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René Bousquet

Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 21:30

Un lecteur, sur un commentaire de ce blog, après lecture d’un article, a pensé que je sous-estimais la place du FN. J’ai eu droit à d’autres qui ont pensé que je surestimais ce même parti. Le combat contre le FN n’est pas dans l’évaluation de ce qu’il est, mais dans le cœur de ce qui l’anime.
Dès 1989, au cours d’une immense manif montalbanaise pour soutenir le maire qui avait refusé une salle au FN, je rappelais par une page d’un journal que j’animais le cas de Elie Cayla assassiné à Moissac en 1935 par les fascistes (encore aujourd’hui certains ne mesurent pas cette réalité). En 1992 avec des amis nous avions lancé une liste départementale à une élection départementale, à savoir les Régionales de l’époque. Pour une émission radio j’arrive dans le studio et le journaliste très inquiet m’invite à aller discuter aussitôt avec le propriétaire de la dite radio car parmi les questions, ils avaient reçu celle de la responsable du FN qui avait déposé contre notre liste une plainte devant le procureur pour diffamation. Il craignait que par des propos excessifs je mette sa radio en difficulté. Je l’ai rassuré : l’opération intimidation du FN n’était que poudre aux yeux. Et en effet, la plainte fut sans suite. Puis d’années en années, nous avons porté plainte contre ce parti et surtout, le journal que nous avions fondé a été le seul à accepter de faire venir Pascale Froment pour débattre d’un Tarn-et-Garonnais que Jean-Claude Gaudin dénonçait dernièrement à cause d’événements marseillais à savoir René Bousquet. Nous qui étions sans moyens, nous avons fait cet effort avec l’aide compréhensive de Pascale Froment. Bref, inutile de faire l’état de mes services en la matière pour en revenir à l’actualité.

Actualité du FN
Aujourd’hui le FN n’a jamais été aussi haut dans les sondages, en conséquence ceux qui jugeaient de ce point, comme étant une manipulation, se sont calmés. Jamais aussi haut, alors qu’ils étaient très nombreux à penser que le passage de témoin serait fatal au parti de Jean-Marie ! Cet enracinement du FN s’inscrit dans des situations fondamentales :
- une évolution à droite de toutes les sociétés car la gauche n’arrive pas à retrouver une crédibilité
- une évolution à droite en France car l’échec du gouvernement de gauche entre 1997 et 2002, puis les échecs de Chirac et de « la nouveauté » Sarkozy alimentent des candidats hors système, Le Pen et Bayrou. Le PS continue de rester en tête car ses réseaux sont les plus puissants et que le souci d’une hypothèse crédible domine.

La mutation du FN qui s’inscrit donc dans une mutation sociale et une mutation du fascisme lui-même se matérialise très bien par cette transposition géographique : de Le Pen père ayant fait du Sud-est son fond de commerce, on est passé à Le Pen fille qui s’appuie sur la crise du Nord de la France. Le Sud-est c’était une référence majeure et sous diverse forme à l’histoire de la guerre d’Algérie. Le Nord, un lecteur avait attiré l’attention des lecteurs de ce blog, c’est la crise plus globale du capitalisme. Dans les deux cas nous avions des zones de forte implantation de la gauche aussi bien communiste que socialiste.

La mutation sociale
Je considère que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire à partir des années 80, phase qui a été encouragée par la chute du monde soviétique, phase qui n’est pas seulement celle dite néolibérale de Reagan. Cette mutation transforme radicalement le rapport des individus au collectif, les rapports des individus au religieux et donc le rapport des individus à la politique. Je ne veux pas développer mais cette révolution radicale du capitalisme – plus radicale que celle de l’impérialisme magnifiquement étudiée par Lénine – n’ayant pas été intégrée par la gauche (l’extrême-gauche, la gauche socialiste, communiste où écolo) le vote FN et la mutation du fascisme deviennent malheureusement l’indicateur de ce retard. Je sais qu’on va me répondre que le capitalisme c’est toujours la même chose, la course au profit ; que le fascisme c’est toujours la même chose la dictature comme phase inévitable du dit capitalisme, et qu’en fait l’histoire de l’humanité a toujours été la domination des puissants sur le plus grand nombre, à savoir l’histoire de la lutte des classes. Le problème c’est qu’avec les généralités, impossible de comprendre pourquoi à certains moments de l’histoire le mouvement social est à l’offensive (années 1780-1800, année 1848, années 1905-1910, années 1917-1920, années 1936, année 1968) et qu’à d’autre moment comme c’est le cas à présent il est sur la défensive. Le fascisme n’est pas là partout et toujours sauf pour ceux qui le banalisent. Ceux qui ont vécu sous Franco ne diront jamais que vivre actuellement dans la crise espagnole c’est la même chose. Ceux qui ont vécu sous la dictature argentine savent qu’ils vivent mieux aujourd’hui après une crise économique profonde etc.
Mais le sens de la nuance, c’est souvent fatiguant… 23-01-2012 Jean-Paul Damaggio

