Voici un article de l’Humanité, peu de temps après la naissance du PCF. Il permet de voir l’usage qui est fait de Jaurès (le pacifiste) et celui fait de Vaillant (le communard). Et il témoigne d’un grand moment d’optimisme, l’URSS devenant la patrie des communistes. JPD
L’Humanité lundi 13 juin 1921
Le privilège m'a été accordé, de participer chaque dimanche, depuis trois semaines, à d'admirables manifestations populaires organisées en commun par notre Parti Communiste et les organisations syndicalistes révolutionnaires.
Le 29 mai, au Mur des Fédérés, le 3 juin, dans la forêt d'Algrange, au milieu de milliers de mineurs lorrains, hier dans la banlieue parisienne, parmi les prolétaires d'Aubervilliers, de Pantin et de la région nord du département de la Seine.
Ces trois manifestations, de nature et de but différents, ont fourni les unes et les autres la preuve de la puissance croissante de nos idées dans les régions les plus diverses du pays. Aucun autre parti, aucune autre organisation ne peut, à l'heure actuelle, offrir un semblable, spectacle de vigueur, de force, d'unité et de discipline.
Hier des dizaines de milliers de travailleurs ont traversé les deux grandes cités ouvrières définitivement conquises par les communistes.
Ils venaient communier dans le souvenir de deux hommes qui furent parmi les plus glorieux précurseurs de notre mouvement révolutionnaire.
Ce sera l'éternelle gloire d'Edouard Vaillant de symboliser aux yeux des prolétaires de notre génération l'héroïsme des insurgés de 71 et leur tragique martyrologe. Et de plus l'histoire à venir lui saura un gré infini d'avoir redressé il y a vingt années avec Guesde, le socialisme français glissant vers le réformisme corrupteur où les Millerand, les Briand, les Viviani avaient résolu de l'enliser.
Les deux municipalités de Pantin et d'Aubervilliers avaient voulu joindre la commémoration de Jaurès celle de Vaillant. Si l'ancien député lu 20° représente avec un relief unique la Commune vaincue, le nom immortel de Jaurès dominera toute notre époque et nos luttes sociales en raison de ses campagnes pour la paix du monde. Il est mort frappé par la bestialité chauvine qu'il avait dénoncée sans trêve et contre laquelle il n'avait pas hésité à demander, au prolétariat international de se dresser par les moyens les plus violents.
L'hommage pieux et recueilli rendu hier à ces grands militants disparus a été digne de leur mémoire. Et les orateurs chargés de traduire les sentiments communs de l'immense foule qui les entourait ont relié, comme ils en avaient le droit, et le devoir, l'action leurs aînés à celle de notre Parti Communistes, héritier, direct de tout le: passé révolutionnaire français, seul porte-drapeau de; notre fier prolétariat en bataille.
Marcel Cachin.
La manifestation d'hier à Pantin et Àubervilliers, dont l'objet était l’inauguration des rues Edouard-Vaillant et Jaurès, a eu un succès si énorme, dont on peut dire qu'il était inattendu.
Trente mille communistes ont sacrifié la promenade à la campagne à laquelle invitait ce beau dimanche, pour honorer la mémoire de deux hommes d'une intelligence et d'un caractère hors pair, qui ont bien aimé le peuple et ont su bien le servir.
Cette manifestation succédant à celle de dimanche au cimetière du Montparnasse et à celle du Mur des fédérés, il, y a 15 jours, témoigne du crédit dont jouit la section française de l'Internationale communiste auprès des masses travailleuses de l'agglomération parisienne.
La formation du cortège
Vers 14 heures, un grand nombre de drapeaux rouges, entourés de petits groupes de militants, étaient rangés au long des boulevards qui, de chaque côté de la porte, Jean-Jaurès, longent extérieurement les fortifications. On n'aurait pas pu prévoir à ce moment que la manifestation prendrait l'ampleur, qu'on devait lui voir. Pourtant la police, prévoyante, avait massé dans les abattoirs, tout a côté de paisibles bestiaux, plusieurs brigades d'agents.
