Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 20:58

Dans une lettre à Gill, de mi-juin 1872, Jules Vallès donne son opinion sur La Fête vôtive de Saint Barthomée porte-glaive, le roman de Cladel qui vient de paraître. Vallès après avoir incendié Gill, il incendie Cladel. Je traite avec précaution les lettres mais si je publie celle-ci c’est qu’ayant été, des années durant, à l’association de Amis de Vallès j’ai demandé sans succès une confrontation des deux démarches. Je comprends pourquoi à présent, ils préfèrent ignorer Cladel. JPD

 

Mon cher ami,

Je pensais avoir des nouvelles de vous par Le Peuple souverain dont vous m'aviez promis les numéros illustrés. Je n'ai pas reçu de journal : je ne vois que par hasard, de loin en loin, une caricature de vous. Est-ce que l'abonnement au Peuple souverain est bien cher ? Mais pourquoi parler « abonnement » quand je tiens simplement aux dessins que vous signez ! Envoyez-les moi — Envoyez aussi ceux de L'Éclipse. Ce n'est pas le diable et ce sera pour moi un grand plaisir de vous suivre.

J'ai sur ma table votre pièce en vers. Je trouve cela indigne ! indigne de vous, de nous ! Ce n'est pas de Gill, ce n'est point d'un homme, ce n'est de personne ! et il y aura peut-être succès. J'en serai désespéré ! désespéré ! parce que je vous aime beaucoup ; je sais ce que vous pouvez rendre et, fichtre, je tiendrais à ne pas vous voir ciseler ces crottes odorantes ! Mais, mon cher, c'est du Coppée ou du Mendès, ce n'est pas à vous de tomber dans cette pommade — c'est de la pommade : quoique vous y versiez du vermillon pour faire croire que c'est du sang. Voilà mon opinion sur L'Étoile[i], et j'ai essayé d'être modéré. Une comédie de vous, avec un rire long comme un sabre !

Je vais vous dire maintenant ce que je pense du livre de Cladel. Je ne le connais pas et ne l'aime point assez familièrement pour lui faire savoir à lui-même, en toute conscience, l'impression que son bouquin m'a produite. Mais je suis sorti de cette lecture avec une envie de rire qui dure encore. Quoi, il a passé peut-être trois semaines, peut-être trois mois, peut-être trois ans à essayer d'imiter Rabelais, Barbey d'Aurevilly, etc, etc, etc, etc, etc. ; à imiter sans le savoir Bernardin de Saint-Pierre, Madamee de Genlis, etc, etc, etc, etc., c'est le sentimentalisme solennio-pleurnichard de la fin du 18e siècle, l'invocation hypocrite et glacée du Jean Jacques, — vernis froid, mosaïque pâle — et l'ostentation de l'énergie ! et les nom de Dieu par-ci, et les coïone par-là ; et patati et patata ! C'est rapporté, plaqué, collé, cloué ; la bondieuserie d'un réalisme sans conviction, tout le vague et le pathos d'un romantisme sans verdeur, c'est l'œuvre d'un émasculé qui veut essayer de se refaire des couilles et qui prend pour cela la peau des autres, et il sacre et il jure en recousant cette foutue peau ! Il finit par se figurer qu'il a des bourses à lui entre les jambes : c'est l'argent des autres ! Qu’est-ce que cela nous ferait, un mauvais bouquin de plus ou de moins ? mais c'est le spectacle donné par l'auteur, le couseur — qui vous fait souffrir pour lui, et on pleurerait de sa peine si on ne riait de sa naïveté ! Quelle torture ! A-t-il dû s'embêter! Au lieu d'aller tranquillement manger des omelettes, et boire du petit vin, et d'écrire, un jour de belle humeur ou d'émotion dure, sans se démener ni se crisper, ni regarder Hugo, Quasimodo, L'Église, la Bataille, d'écrire une page franche. Il veut avoir du TALENT ! !

Aie donc des sensations, malheureux !

