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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 11:17

Deux écrivains qui avaient été présentés par Le Monde Diplomatique (mais qui ne sont pas dans la ligne de ce mensuel) et que je défends depuis longtemps. JPD

 

Décembre 1999

ÉGYPTE FIN DE SIÈCLE : Une redoutable fresque

CHARAF OU L'HONNEUR, de Sonallah Ibrahim, traduit de l'arabe (Egypte) par Richard Jacquemond, Actes Sud, colt. « Sindbad », Paris, 1999, 345 pages, 149 F.                             

SI l'on veut connaître un pays, il faut lire ses écrivains. Rien n'est plus vrai pour l'Egypte et le dernier roman de Sonallah Ibrahim. Quand on a la malchance, comme Charaf, d'habiter près d’« un tas d'ordures recouvert de mouches,... [de] relents d'égouts, [de] ruelles pleines de nids-de-poule et de bosses,... [de] petites maisons qui semblent toujours s'enfoncer, [dans des] pièces où s'entassent cinq à dix personnes, l'eau coupée... » on ne peut être que programmé génétiquement et socialement pour le malheur et toutes les déclinaisons de la frustration.

Dans le centre-ville du Caire, le jeune Charaf promène son désoeuvrement et sa frustration sans espoir aucun d'accéder aux biens de consommation occidentaux qui s'étalent dans les vitrines. Il rencontre John, un touriste anglais, blond comme il se doit, qui l'invite au cinéma puis chez lui, dans le quartier chic de Zamalek. Aveuglé par sa naïveté, Charaf suit l'Anglais sans comprendre ses intentions inavouées, puis le tue accidentellement avec une bouteille de whisky en tentant d'échapper au viol.

Sous la torture, Charaf est contraint d'avouer son crime. En prison, dans l'attente de son procès, il découvre les lois impitoyables de l'univers carcéral qui, sous la plume de Sonallah Ibrahim, fait figure de microcosme de la société égyptienne moderne, vouée à la corruption généralisée et aux crapuleries de toutes sortes.

Second protagoniste du roman, socialement et intellectuellement à l'opposé de Charaf, le détenu Ramzi Boutros Nassif a, pour sa part, été victime d'une machination l'impliquant dans une affaire de corruption. Ce pharmacien copte, intellectuel marginalisé, employé par une multinationale pharmaceutique suisse et ancien militant de gauche, nous livre, à travers des coupures de presse — authentiques ? — qu'il a collectées et ses Notes pour un mémoire de défense, un violent réquisitoire contre les pratiques mafieuses des multinationales dans les pays en voie de développement (commerce de denrées avariées, de médicaments périmés, etc.), et l'enrichissement personnel des dirigeants égyptiens, au détriment de la santé physique et mentale de la population. « 90 000 décès [en un an] dus aux maladies transmises par les eaux polluées du Nil. (...) La personne humaine n'a plus aucune valeur en Egypte, dénonce ce héros quasi shakespearien, qui prêche dans le vide. Etrange peuple qui s'autodétruit et assiste, indifférent, à sa destruction par les autres. »

NÉ en 1937 au Caire, Sonallah Ibrahim, journaliste et ancien militant communiste, a lui-même passé cinq années dans les geôles nassériennes, de 1959 à 1964, pour ses convictions politiques. Consumérisme outrancier, perte d'identité et des valeurs traditionnelles, misère sexuelle et misère de la condition féminine, pauvreté, délabrement et puanteurs diverses, corruption, pourrissement des corps et des institutions, débilité du discours islamiste, tels sont les thèmes obsessionnels qu'il développe à travers ses livres, avec un humour cinglant, beaucoup d'éclats de rire et un style enlevé admirablement rendu par la traduction de Richard Jacquemond.

 

RITA SABAH.

Mars 2002

Figures croisées de l'Orient à l'Occident

 LES TURBANS DE VENISE, de Nedim Gürsel, traduit du turc par Timour Muhidine, Seuil, Paris, 2009, 377 pages, 21,34 euros.

