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Mardi 14 mai 2013 2 14 /05 /Mai /2013 21:33

Voici un article de l’Humanité, peu de temps après la naissance du PCF. Il permet de voir l’usage qui est fait de Jaurès (le pacifiste) et celui fait de Vaillant (le communard). Et il témoigne d’un grand moment d’optimisme, l’URSS devenant la patrie des communistes. JPD

 

L’Humanité lundi 13 juin 1921

Le privilège m'a été accordé, de participer chaque dimanche, depuis trois semaines, à d'admirables manifestations populaires organisées en commun par notre Parti Communiste et les organisations syndicalistes révolutionnaires.

Le 29 mai, au Mur des Fédérés, le 3 juin, dans la forêt d'Algrange, au milieu de milliers de mineurs lorrains, hier dans la banlieue parisienne, parmi les prolétaires d'Aubervilliers, de Pantin et de la région nord du département de la Seine.

Ces trois manifestations, de nature et de but différents, ont fourni les unes et les autres la preuve de la puissance croissante de nos idées dans les régions les plus diverses du pays. Aucun autre parti, aucune autre organisation ne peut, à l'heure actuelle, offrir un semblable, spectacle de vigueur, de force, d'unité et de discipline.

Hier des dizaines de milliers de travailleurs ont traversé les deux grandes cités ouvrières définitivement conquises par les communistes.

Ils venaient communier dans le souvenir de deux hommes qui furent parmi les plus glorieux précurseurs de notre mouvement révolutionnaire.

Ce sera l'éternelle gloire d'Edouard Vaillant de symboliser aux yeux des prolétaires de notre génération l'héroïsme des insurgés de 71 et leur tragique martyrologe. Et de plus l'histoire à venir lui saura un gré infini d'avoir redressé il y a vingt années avec Guesde, le socialisme français glissant vers le réformisme corrupteur où les Millerand, les Briand, les Viviani avaient résolu de l'enliser.

Les deux municipalités de Pantin et d'Aubervilliers avaient voulu joindre la commémoration de Jaurès celle de Vaillant. Si l'ancien député lu 20° représente avec un relief unique la Commune vaincue, le nom immortel de Jaurès dominera toute notre époque et nos luttes sociales en raison de ses campagnes pour la paix du monde. Il est mort frappé par la bestialité chauvine qu'il avait dénoncée sans trêve et contre laquelle il n'avait pas hésité à demander, au prolétariat international de se dresser par les moyens les plus violents.

L'hommage pieux et recueilli rendu hier à ces grands militants disparus a été digne de leur mémoire. Et les orateurs chargés de traduire les sentiments communs de l'immense foule qui les entourait ont relié, comme ils en avaient le droit, et le devoir, l'action leurs aînés à celle de notre Parti Communistes, héritier, direct de tout le: passé révolutionnaire français, seul porte-drapeau de; notre fier prolétariat en bataille.

Marcel Cachin.

La manifestation d'hier à Pantin et Àubervilliers, dont l'objet était l’inauguration des rues Edouard-Vaillant et Jaurès, a eu un succès si énorme, dont on peut dire qu'il était inattendu.

Trente mille communistes ont sacrifié la promenade à la campagne à laquelle invitait ce beau dimanche, pour honorer la mémoire de deux hommes d'une intelligence et d'un caractère hors pair, qui ont bien aimé le peuple et ont su bien le servir.

Cette manifestation succédant à celle de dimanche au cimetière du Montparnasse et à celle du Mur des fédérés, il, y a 15 jours, témoigne du crédit dont jouit la section française de l'Internationale communiste auprès des masses travailleuses de l'agglomération parisienne.

La formation du cortège

Vers 14 heures, un grand nombre de drapeaux rouges, entourés de petits groupes de militants, étaient rangés au long des boulevards qui, de chaque côté de la porte, Jean-Jaurès, longent extérieurement les fortifications. On  n'aurait pas pu prévoir à ce moment que la manifestation prendrait l'ampleur, qu'on devait lui voir. Pourtant la police, prévoyante, avait massé dans les abattoirs, tout a côté de paisibles bestiaux, plusieurs brigades d'agents.

Cependant les tramways amenaient constamment de nouveaux manifestants. Tant et si bien que, vers 14 h 45, lorsque les organisateurs firent serrer les groupes dans la rue de Paris, l'importance du cortège apparut. Il y avait en tête des fonctionnaires municipaux et des pompiers des communes socialistes. Les pupilles de Pantin admirablement habillés de blanc avec un col marin rouge - et tous jolis et d'une ravissante santé, - suivaient, précédent Auray, maire d'Aubervilliers ; Marsay, Mounard et plusieurs autres maires ou conseillers municipaux communistes de la banlieue. Les sections de Paris et de la Seine, .plusieurs sections de Seine-et-Oise et de quelques syndicats venaient à la suite. Diverses musiques jouèrent pendant tout le défilé,

Inauguration de la rue Edouard-Vaillant

Le cortège quitta la rue de Paris pour se diriger vers la mairie de Pantin en traversant le canal Saint-Martin. La chaussée et les trottoirs étaient occupés par les manifestants.

On s'était formé par quatre ; on se trouvait maintenant huit sur la même ligne, car de nombreux camarades qui semblaient être seulement des curieux avaient pris leur rang.

A la mairie, de Pantin commence la route d'Aubervilliers qui, depuis hier, s'appelle rue Edouard-Vaillant. Le cortège la suivit, passant devant la belle salle des fêtes où se tint une des séances du dernier Congrès fédéral de la Seine, et atteignit les Quatre-Chemins. C'est là surtout que la manifestation devait grossir : beaucoup de camarades arrivés par la porte de la Villette se mêlèrent à elle.

Aux Quatre Chemins

La route de Flandre mène de la porte de la Villette aux Quatre-Chemins : cette voie s'appellera désormais avenue Jean Jaurès. Aussi à l'angle qu'elle fait avec la nouvelle rue Edouard-Vaillant une tribune avait été dressée, ornée de velours et de plantes vertes sur laquelle les pupilles du 12°, -qu'on dénomme « les Enfants de Jaurès » - entourant le buste du grand orateur et le portrait du citoyen Vaillant, étaient installés et chantaient.

