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Mardi 19 juin 2012 2 19 /06 /Juin /2012 15:01

L'émission sur CFM suit son chemin. Bientôt nous y croiserons Noël Arnaud, juste après Jean Malrieu ! JPD.

 

Sur le journal Libération : Mort de l'écrivain Noël Arnaud  5 avril 2003 à 22:37

 

Président de l'Oulipo, satrape du Collège de pataphysique, l'écrivain Noël Arnaud est mort le 1er avril, à l'âge de 83 ans. Il sera inhumé mardi prochain à Penne-du-Tarn. Familier des lecteurs d'Alfred Jarry et de Boris Vian auxquels il a consacré des études devenues classiques, Noël Arnaud a vécu en une seule existence plusieurs «vies parallèles» : éditeur inventif et impénitent avec la Main à plume, plusieurs fois revuiste, néodadaïste puis surréaliste, écrivain mais encore fin critique d'art. Son oeuvre compte de nombreux livres culte tels la Langue verte et la cuite (1968) écrit avec Asger Jorn, et l'Encyclopédie des farces et attrapes, avec François Caradec. On y revient dans le prochain «cahier Livres».

 

Noël Arnaud est donc décédé à Montauban un 1er avril 2003. Il habitait juste à côté du commissariat de police. Avec des amis nous l'avons rencontré plusieurs fois et j'offre aujourd'hui (après une de ses lettres) un entretien que j'ai eu sur le cas Lucien Cario, le cas d'un typographe car il n'y avait pas alors d'écrits sans typographes. Lucien Cario le premier imprimeur du poèle d'Eluard Liberté ! C'est avec une vive émotion que j'ai repris ce texte. JPD

 

http://la-brochure.over-blog.com/article-34764578.html

 

A une lettre près ?

 

Le prote. Brusquement j'imagine Noël ARNAUD en prote penché sur sa minerve d'où il extrait minutieusement un début d'impression du Petit Jésus. La minerve est ce petit appareil qui peut imprimer des ouvrages d'un format maximal égal à l'in-quarto ; le format « Jésus» sert à faire la revue. A moins qu'il n'en extrait quelques pages destinées au Collège de Pataphysique !

 

Le prote, ce typographe aux mains aussi soigneuses avec l'encre que l'esprit l'est avec les mots ; le prote, ce génial héritier de la longue histoire de l'imprimerie ; le prote, une image qui a surgi quand Noël ARNAUD me précisa tout d'un coup : « Mais j'ai eu une presse ».

J'ai alors deviné une cave au sol fraîchement cimenté où le bruit de la presse résonnait d'autant plus qu'elle imprimait des mots tonitruants, des mots tonnant très fort. Il s'est toujours activé sur les franges de la norme ou sur les marges du temps.

 

Agé d'à peine vingt ans, Noël participe à la publication des Réverbères revue à la fois dada et surréaliste, puis de la Main à plume, revue qui offrira à ses lecteurs un poème d'Eluard destiné à un grand retentissement. Au mois d'octobre 1942, c'est chez l'imprimeur qu'in extremis l'auteur du poème en change le titre « Dernière pensée» pour celui de « Liberté ». Qui était donc cet imprimeur pour oser afficher son nom sur une telle publication ? D'où venait Lucien CARIO ? Comment Noël avait-il eu le contact avec ce courageux ?

 

« Lucien CARIO était très drôle, le type du vieux typographe de la Butte aux Cailles, ceux qui ont fait la Commune, à la fois appartenant au peuple et avec une certaine culture. C'était de bons imprimeurs. Un prote c'était quelqu'un Je l'ai connu par l'imprimeur des Réverbères, BERESNIAK, qui, un jour où il était surchargé nous dirigea vers Lucien CARIO, un type remarquable. Il avait environ 40 ans et était installé à la Butte aux Cailles. Il avait deux ou trois ouvriers et il travaillait la nuit pour la Résistance avec un travail de jour pour la façade. Il a toujours fait la Main à plume. Pour la publication du poème Liberté, les envois ont été faits chez lui pour qu'ils puissent partir directement. Il est sûr qu'il prenait autant de risques que les auteurs et peut-être davantage ! » "

