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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 10:19

 Downs-justicia.jpg

Mercredi 15 juin, 20h, le soleil est impeccable sur la Prairie des Filtres à Toulouse, le concert de Lila Downs peut commencer. Nous sommes en plein air, les gens vont et viennent, téléphonent, mangent, parlent, ils sont de plus en plus nombreux et loin sur la scène la « diva » danse de tout son corps et chante de toutes ses voix. Elle n’est plus la femme svelte d’il y a dix ans mais qu’importe les rondeurs elle porte en elle une énergie à faire bouger la condition humaine. Elle peut jouer la chère « palomba » mexicaine (elle cherche la traduction qui pourrait être le vulgaire pigeon mais qui devient la belle colombe) ou le simple poulet, chaque chanson est un spectacle en soi et je pense par bien des côtés à Juliette qui pousse plus loin ses projets : c’est tout le spectacle qui est conçu comme une chanson !

Lila Downs porte toujours ses bottes de cow boy que les caméras montrent parfois avec précision sur le grand écran bien pratique en la circonstance et comme la plupart des chanteurs des Amériques elle offre un répertoire reprenant des classiques de la chanson mexicaine, et ses créations personnelles. Les musiciens chantent avec elle. De toute la programmation sur cette scène du Rio Loco elle est la seule femme comme Nathalie Natiembé (de la réunion) est la seule femme sur la scène village. Là comme ailleurs la place faite aux femmes est minime, ce qui fait que les femmes sont rares à se lancer dans une pareille folie, donc on ne peut que leur faire une place minime… Parmi les musiciens de Lila, une femme, l’accordéoniste qui, autant que la harpe ou le cajon, apporte un son mexicain.

Quand on ne connaît pas un répertoire, il est difficile de tout suivre aussi je vais m’en tenir au moment où elle se met la casquette nord-américaine et prend en partie le ton du rap ou du slam pour chanter Justicia, un morceau que vous découvrirez sur internet sous mille formes.

Comme avant chaque morceau, Lila Downs s’empare d’un signe distinctif, un châle, une bouteille de mezcla en l’honneur de sa région d’Oaxaca et cette fois elle met la casquette typiquement nord-américaine. Une musique réduite à quelques coups secs de batterie, une voix de rap mais là aussi c’est le mélange, le métissage, au bout d’un moment revient la douce mélodie, la subtilité d’une voix qui n’est plus martelée un peu comme si à la dureté de la révolte il fallait ajouter mes merveilles de l’espoir.

Justicia est le moment le plus politique de la soirée et comme pout les autres chansons le texte n’est pas linéaire avec le rythme classique couplet, refrain. Comme avec tant d’autres artistes des Amériques, les mélodies prennent le pas sur les textes aux refrains répétés à haute dose. Son interpellation de la Justice, comme Eluard interpella la Liberté dans un poème fameux, déroute l’auditeur. On comprend quand arrive une sorte de refrain : « ¡Justicia! / Te busqué en la calle, / te busqué en el diario, / la televisión, / en las voces sordas de los tribunales. » (Justice ! je t’ai cherché dans la rue, sur le journal, à la télévision, dans les voix sourdes des tribunaux.). Mais on a l’impression qu’il y en a un autre : « Sigo creyendo, que lo malo acaba, / que lo bueno viene, / la conciencia te llama. » (je continue de croire en la fin de mal, et en l’arrivée du bien, et que la conscience fait appel à toi. » ; un peu comme si le texte était double avec d’un côté le rapport de la chanteuse à la quête de justice et de l’autre le fait des autorités qui refusent la justice.

Le 16 octobre 2009 dans sa ville de Tlaxiaco qui avait décidé de lui rendre un vibrant hommage, la version de Justicia est différente car la chanson peut évoluer, se donner un couplet de plus et au Mexique le cajon n’est pas le seul élément sud-américain de la batterie. Mais, dans la bouche de l’artiste, la même rage, le même corps en mouvement, et la même espérance en de rêves de justice.

Que l’évocation de ce moment du concert n’efface pas le reste et que l’artiste n’efface pas la qualité de ses cinq musiciens, du Venezuela, Chili, Mexique qui à chaque moment ont fait cœur avec la chanteuse.

17-06-2011 Jean-Paul Damaggio

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 13:53

 

Les télés françaises, qui devraient être là pour nous éclairer, ont répété que les Non avaient gagné en Italie et montraient des journaux qui titraient : « Victoire du Oui ». Un détail de la vie ? Bien sûr que non car il s’agissait ainsi de cacher ceux qui ont obtenu l’organisation du référendum. Il fallait placer le téléspectateur français dans la situation qu’il connait : c’est le gouvernement qui propose un référendum et c’est le peuple qui dit NON car que  sait dire d’autre le peuple ?!

En Italie, grâce à une loi démocratique, la situation peut s’inverser. Le peuple dit OUI à un référendum qu’il propose lui-même, et le pouvoir dit : NE VOTEZ PAS ! pour invalider son résultat (en effet, s’il n’y a pas 50% de participation, le résultat du référendum n’est pas validé).

Donc si on met le doigt sur la victoire du OUI, ça suppose d’aller à la rencontre des militants qui ont réussi, après l’obtention de milliers et de milliers de signatures et après décision de la Cour constitutionnelle pour bien valider la forme des questions, à imposer leurs vues… pour cinq ans. Même ce jour là Berlusconi est encore sur le devant de la scène !



Les télés et autres médias préfèreront, pour leur propre gloire, et comme c’est la mode, dire qu’en fait c’est la victoire d’internet, afin, une fois de plus, de confondre le média et le message, le média faisant le message ! Il serait déplacé d’évoquer des comités, des mouvements concrets, qui utilisent internet c’est vrai, mais seulement après s’être donné la peine de construire une argumentation, de rassembler des adresses, etc.

Tout comme il faudrait prendre l’effet pour la cause, il faudrait prendre le tuyau pour le contenu. Même si je reconnais aux bouteilles de vin quelque originalité, je préfère le contenu au contenant.