A partir des Quatre-Chemins jusqu'à la mairie d'Aubervilliers le défilé fut très lent ; le cortège se trouvait constamment coupé à cause du passage fréquent des 'tramways de l'avenue Jaurès. Afin de donner une idée de la densité de la foule, disons que les rangées comptaient, en moyenne 32 personnes, et que le cortège avait plus de 1.500 mètres de longueur.

Les meetings

On passa devant le square d'Aubervilliers. Une large banderole qui en barrait l'entrée portait les mots : « C'est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s'affranchira et deviendra l'humanité. »

Enfin, on arriva la place de la mairie. La manifestation fut coupée en deux tronçons ; l'un qui se rendit sur un terrain sis en face de la coopérative Le Progrès, l'autre, qui se répandit sur les terrains voisins de l'hôtel de ville, autour de trois tribunes. Il y eut alors deux brefs meetings en plein air ; avec cinq tribunes.

Nous n'avons pu entendre tous les discours mais nous avons reconnu sur les tribunes : L.-O. Frossard, Marcel Cachin, Georges Pioch, Clamamus, Ch. Joly et Nelly Roussel. Les orateurs se bornèrent à tirer la leçon de la manifestation que Cachin notamment formula ainsi :

- Nous avons honoré Jaurès et Vaillant. Le souvenir du Premier évoque l’idée de la guerre qu'il combattit, toute sa vie et que nous empêcherons bien de se réaliser nouveau.

La mémoire du second est inséparable de l’idée de cette Commune de 1871 dont la république des Soviets qui est notre vraie patrie, est une réalisation agrandie.

La dislocation

Les militants se séparèrent dans le plus grand calme vers 17 h 45. Nos camarades Pierre Dormoy, député: communiste de Paris, et Garchery, conseiller municipal de Picpus, stationnèrent à la porte de la Villette pour parer aux incidents éventuel.

Comme à l'ordinaire plusieurs militants ont été victimes de brutalités policières En particulier, signalons, qu'à la station de la Villette, quatre brutes se sont précipités sur des jeunes gens qui chantaient et ont meurtris l'un d'eux, âgé de dix-sept ans, de la plus déplorable façon.

(pas de signature)

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Le Sarmiento
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Mardi 14 mai 2013 2 14 /05 /Mai /2013 21:30

Marianne 28 février au 5 mars 2000

Jaurès, derrière l’homme politique, le grand écrivain

 

Ce n'est pas seulement pour s'être dressé, tel l'inconnu de la place Tian'anmen, en travers du chemin de la guerre, que Jean Jaurès mérite les avenues et les rues qui, partout en France, portent son nom. Ce n'est pas seulement pour avoir été assassiné alors qu'il s'obstinait à lutter contre la plus bête et la plus sanglante des fatalités qu'il mérite de rester vivant dans la mémoire collective.

Tout au long d'un parcours tragiquement interrompu avant d'avoir atteint son apogée - Matignon, plutôt que le Panthéon, en était le terme logique -, Jaurès apparaît comme l'homme politique complet tel que le modèle s'en est perdu ou au moins démodé. Imprégné d'une doctrine, porteur d'une vision, servi par son intelligence, appuyé sur sa culture, il était capable de donner à une pensée structurée une forme à la fois claire, logique et belle. Classé premier au concours d'entrée de la rue d'Ulm, il ne s'était incliné à l'agrégation de philosophie que devant Bergson. Orateur hors pair, journaliste incisif, historien, philosophe, critique, il parlait et écrivait la même langue, il utilisait les mêmes instruments dialectiques, il professait la même idéologie et la même morale, que ses auditeurs ou ses lecteurs fussent ses élèves d'Albi, les mineurs de Carmaux, les militants socialistes et syndicalistes alors divisés, les abonnés de la Dépêche, de la Petite République, de l'Humanité, ses collègues de la Chambre ou ses camarades normaliens. A une époque où le fossé n'a jamais été aussi grand entre la littérature, éperdue de raffinements antiréalistes ou de réactions nationalistes, et le peuple abruti de labeur, il assure que la beauté appartient à tout le monde, faisant avancer du même pas utopie de la littérature et utopie sociale.

En inaugurant la publication savante, pour partie chronologique, pour partie thématique, des œuvres  de Jaurès (1), un bloc de 18 volumes qui ne représente pourtant que le cinquième ou le sixième des écrits de l'infatigable travailleur, par des textes littéraires et philosophiques, les éditions Fayard mettent en apparence l'accent sur la multiplicité des talents, donc les diverses facettes d'une personnalité qui excellait dans tout ce qu'elle entreprenait. A la réflexion, ce qui frappe davantage est l’unité d'une pensée qui a, si l’on ose dire, les pieds sur terre, solidement campée dans les sabots du réalisme, et la tête au ciel, perdue dans un grand rêve rustique. Jaurès croyait en l'existence et au triomphe inéluctable des forces de l'esprit.

Deus sive Natura Dieu, autrement dit la nature, écrivait Spinoza. Jaurès annonçait le règne de l'amour, de la raison, de la douceur, autrement dit un nouvel âge celui de la conscience, qui ferait de l'humanité une sorte de Dieu collectif. Le socialisme était humain et même humaniste quand il avait le visage de cet homme... Dominique Jamet

Œuvres de Jean Jaurès, en particulier, tome XVI: Critique littéraire et critique d'art, édition établie par Michel Launay, Camille Grousselas et Françoise Laurent-Prigent. Fayard, 550 p., 150F

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Le Sarmiento
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Samedi 27 avril 2013 6 27 /04 /Avr /2013 20:15

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    La Librairie Deloche fait sa vitrine avec le productions de La Brochure

Sympathique débat dont je ne retiens qu’une question… hors-débat.

A la fin de la réunion au moment des petits gâteaux aimablement offerts par la Librairie, un ami me demande : « Jaurès, réformiste ou révolutionnaire ? »

J’en connais qui répondraient aussitôt : Jaurès révolutionnaire, et d’autres au contraire : Jaurès réformiste.

Pour moi, Jaurès démontre l’inutilité de cette question. Comme devient inutile à un moment la séparation : droite/gauche !

Jaurès rend inutile cette question car elle suppose, chez tel ou tel individu, un positionnement unique dans sa vie. Guesde révolutionnaire,  quand il participe à un gouvernement d’union sacré pendant la première guerre mondiale ?

