ne seront affranchis que par la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale, et ils animent les travailleurs à conquérir le pouvoir politique pour opérer cette transformation par la force de la loi, évolutive ou révolutionnaire. Mais en même temps, que grandit ce parti socialiste, la classe ouvrière s'organise pour ses revendications immédiates contre le patronat, et ces groupements ouvriers, ces syndicats, s'unissent, se fédèrent et constituent peu à peu une puissance énorme. Ainsi, les trade-unions anglaises, qui forment un faisceau et qui tiennent de vastes congrès annuels, où dix-huit cent mille salariés sont représentés. Ainsi les syndicats allemands, dont le développement est si rapide. Ainsi pour la France, la Confédération générale du travail. La classe ouvrière a donc une double expression politique et économique. Comme il est naturel, il s’est produit partout, entre ces deux organismes, des conflits. Quoiqu'ils représentent les intérêts d’un même prolétariat, le syndicalisme et le socialisme servent ces intérêts par des moyens différents. De inévitablement, des conflits, des rivalités. Car on peut dire que depuis quelques mois la classe ouvrière et le socialisme font effort pour apaiser ces conflits, pour établir l'harmonie, l’unité d’action.

En Angleterre, les grandes organisations ouvrières, convaincues que l’action syndicale ne suffit pas et doit être complétée par l’action politique, adhèrent de plus en plus à ce parti du travail, qui a conquis de nombreux mandats aux Elections dernières et qui est tout pénétré de la pensée socialiste. En Allemagne, le congrès de Mannheim a dissipé les malentendus qui existaient depuis quelques années entre les syndicats ouvriers et le parti socialiste. Les syndicats, dont le développement est rapide et qui organisent toute la classe ouvrière allemande, sont d'esprit très réformiste et très « opportuniste ». Ils sont préoccupés d’atteindre des résultats immédiats et ils ne veulent pas s'immobiliser dans des affirmations purement théoriques ou risquer leur force méthodiquement grandissante dans une aventure. Le parti socialiste a tenu compte de cet état d’esprit. Il a proclamé qu'il ne donnerait pas hâtivement et témérairement le signal de la grève générale que celle-ci serait seulement une arme défensive employée en une heure de crise suprême pour sauver le suffrage universel et le droit de coalition menacé par un attentat, de l’Empire. Mais, en même temps, les représentants des syndicats ont accepté un ordre du jour qui affirmait la pensée entière du socialisme et, au-delà de l’œuvre de réforme, l’entière transformation sociale. Les deux forces, un moment discordantes, sont donc rapprochées et harmonisées.

En France, il semble que le congrès récent de la Confédération du travail à Amiens ait, au contraire, proclamé la séparation officielle du syndicalisme et du socialisme. Mais ce n’est qu’une apparence. Sans doute, la Confédération du travail affirme et maintient son autonomie ; son indépendance absolue à l’égard de tous les groupements politiques. C’est dans les circonstances présentes, la condition même du développement syndical. Un jour viendra, quand la longue pratique de l’unité socialiste aura effacé jusqu'au souvenir des querelles d’autrefois, et quand le parti socialiste et la Confédération du travail auront grandi parallèlement, où les deux organismes pourront sans péril concerter plus précisément leur action. Dès maintenant, le congrès d'Amiens marque, pour ceux qui veulent aller au fond des choses, une détente entre le syndicalisme et le socialisme. Dune part, en effet, il n'y a que le socialisme qui puisse s'approprier comme parti l'idéal d'entière transformation sociale qui a été donné comme l’essence même du syndicalisme. D'autre part, le congrès d'Amiens, en affirmant la neutralité politique des Syndicats, en a exclu la propagande libertaire, qui s'exerçait contre le socialisme. Le syndicalisme, officiellement et pratiquement, ne sera pas plus antiparlementaire que parlementaire.

En France donc, comme en Angleterre et en Allemagne, quoique sous des formes différentes, l’âpre antagonisme qui un moment mettait aux prises l’organisation économique et l’organisation politique des travailleurs, se résout ou s'atténue.

De là pour tout le socialisme européen et, particulièrement pour le socialisme français, un grand surcroît de force et des chances nouvelles de développement rapide. Le devoir s’imposera donc plus étroitement que jamais à la démocratie républicaine, si elle ne veut pas rompre avec le prolétariat, de hâter l’œuvre de réforme sociale.

Le ministère Clemenceau jouera-t-il ce rôle ? Je le souhaite passionnément. J'oublierai très volontiers, pour ma part, les coups de griffe donnés ou reçus, si le gouvernement nouveau se met énergiquement au travail.

Je ne cesse de dire depuis les élections de mai, que le parti radical socialiste est devenu l'axe de la majorité républicaine, que c'est le programme radical socialiste qui doit être la base du gouvernement. Le ministère Sarrien incertain, tiraillé, ne répondait pas à l’énergique pensée de la démocratie. M. Clemenceau peut jouer un grand rôle bienfaisant, et donner à notre pays la certitude d’une évolution légale vers un haut idéal, s'il est homogène et résolu, s'il est vraiment le ministre radical socialiste, dont l’heure a sonné.

JEAN JAURES.

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:46

En 2006, suite aux débats de 2005 sur le centenaire de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, un débat eut lieu à Montauban, avec René Merle, sur les idées de Jaurès en 1906. J’avais à l’époque publié deux brochures dont une où j’avais étudié les articles de Jaurès dans La Dépêche (28) où il apparaissait clairement que pour lui, résoudre la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’était une façon de pouvoir ensuite mieux résoudre LA QUESTION SOCIALE son obsession de toujours. Voici de ses articles sur le sujet. Le Dessin est de Rosendo Li (dessin à l’encre sur papier, 25x21, 2005).

