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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 17:21

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Sur la photo, dans le jardin du Théâtre des Halles, une heure après la première de son dernier spectacle, en robe blanche, Darina Al Joundi qui discute avec des amis, se cache le visage, peut-être à cause d’un fou rire. Elle s’avancera vers nous, Marie-France la félicitera, moi aussi, et en réponse à notre question, elle nous indique que sa pièce sera sans doute publiée comme la précédente chez Actes sud mais sous la forme théâtrale.

 

Nous étions à la première en 2007. Nous y étions encore à la première en 2012. Cinq ans déjà. Pour une histoire presque toujours la même : la comédienne libanaise raconte sa vie et en cinq ans en effet, il s’en est passé des choses.

Seule sur scène, ce n’est pas pour autant une one women show : l’histoire est celle d’un rêve très fortement partagé. Elle mêle cette fois une double vie : celle d’hier au Liban et celle d’aujourd’hui en France pour obtenir des papiers.

L’histoire d’hier ? Une femme qui part faire un film sur les autres femmes et en découvre les souffrances, souffrances qui paradoxalement lui permettront de tenir, d’espérer et de se battre. Au Liban son comportement a été classé dans le genre folie car elle refuse les principes de la religion, se voulant une femme libre.

Conséquence tragique : elle doit fuir, mais témoignage réel où inventé, cette fuite n’est pas pour partir n’importe où. Elle cherche un pays où elle pourra échapper à ses « bourreaux ». Au Québec, le premier pays qui lui est conseillé, c'est trop froid. Aux USA ? Elle y va et découvre que si vous devez entrer à l’hôpital, sans 2000 dollars à payer de suite, vous êtes rejetés. Elle se décide pour la France.

Là avec son compagnon, elle comprend qu’il serait bien qu’elle devienne française. C’est le parcours pour obtenir la naturalisation. Terme dont elle fait sonner la dimension paradoxale. Un enfant naturel est le fait d’un enfant né de la nature. La naturalisation est le contraire du fait naturel puisque c’est un fait politique. Sur le dictionnaire d’Alain Rey je lis : naturaliser dérivé savant du latin naturalis sans son sens juridique « rendre légalement citoyen d’une nation ». Le terme est le même en anglais, italien et espagnol. Mais pour empailler où nous utilisons aussi naturalisation les espagnols ont disecacion.

 

Bref, l’affiche montre une carte d’identité de Darina ou on la voit tapant au carreau. Si certains pensent que des étrangers ne sont pas dignes d’êtres Français car ils ne veulent pas adopter nos coutumes, les exigences de Darina sont inverses : elle voudrait être plus Française que les Français, et demande la naturalisation à condition qu’on lui garantisse que la France restera un pays laïque.

Son théâtre est le plus politique que je connaisse en ces temps ci, puisqu’elle affichera avec rage, avec détermination son étonnement à voir le voile gagner du terrain en France, jusqu’à l’apparition de la Burka. La question n’est pas pour elle « oui ou non à une loi » mais comment des femmes peuvent-elles se laisser mettre ainsi en prison, que cette servitude soit volontaire ou pas ?

JPD

 

Point de vue de Jack Dion de Marianne

Elle est seule en scène, vêtue d’une robe dont le bleu rappelle le drapeau tricolore. Elle s’appelle Darina Al Joundi, mais on la surnomme Noun. Signes particuliers ? Née au Liban d’un père syrien, candidate à l’émigration en France pour cause de chasse aux sorcières féministes dans son propre pays.

Noun est l’une de ces voix arabes qui n’ont de cesse de dénoncer ceux qui réinterprètent l’islam pour en faire une machine à transformer les femmes en animaux de compagnie. Longtemps, elle a résisté comme elle a pu, ravalant son honneur face à ceux qui la traitaient de « putain » pour son sens intransigeant de la liberté. Puis elle a craqué. Elle a décidé d’émigrer, jetant son dévolu sur la France, pays des droits de l’homme et d’un climat aussi tempéré que la démocratie. Elle raconte cette marche vers la liberté devenue le chemin de croix que connaît tout candidat à la naturalisation.

Sur scène, six panneaux à fond blanc permettent de simuler les différentes situations évoquées. Noun multiplie les allers et venues entre les souffrances avérées d’hier et les espoirs frustrés d’aujourd’hui. Aux yeux de l’administration, en effet, toute personne qui n’est pas en mesure de prouver, documents officiels à l’appui, qu’elle est descendante d’un gaulois ayant combattu avec Vercingétorix, est forcément suspecte.

Tel est le cas de Noun. Femme, arabe, musulmane, et artiste, c’est la quadruple peine. Elle a beau expliquer, se justifier, revenir à la charge avec la patience d’une nageuse traversant l’océan, il lui manque toujours quelque chose pour obtenir le sésame qui lui permettra d’obtenir «les papiers».

Pourtant, elle ne lésine pas sur les moyens. « La Marseillaise », elle la connaît par cœur, mieux que n’importe quel « Français Français », comme elle dit non sans humour. L’hymne national forme d’ailleurs le fil bleu-blanc-rouge du spectacle, au point qu’elle en chante des extraits à foison. Les droits et devoirs du citoyen, elle sait ce que c’est. Elle s’étonne même qu’au pays des Lumières, on soit si complaisant avec les adeptes d’un voile islamique dont elle connaît la symbolique pour en avoir subi les conséquences dans sa propre chair. Car Noun est d’un bloc. Elle veut les « papiers » et les principes qui vont avec.

Mais rien n’y fait. Et la coupe de la colère débordera lorsqu’on lui dira qu’elle ne peut obtenir la naturalisation tant espérée qu’à condition de renier ses origines et donc de tuer symboliquement son propre père. Alors, de rage, Noun déchirera un à un les six panneaux blancs à traverse lesquels elle se faufile depuis le début d’un spectacle mis en scène avec sobriété et efficacité par Alain Timar. Envers et contre tout, elle continuera à chanter « La Marseillaise » à défaut de pouvoir dire « Ma Marseillaise ».

 

Aux armes, citoyens dont je ne suis pas !

LE MONDE | 20.07.2012 à 12h58 • Mis à jour le 20.07.2012 à 12h58

Par Nathaniel Herzberg (Avignon, envoyé spécial)

Darina Al-Joundi est de retour à Avignon. Cinq ans après son entrée dans la Cité des papes, avec Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, la comédienne libanaise présente Ma Marseillaise. Une pièce parmi plus d'un millier offertes dans le "off", pourront penser ceux qui n'ont pas vécu le premier épisode de la saga. Les autres, qui cinq ans après s'en souviennent encore, auront nécessairement coché l'événement sur leur programme.

En 2007, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter avait créé la stupeur. Débarquée du Liban où elle menait, loin de la scène française, une belle carrière de comédienne, Darina Al-Joundi lâchait sur la ville une bombe à fragmentation. Un texte autobiographique et terriblement impudique dans lequel elle racontait, seule en scène, les démêlés d'une femme libre, grandie dans la guerre, avec les hommes, tous les hommes, père, frères, amis, amants. Le poids des préjugés, le carcan de la religion, le poison de l'hypocrisie ne trouvaient comme antidote que l'extraordinaire appétit de vivre de l'héroïne.