Avouons-le simplement : depuis 1917 le terme de révolution, comme tant d’autres, a une définition incertaine. Le débat fait rage en Amérique latine depuis toujours : Révolution au Mexique en 1910 ? Révolution bolivarienne au Venezuela entre 1998 et 2013 ? Etrangement ceux qui disent « révolution », quand ils pointent un dysfonctionnement, ils disent que c’est à cause du secteur capitaliste qui y est encore puissant. Révolution dans la révolution dans l’URSS de Gorbatchev ? Pour quel résultat ?

Jaurès veut changer le monde en faveur des classes défavorisés par des moyens pacifiques. Révolutionnaire sur l’objectif, réformistes quant aux moyens ? Sauf que nous le savons, les moyens décident également des fins !

 Pourquoi Jaurès ne se soucie pas de la case où l’ordre du monde pourrait l’enfermer ? Car la priorité n’est pas le futur, mais l’analyse du présent, et c’est elle qui décide de la position à prendre. L’exemple concret est visible dans sa position sur la dissolution de la Douma mise en œuvre par le Tsar suite à la révolution russe de 1905. Sans trouver la Douma géniale, il est plutôt favorable à la Douma, mais la Douma dissoute impose de revoir la stratégie donc vu le nouveau contexte il appelle les membres de la Douma à se ranger du côté de ceux qui sont plus radicaux.

 Jaurès n’a pas de dogme auquel s’accrocher contre vents et marées, mais des idéaux qui sont accrochés à lui et s’il en appelle en permanence à l’adaptation de l’action ce n’est pas pour mettre en veilleuse les idéaux en question. Jaurès est un extraordinaire dialecticien car il ne perd jamais de vue la direction quand il regarde là où il met les pieds pour combattre les obstacles. Chez lui, regarder l’horizon ça lui impose ce que Lénine appelait « l’analyse concrète de la situation concrète ». Position difficile car ils sont si nombreux ceux qui invoquent les difficultés de l’heure pour oublier l’horizon ! Presque aussi nombreux que ceux qui, au nom de la fidélité de l’horizon se moquent des réalités immédiates.

Jaurès, en politique, n’a pas de croyance. Il sait qu’au nom de la croyance en un futur sans classe, même le pire peut arriver. Il sait qu’un nom de la croyance en la fatalité du présent, même le pire peut arriver. Ce n’est pas son idée du futur qui peut lui commander son analyse du présent.

En conséquence Jaurès a laissé très peu de livres… mais des tonnes d’articles qui sont des réactions à l’actualité, réactions souvent difficiles à lire car on n’a plus en vue cette actualité, mais réactions si riches quand on peut en retrouver la logique.

 Jaurès était de cette pédagogie qui veut que l’art du pédagogue soit dans l’art de la répétition. Comment répéter cent fois qu’on demande un impôt progressif sur le revenu ? Un loi sur les retraites ouvrières ? La paix entre les peuples ? L’unité des socialiste ?

Jaurès n’était ni révolutionnaire, ni réformiste ; il était tout simplement un pédagogue de la répétition, pédagogie basée cependant sur un optimisme d’époque que ses adversaires lui firent payer au prix fort. Lire Jaurès aujourd’hui permet de remettre en cause cet optimisme pour l’articuler sur cette autre vision du monde ; optimisme de la volonté, pessimisme de l’intelligence. JP Damaggio

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Le Sarmiento
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Samedi 27 avril 2013 6 27 /04 /Avr /2013 19:55

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Proposition d’un lâche (1914)

Citoyens je propose que, si un jour on déclarait la guerre de faire la grève militariste

(à part) comme ça on ne risquerait pas sa peau (dessin  par Roberty)

Car en effet, Jaurès n’a pas risqué sa peau !

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Le châtelain dans ses terres :

Contrairement aux autres caricatures qui portent sur le pacifisme de Jaurès, ici c’est une attaque sur ses positions sociales. A côté du paysan qui travaille, le châtelain règne avec son ombrelle et son journal. Une position "confortable" qui lui coûtera cependant très cher…

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La guerre sainte dans le Sud-Oranais. Le Grand marabout Sidi Mohamed Ben Jaurès prêchant la pénétration pacifique dans le désert.

Jaurès n'est pas pour l'indépendance des peuples coloniaux mais il est aussi très critique de la politique coloniale et on voilà là le pacifiste à la remorque d'un arabe qui l'est bien peu.

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Jaurès à la solde des Allemands, Jaurès l’espion des Allemands, Jaurès l’ami des Allemands… Cette caricature de 1907 guide le bras de l’assassin.

 Sur Fantasio, dès 1907, Jaurès agent de l’Allemagne

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Résistance 2007
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Mercredi 24 avril 2013 3 24 /04 /Avr /2013 14:44

Cet article de journal peut paraître un peu long aujourd'hui.... JPD

L 'ESPRIT DES PAYSANS

« La Dépêche » du dimanche 10 novembre 1889

L'éducation politique et morale des paysans a une grande importance. Pour y réussir, il faut les aimer et les bien connaître.

Le paysan a l'esprit sérieux. Il est obligé de peiner, de calculer, de se défier. Il ne dissipe pas son intelligence en saillies et en bagatelles ; il s'en sert, non comme d'un jouet, mais comme d'un outil. Il n'est pas gouailleur et fantaisiste ; il ignore ce qu'à la ville on appelle la blague. Je parle des vrais paysans, de ceux qui sont attachés au champ, qui labourent et qui sèment, Car il y a dans nos campagnes des irréguliers qui vivent, moitié de travail, moitié de maraude, ou qui exercent des métiers variés, extrayant la pierre, creusant des puits, etc. Ceux-ci, de même qu'ils ont souvent de la fantaisie dans leur vie, en ont dans leur esprit et dans leurs paroles. Ils ont de la verve, ils ont des mots qui partent comme des fusées; ils sont facétieux. Le vrai paysan, lui, a l'esprit grave. Non qu'à l'occasion il n'aime à rire et à se divertir, niais, alors, il a recours à des chansons et à des contes qui contiennent de la joie toute faite, plutôt qu'à des fantaisies personnelles et spontanées de conversation.

