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25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 09:34

Dans tous les journaux il y a des journalistes que j’admire et d’autres que je déteste. Dans Marianne j’ai eu un faible pour Alexis Liebaert et Martine Gozlan. Dans le Nouvel Observateur pour René Backman ou Marcelle Padovani. Dans le Monde Diplomatique pour Maurice Lemoine. Dans l’Humanité pour Hassane Zerouky. Dans ces mêmes journaux je vous dispense de la liste trop longue de ceux que je déteste (sauf pour le cas de Patrick Besson qui tenait chronique juste à côté de l’article ci-dessous et j’ai eu le déplaisir de croiser partout de l’Humanité au Figaro). Aujourd’hui qu’ici ou là on parle de la mort de Gore Vidal il n’est pas inutile de retrouver cet entretien de 2006. JPD

 

Gore Vidal : Je suis un populiste, Marianne 26 août 2006

Une suite au Plaza Athénée. Un homme élégant, polo noir, costume gris, sur une chaise roulante (problèmes de genoux) Bien qu'il flirte avec les 80 ans, l'écrivain Gore Vidai est tel qu'en lui-même : sûr de lui et, pour tout dire, un rien arrogant. Et le vieil animal politique (il fut un proche de J. F. Ken- nedy) qui sommeille depuis toujours en lui a conservé toutes ses dents. Dans le collimateur, cette fois, George W. Bush, dont il demande la destitution.

  Marianne : Pour quelle raison un écrivain écrit-il ses Mémoires? Pour l'édification des jeunes générations ou pour régler quelques comptes en suspens ?  

Gore Vidal: Il faut savoir que, si je suis inconnu en France, je suis très connu dans le reste du monde, et il y a eu au moins une dizaine de livres écrits sur moi, presque tous bourrés d'erreurs. Alors j'ai pensé que le temps était venu de corriger ces erreurs.

  Vous êtes, dans ces Mémoires, souvent cruel avec les gens célèbres, notamment à l'égard de Truman Capote. N'est-ce pas un peu injuste ?  

G.V. C'était un personnage horrible. Il cherchait des histoires à tout le monde. C'était un menteur pathologique. La presse le savait, et la presse l'adorait. Avez-vous vu le film qui lui est consacré ? Le film est réellement bon, bien meilleur que Capote ne l'était. C'est très courageux de la part du réalisateur d'être resté aussi près que possible de la réalité plutôt que de l'enjoliver pour faire plaisir au public.

  Vous avez dit un jour : « Je suis l'un des derniers intellectuels américains »  

G.V.: Non je n'ai jamais dit cela. Comment le pourrais-je ? Si vous l'avez lu sous la plume d'un journaliste, c'est qu'il écrit n'importe quoi.

  Mais quel regard portez-vous sur le débat intellectuel aux Etats-Unis ?  

G.V.: Ecoutez, nous avons un «coup d'Etat» sur les bras. L'establishment et le gouvernement des Etats-Unis sont aujourd'hui totalement militarisés, avec un œil sur l'Iran et l'autre sur différents pays à envahir. C'est cela que les écrivains devraient dire. Ils devraient être cruels et critiques comme moi. Je n'en vois pas beaucoup qui le sont. Ils pensent qu'il suffit de signer un bout de papier qui dit «je suis contre la guerre ». Mais je suppose que c'est mieux que rien.

  Etes- vous préoccupé par l'influence des « néocons » sur la politique américaine ?  

G.V. : Oui, très. Regardez-les. La plupart d'entre eux n'ont jamais travaillé, sauf dans des universités. Aucun n'a écrit de livre d'une quelconque importance, la plupart d'entre eux sont simplement des critiques littéraires spécialisés dans les essais. Leur seule manière d'obtenir leur nom dans des journaux est d'attaquer Edward Said ou Gore Vidal. C'est la première fois que les Etats-Unis sont sous la coupe de critiques littéraires, à tous les niveaux. Les grandes entreprises les ont réunis dans des groupes de réflexion et les ont envoyés travailler pour le gouvernement. C'est comme cela que nous avons la guerre en Irak. Imaginez ce qui passerait en France si vous leur offriez le contrôle de l'Elysée... En fait, notre Constitution a été jetée à la poubelle par Bush. C'est pour cela qu'il ne cesse de répéter comme un perroquet: «Je suis un président de temps de guerre, je suis un président de temps de guerre... » Mais il ne l'est pas. Il n'y a pas vraiment de guerre. Il ne peut pas y avoir de guerre sans l'accord du pays. Et il ne peut pas y avoir de guerre sans qu'elle soit déclarée par le Congrès, c'est contre la Constitution. En fait en s'abritant derrière son «je suis un président de temps de guerre », Bush tente, après avoir déchiré la Constitution, de s'arroger un pouvoir dictatorial.

  Vous avez, vous-même, fait de la politique...  

G.V. : Oui, j'ai été deux fois candidat au congrès du Parti démocrate. Et, pendant les six derniers mois, j'ai fait campagne, en Californie surtout, pour les candidats du Parti démocrate aux prochaines élections, parce que c'est seulement à la Chambre des représentants que l'on peut lancer une procédure de destitution (impeachment) du président. Mais, au fond, moi, je suis un populiste.

  C'est un mot qui n'a pas très bonne presse en France. Comment définiriez-vous le populisme américain ?  

G.V. : Progressiste, en faveur des droits des minorités, même quand la majorité n'aime pas la minorité, comme c'est le cas avec les Noirs aux Etats-Unis. Il suffit pour s'en convaincre de regarder ce qui s'est passé à La Nouvelle-Orléans au moment du cyclone Katrina. Mais le pays est devenu si obsédé par l'argent que si quelqu'un agit en fonction de principes moraux on le considère comme fou. Alors, au fond, nous avons un seul parti, le parti du profit américain. Et ils achètent les élections pour les gens qu'ils choisissent. Ce parti a deux ailes droites l'une appelée «républicains », l'autre «démocrates ». Suis-je vraiment un démocrate ? Non, mais, encore une fois, je dois voter pour des gens qui pourraient lancer une procédure de destitution du président.

  Et vous pensez vraiment que George Bush peut être destitué ?  

G. V. Pour le moment, non, puisqu'il dispose de la majorité. Mais, si par miracle les démocrates avaient en novembre la majorité à la Chambre des représentants, alors là oui, je crois qu'il sera destitué...

Propos recueillis par Alexis Liebaert

Palimpseste, de Gore Vidal, Galaade Editions, 637p., 25€.

A lire également, deux romans de Gore Vidal, Julien et Kaiki qui viennent de paraître chez le même éditeur.

 

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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 16:54

Quelle plus belle transition que de passer de Nougaro dans l’Huma en 1977 à Desjardins dans l’Huma en 2012. J’entends bien que le français de Desjardins est parfois difficile à comprendre mais parce qu’en France l’information sur le Québec est très faible. De ce fait, je crains que les lecteurs du journal n’aient pas pu tout suivre de cet entretien. D’abord des expressions contradictoires sur la question de la langue « ressent-on la nécessité de défendre la langue? » Richard Desjardins. « Je ne crois pas. Mais s’il n’y a pas de coup de barre actuellement… » Toute la réponse  montre qu’il faut défendre la langue donc le « je ne crois pas » deviens énigmatique. Et comment comprendre que l’art actuel vienne de « l’isolement » conçu souvent comme l’appauvrissement assuré… ? Que ce soit le jazz, la salsa, ou la musique au Québec, l’art vient de peuples en survie… Que dire d’une question comme : « Cette question de l’environnement semble parfois en opposition avec celle du travail? » ? Est-ce la caractéristique méfiance communiste envers l’écologie ? La question de l’écologie est au cœur même du travail, si on en a une vision globale ! Que sur l'Huma on ne pose pas de question à Richard Desjardins sur Québec solidaire, le parti politique qu'il soutient, qu'à la fin on oublie -comme j'ai failli le faire - la présence de ce parti au grand débat télé, c'est un peu regrettable.  L’entretien me paraît très utile mais si vaste qu’à trop effleurer on embrasse mal… JPD

 

22 Août 2012  Québec

Richard Desjardins "Un doute s’est installé dans la conscience collective"

Les Québécois voteront le 4septembre prochain pour des élections générales. Richard Desjardins, chanteur et homme engagé, livre son regard sur la Belle Province, la question de la langue, de l’environnement, de la politique, après que les étudiants ont dénoncé les politiques menées par le premier ministre sortant.