Aussi, pour avoir un peu de contenu de cette bataille référendaire italienne, voici un entretien bref et direct avec Antonio Di Pietro, l’ancien juge devenu animateur d’un parti politique (Italia dei Valori) qui a été au cœur de l’action, et dont les réponses expriment à la fois une grande sagesse et une grande détermination. Bersani, le dirigeant du PD [le parti de gauche] qui a peu fait pour cette bataille arrive ensuite, avec des propos plus radicaux, en demandant la démission de Berlusconi. Car pour lui, comme pour les autres partis, seules valent les élections où on obtient des postes, et non les élections où on se bat pour des idées.

 A mes yeux, la victoire du OUI en Italie confirme non seulement le fossé existant entre les citoyens et la droite, mais aussi celui existant entre les citoyens et la gauche, d’où l’observation prudente de Di Pietro : dans des législatives, pour le moment, personne ne peut prévoir le gagnant. Cette prudence lui vient sans doute de son combat judiciaire des années 90 contre les magouilles (et pire) de la Démocratie Chrétienne et du Parti Socialiste italien (le secrétaire général de ce parti, Craxi, était parti se réfugier chez son ami Ben Ali où il est décédé) qui n’ont pas abouti à la victoire de la gauche mais à l’arrivée sur la scène politique de Berlusconi, un personnage plus corrompu encore que ceux qui venaient de tomber ! JPD

  

 

Voici un entretien avec le président Antonio Di Pietro (du parti Italia dei Valori), publiée le soir du référendum dans «Le Fait du jour ».

 

A sept heures du soir Di Pietro est encore le champagne à la main. Grande joie chez ses partisans. Nous nous rencontrons, il sourit, est clairement heureux. Ensuite, il s'excuse: «Attendez une minute." Il part voir les titres des TG3 [la chaîne un peu à gauce], et Antonio Di Pietro veut  les voir à nouveau pour vérifier ses déclarations ...

 

[Q] Etes-vous satisfait de ce qui est dit?

"Oui, oui, ça va ..."

 

[Q] Pourtant Bersani a fait plus que vous : il a exigé la démission du Premier ministre ?

"Le jour où Berlusconi a menacé, Piazza Navona, c'était moi, vous étiez là, et beaucoup d'autres personnes, à dire que ce pays ne mérite pas un tel gouvernement."

 

[Q] Mais aujourd'hui ...

"Aujourd'hui, nous sommes heureux d’être si nombreux et j’ai une conscience claire de ceux qui ont fait leur devoir."

 

[Q] Mais Bersani l’a entendu ?

"Oui, et nous nous sommes complimentés."

 

[Q] Et vous ne voulez pas de la démission de Berlusconi ?

"Vous voyez, le vote a été un référendum, et je pense qu'il est juste de respecter les électeurs, de droite, du centre et de gauche qui sont allés aux urnes."

 

[Q] Pragmatique ?

"Non, je pense que les mathématiques n e sont pas une opinion sur le vote général : la majorité des électeurs est allée voter et 95 pour cent ont dit« oui ». Dans le cas de consultations nationales il n'est pas dit que ce 95% ne devienne automatiquement un vote pour le centre gauche. Ce sont deux questions distinctes. "

 

[Q] Démission mise à part, demain que se passera-t-il ?

"Je travaille sur une nouvelle forme du parti Italia dei Valori.

 

[Q] Traduisez ?

"Je travaille à une reconstruction du pays qui passe par une alternative crédible. Berlusconi, laissons le à son sort. "

 

[Q] A quel moment vous vous êtes vous dit : « nous pouvons y arriver » ?

"Vous ne me croirez pas, mais je l'ai dit dès que nous avons commencé la collecte de signatures [500 000]. J'ai dit : «Nous devons faire quelque chose pour le pays, nous ne pouvons pas être le parti qui est né après le« Mains propres et ne rien faire » .

 

[Q] Donc, c'est le plus beau jour depuis que vous faites de la politique ?

"Vous voyez, quand ils ont arrêté Mario Chiesa [début de l’opération Main propres], tout le monde a sous-estimé l'aventure. Au lieu de cela, je me suis rappelé les paroles de ma sœur qui m'a dit : « Fais ton devoir et ils en paieront les conséquences ». Nous nous sommes battus, mais à présent, je suis heureux de ce que j'ai fait, comme le résultat d’aujourd'hui. "

 

[Q] Quand vous avez rencontré vos militants ils vous ont accueilli avec Bella Ciao. Vous l’avez chantez aussi ?

" Bien sûr, c'est une chanson qui exalte le désir de liberté, le désir de libération. Je me retrouve dans ce que nous vivons dans notre pays. "

 

 

 

 

 "

 

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 13:46

 dussoubs.JPG

Ma compagne me ramène de Paris la photo de cette plaque de rue au moment où je découvre à la fin des Grands Jours de la République de Razoua ce testament d’un transporté qui termine le livre. JPD

 

Testament d'un Transporté. (FÉVRIER 1852)

I

UN MATIN DE DÉCEMBRE.

En rade de Brest, à bord du Duguesclin, 20 février 1852.

 

A ma femme, à mon fils.

 

Ceci est mon testament. Quand ces quelques lignes, que j'écris dans un coin de la batterie et que ma main tremblante a peine à tracer, te parviendront, ma bonne Louise, ton Olivier sera mort.

Dans quelques heures le canot va me transporter, avec dix de mes compagnons, à l'hôpital militaire.

Les médecins m'ont abandonné, condamné. Je sens qu'ils ont raison : je n'en sortirai pas vivant. Ne pleure pas trop, mon enfant. Je meurs comme j'ai vécu, en homme. Il n'est pas donné à tous de mourir pour la Justice et le Droit. Ton cœur de femme et de mère saignera sans doute ; mais mon nom fera longtemps tressaillir d'orgueil ton âme républicaine.

………………………….

Te rappelles-tu la matinée du 3 décembre ? Le temps était sombre, pluvieux. Je te vois encore au coin du feu, allaitant notre enfant. Cher enfant, blanc et rose dans sa petite chemisette, il s'agitait joyeux sur tes genoux et me souriait pendant que j'épinglais près de la fenêtre les cheminées de mon fusil ; je sentais ton regard peser sur moi et n'osais pas te regarder. Lorsque j'eus achevé de charger les deux canons, je m'approchai les yeux baissés, — j'avais peur de faiblir, — et je t'embrassai longuement. Comme ton cœur battait, ma bonne Louise, et comme l'émotion me serrait la gorge ! Tu me tendis l'enfant, je couvris de baisers son frais petit visage et je sortis sans retourner la tête. Nous ne devions plus nous revoir.

