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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:11

Je reprends ici cet article ancien totalement émouvant qui dit mieux que mes écrits, la vie de la famille Parra. Il est extrait d’Espaces Latinos, mars 2000. Toute mon admiration va à l’auteur, Amanda Puz. Jean-Paul Damaggio

 

D'ICI ET DE LÀ-BAS

Violeta et Nicanor

II y a trente-trois ans disparut celle qui est considérée aujourd'hui comme l'une des femmes les plus importantes de toute l'histoire de l'Amérique latine. En chantant "la différence  qu'il y a du vrai au faux", Violeta Parra rendit ses lettres de noblesse à la chanson populaire, tout en faisant de ses vers des miroirs dans lesquels nous pouvons nous reconnaître. Folkloriste, chanteuse, peintre, céramiste, sculpteur, écrivain, elle incarnait surtout la liberté, la révolte.

En évoquant cette femme et artiste exceptionnelle, le musicien uruguayen Daniel Viglietti mentionna dans un article publié récemment dans Brecha quelques phrases tirées d'une lettre adressée par Violeta à son bien-aimé, où elle parlait de son travail : "Mes œuvres sont une vérité simple et gaie malgré la tristesse qu'on trouve dans chacune d'elles. Je suis un petit oiseau qui peut se poser sur l'épaule de chaque homme afin de lui chanter les ailes déployées, tout près, tout près de son âme… »

C'est vrai qu'on la sent, "la Violeta", très près de notre âme, et aucun Latino-Américain ne peut écouter sans s'émouvoir, ses compositions — qui parlent aussi bien de l'amour pour son peuple que de ses propres et tumultueux amours. Gracias a la vida, ("Merci la vie") c'est notre chanson. Et Violeta, c'est notre Violeta. Même si nous ne l'avons pas connue personnellement. Violeta et nous, c'est un tout. D'ailleurs, c'est elle qui l'a dit la première : "Et votre chant qui est mon propre chant..."

Au début des années soixante-dix, j'ai interviewé longuement Nicanor Parra, poète et mathématicien, frère aîné de la folkloriste chilienne, trois ans après le suicide de Violeta. Il m'a dit, à cette occasion, que sa petite sœur lui manquait terriblement. La conversation avait pris un tour douloureux. Les rides qui sillonnaient son beau visage paraissaient plus profondes, le regard s'était embué et j'entendais à peine sa voix, inaudible, qui disait : "Violeta m'a dit, une fois, que sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. J'étais le frère qui; tel un moniteur enlevait de sa route tout ce qui pouvait l'empêcher de marcher d'avancer… »

C'est pour cette raison que je ne peux pas me remémorer Violeta sans parler de Nicanor. Sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. Cet "agneau déguisé en loup", cette Viola chilensis - tous, des mots du poète - avait trouvé en son frère, depuis son plus tendre âge, celui qui était toujours là pour l'aider, la pousser à aller de l'avant dans sa quête de vérité. Violeta prendra très tôt la route pour parcourir ce long et étrange pays qui est le nôtre, afin de récupérer les chants enfouis dans la mémoire des vieux poètes paysans, des ouvriers des mines. Elle allait à la recherche des chants (Los cantos a lo humano, Los cantos a lo divino) qui avaient été oralement transmis de génération en génération, et qui risquaient de disparaître à tout jamais. Il s'agissait d'un travail de longue haleine, mais Nicanor était toujours présent pour éclairer son chemin.

Lors de notre rencontre avec Nicanor, nous avons parlé de tout, mais les instants les plus forts furent ceux passés à se souvenir de Violeta. La cabane où s'est déroulée une partie de l'entretien, était imprégnée des souvenirs de la sœur absente. La femme du poète l'avait quitté en emmenant avec elle Ricardo Nicanor, leur fils d'un an, et le chien Violin, que Violeta avait offert à Nicanor une semaine avant de se donner la mort. Nicanor se sentait seul. Plusieurs fois il m'avait dit, au long de cette journée : "Je suis seul. Seul avec Newton, Einstein, Galilée."

C'est Nicanor lui-même qui m'a parlé du suicide de sa sœur : "Nous ne pouvons pas demander pourquoi elle s'est tuée. C'est une question personnelle. Angel l'a dit dès qu'il apprit la mort de sa mère : le suicide de ma mère est quelque chose de respectable, et ne concerne qu'elle-même."

Nicanor vivait parmi des objets qui étaient autant de souvenirs de Violeta. Des tapisseries merveilleuses, quelques-unes inachevées. Sa voix s'enflamme lorsqu'il se souvient des méchancetés de certains envers Violeta : "Ils n'avaient pas le droit de la snober de l'ignorer, de la trahir" Soudain, Nicanor se leva, fit tourner la manivelle du vieux téléphone et celui-ci laissa entendre un joli son. Il me dit : "Des fois, je l'utilise pour parler à Violeta." Je lui ai demandé s'il réussissait à lui parler, et il m'a répondu : "Non, la ligne est toujours occupée."

Cette interview m'a marquée. J'étais jeune, ambitieuse et romantique, et je voulais que le reportage soit parfait. D'autant plus que j'étais tombée sous le charme fou de Nicanor Parra, qui était à l'époque beau comme un dieu. J'ai rédigé mon papier tout de suite en arrivant chez moi, tout en me sentant follement amoureuse du poète. Cet enivrement m'a habitée pendant tout le temps de l'écriture. Une nuit. Cette histoire si personnelle n'est pas un secret, j'ai d'ailleurs tout dit à mon mari le jour même (je n'aurais pas dû, j'en ai vu de toutes les couleurs à cause de cette franchise juvénile). Et puis, quand on n'est plus jeune on peut se permettre de raconter ces choses-là : je suis quinquagénaire et le poète - qui n'a jamais rien su de ce bref mais intense amour - va bientôt avoir quatre-vingt-dix ans.

En faisant revivre ces tranches de vie si longtemps oubliées, ces souvenirs précieux qui me parlent de moi-même, de la jeune femme que j'étais, je suis obligée d'emprunter les vers de Violeta : "Merci la vie qui m'a tant donné..."

Amanda PUZ

 

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