Mon ami Jacques Desmarais attire mon attention sur un entretien qui vient de paraître avec la célèbre activiste nord-américaine. Elle est bien sûr dans mon livre de portraits sur 101 femmes car, comme les autres, j’ai un lien concret avec son action. Aussi ce n’est pas sans émotion que quarante ans après, je découvre sa référence à cette manif parisienne où j’étais un parmi 100 000 à réclamer sa libération. Voici son propos.
« En quoi la France s'est-elle distinguée?
100 000 personnes ont manifesté à Paris pour obtenir ma libération, dont de nombreux intellectuels : Jean Genet, Aragon... Jean-Paul Sartre m'a envoyé plusieurs lettres en prison et Jacques Prévert a publié un texte magnifique, Angela. "Angela Davis, dans sa prison, écoute sans pouvoir les entendre, et peut-être en souriant, les chansons de ses frères de joie, de rire et de chagrin, et les refrains marrants des enfants du ghetto : ceux qui enferment les autres sentent le renfermé, ceux qui sont enfermés sentent la liberté. [...] Il faut libérer Angela Davis - en attendant le jour où seront condamnées toutes les portes derrière lesquelles la vie noire est enfermée." J'ai découvert Paris à 18 ans, comme étudiante à la Sorbonne. Je lisais Camus, Balzac, Merleau-Ponty... Aujourd'hui encore, je viens régulièrement chez vous ; je me balade de Saint-Germain à Belleville et à Barbès. »
En jour d'automne 1971, j’ai attendu avec impatience le bus toulousain, en bas du pont neuf à Montauban. Nous étions deux du Tarn-et-Garonne à faire le voyage. Une nuit dans le bus et à l’arrivée, surprise, après un petit déjeuner sympa nous sommes réquisitionnés pour aller frapper à toutes les portes d’une cité universitaire. Voilà mon premier contact avec Paris : réveiller des étudiants un dimanche matin pour leur demander de participer à la manif, et quelques sous de soutien. Visiblement nous dérangions mais dans la bonne humeur. Dans mon souvenir, il y avait beaucoup d’étrangers. Le courant communiste avait privilégié l’action en direction des jeunes universitaires car Angela appartenait à cette catégorie. Plus que la jeunesse communiste c’était les étudiants communistes qui étaient en pointe sur ce dossier. D’ailleurs c’est un article du mensuel La Nouvelle Critique (dirigé vers les intellos) qui avait attiré mon attention sur cette question. Les PCF en tant que tel resta très peu mobilisé.
Après ce détour par la cité universitaire ce fut la grande marche dans Paris pour la libération d’Angela Davis. Je ne me souviens pas du repas de midi, je me souviens seulement de la foule et de ma découverte des rues de Paris. La jeunesse s’emparant de la rue, c’est un sentiment de solidarité qui surgit naturellement. Je restais accroché aux basques des Toulousains car il n’était pas question de se perdre. Pensions-nous gagner ? Comment dans la lointaine Californie pouvait-on tenir compte d’une prise de rue parisienne ? S’agissait-il d’un discours anti-américain ? Au fil de la marche la fatigue du voyage se faisait sentir et j’ai sans doute eu le sentiment qu’elle était un peu longue. Pour preuve : je ne me souviens absolument pas du retour ! J’ai dû dormir profondément… pour reprendre le boulot le lendemain matin.
J’ai conservé une grande passion pour ce combat et pas seulement parce qu’il était le premier pour moi et qu’il a été victorieux, mais parce qu’il permettait de sortir des schématismes. Une femme, noire, universitaire ce n’est pas la défense d’un homme noir ouvrier agricole dans une plantation. Attention, je ne dis pas qu’un combat est plus digne que l’autre mais que, dans un cas, un combat soulève des envies de révolution dans la révolution (titre d’un livre du Régis Debray de l’époque), alors que dans l’autre cas on est face aux caractéristiques classiques de la lutte des classes.
Dans le portrait que je brosse d’elle, dans mon livre 101 femmes, j’attire l’attention sur un phénomène de toujours : le féminisme est souvent le combat de femmes de la classe moyenne d’où les méfiances qu’il a suscité dans le courant communiste, et aux USA la question de race venait s’ajouter à celle du sexe. Les femmes noires ont peu participé au combat contre l’IVG. A partir de ce constat, fallait-il ramener la lutte aux questions sociales posées par les femmes noires, celles qui étaient le plus exploitées, ou fallait-il considérer que le combat des femmes blanches (présentées parfois comme racistes) devait être appuyé car libérateur pour TOUTES les femmes ? Bien sûr Angela se place dans le deuxième cas de figure.
Aujourd’hui nous avons le même problème : il y aurait un féminisme musulman contre un féminisme raciste ou islamophobe. Dire que le voile est un instrument de soumission de la femme ce serait une marque de mépris envers les femmes en question qui, « à l’abri du voile », conduisent un combat pour leur libération ! Ironie oblige, les femmes noires, en faisant beaucoup d’enfants, conduisaient aussi, sans nul doute, un combat pour leur libération : c’était leur façon de lutter ? En fait le combat pour l’IVG était un combat social. Aujourd’hui le combat contre le voile n’a rien de religieux mais est un combat pour la liberté. Des millions de musulmanes ont démontré à travers l’histoire qu’il n’y avait rien de religieux dans le voile, en se montrant tête nue. Avec elles, nous sommes en quête de révolution. Tout compromis sur ce point est une reculade et toute reculade un auto-enfermement, celui qui est le plus dramatique. JPD
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