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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 13:33

   René Merle propose un petit bijou Hemingway ayant vu Mussolini. J'ai repensé à ce texte de Lapauze ayant rencontré Primo de Rivera, le fasciste espagnol oublié alors que dès le départ on retrouve autour de lui des personnages du franquisme. Ce texte a été publié dans un livre d'écrits d'Henry Lapauze qui fut d'abord un ami de Cladel, un républicain de choc puis petit à petit il est devenu un grand personnage de la vie culturelle et à la fin, un défenseur du fascisme naissant. Dans ce texte on apprend comment après une rencontre de travail, Henry Lapauze découvre avec satisfaction le nouveau maître de l'Espagne. En 1923 le roi de ce pays accepte le coup d'Etat de Primo de Rivera qui remplace le parlement par un directoire de militaires et de techniciens. Cette dictature durera jusqu'en janvier 1930, date de la démission de ce premier caudillo.

Confronté aux articles précédents [du livre publié], la lecture de l'article d'Henry Lapauze montre parfaitement bien comment évoluent des consciences de l'époque (et nous savons à présent le rôle de l'Italie et de l'Espagne dans la question fasciste). Là encore, le souvenir de la guerre 14-18 est important. La Renaissance [hebdo culturel dirigé par Lapauze] s'engagea en faveur de Gallieni et travaille en lien avec plusieurs généraux, des généraux qui montrent en Espagne le «rôle positif» qu'ils peuvent jouer pour le développement du pays. Henry Lapauze décède un an après, en conséquence nous ne pouvons savoir jusqu'à quel point, ce démocrate authentique aurait suivi l'histoire fasciste. JP Damaggio

 

10 mai 1924

Henry Lapauze : Chez Primo de Rivera

Madrid Avril 1924

L'ambassadeur de France, M. de Fontenay, prend la peine de m'informer que je serai reçu par le général Primo de Rivera, à 4 heures et demie. C'est au ministère de la Guerre. Je traverse les jardins de la salle Alcala où se dresse le Palais du dictateur, et je demande au portier :

— Le Président ?

Je ne sais pas un mot d'espagnol. Personne dans tout le Palais, n'entend le français. Mais il suffit de demander, « le Président » pour que chacun comprenne.

Je gravis de hauts escaliers et je suis introduit auprès du secrétaire... C'est bien plus une antichambre qu'un cabinet. Il y a là une quinzaine de personnes parmi lesquelles, le général Sanjurjo, un des chefs de la Révolution qui commande à Saragosse, et dont j'ai fait la connaissance la veille. Pas d'uniformes. Aucun protocole spécial. Chacun entre à son tour : le secrétaire fait office d'introducteur.

Le Président a sous les yeux les noms des visiteurs :

— Vous êtes monsieur Henry Lapauze, n'est-ce pas ?

— Parfaitement.

— Eh bien, je suis à votre entière disposition ajoute le Dictateur avec une cordialité qui vous met à l'aise, tout de suite.

J'explique donc l'objet de ma visite. La Ville de Paris prépare pour le printemps de 1925, dans son Petit Palais, une Exposition du Paysage français, de Poussin à Corot. Il s'agit pour elle d'obtenir que le Musée du Prado, contrairement aux usages établis, consente le prêt de deux tableaux de Poussin, deux tableaux de Claude Lorrain et deux tableaux de Watteau autant de chefs-d'œuvre.

 Si je suis venu les demander au Président du Directoire, c'est qu'il a des pouvoirs discrétionnaires et que devant sa décision tout le monde s'inclinera, la direction du Prado et le Comité de patronage qui a le duc d'Albe à sa tête, et dont la bienveillance m'est assurée.

— Vous avez toute satisfaction, me déclare le Président, en fort bon français. Les tableaux seront mis à votre disposition, quand le moment viendra de les envoyer en France. Et il ajoute:

— Je vous prie de dire à la Ville de Paris, que je suis heureux de lui donner par là, une marque de ma profonde sympathie.

Je prends acte de cette nette déclaration du Président que je remercie de mon mieux. Paris, appréciera ce geste amical du Directoire.

— Ne me remerciez pas... J'aime beaucoup la France et Paris. Souvent, il m'est arrivé de faire des projets de voyage à Bruxelles, à Berlin. Mais arrivé à Paris je ne me décidais pas à aller plus loin : je consacrais à Paris, tout ce que j'avais de temps et d'argent.

Cette première partie de l'audience est terminée. Alors je ne cache pas au Président que je serais heureux d'avoir pour mes lecteurs de La Renaissance des déclarations sur la politique du Directoire.

— Mais très volontiers.

Il faut bien le dire, le général Primo de Rivera ne cherche pas longtemps ses mots. Il va droit au but, répondant aux questions avec une rapidité singulière, et, semble-t-il, la plus grande franchise :

— Comment nous avons fait la révolution ? C'est bien simple. Depuis longtemps, nous avions plus qu'assez de la politique qui nous conduisait aux abîmes. L'armée était écœurée. Je n'ai pas d'autre mérite que d'avoir saisi l'heure propice, en conformité absolue avec l'esprit public. C'est parce que l'esprit public était avec nous qu'il a suffi d'un geste pour réussir l'opération sans mouvement de troupes et, dites-le bien, sans effusion de sang. Il n'a pas été tiré un coup de fusil. Il n'y a pas eu de représailles contre les personnes. Nous n'avons eu qu'à prendre quelques mesures de précaution et de sagesse, comme l'établissement de la censure, pour que tout rentre dans l'ordre.