Par éditions la brochure - Publié dans : René Bousquet - Communauté : Résistance 2007
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 16:02

Il ne fallait pas consentir

 

C'est Serge Klarsfeld, infatigable chercheur, qui a découvert un document qui était passé jusque là inaperçu, et qu’il reproduit largement dans son Calendrier de la Déportation p.200 et suivantes. Le 14 avril 1942 Darlan fait savoir à la Direction politique du ministère des Affaires Étrangères qu'il a décidé de transférer en Algérie un nombre important d'Israélites étrangers se trouvant actuellement en zone libre… dès à présent j'envisage le départ des israélites allemands, autrichiens, tchécoslovaques, hongrois, bulgares, roumains et réfugiés russes."

A cette date du 14 avril 1942 la situation politique de Darlan est très fragile, les Allemands exigeant son départ du gouvernement. Ce sera chose faite le 16, avec le retour de Laval qui nomme le 18 un nouveau Secrétaire général à la Police, René Bousquet. On n'entendra plus parler de ce plan de transfert des juifs étrangers en Algérie. S'il avait été mis à exécution ce sont quelque 60.000 juifs qui auraient de ce fait échappé à la Déportation et l'Extermination.

Les historiens peuvent se pencher sur cet enterrement de première classe de la décision du 14 avril 1942. Quels cercles du Gouvernement ou de l'Administration portent la responsabilité de cet "oubli" ? Pourquoi Darlan lui-même, qui restait Commandant en chef des Armées et dauphin du Maréchal et conservait à ce titre quelque influence, ne paraît-il pas être intervenu en faveur de la poursuite de son projet ?

En tout cas il demeure que même dans le cadre de la détestable politique de Vichy, de laquelle Darlan était solidaire à cette époque, il était possible de ne pas aller jusqu'au bout de la honte et que des mesures discriminatoires (doublement) à l'égard des "Israélites étrangers" pouvaient encore s'exercer tout en plaçant ceux-ci hors de portée de l'Ennemi.

René Bousquet, lui, n'eut pas les mêmes scrupules. En janvier 1943 on le voit, en compagnie des Autorités allemandes, assister ; dans son col de fourrure, la cigarette au bout des doigts, au départ des déportés de Marseille Pourtant les témoignages d' Oberg, le général SS, de Jacques Delarue, jeune policier résistant présent sur le quai de la gare maritime, confirment que Bousquet tenta de faire relâcher les juifs français présents dans un convoi de 1642 prétendus étrangers ou terroristes à destination de Compiègne. Profitant de l'absence d'Oberg, parti consulter Himmler sur cette demande (la réponse, du reste, sera "non"), Bousquet fit même descendre du train "un certain nombre de personnes" (30, dira Oberg, 120 à 130 selon Delarue). Cette séquence laisse penser que Bousquet n'était pas insensible au tragique de la situation et le vague sourire qu'on voit flotter sur ses lèvres cache peut-être son malaise. Mais l'essentiel à ses yeux restait que l'Administration française, son administration, ait montré par l'ensemble de cette opération marseillaise qu'il fallait compter avec elle.