En revanche, cette sobriété de l'esprit fait que la moindre plaisanterie l'amuse, On vendange, et il y a dans la vigne beaucoup de vendangeurs et de vendangeuses; du coteau qui est à l'extrémité opposée de la plaine arrivent dans l’air ensoleillé des sons de cloches Une paysanne dit, d’un air entendu : « Quelqu'un se pend» ; — c'est le sonneur de cloches qui, en effet, se pend à la corde. C'est là une plaisanterie rebattue, traditionnelle, et pourtant tous y prennent plaisir, la refont pour leur compte, y trouvent de la saveur. Voilà comment les beaux esprits du village ont dans les cercles de paysans des succès si aisés et si énormes. Ces esprits tout neufs, et au fond très sérieux, quand on les met en mouvement, s'amusent de rien.

Le paysan est volontiers sentencieux, surtout en prenant de l’âge. Il s'exprime par proverbes et maximes ; il ne peut pas se créer à lui-même des idées générales, et il les emprunte à la sagesse traditionnelle. « Le pauvre père disait » revient très souvent dans la conversation des paysans. Cette tradition est le seul livre où beaucoup d'entre eux aient lu. Or, elle se compose de formules courtes, de proverbes et de maximes. Nous nous étonnons quelquefois que, vivant en pleine nature, les paysans ne fassent pas sur les phénomènes naturels plus d'observations personnelles et neuves nous sommes dupes d'une illusion. A part quelques grands faits très simples, comme la succession des saisons, tout dans la nature est extraordinairement compliqué. La plupart des proverbes rustiques ayant trait à la vie agricole n'expriment guère que des coïncidences qui se renouvellent de loin en loin, mais comme c'est pour le paysan le seul point de repère, il y tient beaucoup, et il a beau prendre le proverbe en défaut, dix fois, vingt fois il n'y renonce pas. C'est qu'il résume pour lui un premier essai de généralisation, de science, et qu'il a, en outre, la marque vénérable de la tradition. Voyez ces paysans sentencieux dont les paysans eux-mêmes disent qu'ils ont « l'air prophète ». On sent que, quand ils citent une maxime, ils croient participer à une sagesse très haute, et qu'ils en conçoivent pour eux-mêmes une sorte de respect.

Au point de vue de la terre, le paysan est très attaché à la propriété individuelle ; au point de vue de l'esprit, il aime, au contraire, à confondre sa propre sagesse avec la sagesse, indivise de la tradition. Le prix de l'effort personnel, de la conquête personnelle dans l'ordre du savoir ne lui est pas suffisamment connu. Et c'est là une des raisons qui l'empêchent de vérifier et de corriger par son expérience propre les préjugés nombreux qui circulent.

Ce n'est pas que l'esprit d'invention et de création fasse défaut dans nos campagnes ; il y a une production poétique incessante. E. n'y a guère d'événements un peu curieux au village ou dans la contrée qui ne soient mis en chanson. Qu'il s'agisse d'un mariage comique, de la brouille d'un curé avec sa madone ou d'une élection, il y a toujours une demi-douzaine de poètes qui se cotisent et qui font une pièce de vers en collaboration. Ce n'est pas toujours très relevé, mais c'est vivant. Ce sont les jeunes gens qui font cela.

 La jeunesse est, à la campagne, presque une institution. A la ville, et surtout dans les grandes villes, les plaisirs sont tout préparés : c'est le théâtre, c'est le cirque; vieillards et jeunes gens s'y pressent confondus. Il n'y a de distractions pour les paysans que celles qu'ils organisent eux-mêmes : les fêtes votives, les bals sous les grands arbres. Mais qui donc organisera tout cela, qui s'emploiera à louer les musiciens, à orner l'emplacement, à recueillir les fonds, si ce n'est les jeunes gens ? Ce sont eux surtout qui résistent au curé quand il défend la danse ; ce sont eux qui, à la sortie de vêpres, organisent, à partir du clocher, ces courses à pied où il faut, tous les cent pas, poser un œuf à terre sans le briser; ce sont eux, quand un mariage leur déplaît, qui sèment de la paille et du foin tout le long du chemin suivi par le cortège ; ce sont eux qui introduisent dans les campagnes les refrains politiques et patriotiques venus de la ville, qui perpétuent dans nos campagnes les veillées, qui, sans eux, se perdraient ; ce sont eux, enfin, qui, à la sortie des offices ou en revenant du marché, escortent la jolie paysanne, laissant les anciens s'entretenir du cours des bestiaux. Aussi, quand à la campagne il est question de « la jeunesse », on sent qu'il s'agit d'une sorte de puissance organisée, qui n'a rien d'analogue dans les grandes villes.

De toutes les poésies qui se font ou qui se chantent à la campagne, la nature est à peu près absente : il s'agit d'amour, de fiançailles, de guerre, de départ, de retour, d'événements locaux ; mais les beautés mêmes de la campagne n'y sont jamais décrites ou même indiquées. Pourtant, le sentiment poétique ne manque pas aux paysans, mais, précisément parce qu'ils vivent dans la monotonie des beautés naturelles, ils demandent à leurs chansons de leur parler d'autre chose. Ils n'ont pas certainement la grande poésie; et comment l'auraient-ils ? Le temps est passé, où les hommes divinisaient les forces de la nature, le soleil éclatant et les grands bois mystérieux. Les paysans n'ont pas encore sur l'immensité de l'Univers, sur le mouvement ordonné des astres, sur l'évolution et le progrès de la vie, ces grandes idées qui font vibrer la pensée au contact de la nature extérieure. Ils sont habitués à agir, non à rêver ; ils ne peuvent dès lors emprunter au monde visible un aliment pour leurs rêveries.