Je m'arrêtai dans la rue et tendis l'oreille ; un bruit de fusillade, interrompu de temps en temps par le ronflement sourd du canon, arriva jusqu'à moi. Je me dirigeai vers la rue Saint-Denis.

Au point où la rue décrit une courbe, se dressait une haute barricade, formée d'une masse de pavés et construite dans toutes les règles; elle paraissait d'une solidité à toute épreuve et s'élevait jusqu'au troisième étage.

J'y étais parvenu par un passage qui mettait ses défenseurs en communication avec leurs amis de garde aux barricades de la rue Saint-Martin.

Une fonderie de balles et une ambulance étaient établies là. Au sommet de la barricade, flottait au vent un drapeau tricolore, le drapeau du poste des Arts-et-Métiers enlevé quelques heures auparavant.

Cent quarante à cent cinquante hommes étaient là debout, le fusil à la main.

Le combat s'engageait comme je sortais du passage. Je fus reçu avec acclamation. Tous les camarades d'atelier, Michel Rochon, Neyraud, David, nos amis enfin, étaient au rendez-vous... En batterie, sur la chaussée du boulevard, quatre pièces de canon, tirant sans relâche à obus et à boulets, couvraient la barricade de débris. Un régiment de ligne, le 72e, hors de portée de fusil et l'arme au pied, attendait que l'artillerie eût ouvert la brèche pour monter à l'assaut. Assis ou couchés derrière la barricade, le fusil sous la main, nous attendions, nous aussi.

Nous n'attendîmes pas longtemps. Le canon s'était tu. Il se fit un grand silence. Des commandements à voix étouffée, puis un bruit sourd de pas et d'armes arrivèrent à notre oreille.

— A la barricade les enfants ! dit Michel Rochon en retirant sa tête d'une espèce d'embrasure pratiquée entre deux pavés, voilà les lignards.... Tirons bas, et que chacun vise bien son homme !

II

MICHEL ROCHON.

Tu seras peut-être étonnée, ma bonne Louise, de rencontrer là notre ami Michel, le blondin à figure de jeune fille, si timide et si doux; c'est qu'il est des côtés de son caractère et de sa vie que tu ignores. Michel était l'âme de nos sociétés secrètes. Un cœur de lion battait sous cette frêle enveloppe, et on le savait si bien parmi ceux qui se trouvaient à la barricade, qu'on lui avait confié d'une voix unanime la direction de l'attaque et de la défense. En escaladant les monceaux de pavé qui roulaient sous nos pieds, nous voyions ses yeux bleus lancer des éclairs.

— La moitié sur la barricade, la moitié derrière, commanda-t-il d'une voix brève, il faut que le feu alterne sans interruption. Après chaque décharge, les fusils vidés seront remplacés par les fusils chargés. Reste près de moi, Olivier. Ah ! ah ! les voilà à une bonne portée. Pas de balles perdues, les enfants, et de préférence aux épaulettes, Joue ! feu !

On n'entendit qu'un coup.

Lorsque la fumée se fut dissipée, nous vîmes du haut de la barricade, tout en rechargeant nos fusils, une trentaine de soldats étendus sur le pavé. Le régiment avait fait halte, on relevait les blessés, et les premiers rangs se reformaient en silence. Les officiers supérieurs étaient descendus de cheval et avaient mis l'épée à la main.

— A la baïonnette, mes garçons, commanda le colonel d'une voix tonnante, et balayez-moi cette...

Il n'acheva pas. La balle de Rochon lui coupa la parole. A partir de ce moment, la barricade disparut dans le feu et la fumée. Ah ! il n'y avait plus personne derrière, nous étions là debout, tous, les lèvres noires de poudre, les canons brûlant les mains, les pavés croulant sous les pieds. On ne voyait plus, on n'entendait plus, ou n'avait plus qu'une pensée : Tuer et mourir ! Tuer des soldats ! Mourir pour la République !

Notre dernière décharge était restée sans riposte.

Une rafale de vent s'engouffra dans la rue et balaya la fumée. Les derniers « pantalons rouges » tournaient l'angle de la rue jonchée de cadavres, et nous tous, la tête nue, les bras au ciel, nous saluions leur défaite d'un immense cri de: Vive la République !

Il n'y avait pourtant pas d'illusion à se faire. Nous écoutions en ce moment l'effroyable canonnade des boulevards, nous voyions bien que nous avions affaire à un ennemi sans scrupule ni pitié. Si les soldats s'étaient repliés, c'est qu'ils ne se sentaient pas en force; ils étaient allés chercher du renfort et ne pouvaient tarder à revenir. Envahis, une heure après, par les rues latérales, pris entre deux feux, nous opérâmes notre retraite par le passage, sous une grêle de balles. Vingt de nous tombèrent là, Il était cinq heures du soir.

Rochon avait quitté la barricade le dernier. Un éclat de pavé lui avait coupé le visage. Cette coupure large et profonde balafrait la joue du haut en bas et saignait. Il s'essuyait de temps en temps d'un revers de main ou avec le pan de sa blouse.

Dans le passage, nous nous étions groupés autour de lui.

— S'il en est parmi vous qui veuillent s'enterrer avec la République, et il n'y a guère autre chose à faire à présent, ils n'ont qu'à me suivre, dit-il d'une voix sourde. Mais ni moi ni personne, ici ou ailleurs, nous ne blâmerons d'abandonner une défense inutile, ceux qu'une mère, une sœur, une femme ou des enfants attachent à la vie ; — il me regardait en disant cela. — Moi, je suis seul.

Un vieux tout gris fendit le groupe.

— J'ai cinquante ans et encore du cœur à l'ouvrage. Ma fille et mon gendre sont morts. J'ai une petite-fille de quatorze ans, belle comme les amours ; si je meurs, je la laisse dans la rue.

— Sauve ta fille ! dit Rochon.

Un jeune homme reprit la parole :

— J'ai une mère Vieille, infirme, mon marteau la fait vivre, elle mourra si je meurs.

— Travaille pour ta mère ! dit-il.

Un robuste ouvrier, à la moustache noire, à la tête énergique, s'avança à son tour. Un violent combat se livrait en lui ; la pâleur et la rougeur se disputaient son visage, il restait appuyé sur son fusil, les yeux baissés...

