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Lundi 25 février 2013 1 25 /02 /Fév /2013 17:28

 

Mélenchon interrogé par le journal algérien El Watan.

propos recueillis par Samir Ghezlaoui - El Watan

Jean-Luc Mélenchon est le leader du Front de gauche en France qui regroupe 9 partis politiques de la gauche radicale. Lors de l’élection présidentielle française de 2012, il termine quatrième derrière Hollande, Sarkozy et sa première rivale politique Marine Le Pen, en totalisant 11,10% des voix. Né à Tanger en 1951, de parents originaires d’Oran et de Staouéli, ce philosophe de formation fait entendre la voix de la gauche radicale dans ses combats contre l’austérité en Europe. Au plan politique, sa philosophie est de privilégier les relations bilatérales franco-maghrébines. Ce qu’il nous explique dans ce long entretien, à la veille de la tournée maghrébine qu’il va entamer en Tunisie aujourd’hui, le 11 février, et qui le conduira au Maroc le 15 février. Demain (aujourd'hui lundi) il sera à Alger pour animer une conférence à l’Institut français. Avec une grande diplomatie et son franc-parler habituel, il défend ses positions politiques et appelle la gauche radicale algérienne et maghrébine à s’unifier autour d’un idéal commun.

  - Le peuple algérien, notamment sa communauté établie en France, a découvert et admiré vos positions politiques lors de la présidentielle 2012. Plus de six mois après, quels enseignements tirez-vous de cette élection ?

 La campagne présidentielle du Front de gauche a fait émerger une nouvelle grande force politique en France, éduquée, autonome, disciplinée et conquérante. Pour la première fois depuis 30 ans, en rassemblant 4 millions de voix, une deuxième force politique de gauche a réalisé un score à deux chiffres. Au-delà de ce résultat électoral, notre campagne a lancé un processus d’implication populaire qui se prolonge et s’élargit aujourd’hui dans la résistance aux politiques d’austérité. Nous incarnons une alternative concrète aux politiques libérales qui détruisent le pays et appauvrissent le peuple. Cette alternative s’appuie sur une nouvelle synthèse politique que nous nommons éco-socialisme. Et sur la méthode de la révolution citoyenne qui veut que le peuple reprenne le pouvoir pour imposer l’intérêt général partout où règnent aujourd’hui les intérêts marchands et financiers. Notre programme sera au pouvoir en France avant dix ans.

  - Vous avez déclaré que vous vous sentiez, humainement et socialement, plus proche des Maghrébins que de certains Européens. Et que l’Algérie serait le premier pays où vous vous rendriez en tant que président de la République française. Pouvez-vous nous expliquer le fondement intellectuel de ce positionnement en faveur de relations et de partenariat exceptionnels entre la France et l’Algérie ?

 Je veux donner un signal humain fort qui percute les routines. Nous constituons par bien des aspects une seule famille humaine, sociale et culturelle des deux côtés de la Méditerranée. Aucun autre pays européen n’est humainement aussi lié que la France aux peuples du Maghreb. Combien d’enfants, de parentèles en commun ? Des dizaines de milliers ! On ne peut en dire autant ni des Lettons ni des Croates pourtant membres de l’Union européenne ! De plus, nos sociétés sont confrontées à de nombreux défis communs, comme l’appauvrissement des travailleurs lié aux politiques libérales ou la précarité rencontrée par une jeunesse de plus en plus éduquée. En partageant la mer Méditerranée, nous affrontons aussi les mêmes défis écologiques vitaux pour nos peuples puisque plus de la moitié des habitants de nos pays vivent au bord de la mer. Les solutions éco-socialistes que je défends offrent des perspectives de politiques communes pour résoudre des problèmes aussi concrets que le développement des énergies de la mer ou la lutte contre les pollutions qui menacent la biodiversité sur laquelle repose notre écosystème commun. Il n’y a pas d’avenir utile sans que nos peuples s’imbriquent davantage.

 - Comptez-vous faire de votre visite en Algérie une occasion pour expliquer votre vision des relations bilatérales franco-algériennes ?

 Je me rends en Algérie, ce 12 février, pour proposer au débat de la gauche, avec l’éco-socialisme, un nouveau chemin partagé de progrès humain entre nos peuples. Nous avons d’immenses chantiers à traiter en commun, en pleine égalité, en s’appuyant sur la souveraineté et l’énergie de nos peuples.

 - Lors de sa visite en Algérie, François Hollande a complètement ignoré le combat quotidien de l’opposition démocratique en Algérie, des syndicats autonomes et des défenseurs des droits de l’homme. Que pensez-vous de cette attitude ?

 C’est très curieux, car la tradition veut que le chef de l’Etat français, en déplacement à l’étranger, rencontre naturellement les représentants du pouvoir légitime en place, mais aussi ceux de l’opposition. Je pense que c’est une mauvaise appréciation, faite par le président de la République. Et, franchement, je ne pense pas que les autorités algériennes lui ont demandé ça. Pourquoi l’auraient-elles fait ?

 - En ce qui vous concerne, allez-vous donc rencontrer tous ces acteurs de la lutte démocratique en Algérie ?

  Ma visite est très limitée par le temps. Ce sera dans le cadre d’une seule conférence organisée à l’Institut français d’Alger. Mon objectif est de partager mes réflexions politiques et de sensibiliser la jeunesse maghrébine aux nouveaux enjeux de ce que j’appelle l’éco-socialisme. Je n’ai pas l’intention de m’impliquer dans les questions politiques des pays qui me reçoivent. D’abord ce n’est pas mon rôle. Puis, je ne veux pas paraître arrogant ou imbu de paternalisme politique. Je viens pour faire état de ma pensée politique laquelle, je sais, est estimée et peut contribuer aux débats de la gauche maghrébine.

 - En parlant plutôt de la gauche algérienne, la jeunesse militante de plusieurs partis politiques, comme le FFS, le PST, le PT et le RCD, se retrouve dans l’esprit de revendications communes de la gauche radicale et démocratique. En revanche, ces formations préfèrent faire cavalier seul. Avec votre expérience au sein du Front de gauche, que pensez-vous de cette division qui perdure dans les rangs de la gauche radicale algérienne ?

 Je ne suis pas en mesure de donner des leçons. Je fais confiance à l’intelligence de l’élite politique de la gauche algérienne. Ce que je peux recommander modestement à tous nos camarades algériens, sans exception, c’est de mesurer l’importance et l’intérêt qu’il y a, à savoir se regrouper. Non seulement du point de vue de l’efficacité électorale mais pour déclencher des dynamiques refondatrices pour chaque partenaire. Regardez, c’est comme ça que nous, fronts de gauche radicale, sommes devenus, en tout cas dans les enquêtes d’opinion, la première force politique en Grèce. C’est comme ça qu’en France, nous sommes ressortis des catacombes. C’est comme ça que nos camarades en Espagne ont franchi la barre des 10% des voix et actuellement dans les enquêtes sont entre 14 et 16%. En Tunisie, la constitution du Front Populaire a créé une alarme chez les adversaires de la gauche tunisienne. Ce front représente dorénavant une alternative crédible à la disposition du peuple tunisien.

 - Mais en Algérie, chacun de ces partis campe sur ses positions et refuse d’aller vers les autres…

  Il faut que nos camarades algériens regardent comment nous fonctionnons au Front de gauche français. Aucun de nous n’a renoncé à ce qu’il est. Les 9 partis qui constituent notre union ne sont pas, pour autant, dissous. Ils agissent toujours, chacun de son côté. En Grèce, il y a 16 partis qui ont unifié leurs efforts pour la défense et la promotion des idées de notre gauche. En revanche, cette union ne doit pas être seulement un cartel électoral. Elle doit partir d’un programme partagé qui soit constructif. Il ne faut pas s’enfermer dans l’espoir vain d’une convergence doctrinale. Cette politique de fronts est une stratégie de gauche qui a prouvé son efficacité. En Amérique latine, nous n’avons perdu aucune élection depuis 13 ans ! Aucune au Venezuela, en Equateur, en Argentine, en Uruguay, au Brésil, etc. Je ne veux pas présenter cela comme un modèle. L’idée du modèle est dépassée. Par contre, ces expériences peuvent être des sources d’inspiration efficaces, puisque la recette fonctionne malgré la diversité des situations de ces pays. L’opinion populaire juge positivement les efforts d’entente au profit de l’intérêt général. Je crois que la gauche radicale algérienne pourrait être plus facilement une proposition crédible, raisonnée et raisonnable aux yeux du peuple algérien, si elle parvenait comme nous l’avons fait à s’accorder. Nous au Front de gauche, nous ne sommes mis aucune limite à gauche pour nous rassembler. Il ne faut jamais se dire qu’il y a quelqu’un de trop. Dans ce genre de combats, nous avons besoin de tout le monde, de toutes les intelligences, de toutes les énergies et de toutes les capacités de réseaux dans la société. Notre méthode est rassemblement et radicalité concrète.

 - Après la reconnaissance des massacres du 17 Octobre 1961, François Hollande a reconnu les souffrances infligées au peuple algérien par la colonisation, lors de sa visite à Alger, sans présenter réellement des excuses. Ne pensez-vous pas que la réconciliation entre les deux pays passe forcément par une vraie repentance de la France officielle pour ses crimes, commis tout au long de 132 ans d’occupation violente de la terre algérienne ?

 Non. Pas du tout. Ce serait produire une confusion de plus ! Le peuple français n’a pas décidé l’invasion de 1830. C’est la monarchie qui l’a fait. Quand il a été consulté démocratiquement, le peuple français a toujours opté pour la solution la plus avancée. Le peuple français n’est pas davantage responsable de la colonisation que de l’esclavage ou de la déportation des juifs ! Allons au bout du devoir de mémoire, car, à ceux qui ont souffert, à ceux qui ont perdu, à ceux qui sont morts, à ceux qui ont été blessés, à tous ceux qui aiment l’Algérie, nous ne devons pas que de bonnes paroles ; nous leur devons la vérité, la vérité qui est politique et qui permet à la nation, épreuve après épreuve, de renforcer son expérience et de savoir ce qu’elle doit, pour l’avenir, éviter à jamais. J’ai dit devant le Sénat français que nos armes ont combattu pour un ordre injuste, celui de la colonisation et qu’il était juste qu’elles perdent ce combat. Le peuple algérien et l’Algérie se sont constitués dans la guerre d’indépendance. Cette guerre il l’a gagnée. Quel genre de vainqueur a besoin des excuses du vaincu ? En avons-nous jamais demandé, après les avoir vaincus, aux Allemands qui nous ont envahis trois fois en un siècle ? Maintenant La guerre est finie. Nous vivons ensemble. Offrons sans barguigner à nos enfants communs, à nos familles communes les bienfaits de la paix et de l’effort commun sans regarder sans cesse par-dessus nos épaules.