Presque vide le premier jour, la salle se remplit en une semaine, par la grâce d'un bouche-à-oreille exceptionnel et de deux articles louangeurs. "Nous avons fini à guichets fermés. C'est pour ça que j'ai décidé de reprendre le spectacle l'année suivante. Rendre au public ce qu'il m'avait donné." En 2008, quatre semaines durant, les 150 fauteuils de la grande salle ne désempliront pas.

La comédienne aurait pu continuer encore un ou deux ans. Le loto avignonnais permet aux gagnants de rejouer ad vitam. "Mais je ne suis pas une vache que l'on vient traire", sourit-elle. Elle précise toutefois que, pendant quatre ans, le spectacle n'a cessé de tourner en France et dans le monde. Darina Al-Joundi en a aussi conçu un livre, traduit dans six langues.

Le voile de toutes les discordes

Il fallait tourner la page, voici donc Ma Marseillaise. Sur scène, encore et toujours Darina, ou plutôt son double, Noun. Eternelle combattante, passée par les coups, la drogue, l'hôpital psychiatrique, tête haute, verbe inoxydable face à l'intolérance masculine. Dernière-née d'une grande lignée de féministes arabes, luttant pour l'entrée des femmes à l'université, l'abolition du code de la famille, la suppression du voile, Noun livre bataille.

Sauf qu'entre-temps la résistante est devenue résidante. Elle a quitté le Liban et gagné la France. Son objectif se réduit désormais à un mot : naturalisation. Vocable qu'elle interroge avec acidité, on ne se refait pas : "Pourquoi choisir ce mot, "naturalisation", qu'est-ce que ça veut dire "naturalisation" ? Acclimatation naturelle des plantes et des animaux dans un lieu éloigné de leur région d'origine. Je dois donc bourgeonner ici comme une plante pour être naturalisée ?"

Avant le dernier entretien, Noun fait défiler son passé, on l'a compris, mais aussi son présent. Sage, elle a parfaitement appris tous les couplets de La Marseillaise, qu'elle interprète par bribes, de sa voix grave et éraillée, pendant une heure quinze de représentation. Elle s'étonne de leur contenu grégaire mais s'incline de bonne grâce. " Je suis l'immigration choisie", clame-t-elle.

Elle ne supporte pas, en revanche, les menaces qui pèsent sur la laïcité dans son nouveau pays. A commencer par le voile de toutes les discordes. "Dans mon pays on s'est battu pour s'en libérer, et ici elles se battent pour pouvoir le porter, et être la 3e ou la 4e épouse d'un homme." Raisonnement archaïque ? Elle balaie l'argument par une question : être moderne, est-ce "pouvoir répudier une femme par SMS" ?

Noun aime la France, marcher, voyager, ce qui est plus facile avec un passeport français. Noun, ou plutôt Darina, aime aussi Avignon, la ville où sa seconde vie professionnelle a commencé. "Mon lieu porte-bonheur." Pour son second spectacle, elle ne pouvait que revenir ici. A raison de dix jours de travail par mois, elle a appris à aimer l'hiver avignonnais, le mistral qui hurle dans les ruelles, le bar où elle a pris ses quartiers, les vieux habitués qui la reconnaissent.

Elle espère ainsi rééditer l'extraordinaire succès du précédent opus. Extraordinaire mais insuffisant. Le 28 juin, Darina a reçu la réponse de l'administration française à sa demande de naturalisation : négative. Motif : "Insertion professionnelle incomplète." Elle a accusé le coup. Puis elle a modifié la fin de son spectacle.

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 16:28

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Mon ami René Merle vient de me mettre en contact avec un document de 1790 qui relate, côté royaliste (sans dire son nom) les événements montalbanais du 10 mai 1790 qui marquèrent l’histoire de la Révolution bien au-delà de notre région et qui laissa une trace très profonde dans les mémoires de l’époque. La peuple d’artisans catholiques en révolte pour soutenir les royalistes (qui ne disent pas leur nom) se rangeront ensuite du côté des sans-culottes. Les protestants constituaient la classe des patrons des entreprises et ils seront du côté de la révolution bourgeoise (ils occuperont la municipalité). Les artisans étaient des catholiques qui deviendront l’âme du comité de surveillance des élus. En attendant de mettre à votre disposition ce texte emblématique et très éducatif, j'ai été incité à relire la présentation des événements que je faisais il y a 23 ans… dans un livre épuisé. JPD

 

10 MAI 1790

Les royalistes contrent la révolution

Déroulement de l'événement

La municipalité de Montauban avait choisi le 10 mai 1790 pour appliquer un décret de l'Assemblée nationale qui visait à faire l'inventaire des cinq communautés religieuses de la ville, destinées à être supprimées. Donc tout tranquillement, vers onze heures du matin, les officiers municipaux se dirigent vers les couvents de la ville et surprise, ils s'aperçoivent qu'une foule importante les empêche d'entrer. Premier lieu d'affrontements.

Ce jour-là était le premier jour des rogations, et logiquement la foule catholique se devait d'être en ville. Pourquoi fallait-il faire l'inventaire à ce moment-là ?

Vers midi, la foule après avoir empêché l'exécution de la loi « se porta » vers la place des Monges (place de la cathédrale), deuxième théâtre d'événements. Là, ils sont 4000 qui menacent la maison du commandant-général de la Garde nationale : Dupuy-Monbrun. Pour calmer la foule, plutôt que d'y opposer la présence de la force armée, le maire, le marquis de Cieurac, préfère l'emploi d'un bon discours par lequel il annonce à la foule qu'il invite Dupuy-Monbrun à dîner. Ce marquis est maire seulement depuis les élections de février 1790 et il dirige une municipalité royaliste où seulement deux patriotes sont présents. Les résultats avaient été serrés puisqu'il avait obtenu seulement 675 voix sur 1200 votants. Pendant le dîner, en ce 10 mai 1790, le lieu de l'action se fixe devant l'Hôtel de Ville. Pourquoi là ? Essentiellement parce que s'y trouve les arsenaux. Pour défendre l'accès aux arsenaux, il y a un corps de garde. A l'intérieur de celui-ci, 60 membres de la garde nationale sont venus prêter main forte aux hommes de service. Les officiers municipaux leur demandent de partir car leur présence est inutile. Ils persistent à vouloir rester. Alors le peuple se révolte. Il oblige les officiers municipaux à lui donner des armes et aussitôt ils s'attaquent au corps de garde où les gardes nationaux se sont réfugiés. Dupuy-Monbrun essaie d'intervenir, de s'interposer, mais il est blessé par trois coups de sabre?

Deux heures après, l'armée intervient et les hommes réfugiés dans le corps de garde se rendent aussitôt. Alors qu'il n'y a pas eu de morts dans la foule, cinq des personnes qui étaient dans le corps de garde vont mourir des suites des blessures. Les autres sortent et sont conduites en prison. Des centaines de montalbanais quittent la ville et en particulier Jeanbon-Saint-André. Le calme revient. Une armée de Bordeaux se prépare à venir au secours de la Garde nationale de Montauban. Les durs de la municipalité veulent résister et se croient déjà au cœur de la révolte contre-révolutionnaire. Ce n'est que le 29 mai que les gardes nationaux emprisonnés sont libérés.

L'analyse des événements

Déjà perce de la description deux accusations contre la municipalité en place : le choix provocateur de la date de l’inventaire des couvents, et la non-installation, dès midi, de la force armée face aux manifestants. Il faut bien sûr aller au-delà.

