Partager l'article ! Taine et le 10 mai 1790 à Montauban: Dans ce livre Les Origines de la France Contemporaine. 1902., Taine parle des événements de Montauban ...
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Dans ce livre Les Origines de la France Contemporaine. 1902., Taine parle des événements de Montauban, ville qu’il devait connaître un peu puisqu’en évoquant les questions de langue par cette phrase : « D'ailleurs, en beaucoup de provinces, on ne parle que patois ; le français, surtout le français philosophique et abstrait des lois et proclamations nouvelles, demeure un grimoire. Impossible d'entendre et d'appliquer les décrets compliqués, les instructions savantes qui arrivent de Paris », Il ajoute en note :
« 1. A Montauban, dans le salon de l'intendant, les dames du pays ne parlaient que patois, et la grand'mère de la personne très bien élevée qui m'a raconté ce fait n'entendait pas d'autre langue. »
Voici le passage qui pour Montauban s’appuie sur le texte de Mary-Lafon mais face au « centrisme » de Mary-Lafon, il montre davantage les cris séditieux : « Vive la noblesse ! Vive l'aristocratie ! A bas la nation ! A bas le drapeau tricolore ! » Taine est plus détaillé quand il s’agit de la défaite catholique à Nîmes. Avec les deux événements, chacun peut saisir, au moment de la Fête « unitaire » de la Fédération du 14 juillet 1790 dans quelle mesure l’unité de la nation était réelle. JPD
Le texte de Taine :
A Montauban, le 10 mai 1790, jour de l'inventaire et de l'expropriation des communautés religieuses (1), les commissaires ne peuvent entrer ; des femmes en délire se sont couchées en travers des portes ; il faudrait leur passer sur le corps, et un grand attroupement se forme aux Cordeliers, où l'on signe une pétition pour le maintien des couvents. - Témoins de cette effervescence, les protestants prennent peur ; quatre-vingts de leurs gardes nationaux marchent sur l'hôtel de ville, et s'emparent à main armée du poste qui le couvre. La municipalité leur ordonne de se retirer ; ils refusent. - Là-dessus, les catholiques assemblés aux Cordeliers se précipitent en tumulte, lancent des pavés, ébranlent les portes à coups de poutres. Quelqu'un crie que les protestants réfugiés dans le corps de garde tirent par la fenêtre. Aussitôt la multitude furieuse envahit l'arsenal, s'arme de tout ce qu'elle y trouve, fusille le corps de garde ; cinq protestants sont tués, vingt-quatre blessés.
Un officier municipal et la maréchaussée sauvent les autres, mais on les oblige à venir deux à deux, en chemise, à genoux, faire amende honorable devant la cathédrale, et, au sortir de là, on les met en prison. - Pendant le tumulte, des cris politiques ont été proférés ; on a crié Vive la noblesse ! Vive l'aristocratie ! A bas la nation ! A bas le drapeau tricolore ! et Bordeaux, jugeant que Montauban est en révolte contre la France, envoie quinze cents hommes de sa garde nationale pour élargir les détenus. Toulouse veut aider Bordeaux ; la fermentation est terrible ; quatre mille protestants se sauvent de Montauban ; des cités armées vont se combattre comme jadis en Italie. Il faut qu'un commissaire de l'Assemblée nationale et du roi, Mathieu Dumas, vienne haranguer le peuple de Montauban, obtenir la délivrance des prisonniers et rétablir la paix.
Un mois après, à Nîmes (2), l'échauffourée, plus sanglante, tourne contre les catholiques. - A la vérité, sur cinquante-quatre mille habitants, les protestants ne sont que douze mille ; mais le grand commerce est entre leurs mains ; ils tiennent les manufactures ; ils font vivre trente mille ouvriers, et, aux élections de 1789, ils ont fourni cinq députés sur huit.
En ce temps-là, les sympathies étaient pour eux ; personne n'imaginait alors que l'Eglise régnante pût courir un risque. A son tour, elle est attaquée, et voilà les deux partis .qui s'affrontent. Les catholiques signent une pétition (3), racolent les maraîchers du faubourg, gardent la cocarde blanche, et, lorsqu'elle est interdite, la remplacent par un pouf rouge, autre signe de reconnaissance. A leur tète est Froment, homme énergique, qui a de grands projets ; mais, sur le sol miné où il marche, l'explosion ne saurait être conduite. Elle se fait d'elle-même, au hasard, par le simple choc de deux défiances égales, et, avant le jour final, elle a commencé et recommencé déjà vingt fois par des provocations mutuelles, dénonciations, insultes, libelles, rixes, coups de pierre- et coups de fusil. Le 15 juin 1790, il s'agit de savoir quel parti donnera des administrateurs au district et au département ; à propos des élections, le combat s'engage. Au poste de l'évêché où se tient l'assemblée électorale, les dragons protestants et patriotes sont venus « trois fois plus nombreux qu'a l'ordinaire, mousquetons et pistolets chargés, la giberne bien garnie », et ils font patrouille dans les alentours. De leur côté, les poufs rouges, royalistes et catholiques, se plaignent d'être menacés, « nargués ». Ils font avertir le suisse « de ne plus laisser entrer aucun dragon à pied ni à cheval, sous peine de vie », et déclarent que « l'évêché n'est pas fait pour servir de corps de garde ». - Attroupements, cris sous les fenêtres ; des pierres sont jetées ; la trompette d'un dragon qui sonnait le rappel est brisée ; deux coups de fusil partent (4). Aussitôt les dragons font une décharge générale qui blesse beaucoup d'hommes et en tue sept. A partir de ce moment, pendant toute la soirée et toute la nuit, on tire dans toute la ville, chaque parti croyant que l'autre veut l'exterminer, les protestants persuadés que c'est une Saint-Barthélemy, les catholiques que c'est « une Michelade». Personne pour se jeter entre eux. Bien loin de donner des ordres, la municipalité en reçoit ; on la rudoie, on la bouscule, on la fait marcher comme un domestique. Les patriotes viennent prendre à l'hôtel de ville l'abbé de Belmont, officier municipal, lui commandent, sous peine de mort, de proclamer la loi martiale, et lui mettent en main le drapeau rouge. « Marche donc, calotin, b… j… f... ! Plus haut le drapeau, plus haut encore, tu es assez grand pour cela. » Et des bourrades, des coups de crosse. Il crache le sang, n'importe, il faut qu'il soit en tête, bien visible, en façon de cible, tandis que, prudemment, ses conducteurs restent en arrière. Il avance ainsi, à travers les balles, tenant le drapeau, et se trouve prisonnier des poufs rouges, qui le relâchent en gardant son drapeau.
