Préface d’Olympe de Gouges au « Couvent »
En publiant le théâtre d’Olympe de Gouges aux Editions Cocagne en 1993, Félix Castan écrivait : « Chaque pièce est précédée ou
suivie dans l’édition originale de documents sur les difficultés et les démêlés qu’elle a entraînés pour l’auteur, lesquels portent rarement sur le contenu de l’œuvre, et nous préférons les
renvoyer à une section spéciale du quatrième volume des œuvres complètes. » Pour Félix Castan, ces préfaces brouillaient l’œuvre or le plus souvent, en guise de citation une phrase de la
dite préface introduit l’œuvre ! Quand pour la première fois, en 1994, à la bibliothèque de Montauban j’ai eu la curiosité de lire les préfaces en question, j’ai au contraire découvert des
textes au cœur de l’œuvre elle-même et au cœur de sa vie avec ici les démêlés avec son fils ! Ecrits sans ordre, il est vrai, écrits sous le coup de la colère, j’en conviens, mais d’autant
plus vivants ! En attendant une hypothétique publication voici la préface à la pièce Les vœux forcés, Félix Castan ayant retenu comme titre, Le
couvent. Pour faire court, il s’agit des jeunes gens forcés d’entrer au couvent, coutume que les députés de 1790 étaient à ce moment là en train de remettre en cause. J’ai mis en
rouge la partie de la préface reprise par Félix Castan. JPD
Préface d’Olympe de Gouges au « Couvent »
PREFACE
J'ai déjà prouvé que depuis ma naissance je suis persécutée; que rien ne m'a jamais réussi, et qu'enfin les vraies jouissances me sont
inconnues, quoique le Ciel m'ait fait une âme pour en goûter les délices. La littérature est une passion qui porte jusqu'au délire. Cette passion m'a constamment occupée pendant dix années de ma
vie. Elle a ses inquiétudes, ses alarmes, ses tourments, comme celle de l’amour.
L'esclavage des Noirs
devait avoir, d'après les circonstances, le plus grand succès : ce succès fut empoisonné par des entraves effroyables et iniques. Pour faire
diversion à mes tourments, j'arrivai à Versailles avec tous les Députés de la France ; je donnai aveuglément et à corps perdu dans la politique et dans la philosophie. Mes écrits patriotiques
soulevèrent tous les partis naissants, contre mes bonnes vues. A peine j'étais entrée en lice avec les vrais soutiens, que les merveilleux de la Cour crièrent à l'audace, à l'entreprise, et
prétendirent qu'il valait mieux que je fisse l'amour que des livres. J'aurais pu les en croire s'ils avaient été en état de me le persuader. Ils ne pouvaient m'offrir que des vices et des
ridicules, je n'aime que les vertus. Cette morale et cette critique ne me corrigèrent pas, je continuai d'écrire.
On agita la question des vœux arrachés aux jeunes gens des deux sexes : cette question m'inspira mon Drame des Vœux Forcés. Tous
les Prêtres qui se sont distingués sur cette matière me fournirent les moyens d'établir 1e caractère du Curé de mon Drame: J'arrachai une plume de l'aile de chacun. L'éloquence et l'érudition de
MM. Talleyrand, Sieyès, et surtout la pureté religieuse de M. l'Abbé Goutes, me donnèrent de quoi m'étendre sur ce caractère. L'Abbé Maury m'inspira celui de mon Grand-Vicaire. Mais il faut être juste, je n'en ai fait que la charge ; le véritable Abbé Maury
a bien plus d'esprit que mon Grand-Vicaire. Victime du fanatisme, comme on l'apprendra par les suites, ce sujet dut me sourire plus qu'à tout autre ; aussi je le traitai rapidement. J'en ai puisé
les matériaux dans le sein de l'Assemblée Nationale. Je le communiquai à un grand nombre de personnes à Versailles ; tous m'en firent le plus grand récit ; tons m'engagèrent à le faire
représenter ; mais on craignait la censure malgré le premier rayon de la liberté. Aucun Auteur n'avait encore porté ce sujet au Théâtre. Il fallait donner l’essor à la grande question qui
s'agitait à l'Assemblée Nationale: Ma Pièce pouvait peut-être y contribuer : mais d'original que j'étais, l'art du sort l’irrévocable arrêt qui me poursuit, voulut me faire paraître
imitateur.
