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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:19

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Après mon voyage au Chili je comprends mieux le triple aspect de ce texte de Sepulveda :

1 ) la passion pour le foot est en effet immense.

2 ) elle est liée pour le petit Luis à la passion pour l’amour avec la présence de Marly, un prénom qu’on retrouve dans l’œuvre de Sepulveda.

3 ) Ces deux passions conduisent au culte du mythe car la religiosité est telle au Chili….

D’où un article sur Sepulveda et le mythe, à suivre. J-P Damaggio

  

Télérama N 2530 -8juillet 1998

 (CHILI-URSS 1962) LUIS SEPULVEDA Le petit Luis ne voit qu'eux.

Deux goals en noir, seuls devant leur cage. Dont l'immense Lev Yachine.

LA SOLITUDE DE L'ARAIGNEE

J’ai vécu mon premier championnat du monde de football en 1962, au Chili. J'avais 12 ans et j'étais un avant-centre très acceptable de la sélection de mon école, aussi Leonel Sanchez, capitaine et avant-centre de la sélection chilienne, mobilisait-il toute mon attention, ma tension et mon angoisse. Naturellement, je rêvais d'être sur le terrain, surtout pour la partie inaugurale Chili-Suisse, qui a vu la victoire chilienne par deux buts à un.

Ça a été une partie inoubliable à plus d'un titre : 1) c'est là qu'ont été inaugurées les retransmissions de matchs à la télévision ; 2) Marly, une petite voisine assez farouche de deux ans plus âgée que moi, pour laquelle je fondais comme une glace au soleil, calma ses nerfs en serrant ma main et fêta les buts chiliens en m'embrassant avec une générosité toute sportive; 3) la solennelle solitude du gardien de but se grava dans mon regard.

Le gardien de la sélection chilienne s'appelait Misael Escuti, c'était un sportif solide, peut-être un peu gros, avec un début de calvitie et comme un autre grand gardien de but du football mondial, le Russe Lev Yachine, « l’Araignée noire », il s'habillait tout en noir.

Quand la sélection chilienne attaquait, tous les spectateurs du stade national regardaient le camp adverse ; chez nous, nous suivions les déplacements rapides des caméras vers ce secteur, et je ressentais une angoisse terrible de ne pas savoir ce que faisait notre gardien de but pendant ce temps.

Un coup de chance m'a permis d'assister à une des parties des quarts de finale, et j'ai eu le bonheur de voir le duel entre deux titans solitaires. C'était le match Chili-Union soviétique. Les joueurs russes étaient en majorité blonds et avaient l'air très grand. Les Chiliens, en revanche, à l'exception de Tito Foulleaux, étaient bruns, petits, les jambes courtes mais très solides. Et on remarquait surtout les deux gardiens de but, habillés de la même façon, d'un noir impeccable.

Quand sa surface de réparation n'était pas menacée, Yachine se plaçait au centre de la cage, fléchissait légèrement les genoux, appuyait ses mains gantées sur ses cuisses et, de cette position, observait d'un œil de lynx.

Escuti occupait sa solitude en donnant de petits coups sur les poteaux de sa cage comme pour vérifier qu'ils étaient bien fixés, puis soudain sautait et se suspendait à la barre transversale, ou bien il enlevait ses gants pour arranger un défaut du filet.

A la quarantième minute de la première mi-temps, à un but partout, la sélection russe bénéficia d'un coup franc. Kolev, le terrible « Patte de Mule », arracha une touffe de pelouse pour caler le ballon et les Chiliens Honorino Landa, Jorge Toro, Leonel Sanchez et Tito Foulleaux formèrent le mur. Face à Kolev, ils avaient l'air sans défense, en train de sautiller en se protégeant les parties de leurs mains.

Dans les buts. Escuti était calme, de la main il faisait signe à ses camarades de mieux protéger son flanc gauche.