— Michel ! murmura-t-il, tu sais que je suis un homme : si ma mort est inutile à la cause, ma vie est utile à mes quatre enfants. Que faire ?

— Vivre ! dit aussitôt Michel en lui serrant la main.

L'homme s'éloigna. Nous le suivîmes des yeux :

— Olivier, va-t'en, dit Rochon en me prenant les deux mains.

— T'en irais-tu ? lui répondis-je en plongeant mes yeux dans les siens. Jure sur l'honneur qu'à ma place tu t'en irais, et je pars.

Il baissa la tête.

— Marchons ! dit-il.

III

UN CABARET DE LA RUE MONTORGUEIL.

A l'angle de la rue des Vinaigriers s'élevait une formidable barricade. Battue en brèche depuis deux heures par l'artillerie, elle résistait. Un homme en uniforme de lieutenant de l'ancienne Garde républicaine, debout sur les pavés du faîte, faisait cible aux balles des chasseurs de Vincennes : l'épée d'une main, le revolver de l'autre, il dirigeait la défense avec un sang-froid terrible.

— Voilà le lieutenant Luneau, dit Rochon ; avec lui, si on n'est pas sûr de vaincre, on est toujours sûr de mourir.

Deux heures ! deux heures de mitraille ! Lorsque le canon se taisait, soldats de la ligne et chasseurs de Vincennes, ivres de sang et de vin, se ruaient sur nous et nous chargeaient à la baïonnette comme des bêtes fauves. Quelle fièvre ! À sept heures, dans la fumée, dans le feu, dans la nuit, eut lieu le dernier craquement, la dernière étreinte. Je tombai, étourdi par un coup de crosse en plein crâne, et je vis, comme à travers un nuage, Michel Rochon, poignardant, avec la baïonnette qu'il lui avait arrachée, le chasseur de Vincennes qui venait de m'assommer... Puis je ne vis plus rien...

Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur la table d'un marchand de vin de la rue Montorgueil, et Michel me frottait les tempes avec de l'eau-de-vie. En ce moment, un homme entra dans la salle ; ses mains et son visage étaient noirs de poudre ; son écharpe de représentant du peuple soutenait une paire de pistolets ; quelques hommes, le fusil à la main, le suivaient.

C'était Denis Dussoubs. Il avait pris l'écharpe de son frère Gaston, le représentant montagnard, cloué sur son lit par la maladie, et depuis deux jours il combattait sans relâche.

— Je crois que l'heure de mourir pour Marianne est venue, dit-il à Rochon en lui tendant la main; en es-tu ?

— J'en suis, répondit Michel.

— Eh bien alors, à la barricade ! dit Dussoubs qui tendait l'oreille, j'entends le pas des soldats.

Ils s'élancèrent tous vers la porte. Appuyé sur mon fusil, désobéissant à Michel, je me traînai péniblement dans la rue.  La nuit était noire et les hommes qui s'agitaient sur la barricade, dressée à quelques pas de la porte du marchand de vin, passaient comme des ombres devant mes yeux troublés. En ce moment, une voix vibrante, poignante d'expression douloureuse, dominait le bruit des hommes et des armes.

C'était la voix de Denis Dussoubs ; seul, désarmé, il s'était avancé vers les troupes qui marchaient vers la barricade.

— Malheureux soldats ! disait-il, vous devez être désespérés des crimes que l'on vous fait commettre. Venez à nous ! à nous qui sommes vos frères !

De ma vie, je n'ai entendu d'accents plus lamentables ni éprouvé pareil frisson.

Il parlait encore, lorsqu'il tomba sous les balles.

De ce moment la tuerie commença. J'avais en vain essayé d'escalader la barricade. Je sentais mes genoux fléchir, je voyais tout tourner autour de moi.

Je regagnai, en me traînant sur les mains et les genoux, la salle du marchand de vin. Du seuil de la porte, je vis deux hommes en bourgeron bleu qui déposaient sur une table le cadavre de Dussoubs, pendant que trois ou quatre blessés, étendus sur le plancher, râlaient leur agonie..

Tout à coup, une douzaine d'insurgés roulèrent pêle-mêle avec des soldats dans la salle comme une avalanche. Plus de fusils, plus de baïonnettes : les ongles et les dents.

Rochon, couvert de sang, se débattait sous l'étreinte d'un sergent au poil roux, aux épaules d'hercule ; je rampai vers Michel et lui tendis mon couteau. Le sergent ouvrit les bras et tomba à la renverse, comme une masse :

Mein Gott ! (mon Dieu!) dit-il en tombant.

La lutte se prolongea quelque temps encore ; mais les soldats succédaient aux soldats. Rochon, cloué au mur d'un coup de baïonnette dans l'épaule, avait été garrotté.

Un caporal m'avait attaché les mains derrière le dos avec la bretelle de son fusil. Nous deux, des douze ou quinze insurgés refoulés dans la salle, étions seuls encore vivants.

Un capitaine, jeune encore, aux joues creuses, aux moustaches coupées en brosse, fendit le groupe des soldats.

— Fusillez-moi ces deux bandits-là contre le mur.

On nous poussa au fond de la salle.

— A genoux, brigands !... dit-il en s'avançant vers nous, l'œil hagard, le poing tendu.

— Lâche ! dit Rochon en lui crachant au visage.

L'officier bondit en arrière comme si un fer rouge l'eût brûlé.

— Feu !... feu donc ! hurla-t-il d'une voix rauque.

Les canons s'abaissèrent. Ton doux visage, celui de l'enfant passèrent comme un éclair devant mes yeux. La détonation coupa en deux notre cri de Vive la République ! et je tombai foudroyé sur le corps de Rochon...

………………………….

En revenant à la vie, je me trouvai couché dans un lit d'hôpital et emmailloté de bandelettes comme une momie égyptienne. On répondit à mes questions qu'une vieille femme m'avait trouvé, le matin du 5 décembre, respirant encore, malgré mes huit blessures, dans le charnier de la rue Montorgueil, et que les sapeurs-pompiers du poste voisin, avertis par elle, m'avaient apporté là. Mes blessures n'étaient pas mortelles ; on espérait me sauver. J'étais un cas rare, un sujet précieux.