Etrange et absolue perversion du concept de souveraineté de l'Etat. Qu'importe la nature de la besogne requise par l'Occupant, pourvu qu'elle ne se fasse pas en dehors de notre autorité. Périssent les hommes "puisqu'il faut en passer par là" - Eh bien non, précisément : il ne fallait pas consentir à en passer par là, la besogne eût été plus difficile pour l'Ennemi sans la participation de l'Etat français, de ses recensements, de sa police. Seulement voilà, pour le dit Etat français l'ennemi véritable, en tout cas le premier, c'était "l'ennemi intérieur", les juifs, les francs-maçons, les communistes, les gaullistes. Et ces priorités étaient devenues ipso facto celles du Grand commis qui ne distinguait plus entre Autorité de fait et Etat de droit. Comment en est-il arrivé là celui qui, moins de 13 ans plus tôt, avec Adolphe Poult, risquait sa vie des heures durant pour sauver les malheureux cernés par la montée furieuse des eaux du Tarn ?

Roger Akriche (extrait du spécial René Bouquet de Point Gauche !)

Par éditions la brochure - Publié dans : René Bousquet - Communauté : environs de Toulouse
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Lundi 14 novembre 2011 1 14 /11 /Nov /2011 16:00

1935 : Elie Cayla, assassiné à Moissac

 

Elie entra pour la dernière fois dans le cinéma le 13 juin 1935. Avec des amis communistes il avait répondu favorablement à une invitation peu ordinaire. Habitant de Moissac, ouvrier, marié, en ce jour de Juin 1935 ses deux fillettes de 6 et 10 ans allaient perdre leur père

Au cinéma aucun film n'était programmé ce jour-là puisque la salle avait été réservée par les Croix de Feu. Les responsables de la réunion avaient invités les quatre communistes à ce rendez-vous et ceux-ci décidèrent de répondre présent. C'était encore l'époque des réunions publiques et contradictoires.

L'histoire étant déjà très ancienne, des ombres manquent au tableau. Concernant les municipales de 1935 à Moissac par exemple. La bataille avait été rude mais le maire radical avait fini par l'emporter. Il ne voulait pas se laisser impressionner par les perdants qui menacèrent de faire, sans le bulletin de vote, la politique qu'ils souhaitaient. Dans cet état d'esprit, en ce 13 juin, le scénario du drame était en place.

 

L'entrée des orateurs se fit au pas cadencé «ce qui affirma une force et une volonté qui a produit sur la population une forte impression » dit l'Express du Midi. Aussitôt après, sur le «pick-up» les organisateurs lancèrent la Marseillaise. La salle se leva mais cinq récalcitrants restèrent assis. La provocation marchait à merveille pour les Croix de Feu. De la tribune, un officiel fit alors un signe à ses «gros bras» pour qu'ils fassent une démonstration de force. Les cinq hommes furent jetés dehors et l'Express du Midi put annoncer tranquillement que la réunion s'était ainsi terminée dans le calme. Mais de quel calme s'agissait-il ?

 

Quelques jours après Elie Cayla succombera à ses blessures ! En fait il y eut une bagarre telle, en ce 13 juin, que les Croix de Feu se payèrent même le luxe de frapper ... les policiers L'Express du Midi déplore cette mort car on est humain au journal et il affirme très haut que les responsables ne sont pas les Croix de Feu mais les politiciens qui n'assurent pas le maintien de l'ordre. Ces derniers veulent se servir de la mort de Cayla comme «réclame» électorale quand meurent pas dizaines ceux du Front national qui veulent exprimer leur pensée sans courir le risque de se voir inquiété et menacé dans leur vie.

 

L'union des fascistes s'appelait déjà le Front national, terme qui fut repris ensuite par la Résistance. Depuis, il est des coupables qui savent se présenter comme des victimes : c'est «le parler-vrai» de l'extrême-droite

On annonça suite à ces événements dramatiques la venue de Charles Maurras à Montauban pour le 30 juin 1935. Ce dimanche-là, vers 10h. treize cars arrivèrent en ville venant de Mazamet, du Gers, de Cahors., de Quilhan, de Carcassonne ... soit au total 2000 personnes. Tout s'est déroulé dans le calme et leur procès de la démocratie et de la république put se passer sans complexes. La Dépêche nous apprend : « A Midi et demi la caravane quitte Montauban pour aller déjeuner dans le parc du Château de Boutarv sur la commune de Montech ». La réunion, organisée par l’Action Française, donna le nom de roi au «sauveur » éventuel de la France. La réponse des démocrates se fera le 14 juillet 1935 dans le cadre d'un énorme rassemblement populaire unitaire à Montauban. La base de cette unité s'appelait la République. Toute ressemblance avec des événements actuels ne peut nous tromper sur leur nature : si le fascisme reste le même, les moyens de le combattre doivent évoluer. J.P. D.

