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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 21:09

L’anti-utopie de Vargas Llosa peut prendre le nom d’utopie géniale, ou dérisoire, suivant le discours de ses admirateurs ou adversaires. Car, comme Dieu, quand on la sort par la porte elle revient souvent par la fenêtre. Vargas Llosa pense que ce n’est pas Dieu qui a créé les hommes mais les hommes qui ont créé dieu qu’ils réussissent à atteindre par la Littérature, piste d’envol pour l’immortalité de quelques élus. D’où l’importance des Cathédrales chères à Aragon comme à Vargas Llosa. Mais pour le moment laissons de côté Aragon pour comprendre le sens seulement du roman du Péruvien Conversation à La Cathédrale (la Cathédrale en italique) quand on le confronte à celle de Vazquez Montalban qui dans, Et Dieu est entré à La Havane, a un chapitre qui s’appelle… Conversation dans la cathédrale.
La Cathédrale de Mario n’est rien d’autre qu’un bistrot populaire d’où surgit, quand un fils retrouve l’histoire du père, tout le non-dit d’un pays de merde, le Pérou.
Celle de Manuel n’est rien d’autre qu’un pays, d’où surgit, quand un fils pense à l’histoire de son père qui y a vécu, tout le non-dit d’un pays de rêve en révolution, Cuba.

Les deux écrivains ont une passion pour Gauguin que j’évoque ici car, sous la plume du traducteur de Vargas Llosa, Albert Bensoussan, dans son livre récent, Ce que je sais de Vargas Llosa, nous découvrons que l’utopie de son « maître » est affichée dans le roman Le Paradis-un peu plus loin, où le bon Mario croise les vies de Gauguin et de sa grand-mère Flora Tristan. S’il est un cas où la filiation n’est la justification de rien de commun, c’est bien entre la féministe et le peintre mais la littérature ayant tous les droits, allons-y parlons de leur utopie commune.
Chez Vazquez Montalban, Gauguin c’est le mythe du départ vers le sud, où pour en rester à la métaphore littéraire, la traversée du miroir. Ce mythe va mettre le Catalan sur les rails de la notoriété avec le magnifique roman, La solitude du manager, où le manager part pour le sud c’est-à-dire pour le quartier populaire de Barcelone que lui le Manager, a fait construire. Le livre de Montalban s’appelle simplement Gauguin et il unifie un texte et des peintures. L’auteur me l’ayant dédicacé a simplement écrit : à la pulsion de fuite.

Le Gauguin de Vargas Llosa est tout autre. « Au-dessus des plaies humaines et des fléaux d’un monde irrémédiablement avili, il reste toujours, tout en haut et haut juché, l’idéal, que ce soit l’utopie politique de Flora Tristan qui veut, ni plus ni moins « changer le monde », ou l’art pictural de Gauguin, obstinément voué à la tâche surhumaine de toute dire, de tout montrer en un seul coup de pinceau. » nous explique Bensoussan. C’est ici que reviennent les cathédrales: pour réussir à tout dire – et c’est aussi l’objectif de Vazquez Montalban – il faut construire des cathédrales.

Le cas Flora Tristan
Le hasard veut que je connaisse bien Flora Tristan. Le roman de Vargas Llosa aurait été impossible sans l’exploit d’un habitant de Castres, Monsieur Pech, qui, un siècle après, a pu sortir de la poussière le journal que la féministe a tenu pendant son ultime voyage. De là sont nées quelques publications importantes et études précieuses, conduites par Stéphane Michaud dont Vargas Llosa a préfacé le livre La Paria et son rêve. En son époque Flora n’a pas été une utopiste, elle n’a pas suivi les rêves de Cabet, Fourrier et d’autres incitant à partir quelque part pour créer le monde nouveau. Elle a d’abord étudié son propre passé (pour de raisons très prosaïques : obtenir des moyens financiers de vivre), puis le monde capitaliste par des Promenades dans Londres avant que Marx ne fasse de même, et avant lui elle a publié, un manifeste, l’union ouvrière, pour appeler les ouvriers à s’émanciper afin d’émanciper la société toute entière. Oui, elle a voulu changer le monde en commençant par changer le monde de la révolution elle-même ! D’où son féminisme, qui n’a pas fini de déranger, et qui aurait pu déranger Vargas Llosa. Flora considérait que de droit de vote des femmes passait après l’accès à des droits sociaux, alors que pour l’écrivain péruvien la mesure de toute chose en politique passe par le droit de vote.
Flora Tristan, avec son manifeste, part s’adresser à travers les villes de France, au peuple organisé, celui-là même que Vargas Llosa évite en permanence et que Vazquez Montalban croise en permanence.