 

Richard Desjardins est un auteur compositeur québécois. En 2004, il reçoit le grand prix du disque, décerné par l’académie Charles-Cros, pour son album Kanasuta. Mais cet amoureux de la nature, ce passionné de l’histoire du Québec sort, aussi, du cadre de la chanson pour prendre la parole: il est, en outre, documentariste et vice-président de l’Action boréale.

 

Le Québec fait preuve d’une véritable richesse musicale, créative. D’où vient, à votre avis, cette passion pour la musique?

 

Richard Desjardins. De l’isolement et du fait que nous, les Québécois, ayons été sans relation avec la France, pendant cent ans, entre1760 et1860. Sans aucun système d’éducation francophone. La transmission du français, de cette culture, se passait donc le soir à la maison, et le principal vecteur était les contes et les chansons. C’est resté! Il ne s’agit pas d’écriture, mais bien d’oral. J’ai l’impression qu’à la longue, ça s’est arrimé en nous. Jusqu’à aujourd’hui… Chez nous, par exemple, ça chantait tout le temps. En plus, ma mère était très bonne musicienne, mon père chantait en permanence. Nous avons gardé cette passion de la chanson.

 

La langue que vous utilisez, à accent, avec des mots particuliers… n’est pas toujours évidente pour un Français.

 

Richard Desjardins. Pas évidente du tout! Même chez moi. Au début, il y a vingt ou trente ans, plus j’allais chanter vers l’est, et plus les difficultés de compréhension apparaissaient. La langue que j’utilise est vraiment une langue de frontière. L’Ontario (anglophone – NDLR) n’est qu’à 20kilomètres. D’ailleurs, c’était toujours dans des villes frontières comme Gattineau ou Sherbrook que j’ai rencontré les premiers succès importants. Mais j’arrive toujours à me faire comprendre même si, c’est sûr, c’est un frein pour le public français. Si c’était en anglais, beaucoup ne se poseraient peut-être même pas la question. Mais, comme c’est en français, ils vont tendre l’oreille.

 

Quand on est québécois, vivant entouré de 300millions d’anglophones, ressent-on la nécessité de défendre la langue?

 

Richard Desjardins. Je ne crois pas. Mais s’il n’y a pas de coup de barre actuellement… Quand je voyage à travers le Canada, de Vancouver aux Maritimes, je vois l’assimilation galopante. À partir du moment où même des universités francophones donnent des cours en anglais, c’est inquiétant. Puis le gouvernement en place fait semblant de ne rien voir car il pense son bassin d’électeurs assuré.

 

En plus, vous inventez des mots! Que signifie le titre de votre album, l’Existoire?

 

Richard Desjardins. C’est sûr qu’en tapant le mot sur un ordinateur, un petit surlignage rouge apparaît! Je ne sais pas, en tout cas, ce que ça veut dire; d’ailleurs, dans le spectacle, je demande aux gens de laisser à l’entrée une définition de l’existoire. C’est un beau jeu. Dedans, il y a existence, histoire, ex. Une fois l’album sorti, j’ai reçu un courrier et un livre envoyés par une dame. C’étaient des contes pour enfants, de 1990: les 1001 Existoires d’une petite fille. En fait, le mot existait, je ne le savais pas. À sa sortie, Gilles Vigneault m’a dit: «Je suis jaloux de ton titre.» On est là pour ça. Poser un peu d’irréel, ça fait du bien…

 

L’une des chansons, Développement durable, évoque un homme «  fier d’être ignorant», prêt à sacrifier les ressources naturelles…

 

Richard Desjardins. C’est un personnage extrêmement commun sur le territoire au Québec. Des barjots, des chasseurs… ils sont pénétrés de la vieille mentalité selon laquelle les ressources sont inépuisables. Souvent, des moteurs à 3 temps leur tiennent lieu de cerveau. Vous avez le pendant en France: Chasse, pêche, nature et tradition. En France, quand on veut aller se promener en forêt, tout est privé! Les espaces publics sont restreints. Et puis, les fins de semaine, c’est dangereux de se promener en forêt. Au Québec, lors de la chasse à l’orignal, tu ne te promènes pas dans le bois non plus!

 

Cette question de l’environnement semble parfois en opposition avec celle du travail?

 

Richard Desjardins. Il faut qu’il y ait une mutation du travail. Au Québec, les emplois créés ces trente dernières années l’ont été dans des cellules d’une trentaine de personnes. Avec l’hyperindustrialisation, le bassin d’emploi diminue alors que la production augmente. Il faut aujourd’hui, dans les «techno-mines», dix fois moins d’hommes qu’il y a cinquante ans pour extraire le même volume de minerai. Les machines pour le bois fonctionnent elles aussi avec beaucoup moins d’hommes. Tout cela crée du chômage. Mais c’est la catastrophe assurée! En outre, nous ne produisons plus que des solives, du «2 × 4» pour la construction, très peu transformées; les camions que l’on voit sur la route transportent des arbres d’un diamètre de plus en plus petit. En 2004, une commission d’enquête publique portant sur la gestion forestière a confirmé ce fait. On y apprenait au passage que les subventions accordées aux sociétés forestières dépassaient les revenus qu’on en tirait. D’ailleurs, quand est arrivée la crise de l’immobilier, en 2007-2008, aux États-Unis, les prix se sont effondrés. Au Québec nous avons les plus grandes forêts naturelles du monde. En forêt boréale, de 300 à 400 produits naturels pourraient être transformés. Rien n’est fait! Tout cela risque d’engendrer des pertes d’emplois.

 

Vous avez écrit les Yankees, qui évoque le rapport avec les Indiens. Les Américains ont-ils conquis le Québec?

 

Richard Desjardins. Économiquement, oui. Il y a une usine de pompage d’eau à côté de chez moi en Abitibi. Ça ne demande pas de haute technologie, d’autant que l’eau s’en va directement dans la bouteille, sans filtrage: elle est filtrée depuis trois mille ans grâce à une formation géologique, une esker. On a réussi à la vendre à une compagnie américaine, JP Morgan, une compagnie de finances. Au Québec, les ressources naturelles ont été bradées. Alors ils n’ont pas eu besoin d’envoyer d’armée. Mais je suis chanceux. À l’époque, en 1969, si j’avais été américain, je partais au Vietnam. Nous allons cultiver la différence!

 

Le plan Grand Nord, mis en place par le premier ministre Jean Charest, en 2011, pour faciliter l’exploitation des ressources naturelles au nord du 49e parallèle, va encore dans le sens d’une conquête, et de privatisations…

 

C’est un pur ballon électoral. Les gisements sont déjà trouvés, essentiellement un gisement de nickel, énorme, un gisement de fer. Pendant cent cinquante ans, il sera possible de creuser dans ces gisements. Encore une fois, nous avons réussi à donner un gisement à une compagnie chinoise et à une autre de l’Inde. Incroyable! Les redevances vont être calculées non pas en fonction du minerai, mais des profits qui seront quasiment inexistants à partir du moment où les comptables auront fait preuve de leurs talents mystifiants. Pourquoi ne les exploitons-nous pas nous-mêmes? Charest veut même fournir l’électricité à des prix presque déficitaires, construire, dans ces grands espaces de toundra québécoise, des chemins de fer, des aéroports, des ports en eaux profondes, de nouveaux barrages pour desservir deux énormes gisements de fer et de nickel déjà trouvés. Pour amener un minerai en vrac qui partira en Chine, en Inde… C’est stupide! Pourquoi ne nationalisent-ils pas? Le gisement est là, c’est nous-mêmes qui en assurons le maintien. Le ministre dit non: ce n’est pas dans notre idéologie de promouvoir une collectivisation de ce bien. L’affaire cocasse, c’est que la compagnie chinoise est une compagnie d’État qui vient chercher le minerai! Alors que nous sommes déjà endettés de 300milliards à l’échelle du Québec et à 600milliards à celle fédérale, le gouvernement s’apprête à engager des dizaines de milliards sur un projet aux retombées hypothétiques. C’est, en tout cas, ce que disent les analystes indépendants.

 

Et au même moment, il a été demandé aux étudiants de payer plus en droits de scolarité. Les manifestations ne sont-elles qu’une goutte d’eau de l’insatisfaction collective?