Kolev calcula que le gardien chilien n'allait pas couvrir ce côté-là, et le bruit de la chaussure frappant le ballon résonna comme un coup de feu. Dans le stade on n'entendait pas une mouche voler. Le ballon s'éleva, sa trajectoire était nettement orientée vers l'angle droit du but, mais au moment où la balle était au-dessus du penalty, l'effet du shoot la fit dévier prodigieusement vers la gauche.

Escuti sauta, ses mains gantées s'emparèrent du ballon en l'air et il tomba en le protégeant de son corps. Il resta un long moment comme ça, dans la position du fœtus, enroulé autour du ballon, jusqu'à ce que les applaudissements et les vivats le rendent à la réalité de la partie. Depuis 1'autre cage, Yachine lui adressa un signe amical de la main.

Après avoir rendu le ballon à ses camarades, Escuti rajusta ses gants, vérifia les poteaux, le filet, le sol. Il avait l'air de dire : «Du calme, il ne c'est rien passé».

La deuxième mi-temps a été rapide comme en général dans les bonnes rencontres. Le nul, deux à deux, chauffait l'ambiance, et le jeu avait l'air arrêté au centre du terrain. Soudain, une passe mal orientée a fait arriver le ballon dans les mains de Yachine, qui l'a remis en jeu d'un dégagement puissant. Le ballon a atterri au centre, dans le camp chilien, et les Russes se sont précipités pour obtenir le but de la victoire. Escuti a arrêté trois tirs en bloquant la balle en plein vol, mais le quatrième l'a surpris et il a dû faire une claquette qui a fait passer le ballon sur la barre transversale. Le corner a été tiré et Yachine s'est avancé jusqu'aux limites de sa surface pour mieux observer la situation.

Un corner impeccable. Le ballon s'est envolé jusqu'à la tête d'un attaquant russe, et Escuti n'a pu faire autrement que de le repousser des deux poings.

Ce qui suit s'est déroulé à la vitesse de la lumière : le ballon a rebondi sur les mains d'Escuti et est tombé presque aux pieds de Honorino Landa, et ce dernier a simplement shooté avec toute la vigueur de ses 21 ans.

Lev Yachine, les genoux légèrement fléchis et les mains appuyées sur les cuisses, a vu comment le ballon s'élevait de très loin, atteignait sa hauteur maximum et commençait à retomber en traçant une courbe dangereuse. Il sauta et tourna en l'air comme un danseur du Bolchoï, mais inutilement, car ses doigts gantés ne firent qu'effleurer le ballon avant qu'il ne pénètre jusqu'au fond de sa cage.

Honorino Landa avait réussi le but depuis une distance inimaginable, mais le stade restait silencieux, personne n'y croyait jusqu'à ce que Lev Yachine l'« Araignée noire », le gardien du Dynamo de Moscou et de la Sélection nationale de l'Union soviétique, se mette à applaudir la prouesse du Chilien.

Yachine, Escuti, auxquels s'ajoute une longue liste de gardiens de toutes nationalités. Dans le football, ce sont ces personnages qui me passionnent, car ils sont les maîtres de cérémonie, les démiurges de tous les duels sportifs. Je suis passionné et ému par la solitude du gardien de but en face de celui qui tire le penalty, par cet art de prolonger son corps et ses sens jusqu'à onze mètres, de deviner l'intelligence et le pouvoir des muscles de celui qui va tirer. Et surtout je suis ému de les voir en l'air, en pleine lévitation, volant à la rencontre, ou à la non-rencontre du ballon. Puis la chute, toujours la même, toujours identique, qu'elle soit ou non couronnée par l'euphorie du succès ou la tristesse de l'échec.

Traduit du chilien par Jeanne Peyras.

LUIS SEPULVEDA. Chilien, devenu auteur planétaire. Adulé dès son premier roman. Le vieil homme qui lisait des romans d'amour (1992, éd. Métailié et (Points Seuil), n'a jamais, depuis, trahi ses lecteurs. Dernier bijou Journal d'un tueur sentimental (éd. Métailié).

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