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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 13:26

Cet article du Monde diplomatique de Janvier 2004 est ainsi présenté dans le journal : « Décédé le 18 octobre 2003, Manuel Vazquez Montalban (né à Barcelone en 1939) était n ami et collaborateur du Monde Diplomatique ; c’était aussi un immense écrivain et militant en lutte permanente contre les injustices et les inégalités sociales. En hommage à son talent et à son engagement nous publions ce texte inédit, adapté d’une conférence prononcé à Alicante en 2001. » J’étais moi aussi à l’époque un ami de ce journal jusqu’en octobre 2005. Ce texte de Montalban, que je partage totalement, n’aurait sans soute pas trouvé place dans le Monde Diplomatique d’aujourd’hui, journal où d’ailleurs il fut très rarement présent. J-P Damaggio.

  

EN TANT QUE PATRIMOINE, la culture est ce long fleuve qui mène à une génération déterminée d'êtres humains, qui leur transmet des valeurs morales et esthétiques, des idéologies, l'histoire, des codes et des symboles... C'est-à-dire tout un riche patrimoine élaboré par les aînés et que les générations nouvelles reçoivent lorsqu'il existe un point de rencontre possible entre cet apport et le récepteur de cette formidable offrande.

Les révolutionnaires ont toujours remis le passé en question, et pris une certaine distance à l'égard de ce patrimoine, le considérant comme le produit des anciennes classes dominantes, vaincues dans la lutte pour le pouvoir, et qui avaient détenu le contrôle de l'histoire.

Telle fut l'attitude de la Révolution française et de la révolution d'Octobre : mettre en quarantaine la culture héritée en l'accusant d'être féodale, d'appartenir à la classe déchue. Lors de la révolution soviétique, sans doute la plus radicale qui ait jamais existé, eut lieu la fameuse polémique entre « culture prolétaire » et « culture bourgeoise ». Certains théoriciens de la révolution avancèrent la thèse de la politique de la table rase, pour éradiquer l'héritage des ancêtres et y substituer la culture de la nouvelle classe prolétarienne. Contre cette position, avec la farouche volonté de sauvegarder le patrimoine culturel, s'éleva Léon Trotski en personne. Il proclama que la culture, précisément à cause du changement politique, avait cessé d'être une « culture bourgeoise » pour devenir une « culture humaine ». En conséquence, la révolution devait faire en sorte que ses valeurs soient assimilées par l'ensemble du peuple en vue d'inaugurer une nouvelle ère historique.

Nous avons ici un début de solution au problème. Ce qui donne un caractère régressif au patrimoine culturel, ce n'est pas le patrimoine lui- même, mais l'instrumentalisation de celui-ci par les forces régressives et l'impossibilité pour la majeure partie de la société de l'assumer. On peut cependant y parvenir à partir d'outils simples, comme l'extension de la lecture par la généralisation de bibliothèques ; une volonté de vulgarisation des arts en favorisant leur pratique et leur diffusion ; une politique qui renverse les barrières d'une conception marchande de la culture, empêchant un secteur social déterminé d'en avoir la jouissance exclusive.

Vient ensuite la culture comme conscience, sa forme la plus omniprésente. A partir de l'instant où ils sont conscients de leur situation et de leurs relations avec leurs congénères et avec la nature, tous les êtres humains ont une culture. De cette constatation émane une série de conceptions culturelles. Tout ce qui est conscience de l'être, de l'existence, des rapports avec le monde et avec autrui. C'est pourquoi, lorsqu'on se permet de faire une distinction entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas de culture, on fait preuve d'arbitraire et d'un analphabétisme accablant.

Toute personne capable d'avoir conscience de ce qu'elle est et de ce qu'elle fait et, surtout, du rôle qu'elle a dans les relations avec autrui possède une culture. Nul ne peut être exclu de ce royaume.

FACE À CES DEUX CONCEPTIONS - culture comme patrimoine, culture comme conscience — se sont exercées traditionnellement deux politiques, deux tentatives de manipulation politique.

D'une part, la politique culturelle de la réaction, consistant à accaparer la culture-patrimoine et la culture-conscience pour les incorporer à un ensemble de vérités établies, et à faire de l'accès à la culture une manière de s'intégrer dans une mécanique de communion avec l'ordre établi. Cette politique a tendu, dans le meilleur des cas, vers la culture comme moyen d'intégration, mais aussi à sa mutilation, à son contrôle dictatorial, voire à sa destruction, à sa falsification ou à sa mystification, caractéristique des périodes fascistes.