 - Vos rivaux politiques directs — le Front National dont le fondateur a «du sang jusqu’aux coudes, le sang d’un tortureur pendant la guerre d’Algérie», selon votre propre expression, ainsi que plusieurs cadres de l’UMP comme Gérard Longuet et, plus récemment, Michèle Tabarot qui, entre autres, refuse de condamner le terrorisme de l’OAS cofondée par son père et ses acolytes — persistent dans la défense des bienfaits de la colonisation et maintiennent leurs discours hostiles vis-à-vis de l’Algérie indépendante. Quel objectif politique stratégique à élucider se cacherait derrière cette position troublante de l’extrême droite et d’une grande partie de la droite?

 Dans ce cas, l’Algérie est un prétexte ! C’est une autre façon de formuler un projet politique pour la France. Marine Le Pen et ses relais à l’UMP veulent justifier la violence la plus abjecte pour défendre un ordre injuste. La figure du musulman occupe la place de celle du juif avant-guerre pour cette droite. Il s’agit de faire croire que les musulmans ne peuvent pas être nos compatriotes et que les Français peuvent être inégaux en droits du fait de leur prétendues racines. Ce déni justifie l’usage de tous les moyens politiques de discrimination et de ségrégation sociale. Et j’affirme haut et fort que cela suffit pour exiger des immigrés et des citoyens français issus de l’immigration de se justifier ou de rendre des comptes. Qu’on leur permette de vivre tranquilles. Moi je veux faire France de tout bois !

 - Puisque vous évoquez la question de l’islam, des récentes études d’opinion montrent qu’une grande partie des Français adhère aux idées du Front National et une quasi-majorité d’entre-eux, 74% selon Ipsos, pense que l’islam est incompatible avec les lois de la République. Quelle analyse faites-vous sur ce sujet ?

 Ces études sont totalement biaisées ! Elles illustrent bien ce harcèlement médiatique qui vise en fait à produire ce qu’il fait mine de dénoncer. Je veux rappeler que l’islam n’est pas un fait lié seulement à l’immigration. De nombreux Français sont musulmans. L’islam est la deuxième religion pratiquée en France. N’oubliez jamais le nombre considérable des binationaux magrébins. Telle est la France contemporaine ! C’est là un point de départ de ma pensée sur la construction de l’identité dans mon pays. Le camp auquel j’appartiens pense que la France est en train de se reformuler à travers ce mélange qui succède à bien d’autres dans l’histoire. L’autre camp voit cela comme une opportunité politicienne. La xénophobie ne tombe pas du ciel ; elle résulte de stratégies politiques, de moyens et d’un terrain favorable. Il y a, en France, un courant qui a fait de l’immigration un prétexte pour créer une division dans le monde du travail et entre les citoyens français pour des fins électoralistes et sociales. Voyez comment cela s’est passé durant la présidentielle, par exemple ! Est arrivé le texte sur la stabilité financière en Europe qui oblige la France à une austérité sans fin, mais les médias n’ont pas trouvé mieux que de mettre en avant les délires de Marine Le Pen pour imposer un débat sur la viande halal et la manière dont les bêtes sont abattues dans les abattoirs. Ce sujet a occupé l’espace public des scènes médiatiques pendant plusieurs jours à la place des vraies questions d’intérêt public. Quel honte ! Quel abaissement ! Finalement, on nous crée des faux débats pour éviter les vrais. - Que faire alors pour lutter contre cette islamophobie qui se banalise et menace la cohésion sociale en France ? C’est vrai que ce genre de campagne menace la cohésion républicaine et sociale. Comprenons qu’il s’agit de manipulations et non de faits objectifs. Luttons pour la défense du fondement politique universaliste de la France depuis les Lumières et la Révolution française. Il faut mener la lutte idéologique tous azimuts. La religion musulmane, pas plus que la catholique ou la judaïque, n’ont de droits dans le champ politique. Notre République a été fondée sur la séparation entre les églises et l’Etat. J’assume cette laïcité ; elle protège notre liberté de conscience et notre liberté de pratiquer ou non notre religion. Il ne faut pas confondre cela avec la laïcité-prétexte de Mme Le Pen qui s’est emparée du thème pour s’en prendre aux musulmans et, en même temps, met en avant dans ses discours les prétendues racines chrétiennes de la nation française. Moi je le réaffirme, il n’y a aucune incompatibilité entre l’islam et la République. D’ailleurs, selon ce que je crois savoir, il est ordonné dans le Coran de se conformer aux lois des pays où l’on se trouve. Par conséquent, ici c’est la loi laïque qui n’interdit, je le rappelle, aucun aspect de la pratique religieuse. L’interdiction des prières de rues s’adresse à toutes les religions comme problème de circulation et d’appropriation de l’espace public. De même, le voile intégral est interdit car considéré par notre société comme une maltraitance faite aux femmes et une privation du droit de dévisager. Cela n’a rien à voir avec une appréciation sur la religion. Mais il est vrai qu’il y a une minorité d’extrémistes qui abusent. Ils tombent sous le coup de la loi. Ce n’est pas spécifique aux musulmans. Je rappelle quand même que le seul bâtiment public occupé de force par une religion est l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et que c’est l’œuvre d’intégristes catholiques. La République n’est pas un régime neutre. C’est un régime de liberté de conscience et d’égalité humaine. Sur cette base, on peut gérer pacifiquement une vie commune harmonieuse et contenir le sectarisme et l’intolérance.

 - Toujours sur la question de l’immigration, vous vous démarquez complètement du reste de la classe politique française en appelant à la régularisation de tous les sans-papiers. Cette démarche est-elle réaliste vu les conséquences qu’elle pourrait engendrer ?

 Ceux qui refusent la régularisation des sans-papiers qui vivent et travaillent sur notre territoire sont soit des hypocrites soit des menteurs. Les travailleurs et les familles de sans-papiers participent à la vie de notre pays. Leur traque est un gigantesque gâchis et leur expulsion globale est concrètement impraticable. L’appel d’air que provoqueraient les régularisations est un fantasme. Cela méconnaît complètement les causes de l’immigration des sans-papiers. La misère ne vous fait pas quitter votre pays de bon cœur. C’est un arrachement violent. Les pays du Nord et en particulier l’Union européenne en sont directement responsables en raison des politiques d’ouverture forcée des marchés qu’ils imposent aux pays du Sud. Entre l’Europe et l’Afrique, nous devons passer du règne actuel de la libre-concurrence et de la compétition à la coopération et la protection sociale et écologique de nos économies. Là se trouve la clé des défis migratoires.

 - Les visas de circulation et la loi régissant les titres de séjour des immigrés algériens restent des points sensibles à régler entre les deux pays. A titre d’exemple, les étudiants algériens souffrent le martyre en France pour trouver du travail ou des stages pratiques. Quelles sont les bonnes formules, à votre avis, pour résoudre les problèmes des expatriés des deux pays et instaurer une réciprocité ?

 Il faut partir de l’intérêt commun à agir. Dans le cadre des projets communs éco-socialistes que je propose pour nos deux pays, des programmes communs d’enseignement professionnel et d’enseignement supérieur devraient être mis en chantier pour affronter avec des savoir-faire communs, les défis écologiques auxquels nous sommes pareillement confrontés dans la Méditerranée. En tirant le meilleur parti de la science et de la technologie, nous donnerions ainsi à un nombre croissant de jeunes des deux rives la possibilité d’acquérir une qualification dans un autre pays. C’est un besoin urgent pour résoudre ensemble les défis de la transition écologique qu’il faut conduire.

 - Sur un autre registre, malgré tout ce qu’on dit sur les relations économiques entre les deux pays, la réalité des chiffres et des statistiques prouve que l’Algérie ne représente pour la France qu’un marché juteux. Selon vous, quel est le meilleur partenariat économique gagnant-gagnant qui pourrait exister entre Alger et Paris ?

 D’abord je vous rappelle que l’Algérie est maître de ses choix, non ? Commencez par balayer devant votre porte, ensuite cessez d’appeler «la France» les capitalistes de mon pays ! C’est un cliché très pénible ! Je suis aussi la France, nos enfants communs sont la France. Nous ne pillons pas l’Algérie et nous ne sommes pas d’accord pour qu’elle le soit. Est-ce que je dis, moi, «l’Algérie» pour parler des Algériens qui s’entendent avec les capitalistes de mon pays ? Ces sortes de confort de langage permettent trop souvent de ne pas identifier l’adversaire réel ce qui est une autre façon de le protéger ! Et ils nous empêchent de fraterniser quand il le faudrait ! Pour reconstruire un partenariat économique sur des bases égalitaires, nous devons d’abord tourner le dos aux politiques d’ouverture forcée des marchés et de libéralisation des échanges. Ces politiques ont conduit à une économie de jungle et de pillage qui ne profite ni aux travailleurs français ni aux travailleurs algériens. En rompant avec ce modèle libéral périmé, nous pourrions travailler ensemble à de grands projets de développement commun, au service de l’intérêt général humain que la crise écologique fait apparaître. Nos deux pays ayant une tradition forte d’intervention économique de l’Etat, des axes communs de planification écologique pourraient nous permettre de réorienter nos systèmes productifs et de consommation au service des besoins réels des populations et de l’emploi, dans le respect des écosystèmes. Voilà le point de vue qui fait d’un Français un Algérien comme un autre. 

 - La lutte anti-terroriste est l’une des priorités suprêmes de la coopération algéro-française. Ceci s’est traduit récemment par l’ouverture de l’espace aérien algérien aux avions français menant une guerre au Mali. Comme la quasi-totalité de l’opinion publique algérienne, vous avez exprimé des réserves sur l’utilité de l’intervention française et émis des doutes sur ses vrais objectifs. Pourquoi pensez-vous que la solution militaire n’est pas la bonne au Mali ?

  J’ai réagi en citoyen d’un pays démocratique. En démocratie, le respect du droit international, la clarté des buts de guerre, la soutenabilité d’une stratégie militaire sont des questions préalables au recours à la force. L’argument de l’urgence est une imposture. La guerre a un concept ; le terrorisme est une sottise. Je trouve désolant que l’on n’ait tiré aucune leçon des interventions militaires successives en Afghanistan, en Irak et en Libye. Toutes ont prétendu apporter une solution militaire au terrorisme. Toutes se sont soldées par un désastre, à tel point qu’elles ont même fait fructifier le terrorisme qu’elles étaient censées combattre. Ainsi, la déstabilisation du Mali est en partie une conséquence de l’intervention militaire en Libye. Quant aux autres problèmes profonds du Mali que cache la question du terrorisme, à commencer par l’insurrection touareg, la solution militaire ne peut que les envenimer au détriment de la paix civile et de la reconstruction de ce pays.

