Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:14

« Nous sommes comme les chiens des rues. Ils sont à notre image, astucieux, prudents, sans agressivité, ils cherchent à se nourrir. Ils sont comme nous, sans histoire et préoccupés par leur survie. » Ronalth Smith prof à Valparaiso (Le Monde 16-17 juillet 2006)

 

 

En grand connaisseur du cas chilien, Alain Touraine, dont je ne suis pas un admirateur, indique en septembre 1973 : « La dictature chilienne n’a pas été une dictature mobilisatrice : ce n’était pas un fascisme, c’était une dictature libérale économiquement mais surtout répressive. La population n’a pas été mobilisée comme au Paraguay de Stroessner, on n’a pas répandu une culture politique ; l’appui à Pinochet c’était quand même plutôt du type Pétain qu’Hitler. »[i]

Alain Touraine a raison si l’on considère que la définition du fascisme s’arrête dans le temps. Oui, le Chili « n’a jamais choisi », indique-t-il aussi, et c’est donc une volonté extérieure, celle de Nixon, qui dirige la manœuvre.

 

A suivre ce chemin, le fascisme devient circonstanciel ce qui n’est pas impossible pourtant, par les camps de concentration, par la répression, par le coup d’Etat et sa brutalité, on retrouve bien des traits caractéristiques du fascisme. Alors ? Le franquisme est-il resté jusqu’au bout un fascisme ?

Je défends l’idée que les formes multiples prises par le fascisme, qu’il faut analyser en fonction des circonstances, n’efface pas de l’histoire, la catégorie générale de « fascisme » et que dans ce cadre là le pinochetisme a bel et bien été un fascisme.

 

La négation de l’histoire

Des côtés les plus divers monte ce constat : le Chili cultive plus l’oubli que la mémoire. Et pas seulement à propos de l’épisode Pinochet. Alain Touraine indique dans le même article : « C’est un pays qui souffre d’une sorte d’autocensure. (…) Je continue de penser que l’on ne peut pas penser l’avenir démocratiquement, si on n’a pas la mémoire de ce qu’a souffert la démocratie dans le passé. »

Dans le Monde l’historien chilien Ronald Smith indique : « Nous occultons l’histoire, nous n’assumons pas notre passé. Nous minimisons les événements quand la vérité est trop dure à affronter. »[ii]

Dans son dernier film[iii] Patricio Guzman insiste longuement, à travers divers témoignages sur ce culte de l’oubli si fort au Chili. Partout, l’élément fondateur de l’histoire chilienne, l’appel obsessionnel à la mémoire concerne seulement, la guerre d’indépendance et la guerre du pacifique, la guerre dans le nord du pays contre la Bolivie et le Pérou et encore, le souvenir de ce moment est trafiqué ! Par le culte des héros de cette période pourtant tardive avec Prat en figure de proue, le Chili prétend en appeler à son unité !

Le fascisme s’appuie toujours sur des pays rendus mythiques. Les uns en appellent à Jeanne d’Arc, les autres aux Aryens et pour les Italiens qui furent pendant des siècles en mal de pays, la religion de l’empire romain devait soulager toutes les douleurs.

Le Chili est un pays impossible et le rapport aux Mapuches du sud me semble révélateur de cette négation de l’histoire, histoire que Neruda tenta de réinventer par un Chant général.

 

Le mythe de la démocratie chilienne

Face aux autres pays d’Amérique du Sud le cas chilien présente une vie politique plus pacifiée, plus ordonnée, plus stable ce qui a conduit au mythe de la démocratie chilienne avec une armée qui en aucun cas n’avait de tendances à se lancer dans un coup d’Etat. L’existence d’un parti communiste puissant pouvait même laisser croire qu’à Santiago nous étions presque à Paris ! Si les dictateurs chiliens furent moins nombreux, moins féroces que ceux des pays voisins, ils ne sont pas des absents de l’histoire ; ils sont plutôt ceux qu’on veut rendre absents.

Le cas le plus emblématique est celui du président Balmaceda qui s’est suicidé après huit mois de guerre civile. Au cours de la projection du film présentant la bataille de Pozo Almonte l’animateur du groupe a fait observer que les historiens présentent encore les faits en disant que les opposants au président c’était les militaires vainqueurs des Péruviens alors que des militaires de la guerre du pacifique se trouvaient dans les deux camps. Le fait que Nixon se soit arraché les cheveux pour que la CIA puisse pénétrer au cœur de l’armée chilienne montre qu’en effet cette armée n’était pas toute désignée à rejoindre l’illégalité et le cas du père de Michelle Bachelet devenu présidente de son pays témoigne parfaitement du courage de certains officiers légalistes y compris dans l’aviation ! Pour bombarder La Moneda, les putschistes préférèrent en appeler à des pilotes de lignes de LAN (qui avait quitté depuis peu l’armée) qu’à des pilotes en exercice.