La municipalité représente une persistance de l'Ancien Régime, persistance qui, faut-il le préciser, tient à l'appui populaire qu'elle possède, en transformant la question de la Révolution en une guerre de religion. Les catholiques, eux si nombreux dans la ville, vont ils devenir les futurs persécutés des nouveaux pouvoirs ? Et pour attiser la contre-révolution la rumeur se sert de cette décision nationale, qui refuse à Montauban le rôle de chef-lieu.

La contre-révolution s'organise en tenant des assemblées qui, à travers le Midi, demandent que la religion catholique reste religion d'état.

Les protestants ne pouvant avoir la municipalité réussirent à conserver la Garde nationale. De même que des protestants restèrent du côté de l'Ancien Régime, des catholiques rejoignirent la Révolution. Dupuy-Monbrun est de ceux-là et il est le responsable de cette Garde nationale de Montauban tant combattue par la municipalité.

Mais ne focalisons pas sur les questions religieuses et les questions militaires car en ce début de révolution une question plus importante encore est à l'ordre du jour : la question sociale.

Et à ce moment là, la question sociale se joue dans les campagnes. Des âmes impartiales vous diront que des « brigands » pillent des châteaux, qu'il était juste qu'à Montauban on crée un corps de volontaires pour poursuivre les pillards, que ce corps devait entrer dans la garde nationale. Donc au moment du 10 mai les responsables de la garde nationale sentent qu'ils sont menacés. Ce fait s'ajoutant aux autres provoquera la détonation.

Un événement de cette nature ne peut pas se considérer comme un accident de l'histoire. L'accident est la forme de l'événement, mais dans le fond le symbole devait jaillir : il fallait que les tensions montantes entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires se règlent. Elles ne pouvaient pas se régler uniquement à l'Assemblée. Les enjeux d'une révolution ne se cantonnent pas dans des couloirs d'institutions : ils apparaissent sur la place publique. Et si toutes les villes de France ne réglèrent pas la question de cet affrontement de la même façon, toutes furent à un moment ou à un autre, traversées par des événements dramatiques. Et pour Montauban n'est-ce pas un accident dans son histoire ?

Erreur, même si les enjeux n'étaient pas identiques, en 1848 il y eut une révolte similaire qui chassa le commissaire de la république (le préfet) jugé trop proche des idées de Ledru-Rollin donc de la gauche.

S'il ne s'agit pas d'un accident s'agit-il d'un complot ? Et de quelle nature ?

La plupart des contemporains protestants le pensèrent sincèrement. Et ils avaient des preuves : les assemblées des catholiques dans les églises qui incitaient à l'action, les « libelles » distribués, les événements dans d'autres villes du Midi où on demandait, comme à Montauban, que la religion catholique reste religion d'état.

En fait, pour traiter d'événements de toute la période révolutionnaire le terme complot me semble impropre. Notons que ceux-là mêmes qui refusent de considérer le 10 mai à Montauban comme le résultat d'un complot, ne se privent pas de qualifier ainsi la Grande Peur de juillet 1789 !

Plus que des minorités complotant, ou des foules dirigées par des comploteurs, il faut voir qu'à partir de 1789 les populations tiennent à manifester leur existence en se retrouvant aux côtés de dirigeants, d'hommes aptes à jouer les premiers rôles.

La répercussion nationale du 10 mai

Et le 10 mai 1790 est une date qui symbolise bien cette rencontre entre des « soifs » populaires diverses, et des intérêts personnels bien précis. Sans doute pour cette raison, ils eurent dans le pays et dans la ville une importance considérable. A chaque moment critique de la Révolution, pour les montalbanais, le 10 mai est une référence. Et pour montrer la complexité de ses suites, et donc de sa réalité, voici ce que demande la société populaire à l'accusateur public à Paris, même en l'an III (1794), c'est-à-dire après la chute de Robespierre :

« Il fallait toute la profonde scélératesse qui dirigeait ton prédécesseur Fouquier-Tinville, pour avoir ménagé, au mépris de nos instances réitérées, le coupable corps municipal de notre cité, du 10 May 1790, qui fit massacrer les patriotes et essaya de contre-révolutionner tout le Midy. Sans doute qu'il entrait dans les vues du Tiran Robespierre de conserver ces antropophages pour les employer au succès de ses affreux projets. Mai toy, amy sincère de la Révolution, toy qui a été choisi pour la consolider, laisseras-tu échapper à la vengeance nationale, les monstres qui ont voulu perdre la liberté. Non, tout nous dit que tu t'empresseras de les faire traduire à Paris, et les mettre en jugement. C'est ainsy que tu te montreras l'amy sincère des patriotes, et l'ennemy mortel des contre-révolutionnaires dont il faut purger la république ».

Et en effet, du temps de Robespierre, la question de la municipalité du 10 mai avait été évoquée à Paris. Il avait été décidé donc de ne frapper que les dirigeants et il y eut seulement deux condamnations à mort, celle de l'ancien maire, le marquis de Cieurac, et celle du chef des volontaires. Les sans-culottes de la ville durent faire effort pour expliquer cette sentence qui paraissait clémente !

Cet événement est un moment marquant de l'histoire de France (avec les événements de juin 1790 à Nîmes) d'abord parce que les autorités nationales sont obligées d'intervenir pour régler un conflit local, ensuite par le nombre de morts (5 révolutionnaires assassinés) et enfin par la rupture qu'il représente par rapport à tous les discours unanimistes qui, au nom de la fraternité, masquent les enjeux des luttes. Le 10 mai n'annonce-t-il pas la guerre de Vendée ?

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 21:51

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Nous reprenons ici cet article qui n'apporte rien de plus sur le PRG mais qui peut cependant intéresser quelques lecteurs. JPD

 

L'Express : Page 36,  11 JUILLET 20121 L'EXPRESS N3184


EN COUVERTURE LE VRAI TRAIN DE VIE DU POUVOIR

Le PRG ne connaît pas la rigueur

Chez les radicaux, on mange à trois, mais on paye pour dix. Au Bistro Crêpe de Paris, un restaurant chic de Sao Paulo, ce 31 mai 2012, Thérèse Marianne-Pépin a convié les électeurs français. Candidate du Parti radical de gauche (PRG) dans la deuxième circonscription des Français de l'étranger, elle a privatisé l'une des salles et prévu de sustenter l'appétit de la dizaine de convives qu'elle espère voir arriver. Ils ne seront finalement que trois. Couverts réservés, couverts dus : Thérèse Marianne- Pépin s'acquittera de la note globale. Ainsi va la vie du PRG, parti fantôme en termes de militants, qui coule néanmoins une existence heureuse grâce à de savants accords électoraux passés avec les socialistes. Cette blague teintée d'autodérision fait d'ailleurs toujours fureur lors des banquets du PRG « Les radicaux sont comme les radis : rouge à l'extérieur, blanc à l'intérieur.., et toujours près de l'assiette au beurre. »

Avec 428 898 voix obtenues en cumulé au premier tour des élections législatives, la subvention que recevra le parti de la très bourgeoise rue Duroc (Paris VII) devrait s'élever à 720 548,64 euros par an pour la prochaine mandature. De l'argent qui servira à faire fonctionner ce « syndicat d'élus », pour reprendre l'expression d'un eurodéputé Vert. Avec deux ministres, un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale et une implantation forte dans le sud-ouest de la France, le PRG millésime 2012 reste une formation politique essentiellement institutionnelle. Le truculent Jean-Michel Baylet fait office de figure de ce mouvement. Médiatisé par la primaire, où il ne récolta que 0,64% des suffrages, le patron de La Dépêche du midi est un récital à lui tout seul. Il faut se l'imaginer à moto sur les routes corses, au guidon de sa grosse Honda Goldwing : portable professionnel coupé, entouré d'une bande de vieux copains, il goûte la vie immodérément. Dirigeant loin de ses sous, ce sexagénaire apprécie inviter lui-même les journalistes à déjeuner, contrairement à ce qui se pratique habituellement. Il prévoit généralement un budget de 40 euros par personne. Néanmoins, quand il s'agit de repas « perso », « le chef de cabinet ouvre le guide Michelin », explique-t-on dans l'entourage du président du conseil général de Tarn-et-Garonne. Un cadre évoque également, lors de réunions au sommet, des « bouteilles de Bordeaux à 3 000 ».