Second drapeau rouge tenu par le valet de ville, seconde promenade, nouveaux coups de fusil, les poufs rouges capturant encore ce drapeau, ainsi qu'un autre officier municipal. Le reste de la municipalité et un commissaire du roi se réfugient aux casernes et font sortir la troupe. Cependant Froment et ses trois compagnies, cantonnés dans leurs tours et leurs maisons du rempart, résistent en désespérés. Mais le jour a paru, le tocsin a sonné, la générale a battu, les milices patriotes du voisinage, les protestants de la montagne, rudes Cévenols, arrivent en foule. Les poufs rouges sont assiégés un couvent de capucins, d'où l'on prétend qu'ils ont tiré, est dévasté, cinq capucins sont tués. La tour de Froment est démolie à coups de canon, prise d'assaut ; son frère est massacré, jeté en bas des murailles ; un couvent de jacobins attenant aux remparts est saccagé. Vers le soir, tous les poufs rouges qui ont combattu sont tués ou en fuite ; il n'y a plus de résistance. Mais la fureur subsiste, et les quinze mille campagnards qui ont afflué dans la ville jugent qu'ils n'ont pas travaillé suffisamment. En vain, on leur représente que les quinze autres compagnies de poufs rouges n'ont pas bougé, que les prétendus agresseurs « ne se sont pas même mis en état de défense », que, pendant toute la bataille, ils sont restés au logis, qu'ensuite, par surcroît de précaution, la municipalité leur a fait-rendre leurs armes. En vain l'assemblée électorale, précédée d'un drapeau blanc, vient sur la place publique exhorter les citoyens à la concorde. « Sous prétexte de fouiller les maisons suspectes, on pille, on dévaste tout ce qui ne peut être enlevé est brisé. ». A Nîmes seulement, cent vingt maisons sont saccagées ; mêmes ravages aux environs ; au bout de trois jours, le dégât monte à sept ou huit cent mille livres. Nombre de malheureux sont égorgés chez eux, ouvriers, marchands, vieillards, infirmes, il y en a qui, « retenus dans leur lit depuis plusieurs années, » sont traînés sur le seuil de leur porte pour y être «fusillés ». D'autres sont pendus sur l'Esplanade, au Cours Neuf, d'autres hachés vivants à coups de faux et de sabres, les oreilles, le nez, les pieds, les poignets coupés. Selon l'usage, des légendes horribles provoquent des actions atroces. Un cabaretier, qui a refusé de distribuer les listes anticatholiques, passe pour avoir dans sa cave une mine toute prête de barils de poudre et de mèches soufrées ; on le dépèce à coups de hache et de sabre ; on décharge vingt fusils sur son cadavre ; on l'expose devant sa maison avec un pain long sur la poitrine, et on le perce encore de baïonnettes en lui disant: « Mange, b…, mange donc ! » Plus de cent cinquante catholiques ont été assassinés ; beaucoup d'autres, tout sanglants, « sont entassés dans les prisons », et l'on continue les perquisitions contre les proscrits ; dés qu'on les aperçoit, on tire sur eux comme sur des loups. Aussi des milliers d'habitants demandent leurs passeports et quittent la ville. Cependant, de leur côté, les campagnards catholiques des environs massacrent six protestants, un vieillard de quatre-vingt-deux ans, un jeune homme de quinze ans, un mari et sa femme dans leur métairie. Pour arrêter les meurtres, il faut l'intervention de la garde nationale de Montpellier.
1. Mary Lafon, Histoire d'une ville protestante (avec les pièces originales, extraites des archives de Montauban).
2. Archives nationales, F, 5216. Procès-verbal de la municipalité de Nîmes, et rapport de l'abbé de Belmont. Rapport des commissaires administrateurs, 28 juin 1790. Pétition des catholiques, 20 avril. Lettres de la municipalité, des commissaires et de M. de Nausel sur les événements des 2 et 5 mai. Lettre de M. Rabaut-Saint-Etienne, 2 mai. Pétition de la veuve Gas, 30 juillet. Rapport (imprimé) de M. Alquier, 19 février 1791. Mémoire (imprimé) du massacre des catholiques de Nîmes, par Froment (1790). Nouvelle adresse de la municipalité de Nîmes présentée par le maire, M. de Margueritte, député (1790), imprimée. Mercure de France 23 février 179t.
3. La pétition est signée par 5127 personnes, outre 1560 qui ont apposé leur croix, déclarant ne savoir écrire. La contre-pétition du club est signée de 162 noms.
4. Ce dernier fait, affirmé dans le rapport de H. Alquier, est nié par la municipalité. Selon elle, les poufs rouges attroupés autour de l’évêché n'avaient pas de fusils.
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