 

(Cet article est la reprise d’un texte publié dans le spécial René Bouquet de Point gauche ! en 1994)

Par éditions la brochure - Publié dans : René Bousquet - Communauté : environs de Toulouse
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Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 15:13

 Certains vont d’étonner que je débute cette catégorie sur René Bouquet (un film à la télé vient de résumer sa vie ) par cet article de mai 1937 qu’il publie dans La Dépêche. Le futur maître de la police de Vichy d’avril 1842 au 31 décembre 1943 était d’abord ce passionné d’agriculture ! Visait-il un poste de ministre, un poste de député ? En attendant plus sur le sujet (j’habite à 5 km de la tombe de René Bousquet), cet article un peu long montre un homme intelligent et novateur. A suivre. JPD

 

 

La crise maraîchère

 

La crise maraîchère ne constitue qu’un aspect de la crise agricole. Elle est due à la surproduction et à un défaut d’organisation des marchés.

 

Les grèves des 15 septembre et 28 décembre dernier, le conflit qui existe actuellement entre les maraîchers de l’Ile de France et leurs ouvriers, attirent l’attention des pouvoirs publics sur un aspect fort inquiétant de la crise agricole.

Il paraît inutile d’insister sur la réalité de la crise maraîchère car personne ne songe à en discuter l’évidence. La Confédération générale des producteurs de légumes estime que la baisse subie sur ces produits est de l’ordre de 30 à 60%. Pour mieux éclairer le public, ce groupement a relevé les cours moyens des légumes aux Halles de Paris exactement à un an de distance et pour un jour identique, un dimanche (le 21 mars 1936 et le 22 mars 1937).

Voici quelques-uns de ces cours aux 100 kg :

Ail……                ……               500…400

Carottes                                      55    45

Carottes du midi                   270  100

Epinards                                  250  100

Escarole du Midi                  270  100

Le cent de chicorée du Midi  130   60

Choux                                             85   30

Choux-fleurs                              215  150

Ces quelques chiffres concrétisent le problème. Ils font apparaître une baisse importante par rapport à 1936 et un coefficient d’augmentation inférieur à 3% par rapport aux prix pratiqués en 1913.

Nous voudrions examiner ici dans leur ensemble les causes de cette crise maraîchère et les remèdes qu’il est souhaitable d’y apporter.

 

Les causes de cette crise

Elles sont nombreuses mais de gravité inégale. Elles se réfèrent essentiellement à la protection douanière, aux transports, à l’organisation des grands marchés, à l’influence des nouvelles lois sociales, à l’insuffisance de la qualité et à l’augmentation de la production.

 

Protection douanière

Sur le premier trimestre 1936 et le premier trimestre 1937le contingent des légumes frais a été fixé à zéro. De ce côté par conséquent on ne peut faire plus. Par contre les contingents de « conserves de légumes » à importer en France restent encore fixés à des chiffres trop élevés. Ils empêchent ainsi l’industrie de la conserverie française de jouer son rôle d’élimination des excédents avec toute l’efficacité nécessaire. Enfin, en ce qui concerne les « légumes secs » les contingents alloués à l’étranger restent trop élevés.

 

Transports

La politique jusqu’ici pratiquée par les transporteurs et plus particulièrement par les grands réseaux de chemin d fer, n’a pas été inspiré ni par des considérations d’intérêt général, ni par le souci de la prospérité de l’économie du pays. Les réseaux n’ont eu malgré toutes leurs déclarations officielles, qu’un seul souci : celui de se défendre contre les concurrences dont ils étaient l’objet.

