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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 09:37

 Dans le supplément littéraire du Figaro, le 22-12-1878, Zola ne fait pas un cadeau de noël à Cladel. Il publie alors, à 38 ans, une étude importante sur les écrivains de son époque et après Daudet, Claretie, il arrive au cas de Cladel. Il lui reproche un excès de préoccupations stylistes, ce qui lui enlèvera tout accès à la postérité. Jusque là, je suis d’accord avec Zola. Mais cet excès de style tuerait la vie dans les œuvres ! Etrangement, ce reproche que Zola fait à Cladel, Cladel le fait aussi à Zola ! Cladel considère que Zola écrit à partir de documents et non à partir d’un vécu, n’étant jamais descendu dans les mines pour écrire Germinal. A suivre Zola Mallarmé aurait dû, comme Cladel, être sans postérité. Ce texte de Zola sur Cladel, plus sincère que son discours sur la tombe de l’écrivain, fait ressortir à mon sens l’écart de 5 ans qu’il y a entre les deux romanciers : Cladel né en 1835 est porté par l’Antiquité si chère aux révolution-naires de 1792 (il est tiré vers la vieille France, pays qu’il préfère nommer la Gaule), tandis que Zola né en 1840 est porté par les révolutionnaires de 1848 et leur utopie modernisatrice. JPD

 

L’article :

 

Je pourrais citer beaucoup de nos écrivains qui sont dans le cas de M. Jules Claretie. Mais il suffit de l'avoir étudié comme exemple. Je préfère terminer, en parlant de M. Léon Cladel, dont le cas est absolument le cas contraire. M. Léon Cladel a débuté, il y a quinze ans déjà, par un volume les Martyrs ridicules, qui fut remarqué. Il débarquait alors de sa province, le Quercy, et venait à Paris pour se faire une place au soleil. Plus tard il lia amitié avec le poète Baudelaire, dont les théories de styliste impeccable firent sur lui une impression profonde. Dès lors, il se mit à travailler sa prose avec acharnement, et selon certains principes absolus. Il fit la chasse au mot exact, ou du moins au mot qu'il croyait exact ; il pesa chaque expression pendant des journées, fut sans pitié pour les consonances qui lui déplaisaient et ne toléra pas une seule répétition. Je ne parle point des manies auxquelles il obéit de temps à autre : ainsi, un moment, il décréta que les phrases d'un même alinéa ne devaient pas commencer par la même lettre ; un autre moment, il proscrivit les alinéas eux-mêmes, de façon qu'une œuvre de lui allait du commencement à la fin en un seul bloc, sans passer une seule fois à la ligne. Voilà des symptômes qui sont bien graves chez un écrivain. Outre que des soucis aussi puérils stérilisent rapidement les facultés créatrices d'un romancier, ils donnent aux œuvres une raideur voulue, une sécheresse et une dureté qui glacent. Les œuvres ne sauraient être vivantes, ainsi travaillées par une main entêtée qui oblige les mots à entrer quand même dans des cases préparées à l'avance. Il faut plus de génie libre, plus de véritable émotion. Aussi les meilleurs romans de M. Léon Cladel : le Bouscassié et la Fête votive de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, ne sont-ils que des bijoux littéraires très curieusement ouvragés, dont on admire le travail avec plus de surprise que d'intérêt.

Je sais bien pourquoi M. Léon Cladel se donne une peine si rude à polir le style de ses romans. C'est qu'il a la conviction bien arrêtée qu'une œuvre ne vit que par la pureté de la forme. Il a la belle ambition de laisser des œuvres immortelles et il s'efforce de rendre parfaite chaque phrase qu'il écrit. Seulement, il y a là une duperie. Il n'est point vrai qu'il suffise d’avoir un style très soigné pour marquer à jamais son passage dans une littérature. La forme au contraire est ce qui change, ce qui passe le plus vite. Il faut, avant tout, pour qu'il vive, qu'un ouvrage soit vivant, et un ouvrage n'est vivant qu'à la condition d'être vrai, d'être vécu par un auteur original. Pouvons-nous aujourd'hui juger de la perfection du style d'Homère et de Virgile ? Bien difficilement. Et si, dans notre littérature nationale, nous prenons nos grands écrivains, Rabelais, Montaigne, Corneille, Molière, Bossuet, Voltaire, nous devons passer sur beaucoup de leurs phrases que nous comprenons à peine, tellement la langue a changé. Ce que nous sentons le mieux, ce qui nous brûle et nous enthousiasme encore aujourd'hui, c'est leur flamme intérieure, c'est ce souffle du génie qui sort toujours des pages qu'ils ont écrites. Un romancier qui se dit : « Je vais gagner l'immortalité à force de purisme », fait donc le plus faux calcul du monde. On gagne l'immortalité, en mettant debout des créatures vivantes, en faisant un monde à son image. Quelques phrases plus ou moins boiteuses ne font rien à l'affaire.

En somme, le grand malheur de M. Léon Cladel est d'être un rhétoricien, un arrangeur de mots. Enfant du Quercy, il a eu l'idée de peindre surtout les paysans au milieu desquels il a grandi. Ce que MM. Erckmann-Chatrian ont fait pour l'Alsace, il le fait pour sa province. Seulement, il y apporte des allures d'épopée. Victor Hugo, avec son style héroïque, a passé par là. Dans le dernier roman qu'il a publié et qui lui a demandé six ans de travail, L’Homme de la Croix-aux-Boeufs, il a eu, ainsi qu'il l'explique dans une préface, l'intention de rendre littérairement le langage et les mœurs des paysans du Quercy. Rude besogne et qui ne pouvait aboutir qu'à une œuvre bâtarde. Cela rappelle la façon dont George Sand faisait parler les paysans du Berry. M. Léon Cladel a plus de vigueur, mais il arrive également à un galimatias poétique. Les paysans ne parlent pas ainsi ni les poètes non plus ; de sorte que cette langue n'est à personne et qu'elle fatigue horriblement le lecteur au bout de dix pages. Il vaudrait beaucoup mieux étudier les paysans et tâcher de nous les montrer franchement tels qu'ils sont sans rêver de les rendre littéraires et épiques. Certes, M. Léon Cladel est un écrivain. Je sais de lui de courtes nouvelles qui sont des chefs-d'œuvre de style. Seulement, il n'a pas le sentiment du vrai, il ne voit pas ce qui est ; de là les broussailles dans lesquelles il se débat, les caprices du style qu'il montre, les efforts bizarres qu'il tente pour attraper le succès. Le public n'est pas encore venu à lui, rebuté par les complications de sa forme, ne sentant pas la vérité au fond de ses œuvres. Il est dans une voie détestable qui le conduira à tous les casse-cou, s'il ne s'aperçoit un matin que le mieux est encore d'écrire ses œuvres en brave homme qui dit avec bonhomie ce qu'il pense et ce qu'il sent. Emile Zola

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