 - Que proposez-vous comme alternative afin d’éradiquer le terrorisme international ?

 Le terrorisme international est un concept fourre-tout, sans signification géopolitique ni militaire. Les interventions militaires impériales et la bienveillante cécité à l’égard de bailleurs de fonds aggravent le mal qu’elles prétendent combattre. Ensuite, elles évitent de s’attaquer à ses causes qui n’ont souvent rien de vraiment religieux ou culturel. Les guerres d’Etats ont tendance à suivre les pipelines ! Les guerres privées que mènent les bandes armées terroristes sont surtout une des modalités, parmi les plus rentables, des trafics dont la mondialisation libérale de l’économie a permis l’explosion. L’affaiblissement des Etats et l’appauvrissement des populations engendrés par les politiques du FMI et de l’OMC sont le terreau profond du «terrorisme» contemporain. Le djihadisme n’est ainsi bien souvent que l’emballage médiatique d’un banditisme qui prospère dans les sociétés désertées par l’Etat. Les mêmes phénomènes s’observent sous d’autres emballages jusqu’au cœur de l’empire nord-américain. C’est en permettant aux économies des pays du Sud de se protéger socialement et écologiquement et en s’appuyant sur la souveraineté populaire des peuples pour reconstruire des Etats forts et légitimes que l’on fera reculer le retour des «guerres privées».

 - Cela nous amène à évoquer le Printemps arabe. Que pensez-vous des conséquences engendrées par ces évènements ?

 Déjà, je suis méfiant vis-à-vis de cette appellation de Printemps «arabe». Veut-on sous-entendre qu’il est enfermé d’avance dans un cadre ethnique, voire religieux ? Je n’ai vu dans l’exemple de la révolution tunisienne que des revendications universalistes. On y réclamait la paix, la démocratie et le respect des droits de l’homme. Cette révolution reste un prototype d’un extrême intérêt universel. Le peuple tunisien est héritier des avancées considérables de ses droits civiques, comme l’égalité des sexes, grâce à un cumul de luttes dans le temps. La révolution tunisienne est notre enfant chéri à tous. C’est une révolution sociale. Et, en tant que telle, elle défend les questions sur lesquelles est constituée la modernité. Aussi, c’est une révolution pacifique malgré certains épisodes violents. Son intérêt est de poursuivre sur ce chemin pacifique. Car si les armes s’en mêlent, le dernier mot reviendra au mieux armé et cela n’est pas une garantie de démocratie pour le futur. Voilà pourquoi je pense que les révolutions libyenne et syrienne sont mal parties à causes des violences qui les ont défigurées. Je sais que la révolution tunisienne va s’arc-bouter pour ne pas basculer dans le chaos de la violence après l’infâme assassinat de Chokri Belaïd.

 - A ce propos, qu’est-ce que vous inspire le combat de cette grande figure de la gauche radicale tunisienne ?

 La foule grandiose qui a accompagné la dépouille du défunt à sa dernière demeure prouve que l’émotion a dépassé les rangs partisans qu’il a influencés. Il y a une perception nationale commune du rôle important qu’il jouait dans le processus démocratique en Tunisie du fait de sa participation au Front populaire auquel appartient son parti. Je ne partage pas seulement la cravate rouge avec ce grand monsieur, mais aussi une compréhension commune du rôle tribunicien. Il était un grand tribun, le tribun des pauvres, des ouvriers et des femmes. Il nous a donné une leçon de courage. Il n’a provoqué personne, il a juste dit ce qu’il y avait à dire. Il l’a dit haut et fort. Je suis persuadé qu’au Maghreb, il y a beaucoup de femmes et d’hommes qui ont cette même conscience politique exigeante. Ils ne sont pas seulement utiles à leurs idées, mais à leur peuple tout entier. 

 

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Dimanche 29 juillet 2012 7 29 /07 /Juil /2012 11:46

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J’étais, dans mon hamac, en train de lire Sabotage olympique de Vazquez Montalban, quand Marie-France m’a alerté : Slimane Azem est en Une de Télérama. Luc Desbenoit a fait un bel article estival. Le film de Samia Chala et  le travail de Mouss et Hakim est à l’honneur. C’est génial. Le parcours des retrouvailles affichées entre Moissac et le chanteur kabyle est parfaitement émouvant. Je retiens deux moments fabuleux : « Kader Selam né à Moissac en 1974 aurait pu découvrir très vite la notoriété d’Azem. Il lui aurait suffi d’en parler à sa mère, venue d’Algérie avec son mari, un ouvrier agricole aujourd’hui décédé. Elle savait. Forcément. "Je n’y ai même pas pensé. Mais quad j’ai compris l’immense talent de ce monsieur, j’ai vraiment eu l’impression d’être tombé sur un trésor enfoui. "»

Slimane Azem est mort en 1983, Kader avait presque dix ans mais il ne savait pas.

Autre moment fabuleux, quand Jean-Paul Nunzi est interrogé. Maire depuis 1983 : « C'est dire s’il connaît ses Moissagais. Et pourtant, il n’en revient pas : la veille, il a découvert les résultats stupéfiants du second tour des élections législatives. Le Front national recueille 44% des voix ! » « Je suis navré de voir désormais des jeunes filles éduquées, que je connais depuis toutes petites, être mariées de force avec un cousin analphabète du bled. Avant je célébrais beaucoup de mariages mixtes…» Slimane, que s’est-il passé ? C’est la première fois que je lis Jean-Paul Nunzi affirmant ce massacre : le mariage forcé…

 

Peut-être, et pourtant je suis un piètre puriste, une observation sur un mot : l’exil ! « Un adolescent arraché à sa terre en 1937 [il avait 19 ans] pour subvenir aux besoins de sa famille, l’exil, ses déboires en France… » En 1937, l’Algérie c’est la France et en fait, le voyage d’Alger à Paris, c’est au mieux une immigration intérieure. Le temps de l’exil viendra plus tard… au moment de l’indépendance quand l’Algérie refusera à Slimane le droit de revenir dans son pays. Contre son gré, Azem passera du statut d’émigré à celui d’exilé et cette originalité témoigne des pires malentendus entre les deux pays, malentendus qui s’aggravent quand on se souvient du cas Kabyle.

 

Il m’est arrivé d’écrire une brochure sur Slimane Azem où j’aurais aimé rassembler la mémoire locale sur le chanteur qui, de Montauban à Moissac, a encore d'anciennes connaissances. Je me suis contenté d’une présentation basique et, même si elle a eu peu de succès, je garde le témoignage de cette personne, amie du chanteur, qui dernièrement me disait son émotion en la lisant. Je souhaitais rompre les barrières entre d’un côté l’univers kabyle où Slimane est en effet très célébré, et celui du quotidien local où il est très oublié. J’y célèbre un journaliste de La Dépêche sans que le journal ai jugé utile de présenter la brochure, et quant à la Maison de la Presse, elle n’a pas eu besoin de la caser dans un coin caché du magasin…

 

Slimane Azem est sur les rayons des disquaires, un CD vient se sortir et qui reprend tes chansons les plus célèbres alors vive la poésie. JPD

Quelques liens parmi d'autres :

 

http://la-brochure.over-blog.com/article-24402771.html

http://la-brochure.over-blog.com/article-21495457.html

http://la-brochure.over-blog.com/article-20240686.html

http://la-brochure.over-blog.com/article-slimane-moissac-le-peuple-en-chansons-42554544.html


Par éditions la brochure - Publié dans : algérie - Communauté : Le Sarmiento
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Samedi 14 juillet 2012 6 14 /07 /Juil /2012 16:39

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Sur la photo, Azeddine Benamara, surpris à l’accueil du Petit Louvre, où il vient de jouer avec Mounya Boudiaf la pièce de Chouaki, les Oranges. Spectacle déjà joué 95 fois à Paris, spectacle bien rodé, spectacle pour, en une heure, nous faire revivre l’histoire e l’Algérie.

 

En 1990 mon été était paisible et j’ai pu me payer le luxe de me plonger dans un hebdo nouvellement dans les kiosques français : Algérie actualité. Il s’agissait de l’hebdo algérien libéré des chaînes de la censure, un journal dont je n’ai jamais trouvé d’équivalent au monde. C’est par cette porte, en direct, que je suis entré dans l’univers algérien et particulièrement dans celui d’écrivains qui allaient ensuite subir la tragédie des années 90.

 

Aziz Chouaki, né en 1951 à Tizi Rached, appartient à cette génération contrainte de rejoindre la France pour y survivre à partir du début des années 90. Prof d’anglais, il travaillait pour la culture, pour le journalisme, pour la musique jazz et rock. Aujourd’hui encore il aime se souvenir de la Fête des Oranges à Boufarik au cours des années 70. « On chantait « yaourt » (c’est-à-dire phonétiquement), le public n’y voyait que du feu.»

Puis il a vu son quartier évoluer : « A un moment donné, je me suis mis à compter sur les doigts d’une seule main, les gens qui ne fréquentaient pas la mosquée, c’est là que je me suis dit que quelque chose était en train de changer, je sentais vraiment des poignards dans les regards, je devais représenter le diable pour eux. »

 

Les Oranges, pièce publiée en 1997 raconte avec le style cher à Chouaki les mutations de l’Algérie de 1830 au début des années 90. Combien de souffrances et d’espoirs perdus ? Pour survivre, un seul moyen possible : l’humour. L’humour de Fellag est d’abord dans les Oranges avec l’histoire du mécanicien. En Algérie il avait publié une nouvelle « Rire » où il était question de l’abolition systématisée du rire en Algérie.

 

La connaissance historique, base de la pièce, permet, à défaut de donner un sens à la vie de chacun, de pointer les responsabilités.

Un style à la Joyce habille l’ensemble.

L’acteur est parfait, et l’actrice, à la voix douce quand elle parle comme quand elle chante (sauf une colère contre Bugeaud), apporte un rythme soutenu au spectacle.

Pas de compensation.

Pas d’auto flagellation.

Juste un moment de théâtre.

Quand l’acteur lit la liste de quelques morts tués par l’islamisme, l’émotion ressentie n’est pas celle du lecteur solitaire accomplissant le même acte. Pourquoi est-elle plus immense ? Subitement je comprends mieux la lecture à haute voix de la liste des morts de la guerre 14-18 quand j’étais gamin devant le monument aux morts un jour de 11 novembre. Pour moi, c’était une musique sans aucun sens, mais pour nos pères c’était un partage de la douleur pour mieux se souvenir.

