Alors que nos deux héros toulousains mirent 24 heures pour faire le trajet Toulouse-Madrid-Barcelone-Toulouse, il m’aura fallu un mois pour achever le récit de leurs joies. Rappelons que nous les avons laissés dans un minibus sur l’axe Barcelone-Toulouse pendant la finale de la Coupe du Monde que les passagers écoutaient à la radio. Il ne devait rien se passer si ce n’est pendant la mi-temps… JPD
Au moment de la mi-temps de la finale de la Coupe du Monde le chauffeur éteignit la radio et c’est alors, Malin Bonnevie et Pietro Chamois entendirent discuter les voisins de derrière d’un sujet de la plus haute importance.
- Comment un 10 juillet 2010 l’Espagne peut-elle décider qu’elle s’incline face à l’Europe et qu’elle libéralise l’accès à ses chemins de fer ? Tu as noté comme moi que La Renfe sera en concurrence avec d'autres opérateurs privés de trains de voyageurs, à partir de 2012, selon le ministre du Développement, Jose Blanco, qui a souligné que "l'opérateur doit se préparer "à être une "entreprise publique compétitive"...
- Et un tel discours n’est jamais encourageant pour le service public. En Espagne, les problèmes s’accumulent, et la LGV Perpignan-Figuères n’est pas un des moindres après l’accident survenu à Barcelone !
- Tu peux m’expliquer le lien ?
- L’intérêt de Perpignan-Figuères c’est de pouvoir aller jusqu’à la gare de Barcelona Sants mais pour ça il faut un nouveau tunnel sous la ville, or son creusement a provoqué un éboulement sous la Sagrada Familia… D’où un retard monstre !
Pietro eut envie de participer à la conversation aussi il se tourna et demanda :
- Vous semblez bien informé sur le sujet, glissa Pietro, aussi sans vouloir faire preuve de curiosité, vous faîtes quoi dans la vie ?
- On est cheminot, répondirent ensemble les deux hommes.
- Pourquoi ce retard vous inquiète-t-il autant ? questionna Pietro.
- La date de mise en service de la ligne Figueras-Barcelone, déjà repoussée de 2009 à 2012, pourrait être encore retardée. C’est M. Roverato le PDG de Eiffage, qui vient de l’indiquer. En tant que concessionnaire, il a peur pour ses recettes. Le 17 février 2009, la société TP Ferro, filiale détenue à parts égales par Eiffage et l'espagnol ACS Dragados, avait obtenu la concession de la ligne Perpignan-Figueras pour 50 ans, en pensant que le tronçon à grande vitesse de 44,4 km entre Perpignan et Figueras était terminé. En novembre dernier, le gouvernement espagnol a décidé de rallonger de trois ans la durée de concession, de 50 à 53 ans, et d'indemniser Ferro entre 2010 et 2012 pour un montant total d'environ 108 millions d'euros. Des pénalités à payer alors que le gouvernement n’a pas un euro pour poursuivre des travaux plus compliqués que prévus !
Puis l’autre cheminot brossa un tableau tout aussi pessimiste sur le plan du matériel roulant.
La SNCF a accepté de faire rouler des TGV sur ce tronçon à partir de la fin 2010, d’après M. Roverato. Il s'agit d'une première phase dans le cadre d'un partenariat commercial avec la compagnie espagnole Renfe. Sur les 44,4 km du tronçon Perpignan-Figueras, 19,8 km sont situés en Espagne et 24,6 en France. Pour M. Roverato, les voyageurs gagneront 50 minutes dans leur trajet entre Paris-Barcelone, sur le temps de parcours actuel de plus de huit heures, même s'ils doivent ensuite changer de train à Figueras et prendre un "teuf-teuf", selon ses mots, vers la capitale de la Catalogne, les trains venus de France ne pouvant pas dépasser Figueras car l'écartement des rails est différent en Espagne.
Cette fois c’est Malin qui hausse les sourcils :
- Qu’est-ce que vous dites, il faudra changer demain à Figueras comme aujourd’hui à Cerbè-re ? C’est de la folie ! J’en étais resté à l’information du 17 juin 2010 comme quoi il y avait déjà un train qui faisait des essais entre Perpignan et les tunnels Mistral et Tramontana de Montesquieu-des-Albères.
Un des deux cheminots lui répond :
- Il s'agit là d'essais effectués par la direction du matériel de la SNCF pour vérifier la compatibilité entre la ligne et la rame Dasye (acronyme pour "duplex asynchrone"), qui est la dernière génération de TGV. C’est sûr, c’est une belle machine, la dernière technologie apte à l'ERTMS niveau 2, mais jusqu’à Figueras seulement !
- Ce sont des essais "classiques" précise son ami, pour vérifier la signalisation au sol, la sécurité dans et à l'extérieur des tunnels, la compatibilité des diverses infrastructures, et qui s'effectuent pour l'instant à faible vitesse, environ 100 km/h. A partir de septembre, de nouveaux essais interviendront pour valider la montée en puissance de la rame sur la LGV, et donc la vitesse, celle de 200 km/h dans les tunnels, reste à valider. Sans vouloir fâcher mon collègue les Dayse ne sont pas forcément apte à la technologie ERTMS mais laissons cette question technique. Les Espagnols ont leur propre technologie en lien avec Siemens. Il existe un matériel à grande vitesse récent qui est bicourant et bi-écartement, mis en service voici un ou deux ans, pour pouvoir donner un effet grande vitesse sur les lignes classiques. Je ne pense pas qu'il soit préparé pour sortir des frontières espagnoles mais ça devrait être faisable s’ils recherchent les homologations.
- Et pour le fret ajoute Pietro, comment ça va se passer ?
- Pour le fret, pas de précipitation dans l'immédiat, vu qu'il sera difficile de faire du transbordement à Figueras. Or c’est un problème de plus, le fret était un des éléments de la rentabilité de cette ligne ! Car personne ne sait quel sera le trafic passager réel. Pour aller de temps en temps en avion de Barcelone à Marseille et Nice, on ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup de fréquences ni une fréquentation très élevée et même si on ratisse des passagers à Tarragone et à Montpellier pour aller jusqu'à Nice, je ne suis pas sûr qu'on remplisse une rame. Peut-être que des rames plus courtes à motorisation répartie type AGV feraient mieux l'affaire, quitte à les rallonger plus tard si le succès est au rendez vous...
La finale reprenant, le chauffeur remit la radio et laissa cette utile discussion en plan. Bonnevie et Chamois se regardèrent inquiets et pendant tout le reste du chemin chacun préféra laisser vagabonder son esprit au gré du vent. A l’arrivée Place Jean Jaurès, le minibus accepta de les conduire, comme prévu, jusqu’à Blagnac où leur voiture les attendait. Il était 10 heures exactement, l’Espagne était finaliste de la Coupe du Monde et l’avenir des lignes en grande vitesse semblait tout d’un coup en berne.
Vive le 13 juillet, Borloo doit annoncer quelques infos quant au schéma national des transports. J-P D.
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Ou comment apparaît une voie ferrée encore plus fictive que les personnages…
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