Piscine solarium, drague et franc-maçonnerie

Les universités d'été symbolisent cette dolce vita radicale, un parti où les adhérents ont plus l'habitude de se retrouver autour de repas homériques que d'une camionnette remplie d'affiches à coller garée au bord d'une départementale. La fête (car c'en est une) avait lieu en 2011 dans un club de vacances de Seignosse, au Pays basque. Pour ne pas insulter l'épicurisme de ses soutiens, le PRG précisait sur l'invitation que le club avait été récemment rénové, doté d'une piscine « avec pelouse solarium », et qu' « un bar lounge avec terrasse » avait été installé. Entre ateliers et conférences, on y prend deux apéritifs par jour. Tout en mangeant bien, lors de repas où l'activité principale consiste à commenter les activités du PS et à critiquer celles des Verts. Aucun plaisir ne manque, puisque l'on s'y drague, entre notables de province et francs-maçons, pour la plupart frères au Grand Orient « Il y a chez les radicaux une tradition de libertinage », sourit l'une des participantes. Au PRG, les positions ne sont jamais clivantes. TUGDUAL DENIS

Page 36,  11 JUILLET 20121 L'EXPRESS N3184

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 14:41

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Pas de passage au Festival d’Avignon sans une étape à la Maison Jean Vilar. D’autant que cette année le créateur du festival aurait eu 100 ans. Parmi les mille questions nous allons nous pencher sur une seule : que faisait Vilar en 1941-1942 ?

Réponse : il écrivait. Il se voyait en auteur dramatique alors qu’il allait devenir surtout acteur et metteur en scène. Un inédit de cette époque vient d’être publié et a été joué-lu dans le Jardin de la dite maison. Après une multitude de titres, Vilar se décida pour « Dans le plus beau pays du monde », et la pièce fut présentée par un débat très utile.

Vilar, « l’écrivain contrarié », expliquera Rodolphe Fouano maître d’œuvre du projet autour de la pièce. Cette pièce a hanté la vie de Vilar qui, jusqu’au dernier moment, pensa l’achever pour la faire jouer.

Il y est question des femmes, du rapport de Vilar aux femmes, au moment où il écrit à sa fiancée et future épouse qui vit toujours à Sète. Pour dire que le quiproquo cher au théâtre permet la construction d’un labyrinthe qui serait l’esprit féminin ?

Muriel Mayette dira de manière crue que le plus beau pays du monde, à lire ce texte, c’est le sexe féminin.

Jacques Lassalle qui a mis en place la lecture-jouée écrira : « Nous sommes en 1941. Loin d’affronter la tragédie d’une France occupée bientôt écartelée entre Collaboration et Résistance, il s’évade dans une fantaisie douce-amère, bien peu situable dans le temps et l’espace. »

Au moment où André Suarès est obligé de se cacher, Vilar plus anonyme, peut se pencher sur un sujet éternel du théâtre : les jeux de l’amour, trompé ou pas, frivole ou sérieux.

 

L’avant-scène théâtre a publié la scène et les cahiers Jean Vilar la correspondance de la même époque entre Vilar et Andrée Schlegel qu’il vouvoie. Le 8 août 1941 il mentionne le succès de sa première pièce Farce des filles à marier qu’il présente avec la troupe la Roulotte qui est son lieu de vie pendant presque toute l’occupation. Il conseille ensuite à Andrée le livre de « son camarade Maurice Blanchot » Thomas l’obscur. Il se plaint de sa solitude.

 

Voici une lettre qui décrit ses multiples tâches :

4 novembre 1941

Les tâches me tombent sur les épaules les unes après les autres : mise en scène de la Boba (1), d'après Calderon, apprendre par cœur mon rôle, organisation intérieure Roulotte, lectures de grands textes classiques (Homère, Balzac, etc.) à lire dans les centres de Jeunesse, direction intérim de la section théâtre Jeune France (2). De quoi être dispersé à longueur de journée, sans trouver, sans pouvoir jouir d'une affection et d'un amour vivants et non plus rêvés. Loin de toi, toujours loin de toi. Des occasions multiples (celle que je viens de t'énumérer) me sont ainsi offertes de travailler et bien travailler et plus ou moins réussir dans des tâches excellentes et que j'aime. Mais quel danger la dispersion ! Et quel danger d'être seul ! Ma tête a déjà perdu ses bonnes heures de délassement, et mes traits sont déjà tirés à hue et à dia comme par un service funèbre d'écartèlement.

(1)   La dame Boba dont Vilar sine une adaptation française sous le titre la Petite Niaise.

(2)  La Jeune France est une organisation de jeunesse de la France de Vichy

 

Comme il avait été indiqué lors du débat, la pièce que nous avons vu sous un beau soleil, jouée le texte à la main, s’appuie sur bien des références mais en même temps témoigne d’une obsession de Vilar : et si la jalousie était mauvaise conseillère ?

Au nom du théâtre avant tout, il réussit à contourner toute préoccupation sociale.

Mais comme chez tout auteur, le théâtre est d’abord l’expression de soi et là il ne contourne pas cette situation qui met presque 1000 km entre lui et son grand amour.

J-P Damaggio

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 16:07

Je retombe sur ce texte et un autre suite au spectacle de Caubère en 2008 au Chêne noir d’Avignon au moment où Fellag occupait la même scène. C’est un compte-rendu que j’avais fait avant l’existence de ce blog. Il y décrivait sa vie autour de 1968. Je constate qu’il a « répondu » au souhait que je formulais en conclusion. JPD

La question Caubère constitue une partie de mon livre sur Benedetto.


 L’homme se veut maître sur scène. Un acteur qui ne veut dépendre de personne sauf de lui-même. Or le théâtre est par définition œuvre collective. Lui n’a même pas de décorateur : il préfère travailler sans décor. S’agit-il d’un one man show comme Fellag par exemple ou tant d’autres humoristes ?Caubère fait rire mais sans être un humoriste. Il n’attend pas le rire qui éclate dans la salle de manière désordonnée : certains passages du spectacle font rire les uns, et pas les autres.

 

Ce statut d’homme orchestre c’est un peu celui de l’instit en classe qui, loin de la spécialisation du prof, doit bricoler sa pédagogie en jouant sur divers registres qui tiennent tous de l'artisan. Caubère raconte sa vie, Fellag aussi. La vie de Fellag n’est qu’anecdotiquement celle d’un acteur. Pour Caubère, c’est toujours le film dans le film, la pièce dans la pièce.