 

Richard Desjardins. Mon sentiment est que l’étudiant sait qu’il est endetté; déjà, la moyenne des étudiants sortent des études avec une dette personnelle de 20000dollars. S’ajoute la dette publique du Québec et celle du fédéral. L’étudiant, au terme de ses études, doit 100000dollars. Je pense que le premier ministre avait oublié cela. Et quand il a rencontré les étudiants, pour leur demander cette hausse des frais d’admission, il a dit: nous allons nous réajuster avec la moyenne nord-américaine, ce qui vous coûtera 1dollar de plus par jour. Ce à quoi les étudiants ont répondu: si ce n’est qu’un dollar de plus par jour, pourquoi ne le payez-vous pas? En outre, l’opinion publique a été très choquée par une série d’anomalies qui n’ont pas toutefois de rapport entre elles: il y a quelques années, quand les explorateurs de gaz de schiste sont arrivés dans la vallée du Saint-Laurent, ils sont arrivés sans explication, brutalement, parfois ils étaient même représentés par des anciens hauts fonctionnaires ou des hommes politiques. Ou encore, les Québécois ont appris que la construction d’une route coûte 30% de plus sur leur territoire qu’en Ontario! Alors, ce plan Grand Nord déficitaire qui arrive comme ça… Les premières banderoles au début des manifestations évoquaient souvent la braderie des ressources naturelles. Alors que le gouvernement Charest sabrait dans les budgets de la santé, de l’éducation, exigeait des hausses des frais de scolarité, déclarant aux étudiants que c’est «leur juste part», la réponse a été manifestations, casseroles…

 

La population est divisée sur le soutien aux étudiants mais est contre la loi 78…

 

Richard Desjardins. La population semble de plus en plus contre les étudiants. Et Charest mise là-dessus pour se faire réélire. Pour occulter tout son bilan, calamiteux d’ailleurs. Il mise là-dessus: c’est moi l’homme fort; toujours le mythe du chef – très persistant au Québec.

 

Le fait d’avoir vécu à proximité des Indiens vous a-t-il permis de relativiser cette notion du chef?

 

Richard Desjardins. Les chefs n’existaient pas chez les Indiens. C’est une création de l’État fédéral. Quand il les a mis en réserve, il a dit :«élisez-vous un chef car nous ne voulons parler qu’à une seule personne.» Mais, chez eux, le chef n’existait pas, excepté peut-être chez les Iroquois qui contrôlaient les Grands Lacs. Chez les Algonquins, le chef était celui qui savait où était la viande! Ils se réunissaient l’été autour du lac poissonneux, passaient leurs étés ensemble, se réunissaient, se mariaient; ils se divisaient les rivières, savaient où était le gibier. Tout était organisé en fonction des mois d’hiver. La seule punition de mort qui existait, c’était quand tu allais voler l’orignal de l’autre. Chaque animal était discuté. Ils savaient exactement où ils étaient. Encore aujourd’hui. Les 11communautés algonquines de mon territoire ne sont pas fédérées: elles préfèrent mourir.

 

Dans cette crise aujourd’hui, au Québec, y a-t-il une volonté de dépasser le libéralisme? les structures hiérarchiques telles qu’elles sont établies?

 

Richard Desjardins. Oui. Le mouvement – celui-ci tel qu’il se dessine – n’ira pas forcément loin. Il m’apparaît comme un gros Occupy Wall Street, car je ne sens pas qu’au sein de ce mouvement se développe une ossature politique. Mais il est important pour ce qu’il signifie. Un doute s’est installé dans la conscience collective. Le Québec s’est peut-être souvenu que 90% de son territoire est de propriété publique – une proportion complètement inverse de celle en Europe – et que le plus humble des Québécois en est le légataire. L’avenir nous le dira, mais je crois que la révolte au Québec a pris racine, en bonne partie, en réaction à cette calamiteuse gestion du territoire.

 

Les étudiants au cœur du scrutin Les élections anticipées prévues le 4septembre font suite à la dissolution, le 1eraoût, du Parlement de la Belle Province par le premier ministre Jean Charest, acculé à prendre cette décision. Depuis plusieurs mois, la lutte contre la hausse des droits de scolarité, décidée par le gouvernement libéral fédéraliste sortant, mobilise les étudiants. En outre, la question de l’indépendance du Québec est revenue sur le devant de la scène politique. Enfin, le plan Grand Nord est contesté par la population. Ces questions ont été au cœur du premier débat télévisé qui s’est déroulé le 20août entre le dirigeant du Parti libéral (PLQ) Jean Charest et la chef du Parti québécois (PQ, indépendantistes). Et aujourd’hui, les étudiants doivent de nouveau descendre dans les rues de Montréal.

 

Entretien réalisé par Fabien Perrier

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23 août 2012 4 23 /08 /août /2012 18:58

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Pour cause de quelques soucis j’ai l’impression que l’été 2012 est déjà passé depuis quelques semaines. Alors je suis allé voir loin dans le temps, voici 35 ans, quand mon été se termina devant une scène où il y avait un samedi à 16 h Luis Llach, à 16 h 30 Mercedes Sosa, à 17 h les Quilapayun et à 17 h 30 Claude Nougaro. Pour moi, je ne connais de plus belle programmation. D’autant qu’à 18 h j’écoutais Jacques Arnault discutant avec Yves Berger. Les initiés auront reconnu un programme seulement possible dans le cadre d’une fête de l’Huma. Quel est le refrain de l’été 2012 ? La chanson s’est envolée mais je dois me tromper. En guise de nostalgie cet entretien avec l’immense Claude Nougaro photographié par Christian Vioujard. JPD

 

L’Humanité Dimanche 9 février 1977

Dans la chanson que vous faites, Claude Nougaro, vous utilisez le mot comme un son, vous soignez le texte. Mais la musique aussi est privilégiée, et puis vous ne craignez pas de danser quand l'envie vous en prend. Expliquez-nous tout ça.

J'ai découvert la magie verbale avec Victor Hugo, Beaudelaire, Rimbaud, qui projetaient sur l'écran du papier le film de leur âme, dont le mot était l'acteur, le danseur prodigieux. Grâce à eux, j'ai compris que les mots faisaient l'amour entre eux pour engendrer l'action, des images étonnantes de vigueur et de précision. Je croyais véritablement à mes débuts avoir une vocation, sinon d'écrivain, de poète. J'avais, d'une façon charnelle, partie liée avec ma langue. Comme au XIXe siècle qui m'a donc longtemps hanté, je suis venu à Paris pour rencontrer des poètes. Paris était pour moi le phare, où je pourrais rencontrer mes « frères de race ». Mais Paris n'a pas été le tableau succulent que je m'en étais tracé. Il a fallu gagner sa vie.

 

Voilà pour les mots. Et la musique ?

Mon père était un grand chanteur d'opéra. J'ai vécu dans toute cette mythologie du théâtre lyrique, italien et français, aux passions gigantesques qui se rencontrent pour se fracasser. Tout cela m'a totalement investi. Plus tard, il y a eu le jazz. Le jazz, c'était le rythme, pour moi. Peut-être existait-il aussi en moi, je ne sais quel écho de mes origines biologiques : vous savez que le sud de la France a longtemps été occupé par les Sarrazins, il se peut qu'il y ait dans mon arbre généalogique quelques branches crépues ayant donné naissance à cet appel du rythme... Quand j'étais enfant, je voulais être danseur. La musique qui s'exprimait par le corps avait donc une énorme importance. Et puis je suis arrivé à Paris, j'adorais Edith Piaf, Montand. S'est produite ensuite l'éclosion Brassens Brel, Béart, Gainsbourg. La chanson me plaisait parce que c'était un art populaire. J'ai trouvé qu'elle rassemblait mes dispositions et mes goûts pour l'écriture et la musique. Alors j'ai commencé à faire mes premières gammes en écrivant des chansons pour les autres. Un jour, j'ai décidé de chanter mon propre monde, ma propre « subjectivité ». Et j'ai pu faire gambader toutes mes pulsions.

 

Après votre « venue au monde » de la chanson, qui ne passe pas inaperçue, c'était l'époque de Don Juan, d'Une petite fille en pleurs; vous avez traversé un certain désert. Vous vous êtes considéré alors en ségrégation ?

Il est vrai que Don Juan ou La petite fille ont eu un retentissement public, c'était des chansons nouvelles, un peu néo-réalistes, et chacun pouvait éventuellement se reconnaître dans l'histoire de cet homme malheureux en amour qui court dans la nuit de Paris après la femme qu'il aime. J'aurais pu continuer à employer les mêmes thèmes. Mais je voyais vite poindre la recette. J'ai donc cherché plus loin, j'ai voulu davantage. En 1965 est survenue la mort d'Audiberti, qui fut pour moi bouleversante, et m'a fait reconsidérer la chanson avec plus d'exigence. Je me suis dit : le poète que tu voulais être, sois-le à travers la chanson, va davantage plus profond dans ton terroir. Et là j'ai écrit des choses qui m'ont valu un abandon de la part du public, et surtout des media, de ceux qui font la loi dans ce métier, ceux qui programment, etc. Je me suis senti seul, avec un petit public fidèle, une sorte de chapelle. J'ai tenu parce que de toute façon, pour moi, c'était ça ou rien. Et j'avais la chance d'avoir des musiciens qui me suivent contre vents et marées, grâce à l'estime réciproque que nous nous portons. Enfin, depuis trois ou quatre ans, la situation s'est éclaircie, tout un jeune public est venu à ma rencontre. Je n'ai plus l'angoisse de voir, avant le spectacle, par l'entrebâillement d'un rideau, une salle à moitié vide, ou à moitié pleine... Aujourd'hui, ça va. Ça va.