 

Les Oranges, c’est surtout un souvenir ! Un beau souvenir ! Et les massacres orquestrés par les maîtres du monde en tout genre (religieux, politiques, économiques) n’y peuvent rien, la saison des Oranges reviendra, comme le Temps des cerises.

Jean-Paul Damaggio

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie - Communauté : Le Sarmiento
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Lundi 27 février 2012 1 27 /02 /Fév /2012 17:42

Ce journaliste a une rubrique hebdomadaire sur Le Soir d'Algérie, quotidien auquel vous pouvez accéder sur le net : il est gratuit, riche et varié. En France on dirait que c'est de l'islamophobie... Jean-Paul Damaggio

 

KIOSQUE ARABE Urgences funéraires et urgences médicales
Par Ahmed Halli                  halliahmed@hotmail.com


A Katia Bengana, rayée définitivement des listes électorales le 28 février 1994

pour avoir refusé de dire oui au voile islamiste.

 

Lorsque vous demandez aujourd'hui à un Algérien pourquoi il s'est empressé d'enterrer à 16h de l'après-midi son père, décédé dans la matinée, il vous répond en général que «c'est mieux ainsi». «C'est mieux ainsi» renvoie aussi bien à l'exiguïté des logements d'aujourd'hui, à leur taux d'occupation très élevé, qu'à d'autres considérations d'ordre pratique.
Sauf s'il est un «musulman engagé », selon l'expression en vogue, l'Algérien admettra rarement qu'il est sous influence. Au mieux, il vous récitera l'antienne suivant laquelle il faut se hâter d'enterrer les morts, conformément au Hadith, lequel Hadith, soit dit en passant, est battu en brèche par le sort réservé à la dépouille du Prophète lui-même. À l'époque du FIS, le Hadith sur les funérailles expéditives était appliqué de façon caricaturale, voire ridicule par des militants plus exaltés que conscients. Ainsi, c'est un groupe de fier-à-bras barbus qui s'emparait du catafalque et le portait au pas de course jusqu'au pied de la future demeure du de cujus [du quidam]. Ces «marathoniens» des cimetières pratiquaient aussi le volontariat mortuaire, et prenaient en charge, sans même en référer à la famille, l'inhumation de tous les défunts aux alentours. Sensibles, toutefois, aux critiques et aux sarcasmes des laïcs résiduels, les islamistes ont affiné la technique. Plus besoin de s'époumoner à courir avec un brancard, au risque de se démettre l'épaule et de distancer dangereusement le reste du peloton. L'application intelligente du Hadith consiste à éviter que le mort n'encombre trop les lieux en l'emmenant vite fait à sa dernière demeure. Ainsi est-il instamment recommandé aux bons musulmans d'avoir le tact de mourir à la bonne heure. Quitter la vie entre minuit et sept heures du matin n'est pas une obligation, mais ce serait le meilleur moment, selon les spécialistes, pour quitter ce monde de larmes sans trop faire couler celles des siens.

 

Une fois que toute la procession funèbre est au bord de la tombe, on peut se permettre de prendre son temps pour écouter le long sermon de circonstance, qui justifiera l'omission de l'invocation traditionnelle. Un détail à ne pas perdre de vue de nos jours : prévoir un lieu approprié, une mosquée ou une placette, pour la prière rituelle. Selon les nouveaux dogmes fondamentalistes, il est absolument interdit de faire ladite prière à l'intérieur du cimetière. Pour les justificatifs, on vous assènera toujours les témoignages oubliés de quelques «Compagnons», y compris si ces derniers avaient à peine l'âge de dix ans lors du décès du Prophète. Il y a des surdoués pour toutes les époques, et pour toutes les circonstances. On sait que l'authentification, ou «blanchiment», des Hadiths ne rebute plus personne, depuis que Muawya a installé à demeure le plus prolifique des «narrateurs », Abou Horreïra.

 

Avec le rituel de morts, est venu aussi le temps des pieux commerçants qui ferment leurs échoppes à toutes les prières du jour, et spécialement celle du vendredi.

 

Depuis, l'obligation de fermer boutique s'est aussi étendue à d'autres métiers, à d'autres monuments de piété. Il y a quelques semaines, le journal électronique de notre Farid Alilat, D.N.A ( Dernières nouvelles d'Algérie), rapportait la déconvenue d'une consœur qui voulait prendre le métro à Alger. Elle s'est donc adressée à la préposée au guichet, voilée comme tout le monde, pour acheter un ticket. La dame a refusé fermement, mais poliment, de délivrer le titre de passage, arguant que la prière du vendredi n'était pas encore terminée et que c'était «haram» pour elle de vendre des tickets. Seulement, la journaliste ne s'est pas laissé arrêter par cette curieuse explication, et a exigé son ticket, d'autant plus que le distributeur automatique était en panne, et que les rames continuaient de circuler. Finalement, la très pieuse guichetière a consenti à délivrer le fameux billet non sans ajouter que l'acheteuse devrait assumer les conséquences du péché que la fonctionnaire était obligée de commettre.

 

Voyez-vous, ce qui m'a le plus frappé dans cette histoire absurde, ce n'est pas tant qu'une guichetière observe le «sabbat» lors de la prière du vendredi, mais le fait qu'un distributeur automatique s'arrête aussi. Cela veut dire qu'avec l'argent du Qatar, les fatwas de Karadhaoui et l'imbécillité ambiante, même les machines peuvent s'arrêter au moment de la prière collective. De là à ce qu'ils nous programment l'arrêt complet des rames, il n'y a qu'une station, et je n'ai pas le ticket idoine.

 

Comme je n'ai pas l'habitude de vous vous faire broyer du noir, sans essayer d'en atténuer l'amertume, et même si, hors du football, le malheur des Égyptiens ne fait pas toujours le bonheur des Algériens. Sachez que nous ne sommes pas les seuls à subir des mésaventures comme celle qui est arrivée à notre consœur dans une station de métro. Mardi dernier, l'observateur lucide et engagé qu'est l'écrivain égyptien Ala Aswani nous a raconté l'histoire vécue par l'un de ses amis, une histoire comme il peut en arriver entre Alger et Tizi-Ouzou. Alors qu'il roulait vers Le Caire, la maman de cet ami qui voyageait avec lui a été prise d'un malaise. Comme elle était diabétique et qu'elle avait besoin d'une injection d'insuline, le fils s'est arrêté devant la pharmacie d'un village. Il a demandé au pharmacien, barbu, de lui injecter une dose d'insuline, mais à sa grande surprise, le praticien a refusé : «Désolé, a-t-il dit, je ne fais pas d'injections aux femmes, car c'est contraire à la Charia, cherche une doctoresse pour le faire.» L'homme a eu beau faire valoir que sa maman avait plus de soixante-dix ans et qu'elle était donc loin d'être une source de tentation et de discorde (fitna) mais le pharmacien n'a rien voulu entendre. Ala Aswani cite encore d'autres exemples de ce piétisme ostentatoire, comme celui, nuisible, de ces agents des urgences hospitalières qui ne rejoignent leurs services, en période de Ramadan, que deux heures après la rupture du jeûne. Le prétexte invoqué à ce retard est l'obligation, qui n'en est pas une en réalité, de s'acquitter de la prière des tarawihs. Comme quoi, chez les «muta'aslimine» ou «musulmanisants », pour reprendre l'expression de Saïd Achemaoui, on peut pratiquer l'urgence funéraire, et prendre son temps lorsqu'il s'agit de sauver des vies humaines. Selon une habitude établie, l'écrivain égyptien conclut sa chronique par cette phrase : «La démocratie, c'est la solution. » Mais il semble y croire de moins en moins, et nous avec lui, surtout depuis que les Américains, avec Hillary Clinton, nous délivrent des satisfecit et nous incitent à approfondir la démocratie. En attendant qu'ils aient fini de sonder les profondeurs de nos sous-sols. A. H.

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie - Communauté : Résistance 2007
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Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 12:07

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La pochette d'un disque d'El Anka : une antiquité.

 

En Tunisie ils viennent d’interdire Persépolis, le film qui était hier soir à la télévision, car on y représente Dieu.
Le gouvernement algérien n’est pas en reste : il vient d’interdire El Gusto car on y voit des Pieds noirs, des Juifs et des Musulmanes ensemble pour honorer la musique Chaâbi !
Celle qui a osé cet hommage est née en Algérie, mais elle vit en Irlande où elle a mis en place  une maison de production. Safinez Bousria a tout juste 30 ans et avec El Gusto vient de réussir un coup de maître. On peut imaginer qu'en découvrant dans la casbah d’Alger, lors de vacances algériennes, un ancien chef d’orchestre de la musique chaâbi, elle a dû penser au film Buena vista social club (fait aussi par un Irlandais si je le souviens bien ?). Son plongeon au cœur de la vie musicale de la casbah, lui a prendre conscience de la richesse de cette musique et de son histoire. Lors de ce voyage, elle ne devait rester que quelques jours mais finit par séjourner 3 mois et mis en place le projet de film, de disque et de concerts "El Gusto".

C’est après la disparition de Guerouabi El Hachemi (1938-2006), l’un des plus célèbres représentants du chaâbi algérois, que la jeunesse algérienne réalise l’importance du patrimoine laissé par ses poètes musiciens et met tout en œuvre pour qu’on leur offre enfin la reconnaissance qui leur revient.

Le Chaâbi trouve ses sources dans la forme arabo-andalouse telle qu’elle était pratiquée au début du XXème siècle par Mustapha Nador. Il a un élève très jeune, qu’on finira par surnommer "El Anka", le sphinx, qui était subjugué par la musique de Nador et qui prend sa succession en 1926. El Anka fit évoluer la musique de son maître en ajoutant de nouveaux instruments (la derbouka, le mandole ou le banjo hérité des Gis) et en élargissant le répertoire aux poèmes classiques et modernes. Il inventa ainsi le chaâbi, littéralement "populaire", qui allait offrir une identité musicale à la ville d’Alger, à laquelle les habitants de la casbah allaient pleinement s’identifier.
Le titre du film, El Gusto s’explique ainsi : avant que le musicien ne se mette à jouer, au lieu de lui souhaiter bonne chance on lui dit en dialecte algérois : Que Dieu te fasse descendre El Gusto, que Dieu te donne l’inspiration, le bon esprit.