 L'Église a durci et desséché le dogme. L'Évangile, avec son libre et poétique esprit, a été remplacé par des pratiques sèches, des formalités superstitieuses et des croyances terribles. Les doux horizons de la Palestine sont presque inconnus du paysan, et l’étoile qui guidait les bergers ne se lève pas sur lui. Il retrouve la poésie dans sa familiarité de tous les instants avec la vie des êtres et des choses. A la fin de l'hiver, quand les bestiaux, après de longs mois de réclusion, peuvent quitter l'étable, le jeune paysan accourt pour les voir sortir. Ils sont d'abord comme étonnés ; puis, grisés soudain par la lumière, le grand air, ils partent comme des fous, ils font en sautant, en mugissant, le tour de la grande prairie ; ils en reprennent possession ; puis tous, bœufs, vaches, taureaux, se précipitent et se confondent comme dans une mêlée. Ces bêtes pesantes s’enlèvent comme des chevaux légers. Elles s’arrêtent, soufflent, aspirent l’air, regardent l’horizon et, comme piquées tout à coup d'un aiguillon de folie, s'enlèvent de nouveau. Peu à peu elles se mettent à paître l'herbe courte et rare et, de temps à autre, dans le troupeau immobile qui semble cuver son ivresse, un bœuf se remet à bondir comme après l'orage une vague se dresse de loin en loin dans la mer mal apaisée. Ce sont là de puissants spectacles et le jeune paysan y assiste avec un mélange de crainte et de joie.

 Lorsque la pluie tombe enfin sur le maïs altéré et fait un bruit joyeux dans les feuilles, la paysanne dit : « Le maïs rit. » Lorsque les fèves encore jeunes viennent bien, sous un soleil doux, dans la terre bien travaillée et gonflée de suc, la paysanne, réjouie, dit : « Les fèves têtent. »

 Les paysans s'ennuient dans les lieux clos et bas. Évidemment, ils se nourrissent, à leur insu même, des grands horizons. Un soir, je causais avec un laboureur au sommet d'un coteau qui dominait une grande étendue de pays. L'air était transparent et calme; nous regardions la montagne lointaine d'un bleu sombre qui fermait l'horizon. Il nous sembla entendre un murmure très vague qui arrivait vers nous : c'était le vent du soir qui se levait au loin sur la montagne, et, dans la tranquillité merveilleuse de l'espace, le premier frisson des forêts invisibles venait vers nous. Le paysan écoutait, visiblement heureux ; il me dit en son patois «Lou tèns ès aousenc. » L'expression est intraduisible dans notre langue ; il faudrait dire : le temps est entendif. Le mot exprime cet état de l'air qui est pour le son ce que l'absolue transparence est pour la lumière. Mais de pareils mots n'indiquent-ils pas, mieux que bien des effusions, la poétique familiarité du paysan avec les choses?

 Il n'est point incapable des hautes mélancolies. J'ai connu des vieillards qui, la journée finie, couchés sur la terre sombre où ils allaient bientôt disparaître, parlaient de la mort avec une sorte d'étonnement résigné : « Tout sera bien fini, disaient-ils, et personne n'en revient. » Chose étrange et que j'ai souvent constatée : les mêmes hommes qui parlaient de la mort comme de la destruction totale, parlaient peu de temps après ou en même temps, de l'âme et de sa survivance. Évidemment, beaucoup de paysans n'accordent pas l'idée naturelle qu'ils ont de la vie et de la mort avec l'idée qu'ils tiennent de l'Église. Ils ont dans l'esprit, sans s'en douter, des idées contraires ; elles ne se heurtent point parce qu'ils n'y réfléchissent pas assez; elles sont simplement juxtaposées. D'un côté, ils croient très bien, avec l'Église, que l'homme est supérieur aux bêtes, qu'il a une âme, et que cette âme ne périra pas. D'un autre côté, comme on n'a pas développé en eux la vie de la pensée, comme toute leur existence s'use dans le labeur opiniâtre des bras, dans la lutte avec la terre, ils ne peuvent ni se figurer, ni même pressentir ce qui survivrait d'eux dans un autre ordre d'existence ; il leur semble, par ce côté, que la terre en les recouvrant les aura tout entiers.

 Dans les nuits sans lune, les astres brillent, mais ils n'éclairent pas sensiblement la terre; elle est toute noire, et les étoiles semblent resplendir pour elles-mêmes dans les hauteurs : il y a comme divorce du ciel et de la terre. De même, il y a dans l'âme du paysan divorce entre la vie machinale à laquelle il a été condamné et les espérances immortelles que l'Église a gravées à la surface de son esprit, mais qu'elle n'a point fondues dans son existence quotidienne. Elle a imposé des dogmes du dehors ; elle n'a pas éveillé la pensée intime. Le premier soin de l'Église, si elle voulait faire pénétrer vraiment l'esprit chrétien jusqu'au fond des âmes, devrait être d'aider et non de combattre ceux qui, comme nous, veulent éveiller partout la pensée ; mais l'Église ne songe qu'à sa domination. C'est à nous d'amener peu à peu la démocratie rurale à la pensée personnelle. Jean Jaurès

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Mardi 23 avril 2013 2 23 /04 /Avr /2013 15:30

En 1899 un livre d’articles de Jaurès est publié sous le titre Action socialiste ; Première série, le socialisme et l’enseignement, le socialisme et les peuplesJaurès y publie l’avant-propos suivant éclairant à plus d’un titre malgré sa brièveté. En 1899 nous sommes encore loin de la création de Parti socialiste qui s’unifie en 1905. Nous sommes donc loin de la création du journal L’Humanité. Les articles sont surtout de La Dépêche du Midi. Et Jaurès a raison, ils sont bien ceux d’un socialiste. Mais quelle différence entre un « socialiste » et un « centre-gauche » ?

Nous y reviendrons. JPD

La parole à Jaurès

De jeunes amis m'ont demandé la permission de réunir, en un ou plusieurs volumes, un choix de mes articles et discours. Un moment, j'ai hésité. Je craignais qu'on ne vît là une sorte de préoccupation littéraire peu convenable à un militant. Et puis, nous avons devant nous tant de travail, nous avons si peu fait, qu'il me paraissait dangereux de retourner vers le passé. A quoi non lier ces pauvres gerbes quand la moisson commence à peine ?

Mais ces jeunes gens m'ont dit que publier un volume de propagande, comme on publierait une brochure de propagande, c'était encore agir, et je me suis rendu de bon cœur à leur vœu.

 Ce sont eux qui ont fait tout le travail, le choix et le classement. Je ne sais même pas, en écrivant cet avant-propos, quels sont les morceaux contenus dans ce volume. Mais ce que je sais bien, c'est que, quelle qu'en soit la date, on y retrouvera la même inspiration socialiste. Dès que j'ai commencé à écrire dans les journaux et à parler à la Chambre, dès 1886, le socialisme me possédait tout entier, et j'en faisais profession. Je ne dis point cela pour combattre la légende qui fait de moi un centre-gauche converti, mais simplement parce que c'est la vérité.