 

Cette adhésion du public éclaircit les rapports que l'artiste est obligé souvent d’entretenir avec le show business ?

Quand j'ai obéi à certaines exigences personnelles de création, on n'a plus voulu me considérer capable pendant un temps de toucher une large audience. On m'a marginalisé. Au départ, je m'étais promené dans les couloirs de ce milieu du spectacle, ébloui comme un enfant, après des années de grisaille et de solitude. J'en ai été vite las, j'en ai vite perçu la pauvreté profonde. On n'y parlait pas d'art, d'expression, de beauté, de passion, mais de chiffres, de chiffres. Et puis toujours l'obligation de pointer à l'usine du succès. Comme je ne suis pas un vendeur de bibelots, « d'inanités sonores » comme disait Mallarmé, je me suis écarté royalement de ce milieu mercantile. On s'étonne que je ne passe pas plus souvent à la télévision : c'est parce que la télévision est complètement liée au show business. Ce qu'on y appelle les « variétés » ne m'intéressent pas. La création française, française dite sans cocarderie, n'y est pas aidée. On nous inonde de feuilletons.

 

Quelques personnes «arrivées» me déclaraient récemment ne pas croire au «génie méconnu». L'affirmation, confortable, est agaçante et inexacte. Et vous, qu'en pensez-vous ?

Je pense qu'il y a toujours eu des génies méconnus. II y a certainement des types qui ont un talent et n'ont pas la « chance », ou n'obtiennent pas l'accumulation de ces détails qui construisent précisément une réussite, si tant est que cela existe, puisque c'est toujours remis en question. S'il y a des talents méconnus (et inconnus), c'est la faute de la société actuelle. Comme ce fut la faute de toutes les sociétés de rejeter certains visages de l'expression qui les incommodaient et dérangeaient sa paresse, son confort.

 

Revenons à vous, et pour conclure: certains thèmes de vos chansons semblent esquisser un Nougaro plutôt mystique. L'êtes-vous ?

Oui. Je ne suis pas à proprement parler religieux, mais plutôt agnostique. Et quelque part je sens, je pressens une autre réalité que celle de l'homme, mais dans laquelle l'homme baigne, de toutes parts.

 

 

Toujours en quête d’absolu, ClaudeNougaro a choisi de renforcer son expression en présentant à l'Olympia (22 février - 20 mars) un spectacle en partie audio-visuel : des toiles du jeune peintre Daniel Estrade seront projetées en diapositives en contrepoint d'un poème chanté « Victor », tiré d'un conte d'Alphonse Daudet, « L'Homme à la cervelle d'or ». En première partie, deux chanteurs brésiliens travestis, « Le Etoiles ».

Propos recueillis par Candida Foti

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 17:56

Avec Jacques Gebelin, c'est le quarantième auteur qui entre à La Brochure :

 

Les auteurs de La Brochure

 

(en rouge les rééditions)

 

Auclert Hubertine

Bassène Akandijack

Biro Max

Blanc Eléonore

Caors Pierre

Chavez Hugo

Chevallier Henry

Cladel Léon

Colet Marie-José

Damaggio Jean-Paul 

Dedaj Viktor

Delthil Camille

Démocrite (Maximilien alias)

Desmarais Jacques,

Durand Marie-France

Forestié Edouard

Gebelin Jacques

Griffuelhes Victor

Grousset Paschal

Harari Clément

Hugo Victor

Huiban Lagrois Jacques

Laban André

Lapauze Henry

Lefranc de Pompignan Jean-Georges

Mariet Alain

Mary-Lafon

Merle René

Olympe de Gouges

Ouardes Bernard

Pautal René

Quiriny-Duckerts Geneviève

Rosselli Carlo

Rossignol Claude

Saintigny Marie-José

Schalchli François

Vasilières Paul

Verfeuil Raoul

Vidaillac Yves

Vivas Maxime

 

40 auteurs dont 14 qui sont réédités.

40 auteurs dont seulement 7 auteures.

40 auteurs dont 3 étrangers.

40 auteurs dont 1 préfacier et 3 livres à deux mains.

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 16:47

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Jacques Gebelin 1848-1898.

       Natif de Nîmes, mort à Réalville.

       Professeur d’histoire et géographie à la Faculté de Bordeaux.

       Personnage oublié comme son fils François Gebelin qui fut pourtant un grand historien (voir sur ce blog).

       Son gendre était le peintre Jean-Gabriel Goulinat (voir sur ce blog).

       Nous reprenons ici une biographie et un article sur un sujet dont il note lui-même qu’il est peu étudié, et ça n’a pas changé depuis. Un article donc unique qui traite de l'industrie du chapeau de paille surtout à Septfonds et avec des éléments ouvrant sur les données internationales car Gebelin était surtout un géographe du monde plus que de la France.

       Après nous, d’autres publieront un hommage plus conséquent à la gloire de cet homme.

       Il le mérite cent fois.

 

La brochure : 50 pages, 5 euros ISBN : 978-2-917154-80-9

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 16:42

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Nous sommes le 9 mars 2000, à un moment où le PCF s’interroge sur lui-même, Robert Hue ayant quelques vagues propositions de changement de nom. Juste à côté de la tribune libre d’Herrero il y a la chronique de Clémentine Autain qui, sous le titre Start Up ! évoque ces jeunes qui partent aider les entreprises plutôt que les partis politiques. Un côte à côte assez étrange. Un mois après la parole est donné à Daniel Bensaïd le trotskiste. La vie ne serait-elle pas qu’étrange ? Toujours est-il le PCF s'est ragé à l'idée d'Herrero, il n'a pas changé de nom, ce qu'à fait  la LCR devenue NPA avec l'insccuès que l'on sait. JPD

 

 

"A mes yeux, il ne peut pas y avoir d'aventure démocratique dans la société française sans un parti structuré autour des idées qu'historiquement le Parti communiste a défendues dans le siècle : à savoir une répartition plus équitable des biens produits par l'humanité, ou encore une préoccupation permanente quant à la défense de celles et de ceux qui ont le plus de difficultés dans le monde actuel. Ce parti me paraît être bien plus qu'un « aiguillon»: il légitime une action gouvernementale, en même temps qu'il est porteur d'une dynamique nettement orientée du côté du partage, de l'égalitaire, du fraternel. Il reste que, dans l'histoire contemporaine, le Parti communiste français, qui fut comme les autres partis communistes d'Occident, incontestablement branché sur l'Union soviétique, est resté scotché sur une manière de concevoir et de percevoir la politique que j'estime régressive, fossilisante... qui plus est, aveugle et hypocrite à certains moments, ce qui a terni ce que j'appellerais la noblesse humaniste, le pouvoir rebelle du dit « parti communiste». Une part importante de l'essence même de ce parti s'est trouvée ainsi altérée par des connexions équivoques, quand elles n'étaient pas simplement absurdes et destructrices : de Budapest à l'Afghanistan, en passant par Ceausescu ou le culte de la personnalité, jusque dans notre pays...

Pourtant, cette richesse et le dynamisme culturel de ce parti dans l'émergence d'une politique plus solidaire, demeurent indispensables, dans des formes à renouveler. La presque totalité des partis communistes d'Occident ont changé de nom : la volonté de tirer un trait sur un certain passé, peut-être aussi un peu la soumission à l'autorité du marketing et de la communication... Moi, je trouve beau le mot de «communisme », je trouve son histoire riche et douloureuse à la fois, je suis de ceux qui pensent que ce parti doit continuer à s'appeler «Parti communiste », et que les hommes et les femmes qui sont aujourd'hui de ce courant-là soient porteurs de son évolution. De même, j'ai la conviction que ce parti est légitimement un parti de pouvoir, et pas seulement un parti d'opposition, comme je l'ai cru moi-même pendant très longtemps. La présence au gouvernement de ministres communistes de la qualité de ceux que nous avons est à la fois recevable et révélatrice de l'une des richesses de la politique française. Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, de souhaiter de la part de ce parti davantage de dynamisme, de rébellion, d'impertinence, vis-à-vis du libéralisme excessif et du capitalisme générateur d'égoïsme et de cupidité...