C'EST une « chasse aux enturbannés » non pas une sorte de traque militaire contemporaine, mais la recherche de personnages ottomans dans la peinture de la Renaissance italienne. Voilà l'objet d'une étude qui amène un professeur turc en histoire de l'art à effectuer un premier séjour à Venise. L’universitaire, prénommé Kâmil Uzman (ce qui signifie littéralement, «d'âge mûr» et « expert »), fréquente les bibliothèques à la recherche d'informations sur Gentile Bellini, peintre vénitien du XVe siècle, célèbre aussi pour avoir fait le portrait de Mehmed le Conquérant (1) et séjourné dans l'Empire ottoman, ennemi de la Sérénissime République. « Tu as beau avoir conquis cette Byzance en ruine et même le monde entier, tu as beau étendre de l'Orient à l'Occident ta domination sur les territoires infinis créés par le Tout- Puissant, que ton autorité s'applique à la terre et aux mers, si tu n'as pas ton portrait, tu sombreras vite dans l'oubli, personne ne se souviendra de ton sort, ni tes sujets ni même tes descendants. »

Venise offre donc au chercheur l'occasion de toucher au plus près les œuvres de la famille Bellini Jacopo, le père, Gentile, le fils aîné, et Giovanni, le cadet, le bâtard honni devenu peintre d'Etat. Le roman se construit au fil des observations de tableaux et des récits de la vie des peintres. On y découvre les différentes avancées qui ont fait la richesse de la peinture de la Renaissance (mise en perspective, travail des couleurs, jeux d'ombre et de lumière, technique de peinture à l'huile), on y croise Giorgione, Durer, Titien et Léonard de Vinci. Mais, dans cette quête historique, l'universitaire s'égare, divague au gré de ses souvenirs et de ses errances. Il vit ce séjour vénitien comme un exil, à l'image de Djem, fils du sultan et de Fikhret Muallâ, peintre turc, tous les deux morts en exil loin d'Istanbul. Mais à trop croiser de destins, il en perd l'objet de sa venue. « Mais qui sait, il se peut qu'un chercheur plus rigoureux que lui ou plus chanceux découvre cette influence et fasse surgir l'image qui réconcilie l'Orient et la Renaissance. » Car Uzman ne verra jamais les tableaux de Gentile qu'il voulait étudier dans ce but à l'Accademia.

D'ABORD, ce sont les Madones de Giovanni qui ont détourné son chemin. Les représentations de Marie et de Jésus, particulières par l'absence de regard entre la mère et l'enfant, lui rappellent douloureusement son enfance d'orphelin de mère, comme le peintre. Puis ce sont les errances de l'homme dans le dédale des rues étroites et des canaux, jusqu'à Mestre, quartier de prostituées, qui causent sa perte. Car l'homme, littéraire érudit mais néanmoins grossier et vulgaire jusque dans ses expressions, fréquente avec le même élan musées et bordels. Quand il croise Lucia qui travaille à la bibliothèque Correr, il croit retrouver Catherine d'Alexandrie, sainte représentée dans un tableau de Giovanni, ce qui donne subitement sens à sa vie. Pourtant, il échouera dans cet amour, comme dans sa vocation de peintre, et comme dans sa recherche dont l'objet semble un Graal tout aussi inaccessible.

Ce récit d'exil dans la froideur hivernale de l'Occident est aussi l'hymne d'amour (2) de Nedim Gürsel pour l'Istanbul cosmopolite et changeante face à une Venise figée, hantée par « la danse des spectres dans les palais aujourd'hui à l'abandon de ce qui avait été autrefois la plus somptueuse cité de la Méditerranée ». Malgré ses trouvailles ottomanes cachées dans les tableaux vénitiens, « vaut-il mieux voyager ou ne jamais mettre les pieds en dehors de la ville où l'on habite ? », se demande encore Uzman pour lui-même. Le voyage de Gentile Bellini lui apporte la réponse « Le monde lui paraissait plus grand, son horizon s'était élargi. Comme dans les carnets de croquis de son père Jacopo, l'œil ne connaissait plus d'obstacle, son imagination était sans borne. » Il nous faudra donc aller à Venise, poursuivre cette recherche des « enturbannés » dans les tableaux de la famille Bellini.

VIOLAINE RIPOLL.

(1)Nedim Gürsel a consacré un roman à l'histoire de Mehmed: Le Roman du Conquérant, Seuil, 1996, publié en collection de poche, « Points », n' 692.

 

(2) C'est d'ailleurs le titre d'une nouvelle, « Istanbul mon amour », publiée dans le recueil Les Lapins du commandant, éditions Messidor/Temps actuels, 1985, publié en Collection de poche, « Points », n' 366.

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Published by éditions la brochure - dans littérature
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