Je portai ce Drame au Théâtre de MONSIEUR, Foire Saint-Germain, vers le mois de Février 1790. Ce Spectacle le reçoit, mais il nie demanda un
temps très long pour le représenter : je le retirai pour le donner au Théâtre du Palais- Royal. On me le garda deux mois sans m'en donner aucune nouvelle. Je communiquai un second manuscrit à M.
Monvel, qui trouvait cette Pièce charmante, et je pouvais l'en croire. Il me témoigna le plaisir qu'il aurait de jouer le rôle du Curé et certes mon intention était bien de le lui offrir ; mais
l'implacable d'Orfeuille, acharné comme un Comédien Français contre mes Pièces, trouva prétexte sur prétexte. On me demandait un troisième Acte, je le croyais assez nécessaire, mais tous ces
délais commençaient à me fatiguer.
Mon fils me prend le manuscrit, et, pour mon malheur, va le porter à un Théâtre Français, Comique et Lyrique.
Il était écrit que tout ce qui porterait le nom de Théâtre François me serait funeste. On reçoit avec transport cette Pièce (c’est la
première, dit-on, et la seule dramatique qui se soit représenté sur ce Théâtre). Quelques fussent les instances de mon fils, j'avais de la peine à me décider. Il amène un des Directeurs chez
moi : je consens à lui donner ma Pièce : il me prie de la faire censurer au plus vite. Mon Censeur était M. Duport-Dutertre, Lieutenant de Maire alors et Ministre de la Justice aujourd'hui. Il pointilla beaucoup sur les licences ; il
approuva l'Ouvrage et le jugea en connaisseur. Son approbation m'indiqua même tous les changements que j'y ai faits ; le style avait besoin d'en être châtié, je le savais, puisque c'était le
brouillon qui avait été censuré. Je me remis donc après ma Pièce, quelque fût mon dégoût pour la correction, et, après l'avoir revue de nouveau, je la livrai au Directeur, ne voulant pas aller
aux répétitions de ce Théâtre. Il me demanda la permission d'y faire des coupures et de changer quelques mots par-ci par-là. Je lui en donnai une aveugle, et ma Pièce aurait été défigurée si je
n'avais redemandé mon manuscrit. J'appris qu'il s’était avisé de vouloir intercaler une scène de sa façon, et qu'elle était si mauvaise, si étrangère à l'action et au sujet de mon Drame, que les
Acteurs étouffaient de rire en la lisant. Vraisemblablement cet homme avait de, vues cette Pièce ; car il engagea mon fils, assez subtilement, pour en accélérer, la représentation, de s'en
déclarer l'Auteur avec lui, mais de me laisser ignorer ce projet. Mon fils y consentit comme un étourdi. Eh bien, dit-il, nous allons nous en dire les Auteurs tous deux, elle marchera plus vite.
Soit, lui dit-il, pourvu qu'elle se joue tout de suite. La Pièce se joue et a le plus grand succès.
J'étais à la campagne : à mon arrivée, j'apprends cette nouvelle, et je vois affiché à ma porte : Les Vœux Forcés, par Mme de Gouges et
M. Labreux… ! Par Mme de Gouges et M. Labreux, m'écriai-je d'une voix sépulcrale : Depuis quand suis-je associé pour une production Dramatique ? Tout le monde ouvre les yeux aussi bien que
moi. Je crie au meurtre ! au viol ! au plagiat ! à la Justice ! ... Oh ! oui à la Justice, rien n'était organisé. Ma Pièce allait toujours son train. Faire un procès à des
misérables, c'est se couvrir d'ignominie. Des personnes plus modérées et désintéressées, et connaissant ma fatalité, me disent, pour me consoler :
« Cet accident vous sert bien ; si vos ennemis vous en avaient su l'Auteur, on l'aurait fait tomber, ou ils seraient parvenus à en arrêter la
représentation.»
Vous avez raison, leur dis-je, et m'efforçant, pour étouffer en moi le cri de 1a Nature, j'ai abandonné ce Drame à sa destinée. Il est arrivé
à quatre-vingt représentations. Aujourd'hui je reprends ma progéniture un peu épuisée ; mais je lui ai donné une nouvelle vigueur par un troisième Acte, j'ai mis plus d'action dans le dialogue,
plus de pureté dans le style. Je me propose actuellement de faire représenter cette Pièce sur un autre Théâtre. J'ose croire qu'elle est propre à figurer sur tous. Messieurs les Directeurs du
Théâtre Français, Comique et Lyrique, voudront bien me rendre compte de la recette, dont je destine une part d'Auteur aux Soldats de Château-Vieux, et me rendre compte du vol manifeste de la
moitié de la gloire de cet ouvrage, me reproduire, surtout, t'approbation qui leur a permis de la représenter.