J'insiste d'autant plus sur ce point que nous vivons une époque charnière, avec des générations qui ont un vécu un siècle, et d'autres qui en vivent un autre: actuellement, il y a une anomalie, que je qualifierais de «structurelle» : le Parti communiste n'est pas un parti de jeunes... Je ne suis pas de ceux qui pensent que la jeunesse est égoïste, rétractée, régressive et narcisse—comme je l'entends, malheureusement, trop souvent. Bien au contraire... Le Parti communiste avec ce mot, oui, de «communiste»—doit être un parti de jeunesse, si tant est que le sens qu'il porte est proche des valeurs que la jeunesse peut aujourd'hui véhiculer. Or, il ne l'est pas: c'est l'une de mes douleurs.

Sans doute que, dans cette voie-là, le Parti communiste doit s'améliorer, se bonifier. Les jeunes sont à l'écoute des douleurs et des souffrances du monde. Je les sais tout autant citoyens que l'ont été les générations de la seconde partie du XXe siècle — les fameuses «trente glorieuses» ou les héros de la Résistance. Nul ne peut rester insensible à la mobilité du monde et aux incroyables soubresauts qui l'agitent, surtout pas les communistes d'aujourd'hui... Mais la toute-puissance de l'image ou les effets de mode ne transforment pas la réalité. Il reste nécessaire de combattre les criardes et douloureuses inégalités et donner l'espoir pour tous d'une vie passée à autre chose que tenir debout."

Daniel Herrero

(*) Ancien international de rugby; auteur de Petites Histoires racontées à un jeune du Front national

(Éditions du Rocher, 7997)•

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 16:36

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En ce qui me concerne je consulte les archives du journal papier, ce qui me permet de saisir la différence phénoménale avec les archives internet. Au bénéfice incontestable des archives internet, il y a la rapidité d’accès, une rapidité qui efface cependant le contexte de la publication de l’article. En effet, avec la version papier, on peut saisir la situation du journal au moment choisi. Cette différence est-elle inévitable ? Non, il pourrait y avoir comme pour certains journaux des archives par NUMERO. Pourquoi ne pas pouvoir consulter le numéro entier du 19 avril 2000 ? Ce n’est pas le seul élément mais à mon avis il compte et cette proposition s’adresse aux techniciens concepteurs des sites des journaux. En effet, pourquoi retenir cet article d’avril 2000 ? Bensaïd a été sa vie durant le penseur phare de la LCR et à ce moment là nous sommes au moment où, le PCF étant au gouvernement l’extrême-gauche récupère du mécontentement et se sent des ailes. J-P D.

 

 

Le 19 Avril 2000 : Daniel Bensaïd : " Les fantômes se rebiffent "

 

Avec le Sourire du spectre, le philosophe poursuit une réflexion singulière sur le communisme, au moment où le capitalisme n'apparaît plus tout à fait comme " l'horizon indépassable de tous les temps "...

 

Avec le Sourire du spectre (1), le philosophe Daniel Bensaïd poursuit sa réflexion sur le communisme, dont la " fin " proclamée en même temps que celle de l'" histoire " il y a dix ans, dans le fracas de la chute du mur de Berlin et " du socialisme réellement inexistant ", lui suggère ce propos : " Les fins n'en finissent pas de finir. L'histoire se rebiffe. Son cadavre reprend des couleurs. Les fantômes s'agitent. Les revenants s'obstinent à troubler la quiétude de l'ordre ordinaire... " " Dossier " non clos, affaire à suivre, " travail de deuil " terminé, comme le suggère l'auteur en référence au " Pas d'avenir sans Marx " lancé dès 1993 par Jacques Derrida (2) ? Simple existence " spectrale " pour ceux qui essaient de faire en sorte que l'espérance d'un monde meilleur puisse être synonyme d'émancipation humaine et/ou capacité à peser vraiment dans " le mouvement réel " où se jouent les possibles dépassements de " l'ordre existant " ? Autant de questions posées par ce " Sourire ", qui prête à de multiples débats, dont il n'est guère besoin de souligner plus avant l'actualité...

 

- Pourquoi ce retour sur Marx, dont vous dites vous-même qu'il serait " sorti de quarantaine " depuis quelques années, " délivré de ses "-ismes" par la décomposition de l'Union soviétique ? "

 

- Plus personne ne conteste que Marx soit plus vivant que jamais : non dans une référence passéiste pieuse, mais pour penser le présent. Cette cause étant - positivement - entendue, il s'agit à mon sens d'interroger le communisme : que reste-t-il de pertinent de ce projet critique de l'ordre des choses existant et en quoi faut-il procéder à ce que j'appelle " un inventaire sans liquidation " sur le plan historique ? Il serait catastrophique, par exemple, d'effacer par des jeux de vocabulaire l'antinomie radicale entre un projet dont on ne peut donner d'aboutissement ou de concrétisation probante, et ce qui s'est passé avec le stalinisme. De même que vaut d'être soulignée, a contrario de l'éclairage actuellement dominant, la discontinuité entre les débuts de la révolution russe et la contre-révolution bureaucratique intervenue dans les années trente, une idée qui ne fut pas seulement portée par Trotsky ou par d'autres opposants de " gauche ", mais aussi par Hannah Arendt, et qui semble aujourd'hui largement confirmée par les travaux entrepris à partir de l'ouverture des archives soviétiques. Marquer cette discontinuité me paraît important si l'on veut tenter de comprendre les effets spécifiques du totalitarisme bureaucratique, pourquoi il a détruit une société, et comment, au lieu de la renaissance d'un projet communiste ou socialiste démocratique dans l'ex-URSS, on assiste aujourd'hui à des décompositions nationales et à des phénomènes à la Poutine... Il s'agit là d'un enjeu majeur, qui ne se ramène pas d'abord à la question d'une " déviation " théorique - même si l'on peut se demander, par exemple, s'il n'y aurait pas eu, dans les formes bureaucratiques, un avatar de la conception léniniste du parti - mais principalement à des questions de stratégie politique, de rapport des forces, et donc à un problème de caractère historique...

 

- Faut-il lire le sous-titre de votre ouvrage, Nouvel esprit du communisme, à la manière d'une référence directe à l'essai de Luc Boltanski et Òve Chiapello, le Nouvel Esprit du capitalisme ? (3)

 

- Bien sûr. Luc Boltanski et Òve Chiapello développent l'idée d'un isomorphisme, d'une symétrie entre les formes de domination du capital - y compris de gestion étatique - et les formes d'organisation et les problématiques du mouvement ouvrier. Si l'on accepte leur hypothèse d'un " nouvel esprit du capitalisme " à ces fins de domination, on peut considérer qu'apparaît sur ses talons son double et son contraire, à savoir un " nouvel esprit du communisme ". J'ai donc travaillé, d'une part, sur des questions clés pour l'actualisation de la critique du capitalisme, les problèmes du travail et de ses métamorphoses, ceux de l'écologie comme deuxième grand symptôme de ce que j'appelle " la mal-mesure " du monde, autrement dit la crise d'une société régie par la loi de la valeur, et enfin, les questions de la transformation égalitaire du rapport entre les sexes... D'autre part, j'avance ici l'idée qu'au lieu de renoncer, sous prétexte des désastres du siècle, à la question de l'appropriation sociale, de la propriété publique et du " bien commun ", il s'agirait plutôt de relancer ces thèmes par une " pédagogie du service public " comme élément structurant de la démocratie, dont il faut, d'ailleurs, renouveler l'approche. Je crois que, sans renoncer à une approche de la démocratie qui réduise au maximum les phénomènes de délégation et de professionnalisation de la politique, nombre d'expériences récentes incitent à réfléchir du côté de formes de double représentation, sociale et territoriale, de double pouvoir institutionnalisé, en relation avec la multiplication même des acteurs. Voilà en tout cas l'un des chantiers où il s'agit de travailler un communisme au présent, qui corresponde aux mutations du capitalisme, de sa forme rénovée de despotisme.

 

- Despotisme, est-ce bien le terme approprié ?