Et encore la censure ne s'exerce-t-elle qu'avec modération. Notre politique veut, avant tout, être nationale. Nous ne cherchons pas autre chose que ceci : l'unité de plus on plus complète, de plus en plus parfaite de la nation espagnole. Vous savez ce qui se passait en Catalogne : tous les jours des troubles, des violences et, puisqu'il faut tout dire, une volonté de séparatisme qui exaspérait le reste du pays. Cela nous ne pouvions pas le tolérer. En quelques semaines, la Catalogne est redevenue tranquille. On n'y constate plus rien d'anormal.

— Et vos rapports avec le dehors ?

— J'ai la satisfaction de dire qu'ils sont excellents. La France surtout... Votre Ambassadeur M. de Fontenay, dont j'apprécie hautement l'esprit de décision, et la parfaite bonne grâce si courtoise, si essentiellement française, est mon ami. Nulle part, nous n'avons de points de friction, pas même au Maroc, insiste le Président. Je dis, pas même au Maroc, où la France et nous, sommes aux prises avec les mêmes difficultés. Notre situation budgétaire s'améliore tous les jours. Au lieu du milliard de déficit que j'ai trouvé en septembre, nous n'avons plus que six cent millions de francs et j'ai confiance que nous allons vers une amélioration constante de nos finances.

— Vous aviez l'intention de remettre, le pouvoir en d'autres mains, je crois ?

— Oui, je pensais que nous pourrions nous retirer après quelques mois consacrés à détruire ce qu'il y avait de mauvais et de pire dans le régime tel que l'avaient fait mes prédécesseurs. Mais on nous demande à reconstruire, et c'est à quoi nous nous employons en ce moment.

 Quelle est la situation du Directoire dans le pays et quelles conséquences immédiates eut son avènement ? On m'avait dit : « Vous allez trouver une Espagne secouée ». Je n'ai rien vu de semblable. Madrid est en plein travail. La ville est sillonnée de tramways. Son métro fonctionne admirablement. Autobus, autos, fiacres contribuent à l'animation formidable de -la cité. Autrefois, c'était un pêle-mêle invraisemblable, chacun allant suivant sa fantaisie. Le général Primo de Rivera a ordonné de prendre la droite : on a obéi. Jusque-là, aucun règlement n'avait eu raison de l'obstination individuelle. Dans les administrations, le Président a exigé d'abord que chacun soit à son poste à l'heure. Il a fallu s'exécuter.

Des fonctions inutiles ont été supprimées. Il y avait partout comme une volonté de ne rien faire à laquelle on substitue une volonté contraire. Et on a le sentiment que tout marche parfaitement. Il y a bien encore quelques mendiants dans les rues, mais très peu. Les soldats ont bonne tenue et les gardes civils sont de plus en plus magnifiques. La façade a donc fort bon aspect. Je n'ai pu voir que la façade en si peu de temps.

 Pour le peuple vis-à-vis du Directoire, voici : j'ai assisté à une course de taureaux, à Madrid même, avec mon ami Gabion, directeur général de l'Agence Radio, et qui est un hispanisant de longue date. Il connaît tout le monde ici. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu à Madrid, une journée semblable : les trois matadors rivalisaient d'élégance et de courage. Or, l'un d'eux, s'avisa de dédier la mort du taureau à un personnage que nul ne voyait. La foule demande à voir et le personnage se dressa : c'était Primo de Rivera. Spontanément, cette foule de quinze mille spectateurs se leva et poussa de longues acclamations ; ce fut un mouvement pareil, avec les mêmes acclamations lorsque le taureau fut mis à mort.

 Pas un sifflet. L'unanimité ! C'est bien quelque chose. Cela montre à tout le moins, le peuple espagnol en coquetterie avec le Directoire.

Je ne voudrais pas quitter Madrid sans parler de notre ambassadeur. Je lui dois cette audience qui fut si heureuse pour la Ville de Paris : on ne comprendrait pas que je ne lui en exprime pas ma gratitude. Le général Primo de Rivera en faisant son éloge savait bien qu'il toucherait mon cœur de Français. Je connais depuis longtemps M. de Fontenay qui fut en Hongrie un vaillant propagandiste, puis en Serbie et, au Danemark, où il rendit tant de services. En Serbie, le nom de Fontenay n'est prononcé qu'avec une respectueuse, émotion. Le ministre de Serbie en Espagne, M. Nastassiyevitch me disait que dans les écoles de son pays on apprenait à vénérer ce nom comme celui d'un ami fidèle, à l'égal du maréchal Franchet d'Espérey.

L'ambassade de France est ouverte à tous les Français. J'y ai rencontré M. Théodore Reinach qui fait applaudir ses conférences à l'Institut français. Et M. Albert Thomas, venu en Espagne pour la première fois, y dînait l'autre soir. L'élégance gracieuse de Mme de Fontenay, se devine dans la maison, qu'elle a mise sur un grand pied. Cette noble mère deux fois douloureuse n'assiste à aucune manifestation extérieure. Mais ici, elle sait que c'est au nom de la France qu'elle agit - et elle agit avec tout son cœur. La colonie française y est chez elle. C'est la colonie que l'Ambassadeur recevait, dès son arrivée, avant tout contact avec les autres ambassades. J'y ai vu le grand sculpteur espagnol Benliure. Les Espagnols amis de la France, y sont accueillis avec joie. L'Ambassade de France c'est vraiment la Maison française et on a plaisir à le souligner, pour l'honneur même de celui qui la dirige avec tant de tact, et une si haute dignité. Henry Lapauze

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Published by éditions la brochure - dans Rajaud guerre d'espagne
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