Je demande actuellement aux Lecteurs, à tous les Auteurs nés et à naître, si jamais ils ont éprouvé, et si jamais aucun éprouvera un
brigandage de cette espèce. Il est cruel pour un homme, il est atroce pour une femme : car, dans cette matière il est plus commun qu'un homme donne à une femme ; mais qu'un homme vole une femme
!!! cela n'est pas ordinaire. Certes je ne suis pas surprise de ce misérable vol, et l'on me forcera à la fin de croire que j'approche des grands talents puisque tous les jours on me
pille.
Plusieurs Savants ont fait la remarque que l'Esclavage des Noirs avait fait des petits, comme la Coquette fixée ;
j’ai reconnu aux Italiens, dans plusieurs Pièces des scènes tout-entières. Dans Zélia, dans la fameuse Zélia, du Théâtre de la rue de Louvois, l’Auteur ne s’est pas même donné
la peine de déguiser le Roman de M. de Saint-Frémont, mais il a eu l’art, au-dessus de moi, de faire vivre les deux rivales. Il faut croire que M. Dubuisson aime la polygamie, et que
dans ce moment il veut introduire ce goût en France. Il n'aura pas grande peine, je pense ; mais moi, qui veux tout ou rien, j'ai eu grand soin de faire mourir la plus ancienne. J'ai trouvé ce
moyen plus dramatique, plus théâtral, et surtout plus moral. J'ai conçu ce drame dix ans avant celui de M. Dubuisson. Il a eu le temps de le parcourir, puisqu'il est imprimé depuis cinq ans ; et
je vois avec plaisir qu'un expert dans l'art d'écrire, un Auteur consommé, n'a pas dédaigné, non-seulement d'imiter une ignorante, mais de lui prendre encore l'intention, les aveux, et exactement
les mêmes phrases. Il faut convenir, M. Dubuisson, que vous avez cru mon Drame enfoui dans les ténèbres, et vous avez vu sans doute avec peine un si joli Roman disparaître de la scène. Vous
voudrez bien permettre qu'après sou succès je tâche au moins de ramener sur l'eau l'Esclavage des Noirs. Je conviens que ma Pièce n'a aucun rapport avec cette duplicité d’intérêt, j'ose dire
sagement conduit ; vous avez volé seulement le Roman, grand bien vous fasse. Je préfère réclamer à restituer. Vous, et M. de Labreux, me feriez bien caution, et bien d’autres, que je n'ai pas
besoin du bien d'autrui ; certes vous pourriez me faire longtemps de semblables vols avant de me ruiner, et l'on ne sait que trop que ma grande fortune dans ce genre est l’Embarras des
Richesses. Si quelque Financier, amateur d'esprit et de gloire d'autrui, voulait faire l'acquisition de mille et un manuscrits, je suis prête à traiter avec lui à bon compte et sérieusement,
je serais bien femme à conclure marché et même à garder le secret quand mes Pièces auraient le plus grand succès : mais quand on me les vole ! c'est une autre paire de manches, comme disent les
bonnes gens.
Me voilà assez vengée, et j'espère bien, qu'à l'avenir, on me demandera mes Pièces plus loyalement, plus légalement, et qu'on me fera la loi
avec une bonne quittance. Je déclare que je ne donne plus ni aux Auteurs, ni aux Acteurs, ni au Public, mes ouvrages. Le mauvais que l’on paye est toujours bon : le bon que l’on donne est
toujours mauvais. J’ai appris à faire un proverbe de cette expérience. Il m’a pris fantaisie de faire fortune, je veux la faire, et je la ferai.
Je la ferai dis-je, en dépit des envieux, de la critique et su sort même : car je vois bien qu’il faut que je lui montre les dents si je
veux reprendre ma revanche. Je vois aussi que notre vie n'est qu'un jeu, et que celui qui ne sait pas calculer perd toujours. J'ai appris mathématiquement à vivre à mes dépens.
Je finis par demander justice au Public pour mes folles productions : lui demander de l'indulgence, ce serait trop ; mais si j'obtiens
cette justice, ce sera beaucoup pour moi.
En lisant cette Préface je m’aperçois qu'il est impossible de livrer à l'impression un brouillon sans être revu et corrigé. C’est assez mon
usage pour les Préfaces. Ainsi, je rappelle celle-ci à l’indulgence du Lecteur, quoique je paraisse la braver plus haut.
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