 

A présent Noël ARNAUD a comme imprimeur Edmond THOMAS de Bassac. Nous ne sommes plus aux temps des typographes, si bien que quand il entre chez Edmond THOMAS, Philippe SAVARY a noté dans le Matricule des Anges: «que le visiteur ne peut échapper à une immense machine bleue, genre mobilier de bureau un peu kitch : une photocomposeuse Digital Equipement des années 80 achetée à prix d'or et aujourd'hui obsolète» (1) (Nanni MORETTI dirait : Quoi, vous avez dit kitch !). Et Edmond THOMAS explique alors ce que disait Noël ARNAUD avant de parler de Lucien CARIO : « L'imprimerie c'est foutu.». Il a commencé « grouillot» puis, en 1970, fonde la revue Plein Chant qu'il publie sur sa ronéo et se lie à un groupe parisien proche des pataphysiciens. Après avoir quitté Paris il fonde en Charente une petite maison d'édition qui aujourd'hui emploie trois salariés. Au mot de pataphysicien on sent que Noël ARNAUD n'est pas loin.

Sur Edmond THOMAS, un homme surchargé, Noël note : « il se plaint d'être surchargé mais en même temps il ne vivrait pas s'il n'était pas dans cette situation. On est tenté de le plaindre mais c'est sa façon d'être. »

 

Noël ARNAUD aurait pu suivre le même chemin sauf qu'il n'avait pas un passé de travailleur dans l'imprimerie. A créer la revue Le Petit Jésus sur sa presse minerve, il décida d'acheter une grosse presse mais il fallait être deux pour la manœuvrer. II en resta donc à la petite impression qu'il dut abandonner quand elle fut totalement dépassée et quand il en fut lassé au début des années 60.

Par cette activité pratique, il a pu confirmer son attention à la lettre qu'il avait de toute façon, poète qu'il était, à prendre toujours les mots au pied de la lettre. En conséquence, quand arriva l'heure de l'informatique, il ne resta pas les deux pieds dans la même lettre : par sa rencontre avec Regime DETAMBEL il réalise le numéro 26 de sa revue la Dragée Haute (encore une revue) en construisant un dialogue sur un signe écrit particulier l’arrobe: « Le signe se dit « at » @ en anglais, c'est la désignation sèche (très économique) d'une adresse.». Il a fallu cet entretien du 13 mars 1999 pour que je fasse le rapport entre elle et la dite Régime DETAMBEL qui faisait la couverture, presque un an auparavant, du ... Matricule des Anges (encore lui) (le lien avec Noël ARNAUD s'est fait par l'Oulipo). Noël indique :

« Régime DETAMBEL une excellente romancière kinésithérapeute mariée avec un kinésithérapeute. Elle écrit très très bien. Jusqu'à présent elle ne sortait pas mais aujourd'hui elle est au Salon du livre. Je devais y aller mais je n'irai pas.»

Noël ARNAUD avait donc une presse qui au moment de la guerre d'Algérie lui valut une belle perquisition. Ecoutons, même sans le son, sa manière de raconter, qui serait tout autre s'il prenait la plume :