 

Le spectacle d’Avignon 2008 est en deux temps ; nous avons vu seulement « la mort d’Avignon » où l’artiste joue George Wilson, Paul Puaux, Jean Vilar et se moque du public du IN du festival d’Avignon, public qu’il eut l’occasion de croiser puisqu’il y joua un été.

 

Le maître des lieux est toujours aussi génial pourtant, petit à petit, en quelque creux du spectacle, une sensation naît : et si le personnage finissait par tourner en rond ? George Wilson lui aurait expliqué que le principe de l’acteur c’est de se saisir du spectateur en le tenant en haleine sans arrêt. Or parfois, le spectacle est fait de connivences pas toujours à la portée du spectateur ordinaire qui, en conséquence, se détache du maître d’école. Fellag parle en permanence du peuple, un peuple tout entier à qui il voue un tel amour qu’il peut le faire connaître à tout un chacun. Caubère sait aussi montrer le peuple mais un peuple au second degré car c’est vers lui qu’il veut attirer l’amour du spectateur. Un peu comme un instit qui lance un bon mot à une classe qui, dans l’ensemble, ne pipe mot. Son art tombe à plat. L’art de Caubère a une fâcheuse tendance, à tomber à plat. Peut-être l’ai-je trop vu ?

 

Comment l’artiste peut-il conserver ses anciens admirateurs tout en s’en fabriquant de nouveaux ? Par définition un acteur change de rôle et dans ce changement il essaie de continuer ce qu’il était, tout en révélant de nouvelles cordes à son art. Caubère ne peut changer de rôle puisque son défi consiste à jouer le même rôle en permanence ! Les cordes qu’il a à son art sont toutes en action dans chacun de ses spectacles. Bien sûr Fellag est confronté au même dilemme mais il a une porte de sortie : il peut présenter à chaque fois un peuple nouveau car il existe en effet des peuples toujours inconnus. Caubère n’étant plus un inconnu, il peut multiplier son engagement sur scène, il reste Caubère : pire l’âge lui impose plutôt de multiplier ses pauses or il n’a personne pour lui en laisser le temps, par des répliques bien senties.

 

Vais-je comme les commentateurs classiques d’une pièce du IN parler du jeu sans parler du thème ? Prenons Paul Puaux largement caricaturé dans la pièce. Justement c’est l’instit classique, l’instit de la république qui met sa volonté au service du théâtre. La volonté du successeur de Jean Vilar dépasse son intelligence or le volontarisme est mauvais conseiller. Le Paul Puaux de Caubère est le modèle du personnage qui veut bien faire mais qui ne le peut. Caubère ne pourrait-il pas être caricaturé comme il caricature Puaux ? Je pense que oui et c’est là peut-être toute ma sensation d’arroseur d’arrosé qui m’a saisi en écoutant l’artiste qui, sans avoir de pipe en main, donnait l’impression qu’il fumait vraiment !

Caubère se moque de Wilson sur un autre plan : il démonte sa conception de l’acteur mais sans que personne vienne dire quelle conception lui opposer !

Après son spectacle à la gloire d’Aragon, Caubère pourra-t-il trouver un autre géant à jouer sur scène afin de l’obliger à rallumer sa créativité ? Je le lui souhaite.

1-08-2008 Jean-Paul Damaggio

Caubère, Aragon… et 68

Pourquoi revenir encore sur 68 ? L’obsession serait-elle celle de Caubère ou la mienne ? Est-ce ma faute si, à la question de savoir pourquoi l’acteur se lança dans un spectacle monumental sur Aragon, celui-ci répondit : « Ma première réaction a été celle-ci : je ne vais quand même pas repartir dans des trucs que je faisais en 68, quand, avec mes copains, on lisait des poèmes dans les boîtes à Aix et à Marseille. » ?

C’est le début d’un entretien qu’on trouve sur le DVD du spectacle où Caubère répond aux questions de Charles Silvestre.

Bref, quand Caubère sort enfin de lui-même, c’est pour revenir encore à ce tournant de 68 pris comme sa source d’énergie. D’autant que, le lecteur, le devine, la référence ne peut pas s’arrêter là. Il indique qu’il veut s’adresser aux jeunes :

« Je pensais surtout à ces jeunes militants qui, peut-être, ne connaissaient pas bien eux-mêmes leur poète, qui avaient peut-être des idées préconçues : Aragon « crapule stalinienne » avec l’image de Cohn-Bendit hurlant devant lui en 68 : « Même les traîtres ont droit à la parole ». Ce qui, d’ailleurs, aujourd’hui, peut faire sourire. Quoique j’aime beaucoup Cohn-Bendit. »

 

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 15:42

« De toutes les villes illustres, Marseille la plus calomniée. Et d'abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu'elle tâche à n'être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie. » André Suarès

 

 

J’apprends qu’à Marseille, Renaud Muselier n’est autre que le petit neveu d’André Suarès. La droite a de ces continuités… Sauf que, seul contre tous, Suarès se voulait un visionnaire dont le réel détruisait les visions. Finalement Caubère se retrouve dans son Marseille : « Ému, il avoue que cette création lui permet également d’aller « vers son père » , lui l’artiste «issu d’un milieu bourgeois » et aux valeurs sociales, toujours « en guerre politique» avec sa famille. » indique La Marseillaise du 22 juin 2012.

Un entretien me dévoile comment Caubère a découvert Suarès :

« J'ai d'abord découvert André Suarès voilà une quinzaine d'années, par hasard, dans une librairie, avec Poète tragique, Shakespeare ou le portrait de Prospéro. Puis je suis tombé sur André Suarès, l'insurgé, une biographie de Robert Pariente. Lorsque j'ai enfin découvert Marsiho, j'ai reconnu une foule de choses de ma famille, de mon enfance. Cela m'a touché de manière très personnelle, un peu comme lorsque l'on découvre une photographie de nos grands-parents. Cette oeuvre est une véritable peinture de la ville, elle porte quelque chose de l'identité marseillaise. Un Marseillais d'aujourd'hui ne peut rester de marbre face à une telle pérennité. Néanmoins, beaucoup de Marseillais d'appartenance disent également qu'ils y reconnaissent des choses qu'ils n'osent pas ou ne savent pas exprimer. Marsiho possède des vertus de dévoilement incontestables. Ce qui est assez exceptionnel, c'est que Suarès aime vraiment la ville, dans le sens où il ne cache pas ce qui lui déplaît en elle, ses défauts. »

Etrangement c’est par le même livre Poète tragique que le sculpteur Bourdelle s’est lié d’amitié avec l’écrivain marseillais. Il y a avait bien sûr le commun amour de la Grèce mais il y avait surtout Poète tragique. Bourdelle écrira trois fois à Suarès pour lui dire son admiration avant de recevoir cette réponse :

« Les Kermès,

à Carqueiranne (Var).

22 mars 1922.

Quand j'ai reçu votre lettre, mon cher Bourdelle, je partais pour la Provence c'est le pays où je suis né. Je n'avais plus quitté Paris depuis neuf ans : je n'en pouvais plus ; j'avais la nostalgie des pins et des oliviers. Mars est le vent même ; et Vénus est la mer. Ils sont là qui se baisent sous mes yeux, dans la lumière. Je suis couché sur la colline. Je sens la chaleur du sein. Ces formes sont divines. Tout parle ici de ligne et d'éternité. Pour moi, il n'y a pas de beauté pure sans cette grâce aride. La fécondité des feuillages est oratoire, comme l’ornement. J’interprète ainsi le roman : entre le grec qui est tout statique, et l’ogival tout dynamique, le roman dans tous les ordres, est de la terre et du réel visités par l’esprit. Le roman agit et il rêve.