M. Velpeau s'intéressait à moi particulièrement.

On me fit même entendre qu'on n'avait rien à me refuser, une chose exceptée pourtant, toute espèce de communication avec le dehors. J'étais sous la surveillance de la police, et, malgré tous mes efforts, mes tentatives réitérées, je ne pus parvenir à te faire savoir que j'étais encore vivant.

Un mois et demi après, mes blessures à peine fermées, par une froide matinée de janvier, on me fit monter dans une voiture cellulaire entre deux argousins. J'étais condamné à la déportation. La frégate le Canada devait me transporter, avec le convoi dont je faisais partie, du Havre à Brest, où nous attendait le ponton le Duguesclin. De là, à Cayenne.

………………………………..

Je m'arrête, ma bonne Louise, ma main tremble mes yeux se voilent. J'aurais voulu te raconter jour par jour, heure par heure, minute par minute, et mon martyre et celui de mes compagnons. Mais la mort me tient, je ne le puis. Un de nous, un jour, un survivant, écrira cette lugubre histoire des pontons.

De l'hôpital à la Galèrienne, de la Galérienne au wagon, du wagon à la frégate, de la frégate au ponton et du ponton au lit d'hôpital, où il va mourir, la voie a été, pour le compagnon de ta vie, la voie douloureuse. Tout ce qu'il y a d'humain en moi a saigné goutte à goutte. Mais répète-toi bien, et ce sera pour toi la consolation suprême, que ton Olivier est mort en homme libre et en républicain, sans peur et sans reproche.

Quand notre petit Maxime sera un homme, et élevé par toi il le sera, tu lui liras le testament de son père mort à l'hôpital militaire de Brest, et, l'occasion échéant, lui non plus, je l'espère, ne faillira pas au plus sacré, au plus saint, des devoirs. Eugène Razoua

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 13:42

Intercommunalité, le maire de Moissac reçoit le Front de Gauche

 

Le 9 juin  2011

 

Suite au tract polémiste du PCF/Front de Gauche, le Front de Gauche Castelsarrasin-Moissac a été reçu à la demande du Maire de Moissac, Mr Nunzi. La délégation, composée de deux membres du PCF, Michel Bonnet et Maximilien Reynès-Dupleix, et de deux sympathisants du Front de Gauche, Daniel Van Hamme et Françoise Tardin (élue municipale de Castelsarrasin), avait pour objectif, d’une part, de démêler les informations relatives au conflit intercommunal qui bloque le fonctionnement de notre communauté,(cf comptes rendus dans la presse locale) et d’autre part, de proposer des pistes pour améliorer les conditions de fonctionnement démocratique de cette structure.

Nous avons rappelé notre souci constant de voir notre communauté Castelsarrasin-Moissac trouver un fonctionnement normal, une atmosphère sereine qui permette aux délégués qui la composent de s’écouter, de discuter et de trouver solution dans l’intérêt de la population des deux communes. Nous nous sommes étonnés de l’attitude de repli de M. Empociello qui semble s’être désolidarisé de ce dossier. Nous avons entendu de la part de M. Nunzi des explications qui nous semblent recevables. Tandis que M. Dagen dénonce le préjudice qu’aurait à subir Castel en acceptant la TPU, M. Nunzi affirme qu’à partir de la TPU commune reçue, chaque commune reçoit une part correspondant à la valeur de la taxe de l’année précédente ; ainsi chacune rentre dans ses fonds propres avec les différences dues aux implantations industrielles et commerciales du départ. A cela s’ajoute la part communautaire plus élevée qu’en l’état actuel ; c’est ainsi que M. Nunzi estime que depuis dix ans nous avons laissé passer une manne de l’ordre de 8 millions d’euros…

De quoi se payer une piscine couverte intercommunale…

Quant aux griefs concernant l’implantation de zones commerciales concurrentes, la délégation a affirmé que l’intérêt des habitants du bassin ne se trouve pas là. Il y a mieux à faire que de multiplier les grandes surfaces. La population a besoin d’équipements collectifs pour le quotidien, les loisirs, les soins…La communauté de communes doit avoir pour objectif de favoriser la réalisation de ces équipements en mettant en commun budget, gestion et entretien dans un esprit de solidarité et non de compétition.

Ainsi, nous avons regretté que le conseil communautaire Castel-Moissac ne soit constitué que de délégués des majorités de chaque commune, ce qui exclut de fait les oppositions. Ce système est vraiment loin d’être démocratique et ne peut conduire qu’à la sclérose, ou à un affrontement insoluble.

Une autre observation : la campagne électorale pour les municipales est axée sur la commune mais n’envisage jamais le lien avec la structure communautaire, donc aucun projet n’est initialement proposé aux électeurs.

Nous étions aussi porteurs de  l’idée de créer un conseil citoyen consultatif qui permettrait de rencontrer la population régulièrement pour mieux connaître ses attentes et d’en rapporter les conclusions au Conseil Communautaire.

Avec en perspective la mise en œuvre ou non de la réforme territoriale (que nous combattons avec nos élus par ailleurs), nous nous engageons à porter le débat sur la place publique pour amener les citoyens à réfléchir et à faire des propositions et ainsi parvenir à mettre en place un véritable dispositif démocratique de gestion des territoires.

 

Les membres de la délégation

 

Note La Brochure : Nous transmettons ce communiqué qui a été proposé à la diffusion. Une observation : pour la représentation de la diversité du FdeG, n'yaurait-il pas, dans le secteur, de membres du PG et de GU ?

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 21:10

 Pour le millième jour d’existence de ce blog, voici un article Manuel Vàzquez Montalbàn repris de l’Evènement du Jeudi en date du 25 au 31 mars 1999. Sa rencontre avec Marcos, il en avait fait un livre et j’ai l’impression que c’était il y a un siècle.JPD

 

Le grand écrivain espagnol Manuel Vàzquez Montalbàn a rencontré le légendaire chef des zapatistes, qui organise un référendum pour briser son encerclement.

 

Au terme d'un long parcours commencé par un échange de lettres à la fin de l'année 1997,1e sub-commandante Marcos a eu la courtoisie amusante de m'offrir son propre cheval pour me permettre d'arriver, tel Indiana Jones, jusqu' à lui. Apparemment, les zapatistes sont encerclés par l'armée mexicaine, par les journalistes, et par des intellectuels du PRI qui ont entrepris une campagne de dénigrement, au Mexique comme dans toute l'Amérique latine, à l'encontre des figures les plus importantes de la révolte indigène. Comme si elle était aussi dangereuse que le fut dans le passé le prolétariat pour la bourgeoisie, ou la bourgeoisie pour le féodalisme.