Mais il est vrai aussi que j'ai adhéré à l'idée socialiste et collectiviste avant d'adhérer au parti socialiste. Je m'imaginais que tous les républicains, en poussant à bout l'idée de République, devaient venir au socialisme. Et il me paraissait plus sage de ne pas créer un groupement socialiste distinct. C'était une illusion enfantine, et ce que la vie m'a révélé, ce n’est point l’idée socialiste, c’est la nécessité du combat. Si les pages qui suivent pouvaient aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat, et à comprendre que la vérité, pour être toute la vérité, doit s’armer en bataille, les jeunes gens désintéressés et dévoués qui ont pris l’initiative de cette publication seraient bien payés de leur peine.

Jean Jaurès

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Résistance 2007
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Jeudi 3 janvier 2013 4 03 /01 /Jan /2013 16:33

A un moment, libéré de sa fonction de député par la majorité de ses électeurs, Jaurès proposa une chronique littéraire à La Dépêche du Midi. Voici celle autour des félibres. JPD

 La Quizaine littéraire 15-05-1894

Aubanel

 Un vieil ami du grand poète provençal, Théodore Aubanel, vient de publier sur lui une très substantielle et intéressante étude chez Lecoffre. M. Ludovic Legré nous conte l'existence même d'Aubanel ; il publie ses lettres intimes, indique l'origine de ses inspirations. Il est évident que ce qui caractérise Aubanel dans le groupe des grands et illustres poètes de Provence, C'est la spontanéité, la sincérité lyrique. Roumanille a été l'éducateur, l'esprit systématique. Mistral a eu la large création épique et impersonnelle. C'est avec sa vie, ses amours, ses deuils, ses joies qu'Aubanel a fait ses œuvres exquises et pénétrantes. Son amour poignant pour Zani, la pâle et douce jeune fille cachée au couvent, a été l'origine de son recueil « La Miougrano entreduberto ».

Ce qui caractérise le génie d'Aubanel, c'est un curieux et intime mélange d'esprit chrétien et de sentiment païen. Il est catholique passionné, plein de piété à la Vierge ; il comprend le pur et idéal amour et il a en même temps le sens de la nature passionnée, éclatante, ardente. Il associe à la dévotion délicate et tendre pour la Vierge le culte de la Vénus d'Arles. Il a eu plus d'une difficulté à ce sujet. Il a tour à tour charmé et scandalisé les bonnes âmes et il a eu à lutter contre de pieuses cabales, après avoir reçu des papes des lettres d'affectueuse approbation.

Mais c'est une joie pour nous de sentir ce que ce mouvement provençal, qui apparaît un peu artificiel et factice à travers le félibrige parisien, a eu de sincérité première, d'élan vrai et chaud. J'aime peu les Provençaux de Paris qui exploitent indéfiniment la Provence mais ceux de Provence ont été vivants, naïfs, inspirés et grands. M. Ludovic Legré nous ramène à l'horizon que domine le mont Ventoux et où ont vécu de vrais hommes, de vrais poètes, qui ont admiré la lumière, la beauté, la vie et qui ont aimé.

 

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Le Sarmiento
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Jeudi 3 janvier 2013 4 03 /01 /Jan /2013 16:30

A un moment, libéré de sa fonction de député par la majorité de ses électeurs, Jaurès proposa une chronique littéraire à La Dépêche du Midi. Voici celle autour de deux productions concernant Lourdes. Celle de Pouvillon, originaire de Montauban et celle de Zola beaucoup plus connu. JPD

 

La Quinzaine littéraire, 04-05-1894

BERNADETTE DE LOURDES

Émile Pouvillon vient de publier chez Plon Un Mystère, dont toute la vie de Bernadette, depuis la première enfance pieuse et rêveuse jusqu'à l'agonie dans une cellule de couvent est le sujet. Pouvillon semble aimer maintenant cette forme du mystère, ces descriptions courtes, analogues à des indications scéniques, coupées de dialogues. Il avait déjà employé la même forme semi-descriptive, semi-dramatique et lyrique dans les Antibel. Mais dans les Antibel, dans cette rude et poignante histoire de paysans, la nature tenait plus de place. Ici, sauf dans le prologue et dans quelques scènes du début, la nature apparaît peu. Les Pyrénées un moment se dressent, puis s'effacent. Et presque tout le drame est purement intérieur et psychologique.

 Je crois que le roman de Zola sur Lourdes était depuis assez longtemps annoncé quand Pouvillon a conçu son œuvre. En tout cas, il n'y a pas là rivalité, et, si j'ose dire, concurrence. La différence est si grande entre le point de vue de Zola et celui de Pouvillon qu'il n'y a pas de conflit à craindre. Nous connaissons à peine quelques feuilletons du livre de Zola, mais la seule différence des titres indique la diversité des œuvres. Pour Zola, c'est Lourdes, c'est-à-dire l'énorme vie du pèlerinage, et si Bernadette en doit être le centre, je suis sûr d'avance qu'elle sera plus d'une fois écrasée par le cadre. Zola retrouve à Lourdes ce qu'il a partout cherché et aimé : après la vie puissante et réglée des grandes gares, après la colossale organisation commerciale des grands magasins comme le Bonheur des Dames, voici une énorme organisation religieuse qui ébranle ramasse et discipline les foules, et qui centralise la dévotion à la Vierge, absorbe et détruit les autres pèlerinages comme le Louvre et le Bon Marché ont absorbé et détruit les boutiques et les magasins modestes du bon vieux temps. Nous verrons si Zola saura montrer dans le frêle mécanisme délicat de l'âme enfantine de Bernadette le ressort central presque invisible, mais tout puissant de cette énorme machine de piété à la fois sincère et théâtrale. Ou, si l'on me permet une comparaison plus évangélique, saura-t-il nous montrer comment l'imperceptible grain de sénevé en levant du sol a communiqué un ébranlement mystérieux à toute la surface de la planète, et a déterminé la vaste houle des mottes de terres, des sillons et des plaines ? Voilà où serait, à mon sens, l'intérêt du livre de Zola.