«Un matin à l'aube, très légalement ils sont entrés chez moi, les hommes de la DST, revolver au poing. Ils m'ont réveillé et ayant pas mal picolé la veille, j'étais donc un peu vaseux, ce qui m'a servi. Au lieu de m'affoler, je leur ai dit tranquillement, malgré les revolvers : « Asseyez-vous messieurs » et ça les a complètement surpris. « Pas du tout » qu'ils m'ont répondu. Ils m'ont longuement interrogé, perquisitionné, comme ami du FLN. Ils prétendaient avoir reçu une lettre de dénonciation. Un prétexte mais ça pouvait être vrai. Au cours de mon arrestation pendant la Seconde Guerre Mondiale l'Amiral CANARIS m'avait indiqué que la France comptait beaucoup de dénonciateurs. Ils ont donc voulu voir la presse. Je leur ai montré le rouleau encreur moisi en disant : « Vous voyez qu'elle n'a pas servi ». C'était un truc classique (sortir après usage le rouleau normal et le remplacer par un autre moisi) et le jeune inspecteur de la DST, sympathique d'ailleurs, exigeant et très fin, s'est laissé avoir complètement. C'est curieux car il était très intelligent : il m'a déroulé un papier où il y avait tout concernant ma vie. Un papier interminable. Il me semble que dans le film Don Juan on voit la même chose. Pour écrire mes mémoires si j'en avais eu l'intention, j'aurais eu besoin d'un tel papier. Je pouvais savoir par exemple que j'avais pris un avion en 1946 de Meknès à Tanger avec la date précise et l'heure précise. Et c'était un vol un peu spécial avec un avion particulier ! Et tout était vrai. J'ai raconté ça à un ami fondateur du Collège de Pataphysique et il m'a dit que j'avais de la chance que tout soit vrai. Ayant l'impression d'être suivi, il demanda à un camarade devenu sous-préfet s'il pouvait lui en communiquer la raison. Il put obtenir sa fiche de la DST qui n'avait qu'une mention trotskiste. « Tu dois les avertir que c'est faux ! » s'exclama le coupable mais le sous-préfet répondit :

«Si je les avertis que c'est faux, je vais avoir sur ma fiche que j'ai averti la DST que tu n'étais pas trotskiste et je n'y tiens pas. »

Voilà pourquoi on ne peut plus modifier une fiche ! Il faut souhaiter que ce qu'il y a sur les fiches soit vrai.

La perquisition fut correcte. Et c'était environ en 1958. J'avais sans doute été repéré car au cours de mon passage au Maroc, autour de 1945, je fus en contact avec les nationalistes marocains de l'époque. J'avais fait marcher la presse pour les porteurs de valise mais aussi pour des choses qui passent pour peu sérieuses comme « la chanson du décervelage » de Jarry. »


A chaque fois, à chaque détour de phrase, à chaque moment de sa vie, à chaque occasion, Noël ARNAUD mentionne un copain, un ami et quand je lui demande comment il en est venu à imprimer lui-même, il me renvoie au nom de François CARADEC avec qui il va ensuite travailler à classer les papiers de Boris VIAN.

« CARADEC travaillant chez un imprimeur s'était mis à toucher aux presses et c'est ça qui m'avait donné l'idée d'acheter une minerve. J'ai acheté une presse plus grande mais je m'en suis peu servi. J'avais une boîte de caractères et pour les textes plus longs je les linotypais. Je ne pouvais faire de grands formats. »

Puisqu'il s'agit de François CARADEC voici ce que dit de lui Eric DUSSERT dans ... Le Matricule des Anges :

« Ce vaillant érudit dont les livres ont acquis le statut de références est aussi la modestie incarnée. Intarissable lorsqu'il lui est offert d'évoquer ALLAIS ou JARRY, il passe sa propre personne sous silence. Membre de l'Oulipo, pataphysicien, François CARADEC fait à la fois figure de chercheur très sérieux et de bon vivant aguerri. »

J'ai cru lire dans cette présentation le portrait de Noël ARNAUD ! Et puisque François CARADEC parle pour une fois de lui écoutons-le :

« J'ai passé ma jeunesse sous l'Occupation. J'ai été obligé d'abandonner mes études à un moment où on se faisait rafler trop facilement, je suis devenu typographe. »

En effet, important de savoir la date de naissance des uns et des autres : CARADEC est né en 1924 à Quimper. Et sans attendre, pour ne pas laisser croire un seul instant que CARADEC aida ARNAUD seulement en matière d'imprimerie indiquons l'hommage que lui rend Noël ARNAUD à la fin de « Les vies parallèles de Boris Vian » :

« Telle quelle, cette ébauche rapide [de bibliographie faite par Boris Vian] fut néanmoins à la base du travail babylonien auquel se livra François CARADEC, quelques mois après la mort de Boris VIAN, travail auquel, tout au début, nous assistâmes, émerveillé (par la tranquille audace) et à la fois effrayé (par l'inextricable brousse). »

Jean-Paul Damaggio

 

 

Par éditions la brochure - Publié dans : sur CFM radio
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