Par le biais d'un référendum général, prévu à la fin de ce mois, le zapatisme pense récupérer l'attention et la solidarité de la société civile mexicaine. Pour Marcos, les citoyens d'un monde où la société se réduit à un village global de consommateurs sont en droit, depuis qu'existe la consommation politique, de réclamer leur part. Le leader zapatiste part de l'évidence suivante : le système actuel estompe l'appartenance de classe, et favorise l'émergence de la société civile. Cette dernière serait la protagoniste de bouleversements majeurs si elle penchait vers le progressisme, car elle le ferait avec la force de la conviction et de la raison. J'opposai à Marcos l'argument selon lequel, comme Rousseau croyait au « bon sauvage », il croyait à la « bonne société civile », ajoutant qu'a l'intérieur de celle-ci cohabitent divers troupeaux, y compris un troupeau réactionnaire. Le sub-commandante fit preuve d'un optimisme historique que j'espère être de la simple lucidité. Selon lui, la société civile réagira contre la double vérité, le double langage, la double morale en vigueur. Nous, nous disons : « S'il existe un juste accès aux médias, soyons sûrs que les propositions les plus humaines, les plus rationnelles, les plus équitables et les plus démocratiques l'emporteront.

Je rappelle à Marcos que pendant la IIème République espagnole, juste avant la guerre civile, un député catholique s'indigna car un de ses pairs proposait une réforme agraire fondée sur les encycliques papales : « Si Son Excellence prend nos terres avec les encycliques en main, nous allons nous faire athées. » N'est-ce pas ainsi que réagira le secteur privilégié de la société lorsqu'il s'apercevra que le respect de la Constitution (tel est l'objectif de Marcos) remettra son statut en cause ? La réponse : « Combien de temps encore croira-t-on que les indigènes, et non pas le grand pouvoir multinational, représentent la véritable menace ? Plus très longtemps, car les médias nationaux ne peuvent masquer la vérité en permanence, même s'ils sont sous contrôle. Par ailleurs, le mensonge finit par s'user. Le fantôme de la guerre froide ne se vend plus. Combien de temps encore pourra-t-on prétendre que l'or de Moscou est responsable de tous les déséquilibres, quand il est évident que la stabilité financière et politique d'un pays ne dépend pas de son gouvernement mais des Bourses de valeurs que les gouvernements ne peuvent contrôler ? Le gouvernement ne parvient pas à persuader le peuple que nous sommes dangereux, car ce dernier sait que l'ennemi est ailleurs. Indigènes du monde entier, unissez-vous! Sociétés civiles de la Terre, saisissez l'avant-dernière occasion de vous engager dans un combat autre que la suppression de la violence dans les feuilletons ou que le dénuement des jeunes filles en fleur, ou déflorées, à la télévision. » M.V.M

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 18:04

Rome en fête, l’exploit des fourmis démocratiques vient de secouer le pays. Plus que les élections locales. Plus que tant et tant de luttes. La vague des années 70 avec le référendum sur le divorce, sur le nucléaire avait marqué les esprits. La droite avait décidé d’arrêter le phénomène en se joignant aux abstentionnistes. C’était (en 84 je crois) le référendun pour défendre l’échelle mobile des salaires qui n’était arrivé au quorum.

Cette fois avec 57% de votants le quorum est atteint et le resultat est de 95% pour dire oui au refus de la privatisation, oui au refus de la tarification de l’eau suivant les lois du marché, oui au refus du nucléaire, oui à l’obligation de comparaître en justice pour tout le monde. Ce n’est pas le NON qui l’emporte mais le OUI car le vote est organisé à partir de propositions des fourmis démocratiques. Ce ne sont pas les partis politiques (même si certains aidèrent ici ou là) mais des comités qui ont battu la campagne pour obtenir les signatures.

http://www.acquabenecomune.org/raccoltafirme/

Des comités qui y ont cru, des fourmis à l’immense courage.

Dans le magnifique théâtre de Syracuse en Sicile, le public attend le début du sectacle. Une femme se lève et déploie la banderole du OUI. Les forces de l’ordre interviennent. La foule commence à crier “Vergogna, Vergogna” (Honte, honte), la sécurité fait son travail. La foule est un peu désapointée et se met à applaudir puis une personne, puis deux, pjuis cent, puis mille crient : “Vota si” (vote oui).

Les fourmis avaient frappés. Jamais invités dans les talk show. Jamais en première page. Oui, les indignés de la Puerta del Sol étaient sur toutes les télés (ce n’est pas une critique mais un constat) et au même moment, en silence, des centaines de militants préparaient le bouleversement de l’Italie.

Je n’avais apprisl’existence de ce référendum que dans la Réppubblica du 6 juin.

Rome est en fête, partout dans le pays les foules se rassemblent, des foules qui n’y croyaient plus. Berlusconi ne fait plus la Une. Il reconnaît sa défaite. Ses petits plans de gardien du temple du pouvoir vont tomber dans les poubelles. La seule chose qui va le rassurer c’est que le peuple a gagné mais que son opposition doit elle aussi s’inquiéter.

J’écris sous le coup de l’émotion. Demain il sera temps de tout analyser. JPD

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 16:22

lila-downs.jpg

 

L’idée de ce dessin de Rosendo Li fut ma dernière contribution au journal Point Gauche ! en décembre 2006. Peu de temps avant j’avais dû publier sur un site internet cette chronique que je ressors telle quelle car Lila Downs est à Toulouse le Mercredi 15 juin à 20 h dans le cadre de Rio Loco. J’ai le plaisir de relire des noms et des luttes qui restent l’honneur du peuple.

 

Avec Lila Downs à Oaxaca

 

Le 11 septembre 2006

 

Si j’étais Alexandre Adler je vous expliquerais que toute l’histoire actuelle du Mexique se réduit à l’opposition entre la civilisation venue du nord (les USA, la droite, Felipe Calderon), face à l’archaïsme venu du sud (les paysans, les indiens, Lopez Obrador). Ayant vu à l’œuvre notre grand savant journaliste quand il se voulait le conseiller du prince George Marchais, j’ai ainsi compris comment éviter la réduction du monde à de tels schémas, aussi, dès que j’apprends le passage à Paris de Lila Downs, je lui envoie une place pour qu’il aille au concert.