Le film mêle parfaitement événements sociaux, musicaux et militaires. Le chaâbi nous ramène aussi aux heures de l’indépendance que ces musiciens ont d’abord rêvée avant de l’accompagner et de la chérir. Mais sans haine, en regrettant de perdre les amis juifs avec qui ils partageaient autrefois des agapes musicales de l’âge d’or. Les Lili Boniche, Maurice El Médioni et autres Luc Cherki ont fuit les heures sombres de racisme qui ont suivi l’indépendance pour s’installer en France. Mais les uns et les autres ont continué de jouer cette musique. El Anka est décédé en 1986 et ses élèves, aujourd’hui très âgés, commencent à le suivre. Le plus célèbre d’entre eux, Guerouabi El Hachemi, est mort en mars 2006 à 68 ans. Mais la plupart sont encore en vie et il était grand temps qu’on leur rende hommage.

Ce film est un plaisir car on retrouve toute la créativité populaire, le langage où certains parlent en mélangeant le français, l’arabe, le kabyle. Les mœurs étant ce qu’elles sont, les femmes sont juste dans le décor.
24-01-2012 Jean-Paul Damaggio

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie
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Jeudi 14 avril 2011 4 14 /04 /Avr /2011 22:50

Nous recevons ce témoignage.... 

 

En ce 12 avril 2011 comment croire que l’événement à Angers c’est le passage d’Anne Robillard ? Quand j’ai vu l’annonce dans la vitrine de la librairie Richer, j’ai cru rêver ! Je n’ai rien contre cette dame à la blondeur impeccable (une couleur fantasmatique dans mon univers si brun) dont j’ignorais tout, et que j’ai écouté avec plaisir au milieu d’un jeune public. « Les Chevaliers d’Emeraude », vous connaissez ? Je me suis rendu à l’évidence, des collégiens vivent nombreux dans cet univers qui avait envahi la salle du premier étage de la librairie. La version québécoise de « Harry Potter » n’en a pas toute la célébrité mais au milieu de son monde fantastique, plein de magie et de surnaturel, tout devient possible. J’ai alors saisi pourquoi beaucoup de mes compatriotes partent pour le Québec, mais comprenez-moi, j’avais fait le voyage d’Alger pour d’autres raisons. Sous ce soleil printanier je pouvais, avant le spectacle du soir, promener sans avoir froid, mon polo portant l’inscription « I love Alger », et je me sentais ainsi très présente au milieu de la foule.

 

Angers est une belle ville, patrie de multiples vins, et avec partout la référence au Roi René, nomination qui nous change des habitudes françaises où il y a souvent des Louis avec un numéro. René semble venu de nulle part pour aller nulle part. Roi de Sicile, il a peut-être pensé à Alger. Roi de l’Anjou, on se demande le rapport entre Naples et cette région. Comme Anne Robillard, j’ai visité dans le château, la tapisserie l’Apocalypse mais plus impliqué dans la vie moderne que dans celle du Moyen-âge je n’ai pas raté l’autre tapisserie, le Chant du Monde de Jean Lurçat. Deux chef d’œuvre magnifique qui dialoguent à merveille.

 

Artiste à mes heures, je me demande comment l’art est passé de l’optimisme cher à Jean Lurçat, à sa forme décadente qui me heurte tous les jours davantage. Dans l’enfer vécu entre 1940 et 1945, Lurçat crée cette magnifique tapisserie qui fait écho au poème célèbre d’Eluard, Liberté. Dans le confort d’aujourd’hui, la transgression de l’art devient une célébration de la violence comme si pour dénigrer le confort il fallait chanter l’inconfort !

 

Mais laissons le restaurant le Grand Gousier, laissons les rues de al veille, pour le lieu réel de ma destination : le Centre de Congrès. L’Afrique y est au rendez-vous pour la treizième fois car aujourd’hui c’est la soirée d’ouverture de la biennale Cinémas d’Afrique. Placée sous l’égide du Maroc avec de la musique Gnawa et le film de Daoud Aoulad-Syad, Mosquée, je vais attendre avec d’autant plus d’impatience la projection du Voyage à Alger.

 

Après la lancinante musique venue du fond des âges, le film, une farce sur la religion et le cinéma, en a surpris plus d’un. J’ai été envoyé là pour capter surtout les réactions du public français. Pour sentir les rapports des Français avec l’Afrique. J’aime d’ailleurs qu’on rappelle que le Maroc et l’Algérie appartiennent d’abord à l’Afrique, Allah est venu après. Et à voir Mosquée, je ne pouvais me retenir de penser à Voyage à Alger. Vous le devinez, depuis son Thé à la menthe en 1984, j’ai une grande admiration pour Abdelkrim Bahloul un Algéro-français. J’étais aux dernières Journées cinématographiques de Carthage enn Octobre, juste avant la révolution où le réalisateur a eu un Tanit d’Argent quand la Mosquée à eu celui de Bronze.

 

Pour une raison qui ne regarde que moi, j’étais présente sur le tournage du film en avril 2007 et j’ai compris tout de suite que l’histoire avait une connotation autobiographique. Il raconte le moment où une veuve de chouada décide de se rendre à la capitale pour rencontrer le président Ben Bella et réclamer ses droits. On veut la chasser de la maison qui lui a été donnée par le propriétaire à son départ pour la métropole, l'ancien administrateur français de la ville, beaucoup plus humain que les militaires qui ont assassiné son mari. Elle rencontre le bras droit de Ben Bella, Boumedienne, qui va arranger la situation. Ici en France certains, à l’esprit étroit, diront qu’une fois de plus l’armée algérienne s’en titre bien !

Le film a été tourné sur les lieux réels de l’histoire à Saïda. Le 15 avril 2007, le scénariste Abdelkrim Bahloul et le producteur Bachir Derraïs y ont animé une conférence-débat à l’hôtel El Mordjane pour rappeler le marasme du cinéma algérien.

13-04-2011 Kenza Krim

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie
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Dimanche 28 novembre 2010 7 28 /11 /Nov /2010 20:35

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A Montauban Madame Laval invite Boualem Sansal à raconter sa vie. Aussitôt l’homme indique que sa vie n’a rien d’intéressant ce qui n’est pas le cas de son pays l’Algérie, et pendant plus d’une heure, l’écrivain ne parlera que de l’Algérie. Ce faisant, il parlera de lui car son regard sur son pays a peu d’équivalent. Ce sont les événements des années 90 qui le poussent à écrire et parmi eux la tragédie d’un ami, Rachid Mimouni, écrivain poursuivi par les islamistes, qui partit se réfugier au Maroc où il décède rapidement (1). Son corps sera rapatrié mais après l’enterrement les islamistes vont le déterrer, le couper en petits morceaux et répandre les morceaux un peu partout. Boualem et ses amis iront en quête des restes du plus grand écrivain algérien pour reconstituer l’impossible. D’où la question obsédante, la question qui change même l’homme qui se la pose, la question qui ronge l’âme des plus forts : comment une telle violence est-elle possible de la part d’un homme ?

Boualem est né « Français » en 1949, il a vu venir la guerre d’indépendance et avec beaucoup d’Algériens il en a attendu le paradis. Puis a vécu le régime algérien de l’intérieur. Bilan : il ne peut qu’écrire une longue déception, une très longue déception.

Par son grand-père il est venu de la culture française (il amuse la salle en rappelant que ce grand-père cheminot, chaque après-midi, faisait répéter à ses petits-enfants la liste des gares entre telle et telle ville) mais en tant qu’Algérien, au fil des ans, il a pu découvrir qu’il venait de tant d’autres sources. Oui, sa vie n’est rien, celle de son pays est tout et elle repose à la terre entière cette question : comment une telle violence est-elle possible de la part d’un homme ?

Il avait discuté avec Mimouni, son voisin, son ami, son compagnon. Peut-on, par la raison, expliquer l’irraisonnable ? Les raisons économiques ? Mais tous les pays qui plongent dans la misère ne tombent pas dans la barbarie ! Par l’histoire même ? Par la pression de la dictature ? Pour lui, aucune raison ne peut expliquer ce phénomène. Quand, à la fin de l’entretien, il parlera de son roman, Le village de l’allemand, il rappellera ce que tout le monde sait : l’immense culture du peuple allemand a aussi donné Hitler !

Parce qu’il faut trouver un mot, il parle de « magie ». Il y aurait la magie de la violence. Une alchimie unique. Pour lui le scientifique, cette magie a sa raison propre, sa logique propre, sa folie propre. Les islamistes ont des stratégies. Il cite Tariq Ramadan qui a son rôle dans les universités avec sa propre verve. Il cite les financiers, les responsables des armes.

Bien sûr, la prison de plus en plus étroite qu’imposait la dictature peut pousser à la violence mais toutes les situations dictatoriales ne conduisent pas à cette barbarie.

Les raisons sont à prendre en compte, mais au moment du basculement dans la violence, il n’y a plus de raison qui tienne, il y a comme une magie.

Les trois premiers livres de Boualem Sansal ont été normalement diffusés en Algérie puis est arrivé Poste restante : Alger, lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes. Il ne s’agissait plus d’un roman mais d’un petit livre polémique qui a été reçu par les critiques les plus folles, y compris celles de démocrates comme Rachid Boudjedra qui, dit Boualem, « a appelé au meurtre » à son encontre. Tous ses livres ont aussitôt été interdits (même les précédents), il a été viré de son travail puis est devenu un indésirable. L’écrivain vit toujours en Algérie, attendant « avec un pincement au cœur » le moment où, à la frontière, dans un sens ou dans l’autre, on va lui tamponner son passeport.

Boualem Sansal a juste 50 ans quand paraît son premier livre et la littérature semble l’avoir entraîné dans des tourmentes très éloignées de son caractère qui, à l’écouter, semble posé, tranquille voire même paisible. Je me suis passionné pour ses écrits après l’avoir écouté car l’homme, même si sa vie est banale, fait preuve d’une lucidité qui me semble extraordinaire. Et il sait mettre des mots sur cette lucidité.

 

Alors il écrira : Petit éloge de la mémoire. Si « petit » rejoint sa grande modestie, la question de la mémoire rejoint ses grandes obsessions. Il a vu de près comment un pouvoir tentait de se légitimer par l’histoire sauf que quand l’historie est appelée au secours de la légende, elle en sort mutilée. Une dictature pourrait se légitimer par les armes, mais non, ça ne suffit pas : il fallait à chaque fois invoquer le héros de la guerre contre les Français, il fallait pour ça rendre les Français encore plus diaboliques qu’ils n’étaient, afin que les Héros en sortent grandis. Puis viendra le temps où la légitimité des fils sera le fruit de la légitimité des pères, mais au bout d’un moment la légende s’use et alors les islamistes viendront, et à leur tour, ils réécriront l’histoire de la guerre de libération qui n’était plus celle d’une guerre au nom des « lumières » pour le droit des peuples, pour la liberté, pour la nation etc. mais une guerre des musulmans contre les chrétiens. Dans la guerre d’indépendance Boualem Sansal pointe trois tendances : les démocrates, les pan-arabes et les oulémas qui au départ, pour ne pas s’allier avec les démocrates, se contentaient de revendications liées à leur religion (ils furent souvent entendus par le pouvoir français qui, par exemple, les dispensa de la loi de 1905).