Vous écrivez comme vous modelez, mon cher Bourdelle : vous êtes roman et antique de la tête aux pieds mais comme nous devons l'être, avec le sentiment de notre vie propre. Je voudrais vous donner les portes et le maître-autel d'une église en ciment armé. Et les tombeaux aussi, dans les chapelles austères.

Soyez content, Bourdelle : vous avez été le seul, avec deux autres, à lire Poète Tragique et à l'aimer. Tout le reste a feint de ne pas le connaître. Tel est le sort de l'artiste solitaire, dans cette Ville, dont le sublime est sans cesse masqué par les fumées et les grimaces de la mode. Mais pas un mot. La plainte est le dernier des jeux. Il faut manier la foudre ou le silence.

Vous m'avez fait du bien, et je veux pourtant vous le dire. Je n'admire pas une générosité, qui vous est si naturelle mais elle me touche. D'ailleurs, vous savez mieux que personne au milieu de quelle tourbe nous vivons, et de quels mensonges la confusion est universelle. Nous sommes cinq ou six à garder la conscience de la forme et le sens héroïque du style pas un de plus.

J'attends le plâtre que vous m'avez promis comme une récompense. Me donnerez-vous, un jour, le buste de cette jeune fille que vous pétrissiez, l'an dernier, dans une matière si vivante ? De volupté secrète et de pudeur, elle rougissait sous vos doigts. S'il est quelques- uns de mes livres que j'aie encore, et qui vous plaisent, demandez- les-moi, je vous en prie : ils seront bien chez vous. J'aime vous entendre en nommer les titres. Vous ressemblez à Euripide (1) : autrefois, vous aviez l'air d'un berger sicilien. Les belles filles couraient-elles plus volontiers après vos noires boucles ? Les Muses ont des goûts moins frivoles. Certes, la jeunesse est heureuse à voir mais plus on vit, plus on approche de Psyché et de la forme éternelle. On est plus jeune ainsi, d'une jeunesse invisible et qui ne s'altère pas.

Portez-vous bien, mon cher Bourdelle. Je vous serre la main. Soyez heureux. S. »

Note JPD : C’est le surnom qu’ensuite Suarès donnera à Bourdelle

 

Voilà, on a retrouvé la Provence, Suarès et peut-être une porte d’entrée pour mieux comprendre Caubère. Jean-Paul Damaggio

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 15:39

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Sur la photo, Azeddine Benamara, surpris à l’accueil du Petit Louvre, où il vient de jouer avec Mounya Boudiaf la pièce de Chouaki, les Oranges. Spectacle déjà joué 95 fois à Paris, spectacle bien rodé, spectacle pour, en une heure, nous faire revivre l’histoire e l’Algérie.

 

En 1990 mon été était paisible et j’ai pu me payer le luxe de me plonger dans un hebdo nouvellement dans les kiosques français : Algérie actualité. Il s’agissait de l’hebdo algérien libéré des chaînes de la censure, un journal dont je n’ai jamais trouvé d’équivalent au monde. C’est par cette porte, en direct, que je suis entré dans l’univers algérien et particulièrement dans celui d’écrivains qui allaient ensuite subir la tragédie des années 90.

 

Aziz Chouaki, né en 1951 à Tizi Rached, appartient à cette génération contrainte de rejoindre la France pour y survivre à partir du début des années 90. Prof d’anglais, il travaillait pour la culture, pour le journalisme, pour la musique jazz et rock. Aujourd’hui encore il aime se souvenir de la Fête des Oranges à Boufarik au cours des années 70. « On chantait « yaourt » (c’est-à-dire phonétiquement), le public n’y voyait que du feu.»

Puis il a vu son quartier évoluer : « A un moment donné, je me suis mis à compter sur les doigts d’une seule main, les gens qui ne fréquentaient pas la mosquée, c’est là que je me suis dit que quelque chose était en train de changer, je sentais vraiment des poignards dans les regards, je devais représenter le diable pour eux. »

 

Les Oranges, pièce publiée en 1997 raconte avec le style cher à Chouaki les mutations de l’Algérie de 1830 au début des années 90. Combien de souffrances et d’espoirs perdus ? Pour survivre, un seul moyen possible : l’humour. L’humour de Fellag est d’abord dans les Oranges avec l’histoire du mécanicien. En Algérie il avait publié une nouvelle « Rire » où il était question de l’abolition systématisée du rire en Algérie.

 

La connaissance historique, base de la pièce, permet, à défaut de donner un sens à la vie de chacun, de pointer les responsabilités.

Un style à la Joyce habille l’ensemble.

L’acteur est parfait, et l’actrice, à la voix douce quand elle parle comme quand elle chante (sauf une colère contre Bugeaud), apporte un rythme soutenu au spectacle.

Pas de compensation.

Pas d’auto flagellation.

Juste un moment de théâtre.

Quand l’acteur lit la liste de quelques morts tués par l’islamisme, l’émotion ressentie n’est pas celle du lecteur solitaire accomplissant le même acte. Pourquoi est-elle plus immense ? Subitement je comprends mieux la lecture à haute voix de la liste des morts de la guerre 14-18 quand j’étais gamin devant le monument aux morts un jour de 11 novembre. Pour moi, c’était une musique sans aucun sens, mais pour nos pères c’était un partage de la douleur pour mieux se souvenir.

 

Les Oranges, c’est surtout un souvenir ! Un beau souvenir ! Et les massacres orquestrés par les maîtres du monde en tout genre (religieux, politiques, économiques) n’y peuvent rien, la saison des Oranges reviendra, comme le Temps des cerises.

Jean-Paul Damaggio

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 15:38

Les critiques du spectacle de Stéphane Braunschweig à Avignon au sujet de Six personnages en quête d'auteur  portent souvent sur l’intrusion du réel d’aujourd’hui, sur la scène. Le titre du Monde est clair : Six personnages englués dans le réel, comme la conclusion : « Les interrogations sur les allers-retours entre le théâtre et la vie, le réel et la fiction n'y prennent pas vraiment corps, parce qu'il y a justement trop de réel, de quotidien, sur le plateau, et pas assez de théâtre. »

Trop de réel ?

