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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 20:46

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En 1935 dans la revue Commune, George Sadoul présente le livre d'Aragon. Ce texte témoigne d'une époque, d'un style et d'une bagarre sociale. JPD

 

LES CLOCHES DE BALE. — ARAGON. Denoel et Steele, éditeurs.

Les guides Baedeker, en décrivant les grandes villes à l'usage des touristes, indiquent les rues commerçantes et les cafés, les Bourses et les Cathédrales, les quartiers réservés et les quartiers élégants, les musées et les points de vue célèbres, en un mot l'extrême sommet de la superstructure commerciale, élégante ou artistique des forêts urbaines, sans rien dire de l'humus où elles s'enracinent, sans rien dire de ces rues sombres, de cette zone, de ces usines où vivent, travaillent et luttent les ouvriers. A suivre les Cook et les Morand, on n'aperçoit que la féerie des éclatantes enseignes nocturnes, sans savoir comment l'électricité se fabrique, où elle se fabrique, et qui la fabrique.

Il y a d'autres romanciers que ces managers des manches à gigots de l'avant-guerre et des cocktails de l'après-guerre, des romanciers qui prétendent ne décrire qu'eux-mêmes, que leur « état d'âme », et qui se mettent en scène sous des maquillages et des oripeaux divers. Ceux-ci se présentent souvent comme des Pandores surgies d'une argile inconnue, portant dans leurs mystérieuses boîtes crâniennes un monde de complexes, de manies, de sensibilité prétendue, présent mystérieux des muses, alors que ces hommes sont en fait issus, comme leurs sentiments, d'une société, d'une classe, du rapport des classes, de la vivante histoire du temps.

A ne voir de la réalité sociale qu'un seul acteur ou qu'une suite de décors, les romans se vident de tout contenu véritablement humain. On comprend le discrédit où ils tombent à lire les livres de ces madones des sleepings ou de ces dissecteurs de vague à l'âme, de ces montreurs d'un monde de pantins aussi fantastiquement ennuyeux que celui des bergers de l'Astrée.

Sur la scène française, cependant, aujourd'hui comme en 1912, ce sont des pantins semblables aux pantins de ces romans qui s'agitent en pleine lumière.

Un des desseins d'Aragon, quand il écrivit Les Cloches de Bâle, a certainement été d'ouvrir le ventre à de telles poupées, tout en nous montrant pourquoi l'inquiétude se niche dans le crâne des intellectuels.

Cliquetis d'éperons, et froufrous de jupons. Nous sommes en 1912, dans un élégant salon de la rue d'Offémont. On y connait la fameuse « douceur de vivre », celle d'avant la révolution russe. Les dieux font couler un fleuve d'argent, entre les portraits de Roll et la vaisselle d'or, dans ces lieux où règne la belle Mme Brunel, née Diane de Nettencourt. Nous savons vite que le dieu de ce paradis terrestre est le fabricant d'autos Wisner, qui couche avec Diane et subventionne son usurier de mari. Mais où donc est la source de l'argent de Wisner, qui alimente cette « douceur de vivre » ?

Pour la découvrir, il nous faut changer de guide et suivre Catherine Simonidzé qui pense, elle, que la vie est une absurdité, une véritable horreur. Après une enfance bohème, elle se contenta des maigres mandats mensuels d'un père pétrolier à Bakou, mais elle traîne avec une lassitude épouvantable une existence qu'elle juge inutile. Tout la révolte, dans la société où elle vit. Mais rien, autour d'elle, ne lui donne une raison d'être. Elle a fréquenté les cercles anarchistes de Montmartre, entrevu l'art agonisant d'un Bataille, elle ne garde de tout ce qu'elle a vécu que le vague espoir d'un messie lanceur de bombes et le souvenir de la flamme révolutionnaire véritable, entrevue par elle, en 1904, en voyant à Cluses lutter et mourir les ouvriers savoyards.

L'ennui, la tuberculose, la nouvelle de deux doubles suicides — dont celui de Paul et Laura Lafargue — conduisent Catherine, le soir du 27 novembre 1911, au parapet du pont Mirabeau. C'est ici le point critique du roman. Ce n'est plus seulement une jeune femme qu'attirent les eaux noires du suicide, mais toutes les Catherine Simonidzè de la réalité, tous les intellectuels qui ont connu dans leur vie ces moments décisifs où l'on est « dégoûté du monde», « revenu de tout », qui se penchent avec l'héroïne sur le parapet du pont Mirabeau.

On sait l'apostrophe adressée, il y a juste cinquante années, par Barbey d'Aurevilly à Huysmans qui venait de publier A Rebours: « Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds d'un crucifix. » L'auteur des Sœurs Vatard devint celui de La Cathédrale. Mais les meilleurs parmi les intellectuels reconnaissent derrière le crucifix les forces qui leur sont les plus hostiles. Ne leur reste-t-il que le pistolet?

C'est la question que pose, en 1924, Aragon avec ses amis surréalistes en demandant « Le Suicide est-il une Solution? ».

La véritable réponse d'Aragon et de ses amis d'alors ne fut donnée que l'année suivante. L'immense rumeur des masses qui se levaient contre la guerre du Maroc fut entendue dans les appartements les plus calfeutrés. Aragon, ses amis et des dizaines d'intellectuels publièrent un manifeste contre cette guerre coloniale. Les signataires de cet appel qui est une étape importante dans l'histoire des intellectuels révolutionnaires français, avaient compris que les pistolets servent à d'autres usages qu'au suicide, ils sentaient qu'ils n'étaient pas « seuls au monde » et qu'ils devaient se lier aux luttes d'une classe qui porte en elle la solution de tous les problèmes d'aujourd'hui.