Donc le titre : Le Paradis – un peu plus loin
Bensoussan consacre tout un chapitre à expliquer la difficulté de traduction du titre espagnol : El paraiso en la otra esquina (livre dédiée à « Carmen Balcells l’amie de toute ma vie », celle qui fut aussi l’agent littéraire de Vazquez Montalban). Il a trouvé l’idée du trait.
Il évoque le jeu de la marelle où en effet, au bout, c’est le paradis. Ce qu’il oublie, pris sans doute par ses rêves d’utopie, c’est la traduction terre à terre de ce jeu péruvien qui en français s’appelle depuis Rabelais : Colin-Maillard. Je ne dis pas que tel aurait dû être le titre mais qu’il y a là une explication à fournir. Pour les Péruviens, il n’y a pas de doute, quelqu’un a les yeux bandés et cherche une personne… toujours un peu plus loin, symbolique de l’utopie en effet qui est toujours plus loin, symbolique du paradis. La question jamais évoquée est celle du point de départ : les yeux bandés. L’homme avancerait-il dans la vie, à tâtons ?
L’homme aurait alors besoin de la littérature pour se guider et non de ses simples mains en quête de quelqu’un à toucher ?
Ce roman de Vargas Llosa fait face à la réalité (lui le libéral n’a pas peur de raconter la vie d’une militante révolutionnaire) mais il est pris à un double piège : il unifie la féministe dénonçant la femme réduite au rôle d’objet, et son petit-fils usant des femmes comme un objet (au nom des grandes nécessités de l’art) ; il unifie l’utopie d’un retour à la lutte sociale locale, et l’utopie d’une fuite sans fin dont Montalban rappelle, par le tableau inachevé de Gauguin, qu’elle le ramène en Bretagne.
Je ne méconnais pas le féminisme de Vargas Llosa qui a trouvé là une belle façon de s’exprimer en reprenant l’idée de « femme-messie » que Flora portait, il est vrai, mais seulement à cause des circonstances, sa lutte finale contre la mort.
La pulsion de fuite n’est pas une utopie : c'est parfois une réalité vitale certes, mais aussi une illusion souvent tragique. Vargas Llosa raconte avec talent des histoires et Vazquez Montalban nous rappelle qu’il n’y a pas d’histoires à se raconter. Non, Monsieur Besoussan, la politique n’est pas, comme la vie, un roman (p.144 de Ce que je sais de Vargas Llosa). Que Vargas Llosa puisse faire de la politique et de sa vie, un magnifique roman, c’est juste une vue de l’esprit, de son esprit. Tout chez le Péruvien est une totalité (je conteste ceux qui le divisent en deux en disant : c’est un homme de droite mais bon, c’est un grand romancier). D’ailleurs il est Péruvien sans l’être, il est utopiste sans l’être, il est sans dieu mais divin, il est de droite en soutenant Lula, il est écrivain mais d’abord journaliste etc.
Il est pour moi l’anti-utopie car il travaille minutieusement à l’acceptation du système. Vazquez Montalban, écrivain mais d’abord journaliste est une autre forme d’anti-utopie, construite en travaillant contre le système, mais sans bonheur à la clef. Merci à tous ceux qui en finissent vraiment avec le paradis, donc avec le non-lieu !
11-02-2012 Jean-Paul Damaggio

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Published by éditions la brochure - dans littérature
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