Aujourd’hui Sansal pointe l’apparition d’une nouvelle légitimité, celle de l’argent qui a cependant besoin d’être sanctifiée par la religion.

Le problème c’est que quand on recommence à écrire l’histoire officielle, on n’en finit pas. Des hommes comme Maurice Thorez et plus encore Georges Marchais en firent les frais à leur dépens. Pour les petits algériens, si hier il était incongru d’apprendre « nos ancêtres les gaulois », aujourd’hui il est tout aussi incongru de croire que l’histoire du pays commence avec l’arrivée des Arabes. D’autant qu’au sein même de l’histoire musulmane, des retouches s’imposent ici ou là pour bien expliquer qu’on vient logiquement d’une seule source.

Avec une fausse carte d’identité chacun vit mal. Sur le territoire algérien la religion chrétienne a devancé la christianisation de l’Europe ! Sur ce même territoire la présence des juifs unis avec les berbères créèrent aussi un pan de la culture. Au départ ils parlaient grecs. Les phéniciens sont passés et la culture carthaginoise, même si elle n’a pu éliminer la culture romaine qui s’installa longtemps en Afrique du Nord, joua sa partition. Sans compter les espagnols et tant d’autres…

De ce point de vue, la Sicile est un pays magnifique car toutes les cultures s’y sont ajoutées sans se détruire totalement, et aujourd’hui on peut y admirer les vestiges laissés y compris par les Normands.

 

A la fin, cerise sur le gâteau, Boualem Sansal indique d’où vient le mot Algérie. Dans son dictionnaire historique de la langue française Alain Rey a pris soin d’éviter l’explication des noms propres donc il ne parle que du mot algérien qui vient d’Algérie. Mais Algérie vient d’où ? Pour Boualem c’est un peu après 1830, quand les Français découvrent que l’entreprise visant à chasser les barbaresques s’installe toujours plus profond à l’intérieur des terres, produisant un appel à coloniser, et que les autorités françaises, voyant durer le phénomène, se demandent quel nom donner à cette possession ottomane. Ils demandent alors le nom donné par les habitants, mais il n’y en a pas, on parle seulement du fait qu’il y a des îles et c’est ainsi qu’à partir du mot désignant ce fait, va naître le mot al-gé-rie. Le nom du pays est un produit de la colonisation ! Il existe des pays qui ont changé le nom du colonisateur mais pas l’Algérie. 25-11-2010 Jean-Paul Damaggio

 

(1)   Rachid Mimouni est né quatre avant Boualem Samsal, en 1945. Comme Sansal il fera des études scientifiques qui le conduisent à la licence en 1968. Il travaillera à l’institut du développement industriel. Il complètera sa formation à Montréal. Son premier roman date de 1978. En 1984 c’est Tombéza, publié chez Robert Laffont, un roman dont la démarche fait déjà penser à celle de Boualem Sansal. En lisant Mimouni on comprend à quel point Boualem Sansal a dû être déchiré par son décès et ses suites. Sur Wikipédia cette mort est réduite au décès à l'hôpital de Paris.

 

Autres articles du blog :

http://la-brochure.over-blog.com/article-rencontre-avec-boualem-sansal-42248136.html

 

http://la-brochure.over-blog.com/article-sansal-ghitany-cervantes-51821842.html

 

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie - Communauté : environs de Toulouse
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Lundi 27 septembre 2010 1 27 /09 /Sep /2010 20:21

 

 

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Invité par le GREF de Toulouse, voici une mauvaise photo du passage de Mohammed Arkoun dans la ville rose, reprise du journal Point Gauche ! n°50 novembre-décembre 2000. Nous avons appris le décès de ce penseur algérien or nous tombons sur ce texte d’un autre Mohammed qui avait aussi été célébré en son temps par Point Gauche !, Mohammed Benchicou. Tous les lecteurs reconnaîtront l'île de Barrataria. JPD

 

25/09/2010                           El Watan et Site Le Matin le 26

Arkoun et les ilotiers| 1671 lecture(s) |

   Elle cherchait désespérément un livre de Mohamed Arkoun mais dans l’île de Barrataria, il n’y avait pas de place pour le penseur. Le contraire aurait, d’ailleurs, relevé, du bon sens, seulement voilà, comme chacun le sait, dans ce fief imaginaire de Sancho Pança, fidèle compagnon du chevalier Don Quichotte,  écuyer errant qui a toujours rêvé d’être roi et qui s’autoproclama gouverneur de l'Ile de Barrataria, on n’a que faire du bon sens. Qu’adviendrait-il, sinon, de la Barratarie, l’ami, monde virtuel pour grands enfants  coupés de la réalité, patrie de la pantomime, où le gouverneur se plaît en représentations, tantôt Jefferson, tantôt Napoléon, bluffant les opinions par l’art de la parodie,  du pastiche et de la paraphrase, enivré par les ors du pouvoir et les contes fantasques dont il est le seul héros, ivre jusqu’à en oublier la réalité et son état de simple palefrenier ? Ici, et c’est même notre chance et notre privilège, ici on se suffit de notre propre cinéma, celui-là qui nous tient lieu de diplomatie et de stratégie en direction du monde. Alors, non, Madame, vous ne trouverez pas de livre d’Arkoun ! En Barratarie, monde enfin parfait, peuplé exclusivement de laudateurs, où personne ne juge le gouverneur, où l'échec est aboli,  où il s'entend, la nuit, rosir de fierté, où on ne comptabilise que les succès, qu’avons-nous à faire, je vous le demande, des livres de Mohamed Arkoun ? Voilà un penseur qui écrit que «les échecs ont commencé dès le lendemain de l'indépendance quand se sont imposés des régimes policiers et militaires, souvent coupés des peuples, privés de toute assise nationale… » Parlerait-il de l’île ?  Fort heureusement, en Barratarie, monde enfin parfait, peuplé exclusivement de laudateurs, où personne ne juge le gouverneur, s’exerce une vigilance quotidienne contre toute lucidité malvenue. Aussi est-il inimaginable de prétendre y porter la contradiction. L’île a ses codes d'accès, connus des seuls initiés et des gorilles vigilants empêchent toute fâcheuse information venue de la réalité de contaminer l'atmosphère hallucinatoire ou, pire, de se propager au sein de la population. C'est au brio de ces vigiles censeurs que Sancho Pança doit d'avoir terrassé toutes les initiatives déplaisantes. Celle-là, par exemple, du député Ali Brahimi qui s’amusa à demander une commission d’enquête parlementaire sur la corruption, une sotte intrépidité qui fut aussitôt reléguée au rang de contorsion classique de l’opposition, c'est-à-dire une gesticulation  sans grande conséquence d’un élu sans grande nuisance mais dont la mauvaise humeur est néanmoins indispensable à la parodie du pouvoir. 

Et puis, à quoi bon enquêter sur la corruption puisqu’en vertu du cinéma national, elle est abolie depuis onze ans,  depuis que le gouverneur eût annoncé être venu effacer la corruption « avec l’eau de javel » et averti de leur fin proche «  les bandits  devenus gouvernants et les gouvernants devenus bandits » (El Watan du 31 octobre 2009) ? Oh, il y eut bien cette bourde du Garde des sceaux de l’île, qui reconnut que les crimes économiques, c’est à dire le détournement des biens de l'Etat, la dilapidation des deniers publics, la corruption avaient augmenté de 19,9% entre les seules années 2006 et 2009.  Autrement dit, qu’ils ont doublé depuis 1999 ! C’était quelque peu embarrassant, certes. Pour un peu, le Garde des sceaux aurait même avoué que l’Etat barratarien n’a plus la force, ni la cohésion nationale, ni la légitimité, d’abolir la corruption et qu’il est l’otage d’une kleptocratie, de ces «  bandits  devenus gouvernants »  justement, et qui ont, en onze ans, complètement infiltré le pouvoir, occupant un terrain débarrassé des contre-pouvoirs, profitant de ce que les institutions soient vidées de leur autorité par le pouvoir personnel du gouverneur.     

Mais l’île ne saura rien, non plus, de cette regrettable confession du Garde des sceaux. Le rideau sanitaire, tenu par de compétents médias censeurs, l’a préservée de cette attaque virale. Car l’île a ses propres journaux publics ou privés équipés de rédacteurs et d'ordinateurs, ses chaînes de télévision et de radio et même son agence de presse moderne… Cette noria médiatique imposante informe chaque jour le bon peuple, et le plus sérieusement du monde, des derniers délires à la mode dans l’île. Ce travail ingrat, dont on ne souligne jamais assez la contribution à la mythologie nationale, fait appel aux plus récents procédés technologiques et se traduit, aussi grotesque que cela puisse paraître, par de vrais journaux télévisés, d'authentiques dépêches d'agence correctement siglées et de véritables éditoriaux que les auteurs, ajoutant au côté loufoque de la situation, semblent avoir rédigés avec une insoupçonnable gravité.

Non, Madame, vous ne trouverez pas de livre d’Arkoun !  A-t-on idée de laisser traîner des livres  où l’on lit que « les moyens par lesquels les régimes se sont mis en place n'ont, nulle part, été démocratiques» ? Comment voulez-vous entretenir des rapports autres qu’exécrables avec un personnage qui vous ramène à votre véritable condition ? Pas de place dans l’île pour les esprits bassement lucides ! On peut vous proposer à la place, les œuvres complètes de Cheikh Tantaoui, celles d’Al-Quaradaoui, la compilation des cassettes d’Abdelhamid Kashk,  Madrasat Muhammad, ou les DVD d'Amr Khaled, enfin tous ceux qui interprètent le Coran comme on voudrait qu'il le soit, qui enseignent la vie de Mohamed, la jurisprudence et la théologie de façon convenable, sans désenvoûter le bon peuple ! Voilà onze ans, madame, que le gouverneur utilise la religion pour apparaître Messie aux yeux de la populace, et il n'est pas question de tout laisser ruiner par un islamologue prétentieux !