Libération en rajoute avec cette autre conclusion :

« Ces gens parlent sans cesse de «désir», de spectacle «plus réel, plus frontal, plus radical», de Facebook et de reality show, de la critique qui les attend au tournant. Petites scènes jargonnantes du narcissisme théâtral : de la discussion de bistrot entre intermédiaires culturels jusqu’au débat de publicité sociologique sur France Culture. Ça se veut distancié, ironique ; ça ne marche pas. Le metteur en scène a commis une faute, il s’est pris pour l’auteur. Si bien que, dans la dernière scène, quand le décor s’écroule et qu’apparaît un Pirandello ridicule, masqué, armé, tuant pour de faux le metteur en scène de la pièce, c’est Braunschweig, se dit-on, qui, pour de vrai, s’est tiré une balle dans le pied. »

Jack Dion de Marianne est plus enthousiaste mais tout de même, il note :

« Reste que l’on se retrouve avec des allusions un peu lourdes à l’univers de Facebook et à la dérive télévisuelle qui donne aux gens l’illusion de ne commencer à exister qu’à partir du moment où ils passent sur le petit écran, devenu la norme suprême de l’existence sociale. On n’est pas sûr que ces considérations constituent un véritable enrichissement d’un texte qui se suffit à lui-même. »

Et même le plus enthousiaste, Le Figaro, ne peut s’empêcher de noter, toujours en conclusion :

« Si l'on fait abstraction de quelques éléments censés moderniser le texte - smartphone et Facebook -, on a affaire à un spectacle audacieux, intelligent, souvent drôle, qui ne peut laisser indifférent et suscite forcément la réflexion. »

 

N’est-il pas étrange ce reproche unanime bien qu’involontaire et divers ? Facebook serait donc devenu un mot grossier sur une telle scène à partir du moment où l’auteur en montre l’aspect dérisoire ? Imaginons une pièce de théâtre sur la commercialisation de l’amitié et déduisons-en qu’elle soulèverait un tollé ! Facebook, phénomène de société (la preuve cette compagny est en Bourse) serait si mal venu dans une pièce qui se veut une critique du spectacle ? Observons que la présence d’un autre mot aurait pu susciter la même désapprobation, mais on a préfèré l’oublier : Sofitel.

 

Dans la pièce, la référence à Facebook s’inscrit dans une logique globale qu’il est sans doute plus difficile de questionner, que de dénoncer.

 

Pirandello, sa vie durant, a été obsédé par ce rapport entre la vie et le réel, entre l’auteur et le personnage, entre Un, personne et cent mille. S’il lui est arrivé de présenter au début de sa vie des personnages en quête d’un auteur, il a fini aussi par présenter un auteur en quête d’un personnage dans Quand on est quelqu’un (1933).

Qui cherche-t-on quand on se précipite sur le miroir Facebook, sur cette collection d’amis à bon marché ?

 

Pirandello savait Mussolini avant l’arrivée de Mussolini aussi, il le savait encore mieux pendant ses spectacles où nous avions des millions de personnages en quête d’un maître.

Le texte qui m’a rendu pirandellien est un discours de Luigi le 3 décembre 1931 à l’Académie royale d’Italie pour célébrer Giovanni Verga. Devant l’officialité fasciste rassemblée il a dénoncé la rhétorique portée par D’Annunzio, au profit du « réalisme » cher à Verga. Encore la Sicile contre l’Italie du nord ? Tout n’est que fiction mais attention, la fiction n’est pas tout ! « Le style des mots » contre le « style des choses » ! Et ce face à face explicitement présenté, chacun pouvait se souvenir que l’Italie était depuis toujours double, chacun ayant un camp à occuper. Pirandello étant du côté du style des choses. Il est explicite : « Dante et Pétrarque ; Machiavel et Guichardin ; L’Arioste et Le Tasse ; Manzoni et Monti ; Verga et D’Annunzio. »

Ce qui n’empêche pas Pirandello d’être subtil. Le jeune Verga était lui aussi du côté du style des mots.

Et ce style des choses a une conséquence en matière d’usage de la langue : « Chez les uns, c’est la langue comme on la compose, la langue écrite : « littéraire ». Chez tous les autres règne une saveur idiotique, dialectale, à commencer par Dante qui dans les dialectes justement, mais non dans celui-ci plutôt que celui-là, voyait le fondement de la langue vulgaire. »

 

Ai-je oublié la référence à Facebook dans la pièce de Stéphane Braunschweig ?

Facebook, ce n’est pas pour moderniser le texte, c’est pour, volontairement ou i volontairement dénoncer encore et encore, le style des mots… à prix bradés !

Jean-Paul Damaggio

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 21:54

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Sur la photo, nous voyons un nouveau Wajdi Mouawad à l’Ecole des Arts d’Avignon. Et s’il est en danger c’est que lui-même a voulu se confronter aux deux autres artistes qui le côtoient et qu’il a invités : Krzysztof Warlikowski (à gauche) et Stanislas Nordey (à droite).

Il s’agit d’un débat des rencontres européennes ayant pour thème : Europe-Méditerranée.

Wajdi veut diriger les débats : il est d’une part de la Méditerranée (Libanais maronite) mais d’une part seulement et il ne connaît rien à l’Europe culturellement et politiquement. Il est à présent « nord-américain » [j’utilise les parenthèses pour bien indiquer qu’il n’a pas dit américain] et c’est là qu’il a appris le théâtre. Il souhaite seulement parler de théâtre.

 

Se confronter avec les deux autres n’est pas le mot juste. Il a travaillé avec ces deux créateurs. Avec Stanislas il s’est fait acteur dans les Justes [voit mon livre sur Wajdi Mouawad]. Et ce que lui demandait le metteur en scène c’était le contraire de ses principes de mise en scène ! Par exemple, Wajdi est davantage dans le conflit que Stanislas. Cependant, pendant les répétitions, quand il quittait la scène (7 fois) Wajdi se précipitait pour écrire le roman qu’il avait dans la tête, roman où il doit y avoir des phrases de Camus, dit-il ! Un Wajdi déstabilisé mais les pieds sur terre !

Wajdi raconte qu’il travaille sur ce qu’est le théâtre en se remettant en question.

Le théâtre est fait de répétitions qui ne doivent pas tuer la création.


Avec le Polonais, il a travaillé à traduire Le tramway nommé désir de Tennessee Williams car il ne voulait pas une traduction française. Un nord-américain lui semblait plus apte à rendre le texte sur lequel cependant Krzysztof avait une idée précise. Par exemple, à un moment; il voulait un terme plus cru qui puisse choquer les spectateurs de l’Odéon. Et Wajdi répondait que là n’était pas le propos de l’auteur.


D’un côté, explique Wajdi, il y avait un oiseau, un busard qui plonge sur sa proie après de longues minutes d’immobilité. De l’autre un tigre qui dévore ; Wadji se décrit comme un scarabée.

Bref, les deux auteurs ont empoisonné son travail, ils l’ont corrompu, infecté, intoxiqué (la liste est longue des expressions).

 

Voilà ce que signifie "se mettre en danger" : il est commun de dire que l’Etranger est un plus, mais au départ c’est une déstabilisation, un déplacement.

 

Stanislas Nordey avait de quoi répondre puisqu’il fut lui aussi l’acteur chez Wajdi. Il pense qu’en effet, au théâtre, le confort guette et que toute remise en question est salutaire.

 

Krzysztof interviendra de manière plus intime. Il expliquera comment travaillant avec Wajdi en Italie sur la fameuse traduction, il a été marqué par le fait que son ami était devenu père d’une petite fille. Krzysztof demandera à Wajdi de lui écrire un monologue de Desdémone… pour compléter Skakespeare car il pense que l’auteur québécois est capable d’entrer dans la psychologie féminine.

 

J’ai suivi pendant une heure ce débat très riche de sincérités, de réflexions et d’amitiés. Je suis parti quand j’ai noté une parole mathématique comme les aime Mouawad :

- sur une sphère, si vous creusez de manière perpendiculaire, d’où que vous creusez, vous aboutirez au centre. Donc si vous croisez une difficulté, inutile de chercher un autre point de départ pour creuser, il suffit de persister sur la même voie afin d’arriver au noyau central, à l’Euréka de Galilée. Une parabole qui me rappelle pourquoi les génies restent accrochés à la même idée qu’ils tentent seulement de préciser au fil des années. La mise en danger ne peut pas impliquer le retour à la surface pour changer de voie mais la quête d’outils imprévus pour percer une couche plus dure que les autres.