 

 

23 septembre 1906

PAR DES :RESULTATS, Jean Jaurès

Les ministres ont délibéré à Rambouillet sur l’application de la loi de séparation. Il était temps, en vérité, qu’ils accordassent leurs flûtes et leurs violons, car jusqu’ici ils avaient lancé dans le pays, par voie de circulaires ou d’interviews, les notes les plus contradictoires ou les plus -incertaines. Espérons qu’ils ont abouti à un accord, précis, à une résolution ferme. Car il importe qu’en face des prétentions et des manœuvres du parti clérical les républicains aient une politique claire et une. C’est seulement par là qu'ils déjoueront les mauvais desseins de l’ennemi, et qu’ils se garderont eux-mêmes des entraînements et des surprises qui pourraient les égarer au-delà du but. Je crois que ceux qui, après avoir suscité la campagne des inventaires, veulent déchaîner une agitation nouvelle, se trompent. Le pays attend avec calme l’application légale et sincère de la loi. Le seul péril viendrait de la confusion, de l’incertitude et de la dispersion des efforts. Au contraire, la fermeté et la clarté des idées décourageront rapidement l’adversaire.

Toute son audace s’éteindra et sa dernière espérance s’évanouira quand il verra le Parlement, après quelques mesures simples et bien concertées, donner tout son temps et tout son effort aux questions économiques et sociales. Fixer sur celles-ci l’attention de la démocratie, ce sera le meilleur moyen de couper court à l’agitation cléricale, de l'isoler et de l’éteindre dans l’indifférence générale.

Les problèmes nous sollicitent et nous pressent. Dès la rentrée, le Parlement aura à mettre le budget en état. Ce sera une entreprise moins malaisée-que ne l’annonçait d’abord M. Poincaré, mais qui reste délicate. A vrai dire, l’établissement d’un budget sera toujours difficile tant que- les nations européennes seront obligées de supporter à la fois les charges des militaires et celles de la démocratie, tant qu’elles devront pourvoir et aux œuvres de défense rendues nécessaires encore par la persistance des barbaries anciennes et aux œuvres nouvelles de solidarité sociale, si médiocrement dotées aujourd’hui. Le mot d’ordre des ministres des finances de l’avenir sera : « Faites-moi de bonne politique internationale, et je vous ferai de bonnes finances. » La paix et la certitude de la paix feront plus pour. L’équilibre des budgets que les combinaisons d’impôt les plus ingénieuses, ou les économies de détail les plus minutieuses.

Sans doute, l’avènement prochain de la Russie au rang des pays libres, le progrès du mouvement ouvrier et la démocratie radicale en Angleterre, l’élan donné au socialisme allemand par la révolution russe, permettront en ce sens les initiatives généreuses et hardies. Ce sera l’honneur, ce sera une des tâches essentielles du gouvernement républicain socialiste qui sera porté au pouvoir dans un avenir peut-être assez prochain par l’évolution- de la démocratie française. Mais, en attendant ces grandes et bienfaisantes transformations, le budget est moins noir que ne l’avait fait M. Poincaré. Celui-ci a poussé jusqu'au pessimisme systématique la coquetterie de la vérité ou la passion de l’économie. Il a traité la Chambre nouvelle en fils de famille, auquel il convient de présenter la situation financière sous les couleurs les plus sombres, pour l’empêcher de faire des folies, c’est-à-dire de grandes réformes. Mais les excédents mensuels du budget par rapport aux évaluations budgétaires et aux recettes correspondantes de l’année précédente attestent la vitalité économique de ce pays et facilitent la solution du problème budgétaire. Sans doute, il sera possible de réserver aux oeuvres sociales notamment aux retraites ouvrières, une partie des impôts nouveaux que M. Poincaré affectait à l’équilibre du budget, et en. particulier l’impôt sur les successions. En tout cas, il importe qu’après un examen très sérieux, très approfondi de la question, le parlement se prononce vite. Que le budget soit voté à la fin de décembre que nous ne soyons pas obligés de recourir encore à ces douzièmes provisoires qui ne jettent certes pas beaucoup de désordre dans les administrations mais qui troublent infiniment le travail de la Chambre. La discussion du budget, telle qu’elle est conduite depuis bien des années dévore en redites fastidieuses, en manifestations stériles le plus clair du temps que le Parlement de la démocratie devrait donner au développement de la vie économique du pays à l’effort de justice sociale à la préparation et à la réalisation progressive d'un ordre nouveau. Si la Chambre a la sagesse d’écarter toutes ces broussailles et de se frayer un chemin rapide et droit, elle pourra, dès le début de janvier, aborder la grande question de l’impôt sur le revenu. M. Poincaré, qui s'est borné en juillet dernier à une enquête très sommaire de son projet, sera sans doute en état de saisir le Parlement, dès la rentrée d’octobre, d’un projet complet. La commission des réformes fiscales pourra statuer en quelques séances. La question a été débattue à l’infini. Il n'y a plus qu’à avoir le courage de prendre un parti. Or, la réforme fiscale, vigoureusement amorcée, permettra tout ensemble de dégrever les petits cultivateurs, les propriétaires paysans et d’assurer le service des retraites ouvrières et paysannes. Quand ces beaux plans de réforme seront sérieusement discutés, quand le pays aura la certitude qu'ils vont aboutir, comme ont abouti les lois sur le service de deux ans et sur l’assistance aux vieillards, alors les curés et les évêques pourront commenter à l’infini l’encyclique et souffler aux esprits le feu de la guerre civile. Ils ne brandiront qu’un tison éteint, dont la cendre leur entrera dans les yeux.

JEAN JAURES.

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