C'est pareillement qu'au moment où Catherine Simonidzé enjambe le parapet du pont Mirabeau, elle est arrêtée par un homme, par un chauffeur de taxi, par un prolétaire. Ce même soir, lendemain du suicide de Lafargue, les 9.000 chauffeurs de taxi de Paris entreprennent une grève qui durera cent quarante-quatre jours, c'est cette grève, c'est la force des prolétaires en pleine lutte qui rendent véritablement à Catherine «le goût de vivre ».

La grève des taxis, épisode central des Cloches de Bâle, n'est pas seulement pour Aragon l'occasion de décrire avec une admirable précision historique cette grande lutte, elle est aussi celle de démonter du même coup le complexe mécanisme qui anime la parade mondaine des salons de Diane de Nettencourt.

Wisner n'est pas seulement l'homme qui fait rouler auto à la belle Mme Brunel, il est aussi le fabricant des auto-taxis en grève, et des autos de la police, et de l'auto grise de la Bande à Bonnot qui, à cette époque, sillonne Paris. Ce Wisner, qui a un pied à New-York et l'autre à Bakou, cet industriel qui orchestre les suicides devant les pianos à queue et les « morts au champ d'honneur » devant Fez, mène une lutte mortelle contre ses ennemis les grévistes. Il recrute des jaunes parmi les agents électoraux de Doumer, il lance les flics contre les chauffeurs, organise avec le Quai des Orfèvres une série d'«attentats anarchistes», il a enfin avec Fiancette, secrétaire du Syndicat, « un homme à qui on peut parler», des conversations par personnes interposées qui tuent mieux la grève que les balles.

Le fleuve d'argent qui procure à Diane de Nettencourt ses déshabillés de chez Liberty, a sa source dans ces marécages et dans ces boues sanglantes. Et de même, la modeste rente qui permet à Catherine, auxiliaire pour un temps des grévistes, de subsister, sort des puits Simonidzé, intéressés comme les puits Rockfeller à la défaite des chauffeurs parisiens, à cette heure où dans les coulisses des Bourses, la grande lutte des pétroliers sonne en sourdine le tocsin de la guerre.

Quinze jours de travail au comité de grève suffisent à lasser Catherine. On ne change pas de classe comme de vêtements. Les hésitations, les reculs, les faux pas, le désarroi, le découragement jalonnent le chemin des intellectuels vers la révolution. Pour une Catherine arrivée au but, combien de Catherines restent «en rade», au moins provisoirement ? Catherine, qui se soigne à Berck, tente de s'exalter aux exploits des «bandits tragiques». Mais elle sait déjà que souvent c'est la police qui met en scène ces grands spectacles. Elle ne ranime pas, même pour son propre usage, les cendres noires de l'anarchie. Expulsée, elle entrevoit à Londres les premières flammes marxistes. Lueur bien faible encore. Au moment où le livre s'achève, Catherine n'est encore unie au prolétariat que par des liens plus sentimentaux que consciemment organiques. Que deviendront ces faibles attaches quand demain Catherine se trouvera face à face avec la guerre et la révolution?

Dans l'épilogue de son roman, Aragon nous fait entrevoir la femme socialiste qui s'oppose tout à la fois à Diane la bourgeoise satisfaite et à son contraire Catherine l'intellectuelle révoltée. Tandis que carillonnent les cloches de la cathédrale de Bâle, moins pour saluer le congrès socialiste qui se tient à l'ombre de leur clocher, ce mois de novembre 1912, que pour sonner l'alarme de la guerre qui éclatera vingt mois plus tard, l'auteur évoque au travers des yeux bleus de Clara Zetkin, tous les yeux des femmes de demain. Ces yeux voient clairement la solution des problèmes qu'a posés tout le livre : Problème de la femme, problème de l'intelliguentzia, problème de l'argent, problème de la guerre…

Ce roman de près de cinq cents pages, ce roman où les personnages, comme les épisodes se comptent par dizaines, ce roman où les esprits trop critiques pourraient trouver çà et là un développement trop bref ou trop lâché à leur goût, ou quelque défaut de composition, ce roman, malgré tout aussi bien monté qu'une belle mécanique, aussi passionnant qu'un bon film, aussi vivant que la vie même, ce roman a, entre autres mérites, celui d'indiquer dans sa composition même, que le problème préconçu, si souvent posé par les écrivains d'une contradiction prétendue entre l'individuel et le social, a depuis longtemps trouvé sa solution.

Ce livre n'est pas plus la description passive de certains aspects du monde actuel, qu'il n'est une parabole qui servirait à Aragon à expliquer son «cas» et sa personnalité, mais un roman qui peint à travers les individus leurs classes, à travers l'action, la lutte de ces classes, et qui fait ainsi entrevoir, par sa peinture de la réalité d'hier, la réalité socialiste de demain.

Les Cloches de Bâlesont, dans la littérature française, l'une des premières œuvres à laquelle le terme de « réalisme socialiste » pourra s'appliquer. Et, dans ce sens, ce livre n'est pas seulement un livre décisif dans l'œuvre d'Aragon, il est aussi une date de notre histoire littéraire. GEORGES SADOUL.

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Published by éditions la brochure - dans littérature
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