 

- On a beaucoup insisté sur l'horreur du despotisme totalitaire étatique au cours du siècle, mais on a trop souvent " oublié " cette autre forme de totalitarisme qu'est le dépérissement de la politique par sa dissolution marchande. Or, cette menace se manifeste aujourd'hui jusque dans les évolutions du droit : le recul de la loi devant les formes contractuelles, dans une société fortement inégalitaire, est, par exemple, une forme de reféodalisation des rapports interpersonnels. Reste que cette tendance au despotisme marchand n'est pas unilatérale : même chez les libéraux les plus forcenés, l'alerte des crises dites " russe " ou " asiatique " de 1998 a ramené un discours sur le besoin de formes de régulation. En fait, la contradiction n'est pas morte et elle s'exprime aussi par la montée de résistances, même si nous sommes encore loin d'avoir fini de payer la note des catastrophes du siècle. Depuis 1995 en France, derrière la défense d'une certaine idée du service public, c'est aussi une forme de demande de politique qui s'exprime, tandis que flotte toujours dans l'air du temps quelque chose de " l'esprit de Seattle ". L'idée que " le monde n'est pas une marchandise " - et donc que l'école, la santé, le vivant doivent échapper à la loi du marché - n'était pas imaginable il y a seulement dix ans. Çà et là, en germes, la mondialisation a aussi comme contrepartie la renaissance d'un internationalisme lui aussi rénové, désétatisé, ne passant plus par l'allégeance à une mère patrie, même s'il ne comble pas encore le décalage entre une certaine repousse de mouvements sociaux et l'évolution des représentations politiques...

 

- Vous affirmez : " Les avant-gardes meurent, mais ne se rendent pas "... Un peu plus loin, vous faites vôtre une réflexion de Jacques Derrida soulignant, à propos de Marx, que " l'héritage n'est pas un bien (...), mais l'affirmation active, sélective, qui peut parfois être réanimée plus par des héritiers illégitimes que par des héritiers légitimes "...

 

- Pour que le conflit vive, il faut aussi que les conditions sociales existent. Est-ce que l'atomisation dans le travail ou dans l'habitat, est-ce que la dépendance culturelle sont telles qu'il y aurait une sorte d'écrasement par la domination pratiquement irréversible ? Si le danger existe - via notamment la privatisation de la vie sociale... - il n'est pas aujourd'hui chose démontrée. Paradoxalement, je crois que le communisme a une dimension plus actuelle que jamais du côté de la question de la propriété sociale (à condition qu'elle soit repensée), dont les formes peuvent être multiples - mutualités, réseaux coopératifs, etc. -, ce qui revient peut-être à pousser jusqu'au bout la logique " service public " : de l'aménagement du territoire au rôle de la spéculation immobilière dans la crise de la ville... De ce point de vue, il s'agit sans doute de mêler la " mémoire " des organisations politiques - au sens d'expériences à transmettre - et la part d'invention à laquelle il faut rester disponible. Personne ne peut prescrire aujourd'hui ce que seront les formes de transformation révolutionnaire au XXIe siècle : d'où l'idée qu'il faut admettre qu'il existe dans l'histoire du projet communiste toute une part d' " héritage " - cette idée de transformation radicale des rapports de propriété et de pouvoir, cette idée de créativité, de liberté qui puise ses racines dans la Révolution française, et à partir de laquelle le terme même de " révolution " est devenu le nom propre de l'émancipation - et admettre aussi que tout un imaginaire qui lui est lié est à la fois utile et encombrant, dans la mesure où il nous bloque dans des représentations pour une part dépassées. Comment ne pas être en retard d'une révolution, comme les militaires sont en retard d'une guerre ? Il faut savoir que la question se pose, c'est tout : on ne va pas fabriquer un laboratoire de réponses à un problème qui suppose aussi de l'expérience historique !

Entretien réalisé par Jean-Paul Monferran

 

(1) Daniel Bensaïd, le Sourire du spectre, Éditions Michalon, 258 pages, 120 francs.

(2) Jacques Derrida, Spectres de Marx, Éditions Galilée, 1993.

(3) Luc Boltanski et Eve Chiapello, le Nouvel Esprit du capitalisme. Éditions Gallimard, 1999. (voir l'Humanité du 4 février 2000).

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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 12:48

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Le premier débat télé a eu lieu. Et il y avait Françoise David pour Québec solidaire candidate dans la circonscription de Gouin et qui a crevé l’écran. Aujourd’hui ce n’est pas Le Devoir que je cite mais un chroniqueur du journal moins à gauche, La Presse, où Pierre Foglia y affiche des idées plus à gauche qu’au Devoir. Il confirme la place tenue par Françoise David. A lire. JPD.

Sur la photo, écoute collective de Françoise David communiquée par J. Desmarais.

 

Publié le 21 août 2012 à 00h00 | Mis à jour à 00h00

De la lumière de cette fin d'été

PIERRE FOGLIA, La Presse

 

Pour une fois, je partage votre sentiment: madame David a été brillante lors du débat des chefs. Je m'en étonne moins que vous, je la connais un peu, je ne l'ai jamais vue autrement que brillante, limpide dans l'exposé de ses idées et aussi ferme que courtoise à les défendre.

Il s'en est trouvé pour dire que les choses avaient été plus faciles pour elle, que les trois autres l'avaient ménagée et gnagnagna. Il s'agissait pourtant moins d'elle que de Québec solidaire et, au-delà, de toute la gauche confrontée, dans ce débat, à la realpolitik des trois autres.

La grande victoire de Françoise a été de parler autrement de justice sociale, de gratuité scolaire, de santé publique et surtout d'économie, et d'être entendue par des centaines de milliers de gens, non pas comme une idéologue, non pas comme une extraterrestre, mais comme une Juste, pour reprendre la définition de Gil Courtemanche, qui l'avait empruntée à Camus: le Juste est celui qui place au cœur de son action la défense du plus faible.

Ils étaient trois à dire la même chose dans ce débat, tout en se chicanant sur les modalités, mais essentiellement ils disaient la même chose: nous vivons dans le meilleur des systèmes possibles, élisez-nous pour qu'il soit meilleur encore encore. Sereinement, Françoise leur a répondu: ce n'est pas vrai, ce n'est pas le meilleur des systèmes possibles.

Une victoire, donc, comme la gauche n'en remporte plus souvent, ce qui ne veut pas dire qu'elle se traduira en votes pour Québec solidaire, peut-être même pas pour Françoise dans Gouin.

Mais c'est une victoire quand même, aussi douce que la lumière de cette fin d'été, une rare victoire remportée sur l'idéologie du moment.

 

LES TROIS AUTRES - Je fais partie du très petit nombre que le sourire narquois de M. Charest n'irrite pas. Il ne me déplaît pas non plus qu'il soit impudent. Bref, en général, j'aime bien M. Charest. Je parle de la manière, bien sûr, pas du fond.

 

Sauf que des fois, il devient cheap sans bon sens. Comme dans le conflit étudiant, comme lorsqu'il méprise «la rue» sans voir qu'il inclut dans son mépris le peuple et la culture qui en sont issus. Pour revenir au débat, il l'a perdu sans honneur quand il a brandi ce moisi rapport Moisan dont plus personne ne se souvient, exhumé seulement pour shooter de la marde dans le ventilateur, comme ça il sera pas tout seul à puer.

 

Dé-so-lant.

 

Mme Marois ? Bof, madame Marois. Si évidemment collée à son plan de match. Si frileuse en tout. Et quel faiseur d'image lui a donc conseillé de faire des mines et des petites façons ? La voilà qui n'arrête plus de se tordre la bouche pour parler droit, comme si elle était déjà élue.

Il faudra plus qu'un rapport Moisan à M. Charest pour renverser une tendance, et il faudra plus à Mme Marois que de la prudence, je la vois bien se faire doubler sur la ligne par M. Legault.

 

M. Legault, donc, que couronnerait cette grande bête d'opinion publique si entichée de propreté et des hommes de ménage qui la lui promettent.

DE L'UTILITÉ - Je disais dans une autre chronique que j'allais voter pour la résistance, et vous êtes quelques-uns à avoir compris que j'allais prendre le maquis dans les forêts de la Haute-Yamaska. La Résistance à laquelle vous pensez prend une majuscule, la mienne relève de la volonté minuscule d'affirmer encore un peu mon opposition à comment sont menées les affaires du monde.

Mais pas seulement. Résister à l'idée même de l'utile qui nous mène, de petits renoncements en petits renoncements, au reniement de nous-mêmes. Je suis effrayé de la place de l'utilitaire dans ces débats entre gens qui aspirent à nous gouverner, en fait du peu de place de la culture, qui ne sert à rien comme chacun sait.