N'allez pas dire à Cladel ce que j'écris là. Ce serait une douleur pour lui, et il ne se convertirait pas ! Puis mon opinion n'est qu'à moi seul, et vous trouverez peut-être que celui qui a si mal jugé L'Etoile est aussi incapable de juger bien Bartholomée ! En tout cas, voilà comme je vois — N'en parlons plus ! Si ! Parlons-en ! Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis ? Il y a quelques lignes, dix ou quinze qui ne sont pas de la singerie ; ou plutôt qui n'ont pas l'air de sortir du même moule creux, faux, verni, fêlé ; ce sont les lignes que cite Veuillot ! Mais c'est, à rebours, du La Bruyère parlé par un perroquet partout, même dans l'acceptable, absence criminelle et cornique de personnalité! Bartholomée-porte-glaive pue l'élève et le pédant. C'est une composition de collège, le livre d'un professeur de rhétorique de province. J'en sais de meilleurs qui n'ont été que médiocrement goûtés (pour parler la langue que Cladel parle sans s'en douter) oui, que médiocrement goûtés par les plus malins de la localité. Je suis en veine de causer comme lui, et j'y vais. Eh bien ! ce sont des gens qui croient qu'ils aiment la campagne et se figurent nous le faire croire en s'attachant avec des ficelles une motte de terre au trou du cul. Ils [la] détachent quelquefois pour la baiser comme une hostie, et ils crient — Oh ! les champs ! Mes paysans ! —Sainte Nature ! — Le père d'Aristide Froissart[ii] parlait aussi de la nature. Ils sont plus bêtes que lui !

J'ai lu quarante lignes de Richepin sur le cimetière des fusillés qui sont bien, très bien, aussi bien que quarante lignes d'un nommé Gill, éparses de-ci, de-là, comme des fleurs qui ont une odeur navrante. Quel malheur que deux misérables aient emprunté les noms de Gill et de Richepin pour donner goût de laurier à une piéciculette qui s'appelle L'Étoile !

Vous êtes dans le faux, mon cher; vous dépenserez à embaumer des riens, à enguirlander du vent, à ficeler des soupirs, du temps et du talent. Venez sur votre terrain, la vie vraie, en prose, la vie saignante pour tout de bon, avec l'ironie héroïque pour femelle et pour muse !

 



[i] Acte en vers écrit par Richepin et Gill

[ii] Roman de Léon Gozlan, paru en 1844 et régulièrement réédité tout au long du XIXè siècle

Partager cet article

Repost 0
Published by éditions la brochure - dans Léon Cladel
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • : Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres
  • Contact

Activités de La Brochure

 

La pub sur ce blog n'est bien sûr en aucun cas de mon fait. Le seul bénéficiare financier est l'hébergeur. En conséquence ce blog va servir exclusivement aux productions de La Brochure. Pour les autres infos se reporter sur un autre blog :

 VIE DE LA BROCHURE

 

BON DE COMMANDE EXPRESS en cliquant ICI      

___________________________________________________________

 Les Editions La Brochure publient des livres, des rééditions, des présentations de livres. Ils peuvent être commandés à notre adresse ou demandés dans toutes les librairies (voir liste avec lesquelles nous avons travaillé  ici      ) :

Editions La Brochure, 124 route de Lavit, 82210 ANGEVILLE

Téléphone : 05 63 95 95 30

Adresse mèl :                          editions.labrochure@nordnet.fr

Catalogue de nos éditions :                                       catalogue

Catalogue 2011 :                                                                   ici

Présentation des livres :                                          livres édités

Bon de commande :                                             bon de commande

Nos livres sont disponibles chez tous les libraires

indépendants en dépôt ou sur commande

 

Nouveau blog RENAUD JEAN et LIVRES GRATUITS

Vous pouvez nous demander de recevoir la lettre trimestrielle que nous publions et nous aider avec les 10 euros de la cotisation à notre association. Merci de nous écrire pour toute information. Les Editions La Brochure.      

Articles sur la LGV: seulement sur cet autre blog:

Alternative LGV 82     

 

 

Nouveautés de 2013

 Elections municipales à Montauban (1904-2008) ICI :

Moissac 1935, Cayla assassiné : ICI

Tant de sang ouvrier dans le nitrate chilien ICI  

Révolution/contre-révolution le cas du 10 mai 1790 à Montauban ICI

 ADÍOS GUERRILLERO  ici

J’ai vu mourir sa LGV ici

Derniers titres :

Portraits de 101 femmes pour 20 euros. ici

Karl Marx, sur Bolivar ici

Ducoudray-Holstein Histoire de Bolivar ici

Jean-Pierre Frutos, Refondation de l’école ici

Jean Jaurès : Articles de 1906 dans La Dépêche et dans l’Humanité ici

Recherche