Dans ce nom, Lila Downs (née à Tlaxiaco), vous découvrez sans mal le Sud et le Nord mais vous n’imaginez pas la puissante originalité de ce métissage, une originalité à la gloire de « l’archaïsme », autant le dire de suite. Lila Downs, de mère indienne, une chanteuse mistèque, et de père nord-américain, parle aussi bien l’anglais (elle a étudié le chant et l’anthropologie sociale à l’université du Minesota) que la langue natale d’Oaxaca. Son art mêle toutes les musiques pour un succès international (du moins à suivre les concerts à Genève, Londres, Madrid etc.). Chaussée de bottes nord-américaines, et portant des habits traditionnels de son village, elle mêle sans mal les mariachis et le hip hop. L’ami Diego a eu le plaisir de la croiser à Cuernavaca, Mexique, en novembre 1985 pour 300 pesos seulement. Dans le Zocalo de cette petite ville charmante (rien à voir avec la vie folle dans la capitale si proche), ils étaient 7000 à reprendre les chansons de son dernier disque Una sangre, chansons chargées de tous les rythmes latinos, et porteuses de la joie des chansons de l’isthme de Tehuantepec. Un frisson a traversé les corps aux premières notes de Dignamente, une chanson en l’honneur de l’avocate Digna Ochoa sauvagement assassinée, et défendue en permanence par le sous-commandant Marcos. Naturellement, Lila Downs vient de manifester son soutien aux révoltés d’Oaxaca et son indignation devant la manipulation des résultats électoraux.

Felipe Calderon est président comme l’est Bush aux USA ou Oscar Arias au Costa Rica, trois scrutins aux résultats très serrés où les conservateurs révélèrent leur faible respect de la démocratie électorale. L’histoire du Mexique ne s’arrête pas là. Nous savons qu’après le trucage électoral la répression va s’amplifier mais les conditions de la révolte restent identiques : le fossé s’agrandit entre la majorité à qui on vole les richesses, et la minorité qui pense pouvoir s’en servir, sans comptes à rendre.

A Oaxaca la révolte conduite par l’APPO (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca) s’ajoute à tant d’autres révoltes exemplaires. Pour éviter les amalgames inutiles, précisons que l’APPO avait reçu la caravane du sous-commandant Marcos, sans adhérer au mouvement mis en place sous le nom de « l’autre campagne ». Mais les tenants du pouvoir ne font pas dans la nuance : tout est fait pour détruire l’image du leader Enrique Rueda Pacheco, tout est fait pour susciter la division, l’usure, et cependant, après plusieurs mois d’actions ininterrompues pour demander la démission du gouverneur, l’organisation reste solide, démocratique et inventive. Une auto-organisation massive à travers tout l’Etat permet à la fois d’éviter l’isolement de la lutte armée, et le risque d’échec. Dès à présent, un « Etat » parallèle s’est mis en place pour se substituer à l’Etat ordinaire. Phénomène rendu possible par l’historique insertion des enseignants dans les communautés rurales à partir d’Ecoles normales rurales que le pouvoir tente d’éliminer (lire le roman de Carlos Montemayor : Guerre au paradis). Ces instits avaient perdu un peu le contact avec le peuple depuis quelques temps à cause d’un découragement devant le travail à accomplir, mais cette énergique lutte a retissé les liens solidaires. Après des manifestations de près de cent mille personnes, le système n’a pas cédé, tentant en permanence de réduire le mouvement à quelques agités. Or, le peuple tout entier apprend en de telles circonstances les ressorts du pouvoir qu’il tient entre ses mains (blocages les plus divers de la vie du pays par des barricades, des occupations, des réunions) et la nature des armes de l’ennemi, la télévision étant encore plus féroce que les fusils.

 

Ce combat héroïque des peuples du Sud (deux morts tués par des paramilitaires) a une autre dimension quand on regarde celui de Mexico où plus de deux millions de personnes manifestèrent pour défendre l’élection de Lopez Obrador. Là aussi, une organisation se met en place, une organisation démocratique qui risque de développer une révolution que Lopez Obrador n’avait pas prévue. Dans ce contexte de radicalisation, les forces démocratiques du Mexique risquent d’être contraintes à inventer un nouveau rapport au pouvoir. Pour le PRD, le parti de Lopez Obrador, il y avait la voie électorale classique, et de l’autre côté, pour les Zapatistes, il fallait se tenir loin d’un pouvoir sur lequel on n’avait pas les moyens de peser. Une convergence peut-elle surgir ? Le métissage pourrait-il être aussi une forme nouvelle de la révolution ?

 

Alexandre Adler ne le comprendra pas, même s’il acceptait d’écouter Lila Downs, car son souci n’est plus de comprendre (parfois on vieillit mal) mais se trompant lui-même, il développe seulement des trompes l’œil ! Pour mémoire, la sinistre ville mexicaine aux centaines de femmes disparues est au Nord. Cher Alexandre, Ciudad Juarez symbolise le Nord et l’avenir inhumain qu’il prépare à tous les Mexicains (mais un Nord qui n’est pas géographique pas plus que la révolution serait au Sud). Lila Downs, la Woody Guthrie mistèque, et tous ses amis n’ont pas dit leur dernier mot …[1]

11 septembre 2006 Jean-Paul Damaggio



[1] Malheureusement, par la suite, une terrible répression s’est abattue sur Oaxaca et depuis, Enrique Rueda s’est exilé en Bolivie.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 16:19

RFF offre beaucoup de documents d’information. Un film par exemple qui survole les lieux. Génial ! Sauf que le film indique les remblais, les déblais et les tranchées couvertes mais pas les ponts et viaducs. De toute façon en survolant on n’a aucune vue du relief. Donc pour saisir où sont les viaducs il faut se reporter aux photos. Et enfin les profils donnent le résultat final.

Sauf que le viaduc vu de profil est surprenant : pas l’ombre d’un pilier sur deux kilomètres !

Vu les moyens techniques mis en œuvre (en un mois la grande majorité des films sont devenus obsolètes puisqu’il en est resté un seul par tranche avec la décision des tracés) n’aurait-il pas été possible de simuler la construction des plus grands viaducs dans le paysage ?