La place du goût. La place du beau et du laid, son enseignement, du moins l'art de voir s'apprend. L'idée que nos enfants soient endettés, effrayant, épouvantable. Mais qu'ils ne fassent pas la différence entre le beau et le laid, l'apparence et le contenu, qu'est-ce qu'on s'en crisse. La place du paysage. Imaginez ce qu'on dirait d'un candidat qui proposerait un débat sur le paysage.

On vit pourtant de paysage, de beauté, de lumière de fin d'été, de silence, imaginez un candidat qui proposerait un débat sur le silence. Je disais que j'allais voter pour le parti de la résistance, mais c'est seulement parce qu'il n'y a pas encore de parti de l'inutile.

 

LA SOLITUDE - De cela aussi j'ai parlé l'autre fois, mais il semble que je n'ai pas été clair. Quand le maire Tremblay a dit ce qu'il a dit «sur ces gens-là qui viennent d'Algérie et dont il n'est pas capable de prononcer le nom», la moitié du Québec a fait hon... Et Mme Marois de se dépêcher alors d'annoncer qu'élu, le PQ n'aurait rien de plus pressé que de mettre en chantier une Charte de la laïcité.

L'autre moitié du Québec s'est aussitôt emparée de cette promesse comme si c'était une menace. Hein ? Quoi ? Une Charte de la laïcité ? L'espace d'un instant, la question est devenue: pour ou contre une Charte de la laïcité ?

Il y a de ces moments où je me sens comme sur la lune. Je veux dire, tout seul. Quand le maire Tremblay a dit ce qu'il a dit, cela ne m'a pas fait un pli, je sais qu'au fond du baril croupissent des légions de culs-bénits et qu'ils ont le bec des suceurs cuivrés, ces poissons en voie d'extinction, au bec configuré pour téter dans la vase.

Quand le PQ, et plus particulièrement Jean-François Lisée que j'ai déjà lu là-dessus, parle d'une Charte de la laïcité, cela ne me fait pas un pli non plus. Ce sera une charte consensuelle et interculturaliste dans l'esprit de la commission Bouchard-Taylor.

Et j'irais voter utile pour ça ! Pierre Floglia

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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 12:45

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Cette présentation de deux livres date sans doute d’avril 2003 et a été publiée sur L’Humanité. Claude Mazauric est un historien bien connu de la Révolution française et peut-être un des rares historiens communistes à avoir évoqué Olympe de Gouges. Pour en savoir plus nous renvoyons à la préface de René Merle de notre édition aujourd’hui épuisée du premier texte politique d’Olympe, La Lettre au peuple. JPD.

 

 

La vie est les idées de François Noël Babeuf (1760-1797) qui s’était lui-même impatronisé « Gracchus » en octobre 1794 pour illustrer le sens de son combat, suscite toujours autant d'intérêt, du moins pour quelques éditeurs n'ayant pas froid aux yeux. Pour ne remonter qu'en 1997, après les Actes des colloques tenus à l'initiative des Amis de Babeuf et à celle de la société savante de la ville où se déroula son procès et sa mise à mort, ont paru le livre de Jan Birchhall (The Spectre Of Babeuf), le recueil-essai de Lionel Bourg, l'anthologie de Philippe Riviale (2001), le livre de Jean Soublin (Je t'écris à propos de Babeuf, 2001), un numéro de la revue Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique(1999, n° 77) préparé par Alain Maillard... et l'on attend la publication des Babouvistes, de Jean-Marc Schiappa.

Parmi les livres que nous aimerions retenir enfin, celui de François Larue-Langlois (1), historien originaire du Québec, qui nous raconte à son tour l'histoire du Tribun du peuple. Attentif aux faits et bien informé, l'auteur narre d'une plume alerte les principaux épisodes de la vie de Babeuf et, s'il s'intéresse plus à l'activité politique de Babeuf en Picardie puis à Paris qu'à l'évolution de sa pensée doctrinale, il n'en évoque pas moins la profonde originalité. Ainsi, contre une pesante tradition qui tenait Babeuf pour une sorte de buveur de sang, Larue-Langlois montre qu'au contraire, s'il a politiquement réhabilité la rigueur jacobine, il n'a cessé d'en rejeter les détournements terroristes » et que, en ce qui le concerne, on ne peut lui imputer « aucune tuerie ni aucune violence ». Soucieux d'éviter l'anachronisme, l'auteur ne prête pas à Babeuf une idéologie «communiste» reconstruite après coup mais insiste sur l'indépendance, d'ailleurs problématique, de ses projets. Enfin, il s'interroge sur les raisons possibles qui expliqueraient le surcroît d'intérêt porté aujourd'hui au penseur et le met en rapport avec cette idée que « le retour du capitalisme à l'état sauvage sous couvert de mondialisation n'est peut-être pas inévitable ».

 

Dans un ouvrage de même format paru dans la même collection (2), Sophie Mousset s'est emparée de la figure d'Olympe de Gouges (1748­1792) pour la sauver de l'oubli. L'entreprise, même sans ignorer les efforts féministes pour rappeler ce que fut la publiciste à qui l'on doit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, mérite d'être saluée. Fille des amours clandestines d'un aristocrate et d'une bourgeoise, Marie Gouze fut mariée à l'âge de dix-sept ans au traiteur de l'Intendant de la Généralité de Montauban, qu'elle quittera en 1767: Paris lui promettait une vie mondaine à laquelle elle se consacra avec talent et sens de l'intrigue. Intelligente, aventureuse et convoitée, Marie, à partir de 1784, se fait un nom de plume qu'elle doit à son joli tour d'écriture et à son sens aigu de l'actualité, notamment littéraire. Femme et citoyenne, se présentant comme telle, elle s'engage dans la Révolution à la fois comme auteure et comme protagoniste d'un projet ouvertement émancipateur sur le plan du droit. Ainsi plaide-t-elle en faveur de la nécessité du divorce, contre l'esclavage des Noirs, pour l'égalité politique des femmes et, enfin, contre le monopole des pères et des frères dans l'espace public. Mais cela ne l'éloigne pas des cercles libéraux de la bonne société parisienne: c'est à la reine Marie-Antoinette qu'elle présente sa Déclaration en septembre 1791, ce qui, quelques semaines après Varennes, ne saurait être mis au bénéfice de son opportunisme ! Après la reine, son choix politique la porte vers le duc d'Orléans, le célèbre et richissime Philippe­Egalité, si suspect aux yeux des démocrates républicains, puis vers les Girondins... Tant et si bien que ses insuccès d'auteure accompagnent bientôt son discrédit aux yeux des sans-culottes — hommes et femmes (Claire Lacombe). Dès ce moment, même sa passion féministe la compromet : depuis 1792, la contre-révolution essaie de couvrir derrière une rhétorique de la « sensibilité », apanage du sexe féminin, ses entreprises de déstabilisation de la République en guerre. Olympe est plus que «suspecte ».  Résultat : jugée par le Tribunal révolutionnaire, elle est la seconde femme après Marie-Antoinette à être condamnée et exécutée.

Que reste-t-il aujourd'hui du message d'Olympe de Gouges ? se demande Sophie Mousset. Une femme des Lumières qui, selon elle, «a participé à une formidable remise en question des statuts de l'homme et de la femme » mais qui a été victime de cette inégalité, maintenue et bientôt sacralisée dans le Code civil, par laquelle la révolution bourgeoise a enfermé les femmes. De Gouges aurait été victime des préjugés ou d'intérêts mal compris, au nom desquels le «monde ouvrier a réservé à l'homme l'espace public ». Demeure donc l'Olympe de la Déclaration.

Ces deux ouvrages, de François Larue-Langlois et de Sophie Mousset, ont paru dans la nouvelle collection des Éditions du Félin, « Les marginaux ». Avec une telle étiquette et ces deux premiers titres, l'éditeur entend signifier au lecteur que la marginalité d'hier est appelée à former la norme d'aujourd'hui et suggérer que la marginalité d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Ce point de vue téléologique qui finalise l'expérience historique n'est cohérent que superficiellement. Rien n'est plus ambigu que cette idéologie du précurseur. On peut s'en réjouir s'il s'agit de Babeuf ou d'Olympe, mais qu'en serait-il si les marginaux absolutistes, théosophes, adeptes sectaires des «anti-Lumières » et de l'apocalypse régénératrice des Chevaliers du poignard apparaissaient comme des précurseurs ? Pour se libérer du préjugé, il faut tout recontextualiser et laisser l'histoire s'écrire et se réécrire avant d'en juger.

CLAUDE MAZAURIC

(1) Gracchus Babeuf, tribun du peuple, par François Larue­Langlois. Editions du Félin,

mars 2003. 13,50 euros.