 Pouvillon s'est transporté d'emblée dans l'âme de Bernadette. C'est à travers ses visions que tout nous apparaît : même la Lourdes nouvelle, celle des basiliques, des immenses pèlerinages, que Bernadette n'a jamais vue de ses yeux. Pouvillon ne nous la montre pas directement, c'est dans une vision de Bernadette devenue sœur cloîtrée que la ville bruyante et triomphante nous apparaît. Il y a des parties charmantes, spirituelles ou délicates dans l'œuvre de Pouvillon. Oserai- je dire quel est, à mon sens, le défaut ? Elle manque de continuité et d'unité. Je suis déconcerté en passant du paradis de légendes ingénieusement ouvragé et laborieusement naïf du prologue à des faits divers, des enquêtes de commissaire et des scènes de reportage. Puisque tout le fond de l'ouvre devait être dans l'âme même de Bernadette et dans les effets divers et contradictoires que cette âme devait produire sur d'autres âmes inégalement capables de la comprendre, pourquoi avoir superposé à cette œuvre vivante et vraie, comme une immuable et fantastique coupole, ce paradis du prologue ? Ce ciel de carton peint, si habilement qu'il le soit, est en dehors de la vie : il est figé, c'est-à-dire mort, et c'est là, à mon sens, comme un plafond qui écrase et rabat l'essor de l'ouvre laquelle, au grand air de la nature et de la vie, fut plus librement montée. Et ce décor du théâtre céleste donne quelque chose de factice à tout le drame humain qui se développe en bas. Mais il est à cette faute une compensation : c'est que, du haut de ce paradis, Pouvillon a pu contempler les Pyrénées, et nous les montrer comme on les verrait d'un ballon descendant. « Sous le Paradis, juste dessous, dans le dédale blanc et bleu des Pyrénées, comme d'un aigle en chasse, le regard du saint plane en orbes immenses, descend sur le haut relief des montagnes. Et à mesure qu'il s'abaisse, les montagnes grandissent. Dans l'éther pâle, des figures monstrueuses apparaissent. Noires, déchiquetées, aiguisées comme des flèches barbares, les cimes sortent de la nudité triste des champs de neige. Voici la pyramide d'Ardiclen, la couronne ébréchée de Néouvieille, les quatre pennes de Vignemale portant comme les quatre bouts d'un linceul, le glacier de Montferrat... ».

Et ceci, qui est admirable, «c'est la lande de Bartrès. Solitaire, perdue entre le ciel et les vagues pays abîmés au dessous, les campagnes comme brodées, les villages tout petits en fuite dans la brume solitaire et triste d'être toujours pareille, de tout temps pareille, avec ses tertres funéraires, ses tertres désherbés, témoins de l'autrefois, avec ses chênes, ses trois ou quatre chênes gardiens de l'étendue, elle ondule couchée au pied des montagnes, prosternée devant les Pyrénées glorieuses et sévères qui se dressent en face d'elles zébrées de torrents, veloutées d'herbe pâle, couronnées de glaciers. »

Pouvillon, qui est souvent un délicat orfèvre presque mignard, a tout à coup (quand il retrouve des paysages analogues à ceux de son Quercy), l'ampleur triste des horizons, et comme la saveur amère et douce des terres familières et désolées. Il y a aussi quelques beaux morceaux de philosophe.

« Un mystique. Un miracle Pourquoi pas ? Les lois de la nature sont invariables, c'est vrai. Mais la loi, la loi unique, la loi absolue, qui peut se vanter de l'avoir lue sur le visage changeant des phénomènes... Que faire, chétifs ? De ses faibles doigts comment saisir l'immensité de la vie universelle ? Que faire ? Abdiquer ; se délivrer du moi, se donner dans l'acte de foi du chrétien, disparaître vivant dans l'absolu. Se donner ? C'est peut-être beaucoup. Et l'occasion est-elle vraiment si pressante ? Quoi ? pour l'étonnement d'une thaumaturgie pratiquée de tout temps et par tous les cultes ? pour le soulagement inattendu de quelques misères privilégiées ? Pourquoi privilégiées ? pour quelques gouttes de joie inutiles, perdues dans l'océan de l'a douleur humaine ? Se donner pour si peu ? Echapper à l'obscurité formidable du grand mystère, pour acquiescer à l'obscurité du petit mystère catholique, où est l'avantage !»

Comme on voit, Pouvillon qui, dans les Antibel a compris et réalisé la grandeur de la fatalité antique, touche ici aux cimes de la pensée chrétienne et aussi de la pensée libre. Oserai- je émettre un vœu ? C'est qu'il reste toujours étroitement associé de cœur et de regard à la nature à la fois sévère et précise, qu'il ne se laisse pas emporter, par la tentation de la mode, à un mysticisme vague où les solides hauteurs des monts s'atténuent en fantômes et où les sommets se dissolvent en nuées.

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Mercredi 4 août 2010 3 04 /08 /Août /2010 19:10

Par ailleurs, je conteste la présentation d'un spectacle de Benedetto faite par son ami Léonardini. Pour rétablir l'équilibre je donne ici un autre article de mes archives où je me retrouve totalement d'accord avec Léonardi. JPD

 

Saint Jean Bouche d’or

Avignon l’été souffre d’une indigestion de théâtre, tandis que c’est la morte saison onze mois de l’année. Trois compagnies à demeure maintiennent la flamme : celles de Gélas, Timar, Benedetto.

Le petit théâtre des carmes vient d’être repeint. Celui qui l’anime réussit le tour de force d’être avec lui-même constant, au fil des transformations successives.

Ainsi la mode, par définition versatile, vient lécher les pieds de la minuscule citadelle des Carmes, mais l’occupant des lieux continue d’y faire entendre son chant civique singulier. Cette fois, il propose plusieurs coup de théâtre de midi à minuit, et notamment « Jaurès la voix » qu’il étrennait à Carmaux pour la fête en l’honneur du fondateur de L’Humanité.

C’est une parlerie, à la gloire de celui qui voulut faire un rempart de son corps devant l’Europe courant au massacre. Benedetto est centre, l’allure d’un gitan en dimanche (costume clair et pochette de mousseline rose). De sa bouche le texte coule, torrentueux, lyrique, chargé d’accents et d’aromates, puissamment évocateur de son modèle : le tribun aux inflexions tantôt douces et tantôt rocailleuses. Cela constitue un étonnant exercice de mimétisme imaginaire, une recréation de l’intérieur, une transfusion de sens permanente.