Pour comprendre quand vous prenez l’autoroute des deux mers vous arrivez à la sortie Valence d’Agen et d’un côté comme de l’autre  vous constatez la grande descente pour y arriver. Bref, l’autoroute plus ou moins épouse le relief. La LGV ne peut le faire et d’est donc là, dans cette vallée qu’on a un ouvrage d’art phénoménal : 2 km et au plus haut 60 m. C’est vrai, à Milhau le pont fait la joie des touristes mais nous sommes dans un autre contexte. En allant vers Bordeaux, ce viaduc sera suivi un peu plus loin d’une petite tranchée qui passera sous l’autoroute. Des deux côtés les déblais sont phénoménaux.

12-06-2011 Jean-Paul Damaggio

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 16:17

 

Dans un premier temps, suite à une information officielle, nous avions déduit de la construction de la LGV qu’elle allait entraîner la suppression de la ligne Castelsarrasin-Beaumont. En effet passer au-dessus de cette ligne était une complication…

Changement de contexte radical : la LGV va réactiver cette voie ferrée !

Nous nous sommes inquiétés pour rien et les travaux qui se réalisent en ce moment même aux passages à niveau nous confortent dans l’idée que les promesses de RFF ne sont pas des paroles en l’air.

Donc l’ancienne ligne va passer… au-dessus de la LGV. Que d’efforts pour une ligne de fret ! Trop d’efforts qui conduisent à une autre question déjà évoquée sur ce blog : la base travaux.

RFF a rassuré dernièrement le secteur de Bénis : ils n’auront pas cette fameuse base. Sauf qu’elle ne peut pas être à cinquante endroits. Au cours d’une réunion à Bressols, en juin dernier, une personne bien informée avait demandé où était projetée cette base travaux. Le responsable de RFF avait répondu un peu embarrassé qu’elle ne serait pas sur le secteur de Bressols. La clef pour comprendre c’est que la base travaux doit pouvoir être desservie par une voie existante et à partir de Castelsarrasin la LGC s’écarte de la dite voie jusqu’à Agen où elle va croiser une autre voie de fret. Or pour le seul TetG la LGV fait presque 80 km dont il y aura une base travaux en Tarn-et-Garonne et le seul endroit, s’il n’est pas sur Bénis, sera près de la voie ferrée Castel-Beaumont sur les communes de Cordes-Tolosanes ou Lafitte.

Voilà de quoi mettre de l’animation dans le quartier….

12-06-2011 Jean-Paul Damaggio

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 13:33

Chahla Chafiq est pour nous une référence. Son site fait partie des liens que nous proposons. Elle publie sa thèse au P.U.F. et voici le compgte-rendu qu'en a donné Le Monde avant de vous offrir le nôtre. JPD

 

Les paradoxes de l’"islam politique" par Marie-Claude Decamps (Le Monde, mars 2011)

 

A l’heure où les révoltes arabes éclairent d’un jour nouveau le Moyen-Orient, de nouvelles interrogations se font jour sur la place de l’islam et son éventuelle implication en politique. Un mélange dont l’Iran révolutionnaire de 1979, en terre persane et chiite, a été, dans une large mesure, le premier grand laboratoire. Mais l’expérience est-elle finie ? Et en quoi le nouveau rôle de la religion dans les jeux de pouvoir, la vie socioculturelle ou la société au sens large en a-t-il bouleversé les codes et les règles ?

C’est à toutes ces interrogations que la sociologue et écrivaine, Chahla Chafiq, dans sa thèse Islam politique, sexe et genre, répond d’une certaine manière. Et elle, qui en tant qu’Iranienne, femme et intellectuelle a vécu dans son pays les débuts de la révolution qui allait accoucher de la République islamique, sait décrypter comme personne, dans son approche originale consacrée au rôle, voire à l’utilisation des femmes, le projet "sociopolitique" de cet islam politique.

L’auteure raconte comment, jeune fille éduquée de façon laïque, en dépit de ses convictions de gauche, elle s’est finalement laissé prendre aux discours de l’ayatollah Khomeyni, allant jusqu’à y voir le "représentant de l’islam contestataire".

Persuadée du rôle positif de la religion contre la dictature du chah, soutenu par les puissances occidentales, elle a fait comme des milliers d’autres femmes, portant un foulard en un acte contestataire. Quelques mois plus tard, ce sera le contraire, devant l’imposition du port du hidjab, les femmes manifesteront tête nue pour leurs libertés. D’où l’intéressante réflexion de Chahla Chafiq, à travers l’instrumentalisation du voile, sur les rapports entre les sexes dans les conflits socio-politico-culturels engendrés par l’entrée de la société iranienne dans la modernité.

Elle découvrira que l’utopie sociale islamiste capable de mobiliser les masses, ainsi qu’elle le note dans son introduction, cache, en fait, plusieurs paradoxes.

D’abord, survenant après la modernité "mutilée" imposée par le chah qui, en dehors des restrictions des libertés, a tout de même apporté des changements dans la vie de la population, le discours islamiste a réussi à mobiliser pauvres, classes moyennes, intellectuels et non-islamistes qui tous aspiraient à une nouvelle modernité.

Mais cette modernité que certains voient dans un mythique "retour aux sources de l’islam" se heurte vite aux aspirations démocratiques et à l’exigence de liberté, notamment pour les femmes.

La société islamique idéale, porteuse de valeurs universelles qu’elle aurait intégrées à sa manière, n’a pas encore été achevée dans le laboratoire iranien : en juin 2009, les marches silencieuses qui contestent la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, entachée de fraudes aux yeux de nombreux contestataires, ont été violemment réprimées. Dans les rues, les slogans d’il y a trente ans, ceux du temps de la révolution, sont revenus : "A bas la dictature !"

Mais le chah n’est plus là, c’est le régime islamique qui occupe sa place. Un régime fils de la révolution. Procès sommaires, arrestations, voire tortures et exécutions ont mis un bâillon sur la contestation. Est-ce la preuve de l’échec de l’"islam politique" ?

Islam politique, sexe et genre. A la lumière de l’expérience iranienne, 214 p., 24 € Marie-Claude Decamps Article paru dans l’édition du 10.03.11

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