 

En 2013 Stanislas Nordey est l’invité associé au Festival d’Avignon en compagnie, pour la première fois d’un créateur africain : Dieudonné. Nordey lui-même a par sa famille des origines africaines et polonaises. Parions que nous y retrouverons Wajdi Mouawad. Pour cette année 2012, le Québécois avait une de ses pièces jouée par la Compagnie Méninas : Pacamabo. Je ne connaissais par ce texte et n’ayant pas vu la pièce je n’en sais pas plus même s’il s’agit d’une affaire de famille : une jeune femme qui perd sa grand-mère. Encore les femmes en première ligne ? Jean-Paul Damaggio

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 14:25

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L’homme, assis à la table de ce restaurant où il consulte le menu, c’est l’acteur qui arrive en retard à « la répétition », dans la pièce qui se joue juste à côté, au cloître des Carmes. Je sais à présent pourquoi il arrive en retard… Avec quelques autres ils hésitent à jouer la pièce prévue quand tout à coup six personnages en quête d’auteur font leur entrée au milieu de leur « répétition ». L’homme, assis à la table de ce restaurant, deviendra même dans la pièce, un auteur potentiel de la pièce… Mais où sommes-nous donc ?

 

En 1990 mon été était paisible et j’ai pu me payer le luxe de me lancer dans l’étude de la langue italienne en compagnie d’un des écrivains qui m’a marqué le plus : Sciascia qui venait de mourir en novembre 1989. Par ce Sicilien j’ai découvert l’autre Sicilien, Pirandello, dont les éditions Folio venaient en mars d’éditer : Ecrits sur le théâtre et la littérature (livre qui contient une préface de Six personnages en quête d’auteur). La publication en édition bilingue de Nouvelles pour une année m’enfonça définitivement dans le pirandellisme. J’ai poussé la folie jusqu’à acheter les 1500 pages de lettres de Pirandello à son amour, Marta Abba. Pirandello a été Prix Nobel de littérature en 1934, du temps du fascisme. N’ayant pas eu à quitter l’Italie de Mussolini était-il devenu un écrivain du régime ?

 

Avec Marie-France nous avions déjà vu à Avignon, Six personnages en quête d’un auteur, or voilà que le Théâtre de la Colline en proposait une version sur une scène du In. Une semaine avant le début du Festival toutes les places étaient déjà prises mais finalement, à l’ultime minute, après avoir insisté, Marie-France a obtenu les deux billets.

 

A un journaliste de France Bleu recueillant à la sortie des impressions de spectateurs j’ai répondu : « Pirandello vivant ! » et ce fut en effet magnifique. J’avais quelques craintes après avoir lu les présentations dont un entretien avec le metteur en scène Stéphane Braunschweig où il expliquait : « Pour rester fidèle à Pirandello, il fallait le trahir. » De quelle fidélité et trahison s’agissait-il ? « Sa pièce écrite en 1921, porte une charge satirique contre le théâtre bourgeois en vogue à cette époque-là, qui désormais nous apparaît complètement désuet, avec sa hiérarchie des rôles, ses intrigues, ses coquetteries. »

 

L’entrée de l’actualité ne risquait-elle pas de briser l’équilibre de la pièce ? Ce ne fut pas le cas car grâce à la mise en scène il ressort exactement le contraire du spectacle : l’actualité appuie l’équilibre du texte, Pirandello est encore plus présent par quelques allègements de répliques, pour quelques utilisations d’outils technologiques et par ce souci majeur au théâtre : le coup de théâtre qui n’a pas besoin d’être l’apparition d’une femme ou d’un homme nu, ou la vue du sang qui coule réellement !

 

Mais restons-en sur un point précis : le rapport entre l’intimité de l’auteur et l’universalité de ses personnages. Parmi les six personnages, il en est un qui refuse la quête de l’auteur dramatique, ce fils, qui effet, entre scène sans qu'on le voit et dont on s’étonne à chaque fois qu’il soit là. Je crains fortement que le critique de Libération (1) qui, le lendemain de la première, descendra en flèche le metteur en scène, agrémentant son propos d’une citation inutile de Pirandello pour montrer sans doute sa science, n’ait pas lu le passage ci-dessous de l’auteur sicilien. Mais je reviendrais plus précisément sur cette question car à titre personnel ce n’est pas avec discrétion que je combats l’esthétique romantique même quand elle prend les couleurs les plus grandiloquentes du romantisme révolutionnaire. Ce qui m’incite à passer à une double présence québécoise sur le festival (voir article à suivre sur Tremblay et Wajdi Mouawad). J-P Damaggio

(1) C'est une constante : j'apprécie les spectacles dénigrés par Libération

 

 

La parole à Pirandello

“Si quelqu’un m’affirme maintenant que cette œuvre ne possède pas toutes les qualités qu’elle devrait avoir pour la raison, que, mal composée, chaotique, elle pèche par excès de romantisme, je ne pourrai que sourire. Cette remarque, je la comprends. En effet la représentation du drame dans le tourbillon duquel sont entraînés les six personnages apparaît tumultueuse et sans progression ordonnée : il n'y a aucun développement logique, aucun enchaînement dans la suite des événements. Ceci est vrai. L'aurais-je cherché à la lueur d'un lumignon que je n'aurais pu trouver une manière plus désordonnée, plus bizarre, plus arbitraire et compliquée, c'est-à-dire plus romantique, de représenter « ce drame dans le tourbillon duquel sont entraînés les six personnages ». C'est l'exacte vérité. Mais ce drame, je ne l'ai pas représenté : j'en ai représenté un autre — je ne répéterai pas lequel ! — où, entre autres plaisants éléments que chacun peut y découvrir selon ses goûts, figure justement une discrète satire de l'esthétique romantique : dans mes personnages mêmes si obstinés à vouloir l'emporter l'un sur l'autre en tenant le rôle que chacun d'eux joue dans un certain drame, alors que moi, je les présente comme des héros, d'une comédie différente qu'ils ne connaissent ni ne soupçonnent, de telle sorte que leur agitation passionnée, on ne peut plus d'esthétique romantique, et non sans humour placée et fondée sur le vide. Et représenté non de la façon dont il se serait organisé dans mon imagination si je l'y avais accueilli, mais comme tragédie refusée, ce drame, des personnages ne pouvait être, dans mon ouvrage, qu'une « situation appelée à un certain développement, ne pouvait se manifester que par des indices, tumultueusement et sans ordre, en violents raccourcis, d'une manière chaotique perpétuellement interrompu, dévié, contredit et même nié par l'un des personnages, même non vécu par deux autres.

Il existe en effet quelqu’un — celui qui « nie » le drame faisant de lui un personnage : le Fils — qui tire toute sa valeur et son relief de se trouver être personnage non de la « comédie à faire » — en tant que tel, il n'apparaît presque pas — mais de la représentation que j'ai donnée de la chose. Il est somme toute le seul qui ne vive que comme « personnage en quête d'auteur », à ceci près que l'auteur qu'il cherche n'est pas un auteur dramatique [il cherche son père : note JPD]. Il n'en pouvait être autrement autant l'attitude de ce personnage est en rapport organique avec ma conception du spectacle, autant il est logique qu'il détermine au sein de la situation un regain de confusion, de désordre, une nouvelle occasion de contraste romantique. »

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