Autour de Benedetto, proférant, murmurant, profus de paroles, économe en gestes, volète ironiquement une musique de supermarché tandis que gravitent, en silence, ceux qui miment la vie et la mort du héros (1).

Est-il besoin de dire que la figure de Jaurès et l’évocation du « grain de sa voix » offrent encore à Benedetto l’occurrence d’un éloge de la méridionalité, voire de la latinité ? Ce verbe recréé charie donc un monde et son histoire, en ses inspirations les plus sensibles. Alors, grâce au poète, Jaurès redevient ce sain Jean Bouche d’or de la paix, dont la voix chère s’est tue sous le coup d’un assassin infâme. La guerre de 14 a commencé au Café du Croissant.

Jean-Pierre Léonardini L’Humanité 26 juillet 1984

(1)   Claude Djian, Sophie Calimache, Charlotte Chamoux, Véronique Decours, Madeleine Ravel, Frédéric Vouland, Michel Laurent, Jean-Luc Parent.

 

 

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Mardi 22 septembre 2009 2 22 /09 /Sep /2009 22:35

Autour de Jaurès à Montauban

L’Institut d’Histoire Sociale de la CGT propose à Montauban trois jours autour de Jaurès qui ont commencé ce soir avec un débat, en présence d’une exposition de l’association Valmy qui pourra être visitée demain, le tout s’achevant jeudi autour d’un autre débat avec des responsables de la CGT pour faire le chemin d’hier à aujourd’hui.

Il m’a été proposé de faire une courte intervention sur Jaurès et la question sociale. J’ai décidé de prêter ma voix à un article que Jaurès publia dans l’Humanité le 30 décembre 1906 : la guerre sociale, et que vous trouvez juste après cette page Jaurès la guerre sociale  . J’ai ajouté quelques mots de l’article Jaurès et le repos hebdomadaire.

En guise de réaction, une dame posa cette question que j’ai entendue ainsi : comment cette mémoire a-t-elle pu nous échapper ? Même si l’actualité n’est plus celle de Jaurès, la question sociale ne se réglant plus à coup de baïonnettes, elle ressemble cependant, en son fondement, au texte de Jaurès qui surprend par sa modernité. Jaurès aurait-il été mal servi par les jaurésiens qui le défendent depuis des lunes ? Au bout du compte une autre question plus pratique apportera me semble-t-il la réponse : au moment où les paysans protestent en jetant le lait, Jaurès n’aurait-il pas été plus capable que ses successeurs pour inclure les luttes paysannes dans la question sociale générale ? J’ai eu envie de répondre que chez Jaurès tout est dans la nuance : il défend les paysans qui luttent, les radicaux qui luttent, les ouvriers qui luttent, les peuples qui luttent, les femmes qui luttent, les chrétiens qui luttent etc. Alors qu’autour de lui, et après lui, les catégories diront : la classe ouvrière est révolutionnaire et les paysans des gens soumis à la terre, les socialistes sont les grands lutteurs et les radicaux des supporteurs de la bourgeoisie, les femmes sont soumises à l’église et les hommes seuls sont assez virils pour imposer la révolte etc. Le sens de la nuance chez Jaurès, ce n’est pas le sens du compromis et encore moins celui de la compromission. C’est ce que Lénine appelait : l’analyse concrète des luttes dans la situation concrète. Sauf qu’à partir de là, le monde devient moins confortable car son étude demande plus de travail !

Il n’y a plus les syndicalistes qui seraient la fine fleur de la révolution et les politiques des vendus au capitalisme, mais des pas qui s’ajoutent aux pas pour faire la marche. Dans son évolution, et elle fut importante, Jaurès n’a jamais effacé une page de sa vie pour en défendre une autre, il a toujours ajouté page après page. Au départ, il était simple républicain, puis il est devenu républicain socialiste, le mot socialiste ne pouvant effacer le précédent qui au contraire prenait ainsi tout son sens.

Oui, mais où nous conduit cette marche ? Dans son article sur la guerre sociale il pronostique que dans dix ans le peuple pourra prendre ses affaires en main, or dix après c’est l’ignoble guerre qu’il n’a pas pu empêcher. A une analyse juste, j’ai jugé qu’il s’était trompé quant à la solution. Peut-on dire « trompé » ? Une personne pense que non.

Depuis 1906 que de chemins furent tentés pour sortir du capitalisme et pourtant nous y sommes encore en plein ! Un homme politique qui dit, après analyse, que demain c’est la victoire, s’est-il trompé quand il constate que c’est la défaite ? Il existe aujourd’hui une phrase passe-partout qui dit que les batailles perdues sont celles que l’on ne mène pas. Car celles qu’on mène ne peuvent pas être perdues ?

Plutôt que d’analyser les défaites, on parle à postériori d’erreurs. Le système soviétique aurait commis des erreurs. Tel ou tel parti aurait commis une erreur. Jaurès emploie le mot uniquement pour les autres : le radicaux surtout ou la Douma en Russie. Ce mot suffit-il ? Serait-il provocateur, un titre de livre demandant : « En quoi Jaurès a-t-il eu tout faux ? » J’appartiens depuis mon enfance à la grande famille des admirateurs de Jaurès (j’étais dans une école Jean Jaurès), admiration redoublée quand j’ai appris comme  il a su unir sans cesse, dans la complémentarité, mais pendant qu’il tricotait l’unité, les mailles tombaient et la guerre a éclaté. La question serait encore plus valable pour Marx ! Bien sûr, on le lit aujourd’hui et nous sommes des millions à dire : « comme il avait raison le père Marx ! » Sauf que la révolution n’est toujours pas là et le point essentiel du marxisme n’est-il pas de réussir la révolution ? Dans un dernier édito du Sarkophage Paul Ariès écrit que la posture de lutte aujourd’hui c’est : « désespéré mais optimiste », un peu comme Gramsci disait : « pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté ». A lire Jaurès j’ai envie d’écrire : lucidité d’où l’anxiété, avec activité, d’où la gaieté. 22-09-09 Jean-Paul Damaggio

Par éditions la brochure - Publié dans : jaurès - Communauté : Résistance 2007
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