Pour tout vous dire, l’’idée de se servir de la religion et de passer pour un prophète indiscutable afin de se faire obéir dans l’île de Barattaria, avait été soufflée à Sancho Pança par le chevalier Don Quichotte. « La première difficulté que tu vas rencontrer sera de faire accepter tes lois. Il ne serait pas mal que tu puisses persuader aux Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque déesse. Ton code ne serait pas seulement un code, il serait une religion ; violer la loi serait commettre un sacrilège, et encourir non seulement des châtiments humains, mais encore le courroux des dieux. C’est de cette manière que tu donneras de la stabilité à ta ville, et que tu forceras les citoyens à porter docilement le joug de la félicité publique. » Et Sancho avait suivi les recommandations du chevalier qui avait précisé qu’une telle imposture il est vrai, odieuse chez tout autre, est très permise à un législateur et que tous s’en sont servis, depuis Lycurgue jusqu’au dernier Messie. « De nos jours encore, si tu lis les écrits des publicistes qui aspirent à refaire la société, tu y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu’ils ne seraient pas fâchés de passer pour des inspirés et des prophètes. Ceux qui ont recours à ces supercheries sont plus qu’excusables, ils sont méritoires puisqu’ils honorent les dieux de leur propre sagesse. »Depuis, dans l’île de Barrataria, le gouverneur dispose de la religion pour apparaître héraut sacré, commissionnaire de Dieu investi d’une mission de défenseur de la majorité musulmane,  son porte-voix, son prophète en somme, un prophète à qui on doit obéissance et allégeance sous peine d'hérésie, . Il initia, à ce titre, une lutte soudaine contre l’évangélisation qui lui permit d’accentuer les rivalités interconfessionnelles, annonça le projet d’une Grande mosquée au plus haut minaret du monde, généralisa l’enseignement islamique dans les lycées, impulsa la chasse aux hérétiques, traqua chrétiens et non-jeûneurs durant le ramadhan, organisa des concours de meilleurs récitants du Coran…Et tout semble réussir ! Que faire alors des livres de cet Arkoun qui prône le « rapprochement religieux » et préconise la transformation « des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient » quand l’île n’a besoin que de cheikhs qui attisent la haine entre les confessions ? 

C’était le jour de l’enterrement de Mohamed Arkoun et la dame, passablement courroucée, s’était écriée : « Dans quel pays vivons-nous ? Où est passé l’Etat ? » Dans quel pays vivons-nous ?  Mais en Barratarie, madame ! En Barratarie ! Et ne cherchez pas l’Etat. L’Etat a ceci de commun avec l’île de Barrataria, c’est qu’il n’existe pas !             Mohamed Benchicou             Lire aussi cette chronique dans El-Watan 25/9 (Rubrique Idées-Débats)

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie - Communauté : Résistance 2007
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Mardi 14 septembre 2010 2 14 /09 /Sep /2010 09:45

L’activité Place aux Nouvelles a animé pour la cinquième fois la Place des Cornières à Lauzerte. Stands, lectures, débats… et le soleil en plus. L’an dernier nous avions évoqué le cas d’un Marocain et cette année nous passons à celui d’un Algérien tellement pris par sa lecture qu’il mangea le temps de la personne d’après ! Anouar Benmalek est un écrivain sur lequel nous reviendrons non à partir de sa vie, comme dans le texte qui suit, mais à partir de son œuvre. Bonne lecture en attendant. 14-09-2010 JPD

 

Interview (Algérie-Actualités n° 1097, Octobre 1986)

 Algérie-Actualités : Il est rare de rencontrer en Algérie un écrivain qui ait reçu une formation de mathématicien. Les deux activités sont-elles aussi éloignées l'une de l'autre qu'on pourrait le penser?

Anouar Benmalek : Il y a quelques années seulement, je t'aurais répondu de manière aussi peu nuancée que définitive et, par conséquent, pas très intelligente: oui, ces deux activités sont totalement incompatibles. Je t'aurais trouvé un certain nombre d'arguments pour conforter ce point de vue lapidaire, en particulier que les dispositions d'esprit pour l'une et l'autre occupations sont différentes et même antagonistes, que si la première, je veux dire l'activité mathématique nécessite, outre un grand bagage de connaissances, de la rigueur et un esprit agile dans la manipulation de concepts abstraits, n'admettant quelque chose que si elle est entièrement vérifiée, la rejetant dans l'hypothèse opposée; la deuxième, l'activité littéraire, fait appel essentiellement à l'imagination et à la passion et est fondamentalement le domaine du doute, du vague et de l'à-peu-près. Je pensais même, avec quelque dédain, sciemment exagéré, que n'importe qui pouvait faire profession de "fabricant" de littérature, celle-ci se contentant de bagout et de culot pour raconter des histoires, de préférence les plus échevelées.

Tu vois comme on peut être stupide! Maintenant, je suis bien obligé de revoir mon jugement puisque je suis à la fois mathématicien et écrivain et que je ne souffre d'aucune schizophrénie ni dédoublement de personnalité. Je dois même dire que je me suis vite aperçu de la vacuité de l'argument que j'exposais plus haut. Au contraire, l'approche "glaciale" du mathématicien, si je peux m'exprimer en empruntant une image qu'on lui accole trop facilement dans le bêtisier populaire, est un avantage plutôt qu'un inconvénient. Le mathématicien, habitué à ne pas s'en laisser conter, distingue sans trop d'efforts, les failles d'une construction romanesque. Oui, la littérature est le domaine du questionnement, de ce qui n'est jamais sûr, du doute en fin de compte, mais ce doute, pour donner naissance à une œuvre véritablement littéraire, doit être introduit, "construit" dans le texte de la façon la plus rigoureuse possible. En ce sens, imagination débordante et discipline de l'esprit ne sont plus ennemies, mais d'inestimables alliées au service de la littérature. Comme d'ailleurs de toute autre œuvre de création, les mathématiques en particulier.

A-A : Ton itinéraire personnel ?

A.B : Dans tout itinéraire, il y a les conditions qui te sont faites et ce que tu fais de ces conditions. Il n'y a jamais de prédestination, cela serait trop simple, mais il peut y avoir une attente inconsciente, une disponibilité. C'est ce qui m'est arrivé. Cela ne signifie certainement pas, par ailleurs, que je savais que j'allais devenir écrivain. On m'aurait bien fait rire, il y a six ou sept ans, si on m'avait affirmé que d'ici peu, je serais l'auteur de quelques livres dont un roman par exemple.

Cette disponibilité dont je t'entretenais, je la dois en partie à mon père. Aussi loin que je me souvienne, notre maison a toujours regorgé de livres. Cela allait du théâtre à l'économie politique, en passant par les romans et les ouvrages scientifiques les plus divers. Je suis donc devenu, par la force des choses, un lecteur boulimique. J'ai pu dévorer, à treize ou quatorze ans, en même temps que les bandes dessinées dont je raffolais, des choses aussi disparates et aussi peu faites pour mon âge que Shakespeare et… "les Mémoires de Casanova" (ce dernier livre en cachette de mes parents, bien entendu)! J'étais à mille lieues, évidemment de tout comprendre du dramaturge anglais, je lisais au premier degré comme je l'aurais fait pour "Les aventures de Sindbad" ou "Le dernier des Mohicans". Mais il faut croire qu'on ne batifole pas impunément avec l'inconscient.

Quand je parle ainsi de mon père, ce n'est pas du tout par respect filial: je ne fais qu'indiquer ce que je dois à la chance, aux données "objectives", mon père ayant été, malgré la condition difficile qui était celle des Algériens de sa génération pendant sa jeunesse, un véritable homme de culture. Quelques semaines avant sa mort tragique, il venait de mettre la dernière main à un ouvrage sur le sous-développement.

Cependant, pendant toute cette première période qui va jusqu'à la fin de mes études universitaires en Algérie, il avait été clair pour moi que mon futur métier, que ma vie allaient être indissolublement liés (comme on dit d'un mariage…) à une activité scientifique et j'ai ensuite opté pour les mathématiques qui me semblaient représenter à cette époque l'ascèse intellectuelle par excellence. Je me rappelle ces longues après-midi d'été à Constantine où, pendant que tout le monde dormait, écrasé par la chaleur, je me laissais submerger peu à peu par le plaisir très spécial, très rafraîchissant (!) et que ne connaissent malheureusement pas ceux qui ne sont pas amateurs de sciences dites exactes, de surmonter une difficulté mathématique ou de résoudre, aidé de ses seules circonvolutions cérébrales, un problème ardu d'algèbre ou de géométrie.

A-A : Comment s'est passé le déclic, le passage à l'acte littéraire?

A.B : J'ai eu la chance (une autre!) d'être envoyé à l'étranger continuer des études en vue de la soutenance d'une thèse d'Etat. Je me suis trouvé du jour au lendemain, et sans aucune préparation pour le provincial assez borné que j'étais alors, projeté dans une cité universitaire et dans une ville où soixante-dix nationalités différentes, venant de toutes les parties du globe, coexistaient, chacune avec ses particularités, ses problèmes, ses tragédies parfois, ses envies, ses habitudes culturelles, ses préjugés aussi.

Très vite, j'ai pu apprendre (oui, apprendre car la culture, c'est une démarche qui s'apprend!) à trouver normal d'aller au concert ou à une exposition de peinture et d'autres manifestations de ce type, qui sont encore du domaine du luxe ou de l'utopie chez nous. Plus que tout ça, plus que la rencontre avec l'Art dont je devenais un consommateur glouton (tu vois, je n'ai jamais su me modérer…), la découverte de la variété humaine m'a subjugué: comment un Sénégalais ou un Italien pouvaient m'être proches tout en étant différents de moi, comment Autrui pouvait être Autrui tout en étant mon semblable, où est-ce que je me plaçais dans cette effarante diversité des hommes et des femmes, comment les autres me plaçaient-ils, voilà les questions qui ont commencé à faire leur travail de sape au fond de mon assurance de moins en moins tranquille de scientiste. Si je continuais à être persuadé, comme par le passé, du caractère irremplaçable de la connaissance scientifique du monde qui nous entoure (sociétés humaines y compris), il s'avérait de plus en plus clairement pour moi que cela était notoirement insuffisant si cela ne s'accompagnait pas de la primauté absolue à donner à l'être humain et aux relations humaines. J'ai eu rapidement une certitude inébranlable: la seule revanche, la seule réplique que peut opposer l'être humain à sa présence absurde sur cette terre, c'est une relation profondément vécue et maîtrisée qu'il aura réussi à avoir avec soi-même et avec les autres. Ce n'est pas beaucoup et, paradoxalement, c'est immense. Se connaître donc. C'est à dire, par voie de conséquence, connaître ceux qui ne sont pas toi. Puisque les autres, c'est toi, mais vu d'un angle différent.

Pour moi, les mathématiques se sont révélées alors, comme on le devine aisément, d'un piètre secours dans cette quête inquiète. Et puis, tout à coup, il y a eu la littérature.