En général, les forces progressistes, elles, partent d'une prise de conscience, et donc d'une position critique qui remet en question l'ordre établi et a pour dessein de le changer. Cela s'applique à la culture comme conscience. En revanche, en ce qui concerne la « culture-patrimoine », la gauche a évité de s'en emparer pour tenter de la faire cadrer avec ses propres motivations.

Toute politique culturelle de la gauche devrait d'abord passer par l'assimilation sans réserve de la culture patrimoniale. Ensuite, par la promotion du rôle modificateur de la conscience critique. Et enfin, par l'analyse de la façon dont une politique culturelle de progrès doit considérer la promotion d'une conscience de classe comme une forme supérieure de culture.

Avoir conscience qu'une politique culturelle doit tenir compte du degré de développement de la dynamique historique à l'intérieur d'une conception globale du progrès oblige la gauche à fournir un effort titanesque : la remise en question du sens même du progrès.

CORNELIUS CASTORIADIS affirmait que le grand choix de notre époque était entre « socialisme ou barbarie ». En imposant ce choix, il mettait en relation deux cultures différentes, deux conceptions opposées de la relation historique englobant les systèmes d'organisation de la vie, de la production, des relations humaines. L'une basée sur le bénéfice, la réussite matérielle pour les minorités dirigeantes et les secteurs dominants. L'autre fondée sur le socialisme, établi comme rationalisation face à cette barbarie, et créant de nouvelles relations humaines, une nouvelle culture, la possibilité d'une nouvelle autonomie de l'homme dans la réalité. Le socialisme se présente comme un véritable carrefour où convergent toutes les clés qui donnent un sens à la circulation de la culture.

T.S. Eliot, excellent poète de droite, a décrit ce que signifiait chaque situation culturelle. Pour l'homme contemporain, comprendre que le fait culturel se perpétue, se poursuit à partir d'un relais dialectique entre tradition et révolution est l'essence même de la culture. A chaque époque correspond une tradition culturelle qui se heurte à la conscience critique du moment ; de ce choc entre le patrimoine culturel dont nous héritons et la conscience critique émane la possibilité d'une continuité. Eliot a identifié cette mécanique de compréhension de la culture, et nous devons l'en remercier.

En s'engageant pour une culture de progrès (nullement réservée à la gauche), les forces progressistes en général assument la tradition et, de ce fait, le patrimoine culturel ; en misant sur la révolution, elles ajoutent à ce patrimoine culturel une conscience critique. Mais, pour y parvenir, elles doivent offrir au monde une vision fondée sur une idée fondamentale, apparentée au choix « socialisme ou barbarie » : la nécessité de survivre face aux tendances destructrices.

Une fois la lutte pour la survie gagnée — premier objectif —, le deuxième objectif est une culture d'égalisation, qui ne viserait pas à uniformiser, mais à assurer la satisfaction des besoins, entre autres culturels, de tous les êtres humains.

Troisième objectif : une culture de libération, de lutte contre l'aliénation ; non dans le sens marxiste (selon lequel l'homme dépourvu de moyens de production ne possède pas ce qu'il fabrique et s'éloigne du produit qu'il a élaboré), mais dans le sens le plus large du terme : la libération des tendances aux religiosités négatives, aux communions obscurantistes qui annihilent toute capacité critique. La désaliénation dans le sens de la liberté des conduites aussi bien collectives qu'individuelles dans le domaine politique, moral ou sexuel.

LE  QUATRIÈME OBJECTIF est la revendication de la paix comme valeur culturelle suprême. Il est indispensable de dénoncer la guerre

comme valeur idéologique de contre-révolution. La menace de guerre vise à établir une culture de peur, qui paralyse les consciences, les rend plus conservatrices. A l'opposé, la revendication de la paix est révolutionnaire parce qu'elle mise sur le changement. La paix parie sur les énergies créatives de l'homme, sur sa liberté d'expression, de réalisation, de transformation. Les forces du progrès sont majoritaires et, lorsqu'elles en seront conscientes, les partisans d'un ordre archaïque resteront isolés.

 

La gauche doit se battre sur deux fronts : défendre sa propre conscience et lutter contre cette peur qu'on cherche à nous transmettre comme valeur culturelle suprême. Pour que les patrimoines culturels demeurent enfin à la portée de l'immense majorité...

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Published by éditions la brochure - dans vazquez montalban
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