Cependant les tramways amenaient constamment de nouveaux manifestants. Tant et si bien que, vers 14 h 45, lorsque les organisateurs firent serrer les groupes dans la rue de Paris, l'importance du cortège apparut. Il y avait en tête des fonctionnaires municipaux et des pompiers des communes socialistes. Les pupilles de Pantin admirablement habillés de blanc avec un col marin rouge - et tous jolis et d'une ravissante santé, - suivaient, précédent Auray, maire d'Aubervilliers ; Marsay, Mounard et plusieurs autres maires ou conseillers municipaux communistes de la banlieue. Les sections de Paris et de la Seine, .plusieurs sections de Seine-et-Oise et de quelques syndicats venaient à la suite. Diverses musiques jouèrent pendant tout le défilé,
Inauguration de la rue Edouard-Vaillant
Le cortège quitta la rue de Paris pour se diriger vers la mairie de Pantin en traversant le canal Saint-Martin. La chaussée et les trottoirs étaient occupés par les manifestants.
On s'était formé par quatre ; on se trouvait maintenant huit sur la même ligne, car de nombreux camarades qui semblaient être seulement des curieux avaient pris leur rang.
A la mairie, de Pantin commence la route d'Aubervilliers qui, depuis hier, s'appelle rue Edouard-Vaillant. Le cortège la suivit, passant devant la belle salle des fêtes où se tint une des séances du dernier Congrès fédéral de la Seine, et atteignit les Quatre-Chemins. C'est là surtout que la manifestation devait grossir : beaucoup de camarades arrivés par la porte de la Villette se mêlèrent à elle.
Aux Quatre Chemins
La route de Flandre mène de la porte de la Villette aux Quatre-Chemins : cette voie s'appellera désormais avenue Jean Jaurès. Aussi à l'angle qu'elle fait avec la nouvelle rue Edouard-Vaillant une tribune avait été dressée, ornée de velours et de plantes vertes sur laquelle les pupilles du 12°, -qu'on dénomme « les Enfants de Jaurès » - entourant le buste du grand orateur et le portrait du citoyen Vaillant, étaient installés et chantaient.
A partir des Quatre-Chemins jusqu'à la mairie d'Aubervilliers le défilé fut très lent ; le cortège se trouvait constamment coupé à cause du passage fréquent des 'tramways de l'avenue Jaurès. Afin de donner une idée de la densité de la foule, disons que les rangées comptaient, en moyenne 32 personnes, et que le cortège avait plus de 1.500 mètres de longueur.
Les meetings
On passa devant le square d'Aubervilliers. Une large banderole qui en barrait l'entrée portait les mots : « C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. »
Enfin, on arriva la place de la mairie. La manifestation fut coupée en deux tronçons ; l'un qui se rendit sur un terrain sis en face de la coopérative Le Progrès, l'autre, qui se répandit sur les terrains voisins de l'hôtel de ville, autour de trois tribunes. Il y eut alors deux brefs meetings en plein air ; avec cinq tribunes.
Nous n'avons pu entendre tous les discours mais nous avons reconnu sur les tribunes : L.-O. Frossard, Marcel Cachin, Georges Pioch, Clamamus, Ch. Joly et Nelly Roussel. Les orateurs se bornèrent à tirer la leçon de la manifestation que Cachin notamment formula ainsi :
- Nous avons honoré Jaurès et Vaillant. Le souvenir du Premier évoque l’idée de la guerre qu'il combattit, toute sa vie et que nous empêcherons bien de se réaliser nouveau.
La mémoire du second est inséparable de l’idée de cette Commune de 1871 dont la république des Soviets qui est notre vraie patrie, est une réalisation agrandie.
La dislocation
Les militants se séparèrent dans le plus grand calme vers 17 h 45. Nos camarades Pierre Dormoy, député: communiste de Paris, et Garchery, conseiller municipal de Picpus, stationnèrent à la porte de la Villette pour parer aux incidents éventuel.
Comme à l'ordinaire plusieurs militants ont été victimes de brutalités policières En particulier, signalons, qu'à la station de la Villette, quatre brutes se sont précipités sur des jeunes gens qui chantaient et ont meurtris l'un d'eux, âgé de dix-sept ans, de la plus déplorable façon.
(pas de signature)
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