Le passage concret à l'écriture, le "crime", a eu lieu au début de ma seconde année à l'étranger. Le prétexte à cette plongée sans espoir de retour dans le paradis et l'enfer de la littérature, ce prétexte et sa futile cocasserie, sans lequel, peut-être, je n'aurais rien écrit, hé bien j'éprouve toujours un amusement coupable d'indulgence à le raconter. Cela me rappelle à chaque fois que le Destin est un gros bonhomme pas très soigneux, qui ne prend que rarement la peine d'agencer d'une manière crédible les événements qui déterminent une vie.

Donc, je m'étais amouraché d'une jeune fille. Cette dernière avait tout ce que je n'avais pas: elle prétendait peindre (et des icônes, s'il vous plaît!), parler plusieurs langues étrangères, écrire des nouvelles, faire de la photographie artistique, voyager et que sais-je encore…

Le jeune homme que j'étais, bête et naïf à la fois, désespéré par l'indifférence de la demoiselle, s'était mis en tête de trouver coûte que coûte un moyen pour attirer son attention. Et ce moyen devait être artistique, cela allait de soi! Comme il ne savait pas peindre ni faire de la photo, il s'était résolu à prendre la plume et… à écrire des poèmes. La poésie, expression littéraire la plus difficile, que je mets maintenant au sommet de toute littérature est, pourtant, la discipline littéraire la plus maltraitée par les apprentis écrivains. Confondant l'économie de moyens par laquelle elle se caractérise avec la facilité, on croit qu'il suffit d'aligner quelques lignes les unes au-dessous des autres, au besoin en s'aidant d'un dictionnaire de rimes, pour faire œuvre de poète. Je n'avais pas, quant à moi, échappé à ce travers et mes premiers poèmes devaient être exécrables. Mais j'avais mis le doigt dans le délicieux engrenage de la création littéraire. De poèmes malhabiles à poèmes moins malhabiles, de petite nouvelle à nouvelle plus élaborée, d'essai en roman, je suis arrivé à la situation actuelle où ma vie, c'est la littérature et la littérature est ma vie.

Entre-temps, pour en revenir à cette jeune fille, un mois après que nous eussions fait connaissance, je découvris qu'elle n'était pas plus peintre ou photographe que moi pilote de Boeing ou danseur étoile. La demoiselle s'était révélée une parfaite mythomane. Cela fait des années que j'ai perdu de vue ma jolie menteuse, mais je ne lui ai jamais tenu rigueur de ses affabulations car, sans le savoir, elle m'avait rendu un sacré service! […]

 

Par éditions la brochure - Publié dans : algérie
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Samedi 21 août 2010 6 21 /08 /Août /2010 22:02

Voici le début d'un livre publié en 1900 par Hubertine Auclert qui vécut quelques années en Algérie avec son mari fonctionnaire.

Ce témoignage d'une féministe est totalement surprenant. JPD

 

LES FEMMES ARABES EN ALGERIE

La Francisation et les Femmes

Le patriotisme et l'amour de la liberté

inspirent le respect de la patrie et de la liberté des autres.

 

Quand on aborde à ce paradis terrestre, Alger (en descendant du bateau où tant d'honnêtes gens parlaient du moyen licite d'acquérir cent hectares de terre en prêtant à l'Arabe, qui les possède, vingt-cinq louis), ce qui frappe immédiatement, c'est de voir dans la lumière éclatante, sous le ciel si bleu, sur le pavé étincelant comme de l'acier, de choquants paquets de linge sale.

Ces paquets se meuvent, ils s'avancent ; alors, on distingue qu'ils sont portés par des pieds poussiéreux et dominés par une tête tellement parcheminée, décrépite, ravinée, hachée, que ce n'est plus une figure humaine ; c'est la statue de la souffrance, personnifiant une race torturée par la faim.

Ces créatures sans âge ni sexe, qui heurtent et détonnent dans ce cadre féerique, avec leurs haillons autrefois blancs, ne sont point des vieillardes, elles viennent d'être maman. Un adorable poupon est sur leur croupe, entortillé dans un pan de haick.

Femmes d'expropriés, bouches affamées de trop dans leur tribu, elles vaguent, pauvres femelles, repoussées de partout, traquées brutalisées, insultées dans toutes les langues, par toutes les races qui se sont installées sur le territoire de leurs pères.

Quand, exténuées, elles veulent faire halte, s'accroupir pour donner le sein à leur enfant, il se trouve toujours quelqu'un pour leur dire qu'elles salissent la terre et pour les bousculer, en criant que leurs poux gênent la circulation.

Mais la faim parfois a tari le sein des mères ; alors, de crainte que les bébés, à force de jeûner, ne deviennent dans leurs bras des cadavres, ces femmes héroïques leur donnent à sucer du sang qu'elles font jaillir de leurs veines!....

En Algérie, il n'y a qu'une toute petite élite de Français qui classe dans l'humanité la race arabe.

Pour les étrangers, les fonctionnaires, les israélites, les colons, les trafiquants, l'Arabe, moins considéré que ses moutons, est fait pour être écrasé. Le refouler dans le désert pour s'emparer de ce qu'on ne lui a pas encore pris, tel est le rêve.

L'Algérien, qui a déclaré que le fanatisme rendait les Arabes incivilisables, s'obstine à ne rien tenter pour les tirer de l'ignorance, si favorable à l'exploitation et à la domination. Il emploie pour son usage l'argent prélevé sur eux ; aussi, les indigènes disent: — « On a organisé entre les Européens et nous, sous prétexte de solidarité, un ingénieux système de bourse commune, où notre main a pour fonction unique, de verser sans relâche, et la leur de puiser, librement ».

Quand on a assez regardé les moukères, vrais squelettes vivants, en pensant que l'écrin est trop splendide pour contenir d'aussi affreux bijoux, le cicerone qui vous devine dit finement :

— «Il y en a de belles ! » et son doigt levé indique, au haut de l'amphithéâtre algérien, un empilement de gros morceaux de sucre, bizarrement dégringolés. Ce sont des maisons à terrasses de neige et à volets multicolores.

Si curieusement on l'interroge sur ce spectacle de blancheurs estampées d'indigo, il répond en clignant de l'œil et en souriant malicieusement : « C'est, la Casbah !»

Ce quartier arabe, qui a pris le nom de l'ancienne citadelle, évoque avec un monde de visions paradisiaques, des pensées folâtres ; car s'il renferme des maisons hospitalières, il recèle aussi la musulmane tenue sous clef par l'arabe jaloux.

Ce vieux coin, moins sûr, dit le conseiller Ben-Larbey que la forêt de Yakouren, est un embrouillement de ruelles, d'impasses en escaliers, que les maisons, en se penchant les unes vers les autres, rendent sombres comme des tunnels. On voit parfois, à une clarté, un homme baignant dans son sang, une femme poignardée et toujours une porte entrebâillée, laissant apercevoir l'intérieur d'azur d'une maison équivoque.

L'insécurité fait fuir les Maures aisés et les immeubles, dont les collectionneurs disputent à l'Etat les vieilles ferrures et les faïences anciennes, se louent difficilement.

Toutes les races qui peuplent l'Afrique se meuvent à la Casbah. Le curieux, c'est que chacun vit là sans souci de son voisin et que tous conservent, avec leur costume, leurs habitudes et leurs mœurs.

L'indépendance de caractère dont les africains font preuve en agissant ainsi, peut servir de leçon aux peuples civilisés qui attachent tant d'importance à l'opinion de leurs semblables.

On ne voit partout que des hommes circuler, vendre, acheter, travailler ; le seuil des portes, les marches des escaliers, oreillers naturels des yaouleds (petits garçons), servent aux dévideurs de soie et aux brodeurs de cuir, d'ateliers.

Ce quartier, qui a comme les villes arabes de l'intérieur, l'aspect d'un monastère d'hommes, a aussi celui d'un bateau de fleurs. Les relations des sexes y sont sans mystère ; non seulement, los Oulad-Naïls, étendues sur des coussins, parées et couvertes de bijoux, s'offrent à l'adoration des passants comme les madones sur les autels ; mais il n'est pas rare de voir des couples se sourire, s'embrasser, s'enlacer, s'étreindre, se culbuter sur le pavé et sans souci des passants, comme s'ils étaient cachés par une dune dans un replis du désert, s'abandonner en pleine voie publique, aux transports de l'amour !.......

Les Arabes à haute stature, sorte de sphinx drapés que l'on rencontre dans les rues tortueuses de la Casbah, ne ressemblent en rien aux kabyles à la tunique tissée de laines d'éclatantes couleurs, qui crient à cinquante pas
d'eux: « Carbône! Carbône ! des eifs « m'edam ! des aranges » fines ! fines ! ».

Type différent encore, le restaurateur auquel le client achète du dehors des paquets de sardines, des gâteaux au miel, au vermicelle, des quartiers de radis vinaigrés, des piments frits, des œufs rouges et enfin les fameuses brochettes de bouchées de viande, de foie, de rognons. La loubia pimentée et le kouscous.

Chacun de ces plats coûte un sou, l'eau limpide que les arabes boivent au broc à tour de rôle et les Européens dans des verres, est donnée pour rien.

La diversité des races et des types s'accuse surtout dans les cafés maures, où les arabes de toutes régions et de toutes conditions se donnent rendez-vous. Le café maure est une grande salle sans fenêtres qui a pour meubles des nattes, quelques bancs, le fourneau de faïence sur lequel se prépare le kahoua (café) et l'étagère où sont rangées les tasses minuscules, la boîte au sucre et la boîte au moka embaumant.

Tout ce qu'il y a de curieux dans le monde arabe se montre dans le café maure ; on peut y rencontrer aussi bien un lion apprivoisé, que des aïssaouas avalant des sabres et des charbons ardents. A certains jours de fête, des Oulad-Naïls viennent y danser. Les fous, qualifiés de saints par les indigènes, y sont bien accueillis et les devineresses qui prédisent l'avenir y sont fêtées et très écoutées.

En buvant la tasse de kahoua d'un sou, on joue, on joue parfois jusqu'à ses femmes !... et l'on se raconte les méfaits des vainqueurs...

Ces hommes que la passion du jeu et l'impatience du joug rassemble, sont souvent absolument dissemblables, ils diffèrent moralement et physiquement. L'autorité, suivant qu'elle est de bonne ou de méchante humeur, tient ou ne tient point compte, au point de vue juridique, de leurs mœurs et de leurs coutumes ; au point de vue administratif en bloc, elle les annihile, elle en fait des moutons afin de leur prendre plus facilement leur toison.

Les Arabes qui forment presque la totalité des habitants du pays — ils sont trois millions sept cent cinquante mille sur quatre millions quatre cent trois mille habitants dont se compose la population de l'Algérie — ne sont pas, ou ne sont que dérisoirement représentés, dans les assemblées qui ont pour but de s'occuper des intérêts de l'Algérie.

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