On le constate par le fait que les tarifs d’envoi sur les grands marchés sont plus avantageux que les tarifs de réexpédition ce qui favorise l’embouteillage des marchés et provoque l’avilissement des cours.

On le constate aussi par le fait que les transports vers Paris sont, en général, mieux organisés et plus avantageux que les tarifs des expéditions transversales. On le constate enfin par le fait que les tarifs de transit accordés aux marchandises étrangères sont quelques fois plus avantageux que ceux accordés aux produits similaires destinés par nos producteurs à l’exportation.

 

Organisation des grands marchés

Il paraît difficile de parler de l’organisation des nos grands marchés lorsqu’on a le spectacle lamentable du désordre qui règne aux Halles de Paris. Ce marché est tel aujourd’hui qu’il existait en 1857. Pour faire face aux nécessités nouvelles dues à l’accroissement de la population, on s’est contenté de laisser s'étendre les Halles de Paris dans les rues avoisinantes. Cette carence dans l’organisation nous la retrouvons dans la réglementation. Ainsi s’établissent et se perpétuent des erreurs de distribution qui provoquent la pléthore la baisse consécutive des produits maraîchers, un défaut d’organisation dont les répercussions se font sentir sur le prix des marchandises au détriment des producteurs et des consommateurs. Cette anarchie laisse le champ libre à la spéculation. Les expéditions de nos produits locaux sur le marché de Paris ne sont plus rémunératrices que pour quelques intermédiaires habiles et entreprenants.

 

Influence des nouvelles lois sociales.

Cette influence s'exerce dans un double sens contradictoire. Elle tend à réduire la consommation et à augmenter la production.

A réduire la consommation, parla fermeture deux jours par semaine des marchés et des boutiques alors qu'il s'agit de denrées essentiellement périssables. A augmenter la production parce que la classe ouvrière cherchera avec raison d'ailleurs, à utiliser les loisirs qui lui ont été accordés pour assurer elle-même la culture et la production des légumes de consommation courante.

 

Insuffisance de la qualité. - La crise maraîchère, dont, nous essayons d'examiner les causes s'est certainement ressentie de l'insuffisance de la qualité de quelques uns de nos produits. On perd trop souvent de vue que l'on diminue la recette en abandonnant la recherche de la qualité par celle de la quantité. On ne dira jamais assez le mal qu’on fait à notre production maraichère certaines pratiques, telles que le fardage ou l'envoi sur les marchés de produits presque impropres à la consommation.

 

Augmentation de la production

D'après la statistique agricole, la superficie des cultures maraîchères dans la France métropolitaine a évolué de 76.716 hectares en 1904 à 266.845 hectares en 1913 pour atteindre près de 360.000 hectares en 1937. La statistique confirme donc les faits et l'expérience de tous ceux qui suivent l'évolution de l'économie rurale

Cet accroissement de la production a diverses raisons : D'abord la limitation récente de certaines cultures qui a libéré des terres consacrées à la culture maraichère. Ensuite, la diminution des superficies affectées à la production des céréales notamment et la nécessité de rechercher des cultures de remplacement. Enfin l’accélération et l’amélioration des transports qui ont permis aux primeurs d’Afrique du Nord d’arriver en meilleur état et à meilleur compte sur le sol de la métropole.

Il faut noter également la perte de certains débouchés extérieurs tels que celui des pommes de terre ou des artichauts sur l’Angleterre. A toutes ces causes constantes s’ajoutent des causes exceptionnelles et notamment le fait que la succession de plusieurs hivers très doux et très humides ont été particulièrement favorables à la production légumière.

 

Les remèdes

Pour remédier à cette crise, il faut évidemment agir en même temps sur toutes les causes. Il faut améliorer encore la protection douanière, pratiquer une politique plus rationnelle des transports, réorganiser nos grands marchés en assurant de façon effective la défense des producteurs éloignés du lieu des transactions, appliquer les lois sociales de manière à ne pas diminuer les jours de vente aux producteurs eux-mêmes en leur demandant de rechercher l’amélioration de la qualité et de collaborer à la répression du fardage.