(2) Olympe de Gouges et les droits de la femme, par Sophie Mousset. Éditions du Félin, mars2003. 13,50 euros.

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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 12:40

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L’Humanité du 29 avril 2000 a uni deux hommes qu’il m’arriva de croiser à Montauban, deux hommes qui une joie de vivre agréable à sentir. Ces deux entretiens font plaisir à lire. JPD

 

 Que représente, pour vous, le 1er  mai ?

Ernest Pignon-Ernest. Ma toute première manifestation se déroulait à Nice. Le 1er mai est donc, pour moi, indissociable du temps ensoleillé. De la même manière que, pour les catholiques, Pâques relève du drame et de la résurrection, je pense que le 1er  mai, qui s'est ensuite chargé de résonances sociales, s'inscrit dans la tradition d'une fête du renouveau saluant le printemps. Une sorte de besoin de saluer la vie, le soleil qui revient.

Quelle est l'origine de la fresque qui, exposée à la galerie Anatome, est réalisée à partir de collages d'affiches fêtant le 1er mai ?

Ernest Pignon-Ernest. Voilà près de vingt ans, une commande m'a été passée par les syndicats grenoblois qui, ayant quitté les anciens locaux d'une Bourse du travail hantée par l'histoire de la Résistance, éprouvaient quelque difficulté à se retrouver dans des bâtiments neufs. Le rôle de l'artiste n'est-il pas de remettre de l'âme ? J'ai donc tenté d'accrocher sur cette façade neuve des strates de ce qui hantait l'ancien lieu. L'idée du 1er mai s'est vite imposée.

Qu'est-ce que cela vous a appris?

Ernest Pignon-Ernest. Les archives du département m'ont révélé des affiches bouleversantes comme « Peuple de Grenoble, sauvez Sacco et Vanzetti !», comme celle appelant au tout premier 1er  mai, au 1er  mai 1936... Tout signifiait: un certain lyrisme à propos de l'exploitation (On nous meurtrit, on nous forge des chaînes »), des choix typographiques («Guerre à la guerre »), picturaux (une affiche peinte par Fougeron, une autre par le Chilien Balmès)...

Comment cette fresque a-t-elle vécu dans la durée ? Les gens s'en sont-ils emparés?

Ernest Pignon-Ernest.ie pensais que les gens allaient la bomber, la taguer. Je voulais anticiper ce phénomène. Ce fut le contraire. Ils n'ont pas osé. Soit qu'ils ont été intimidés face au travail. Soit qu'ils ont senti le mur chargé de mémoire, comme dans un musée.

Quel rôle joue, dans votre œuvre, la commande syndicale?

Ernest Pignon-Ernest. C'est arrivé assez rarement. Mais là, en l'occurrence, j'avais tout fait pour l'obtenir. A l'époque, j'avais le sentiment que l'art contemporain était coupé de la vraie vie des gens, je voulais renouer avec la commande sociale comme en parlait Maïakovski. Avec le recul, je sais qu'il est difficile d'innover lorsque la commande est très précise. Cependant, j'essaie de garder ce contact, ces liens. Cela m'est nécessaire. L'année dernière, j'ai fait, dans la même semaine, une affiche pour les ballets de Monte-Carlo et une autre pour les cheminots de la CGT...

Les Amis de l'Humanité, dont vous êtes l'un des vice-présidents, ont-ils vocation à susciter pareille rencontre avec des syndicalistes ou d'autres artistes?

Ernest Pignon-Ernest. Si cette association a un intérêt, c'est bien de faire se rencontrer des gens qui, d'habitude, ne se voient pas. A la Fête de l'Huma de l’année dernière, c'était un bonheur de voir réunis dans la même tchatche, Edmonde Charles-Roux, Claude Duneton, Jean Rouault, Jacques Derrida, Bernard Thibault. C'est émouvant, rafraîchissant.

Que représente, pour vous, le photographe Willy Ronis?

Ernest Pignon-Ernest. C'est comme un repère. C'est un homme plein d'humanité. Son œuvre porte en elle un regard innovant et en même temps très exigeant quant à ses qualités plastiques, poétiques, sociales. Je suis très ému de me retrouver à ses côtés en ce 1er mai.

PROPOS RECUEILLIS PAR M.J.

 

Que représente, pour vous, le 1er mai ?

Willy Ronis. Cela représente plus de souvenirs que de présent. Sur le plan de la fête sociale, je ne suis pas redescendu dans la rue depuis longtemps. J'ai quitté Paris, en effet, dans les années soixante-dix. J'y suis revenu en 1983. Mais ma vie a pris, alors, un autre tour.

Gardez-vous un souvenir particulier de certains 1er  mai, comme celui de 1936 ou de la Libération ?

Willy Ronis. 36, non. Mon père était à l'agonie. Et ma première sortie à l'air libre, comme photographe indépendant, si je puis dire, eut lieu le 14 juillet1936. C'est là que j'ai photographié la petite fille sur les épaules de son père dans le faubourg Saint-Antoine, au métro Saint-Paul. J'ai d'ailleurs retrouvé cette personne, voilà un an. En consultant mes boîtes annuelles de négatifs, je m'aperçois que j'ai fait très rarement des photographies des 1er  mai. C'était avant tout, pour moi, l'occasion de retrouver les copains, de vivre avec eux, dans une grande joie, ce défilé populaire. Je ne sais pas ce qui s'est passé ce 1er  mai 1951. Etais-je particulièrement en veine de photographies ? C'est en tout cas de ce jour-là que datent la plupart de mes images concernant cet événement.

Parmi les photographies que vous avez retenues, l'une d'entre elles montre Jeanne d'Arc avec Danièle Casanova. Pourquoi cette image?

Willy Ronis. Je ne sais pas. Était-ce seulement un éclair dans la nuit ? La première et la dernière fois ? Dans les archives des Jeunesses communistes, on devrait pouvoir retrouver comment est née l'idée d'associer à Jeanne d'Arc cette dirigeante des Jeunes Filles de France, déportée à Ravensbrück. En tout cas, cette photographie me plaît. La lumière est belle. La composition, aussi. Les deux jeunes filles ont une très belle attitude. Cette association de deux figures tutélaires de la jeunesse est très émouvante.

Vous souvenez-vous d'un déclic qui marque le début de votre engagement ?

Willy Ronis. Oui. J'étais lycéen. Je devais avoir quatorze ou quinze ans. J'ignore pourquoi, mais je me trouvais dans le métro un soir, assez tard. Soudain, j'ai vu monter joyeusement un groupe de cinq ou six hommes de trente à cinquante ans. Tout d'un coup, leurs visages ont changé. Empreints d'une formidable gravité. Et ils se sont mis à entonner la Jeune Garde. Les paroles de ce chant m'estomaquaient. J'étais en train de découvrir la revendication de la dignité et la classe ouvrière. Avec le recul, j'ai comme une vague idée qu'ils revenaient d'une réunion politique qui avait pu se dérouler à la Grange-aux-Belles où se tenait alors l'université ouvrière. Cela m'a marqué. Depuis ce jour, je n'ai jamais oublié cette scène.

Alors que vous approchez des quatre-vingt-dix ans, le 1er  mai est-il, pour vous, synonyme de nostalgie?

Willy Ronis. Il est sûr que la moindre importance des manifestations est liée à la diminution de la conscience de classe. Si nous assistions à un retour des grands défilés, sans doute me sentirais-je, malgré mon éloignement, encouragé à y retourner. N'empêche, mes options philosophiques et politiques n'ont pas changé. Je ne pense pas que, malgré la douche que nous avons essuyée, l'utopie soit devenue une foutaise. Cela n'a pas entamé mon espoir. Mon optimisme est même indéracinable en ce qui concerne le terme lointain. Je suis persuadé que la condition humaine débouchera sur quelque chose de plus lumineux et plus fraternel.

Que représente, pour vous, le plasticien Ernest Pignon-Ernest ?

Willy Ronis. Je me suis trouvé pour la première fois à sa table, l'année dernière, au stand des amis de l'Humanité. J'ignorais que c'était lui. A un moment, Edmonde Charles-Roux ou Régis Debray a prononcé son nom. J'ai dit: «Ah, c'est vous!» Et j'ai explosé: «Laissez-moi vous dire en quelle estime je tiens votre travail, combien j'avais été impressionné de votre séquence napolitaine lorsqu'elle avait été exposée en Arles!» Comme il appréciait mon travail, cela a établi un courant de sympathie. Mais franchement, il dessine comme Léonard de Vinci !

PROPOS RECUEILLIS PAR MAGALI JAUFFRET

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