Malheureusement il n’est pas possible de penser que l’application de ces différentes mesures puisse être immédiatement réalisable. Suffirait-elle d’ailleurs à assainir un marché sursaturé et constamment alimenté de quantités très largement supérieures aux possibilités de la consommation ? C’est bien peu probable, autrement d’ailleurs, et si cela devait suffire à assurer l’organisation du marché et la revalorisation des cours qu’adviendrait-il ? On peut facilement prévoir que du jour au lendemain, la culture maraîchère devenant rémunératrice, l’accroissement de la production continuerait ou reprendrait, son cours de telle sorte que nos agriculteurs ne sortiraient d’une crise que pour retomber dans une autre.

Ce sont les raisons pour lesquelles nous pensons qu’il faudra sans doute en arriver un jour ou l’autre à une limitation de la production, limitation souple, libérale dont les principes seront posés et les modalités d’application réglées par des comités professionnels régionaux. Cette règlementation devra avoir pour principal objet de provoquer tout au moins une « stabilisation » à défaut d’une « réduction des surfaces ». Certes, la deuxième solution plus brutale sans doute, serait plus efficace à condition de prévoir l’exonération totale des petits producteurs ou des producteurs spécialisés qui sont dans l’impossibilité de trouver des cultures de remplacement et de ne toucher sous aucun prétexte aux cultures exclusivement réservée à la consommation familiale.

Cette limitation, en toute équité, ne devrait être imposée qu’aux seuls responsables de cette crise actuelle de surproduction : ceux qui, dans des entreprises semi-industrielles de culture, profitent de la richesse naturelle de nos grandes plaines de France pour produire sans tenir compte ni des conditions économiques ni de la situation particulière des marchés sur lesquels leurs produits devront être écoulés.

Il resterait ensuite à donner aux petits et moyens producteurs, éloignés des grands marchés où se vendent leurs produite les moyens de défendre leurs intérêts et leurs droits. Que se passe-t- il en effet aujourd’hui encore dans notre région ? Certains cultivateurs vendent à des expéditeurs locaux qui prennent à leurs charges les risques mais aussi les bénéfices. D'autres, plus nombreux pour éviter des pertes de temps, livrent leurs récoltes, au fur et à mesure, à des intermédiaires qui viennent prendre livraison à la ferme et assurent ensuite la transmission à une grande maison de commerce chargée de la vente sur le marché. Quelques jours après, le bordereau de vente arrive. Il porte un prix que le producteur n'a pu discuter, duquel il faut déduire les frais de transports, de manutention, d'emmagasinage, de courtage. Il faut le reconnaître, la partie n'est pas égale, les bénéfices réalisés ne le sont pas non plus. Si rien n'est changé à cet état de choses les producteurs auront intérêt à se grouper en coopératives pour trouver eux mêmes des débouchés et organiser sinon la vente directe, du moins la vente au commerce directement en contact avec le consommateur.

 

D'une manière générale, l’application de ces remèdes exige la collaboration confiante des pouvoirs publics et des intéressés, les pouvoirs publics légiférant dans la plénitude de leurs attributions en s'entourant des avis des organisations professionnelles, ces derniers s'astreignant à une discipline sans laquelle aucune organisation n'est viable.

Il ne faut pas perdre de vue que la crise maraichère soulève un problème complexe. Certains ont grand tort de vouloir le comparer à celui du blé ou du vin dont les données sont beaucoup plus précises. La vérité c'est qu'il est temps de considérer le problème agricole dans son ensemble. Pendant trop longtemps on a dû pour faire face aux nécessités urgentes d'une crise grave, parer au plus pressé sans se préoccuper suffisamment des répercussions ou des incidences.

IL n'existe pas en réalité un problème du blé différent du problème du vin, ou de celui des produits laitiers, des denrées fourragères ou des produits maraichers.

Il n'y a qu'une question qui se pose celle de savoir si l'on cessera de pratiquer une politique agricole « à la petite semaine », pour entreprendre, alors que c'est possible, l'œuvre générale et méthodique d'organisation de la production rurale dont le pays a besoin.

 

René BOUSQUET,

Ancien directeur du cabinet ministre de l'agriculture.

Par éditions la brochure - Publié dans : René Bousquet - Communauté : environs de Toulouse
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