Il y a donc eu une démocratie chilienne mais dans le cadre de conflits toujours sévères avec ses adversaires.

 

L’écriture de la période Pinochet

Pour justifier les fascismes la musique est toujours la même : « Si sur le plan politique ils sont détestables, sur le plan économique ils ont marqué des points. » Et on a donc parlé du miracle chilien que certains contestent en disant que ce miracle s’est fait au prix d’un développement de la misère. Miracle pour les uns, désastre pour les autres ?

Le fascisme nie l’histoire car la première de ses fonctions c’est d’imposer sa propre version de l’histoire, une version linéaire où d’un pays au bord du gouffre la dictature conduit les habitants presque au paradis et pour le paradis comment ne pas admettre qu’il y ait un prix à payer ? Les « Chicagos Boys » qui ont expérimenté au Chili la stratégie néolibérale n’ont ni enfoncé ni fait décoller le pays ou les classes dirigeantes du pays.

« Somme toute, pour l’ensemble de la période dictatoriale on peut considérer que la performance économique du Chili est très proche de celle de la moyenne du continent latino-américain. De là à parler d’un miracle il y a un grand pas à franchir. Qui plus est, les 6,6% de croissance annuelle de 1984 à 1989 – les années les plus performantes de la dictature – tendent à surévaluer la performance car ils sont calculés par rapport au creux de la dépression, c’est-à-dire 1983. En, effet le pays venait de connaître las plus importante dépression de son histoire depuis les années trente, - 16% en cumulant 1982 et 1983.»[iv]

Depuis longtemps, l’histoire économique dépend davantage des circonstances internationales que des politiques locales surtout quand le pays est soumis si fortement que le Chili aux exportations. La montée actuelle du prix du cuivre est une aubaine pour le pays car même si tous n’en profitent pas, il reste des miettes pour chacun.

 

Le pétainisme un fascisme ?

L’extrême-droite en France comme au Chili n’a jamais été mesure d’exercer le pouvoir à elle seule ce qui ne rend pas moins fascistes les politiques de Pétain et Pinochet. La catégorie « fascisme » indique une direction pas un chemin.

« Le Chili comporte deux partis d’extrême-droite, l’Union démocratique indépendante (UDI) et Rénovation nationale (RN). Lez premier fut fondé par Jaime Guzman et d’autres jeunes, ardents collaborateurs de la dictature militaire de Pinochet, qui en arrivèrent à considérer cette dernière comme le principal facteur de libération du pays. Rénovation nationale fut créé sous la dictature (1987) avec le concours de l’Union nationale, du Front national des travailleurs et de l’UDI. L’UDI s’est séparé de RN en 1988, lorsque celle-ci prononça l’exclusion de Jaime Guzman. Le 11 septembre alors que le monde entier commémore tous les ans l’assassinat du président Allende, RN fête le coup d’Etat de 1973. Ce parti considère que l’organisation de la société doit être conforme à l’ordre moral de la civilisation chrétienne occidentale et le reste de ses principes découle de cette profession de foi. »[v]

Depuis les dernières présidentielles c’est l’alliance de ces deux partis qui gouverne le Chili !

Plus que de deux partis d’extrême-droite il s’agit d’une alliance entre une droite classique et sa version plus dure qui peuvent cohabiter à présent sans s’en remettre à une répression féroce. Pour moi, ça ne fait aucun doute, le Pétainisme a été un fascisme et si Pinochet entre plus dans cette tradition que celle d’Hitler (le nazisme ne fut pas le fascisme mais là aussi une version allemande du fascisme) il n’en est pas moins une forme actualisée de la dictature.

 

«Je leur ai dit : se acabo ! » Pinochet

Comme tout coup d’Etat, le 11 septembre ne dira sa « vérité » qu’après le 11 septembre car comme tout coup d’Etat il suppose d’abord une coalition d’où surgira ensuite un seul chef. Je me souviens de Podgorny, Brejnev et Kossygine et il resta Brejnev. A Santiago, la répression c’était aussi pour qu’il ne reste que Pinochet. La classe dirigeante attendait de lui qu’elle lui rende le pouvoir… et il le garda pour lui seul voilà pourquoi il a dit aux grands patrons « se acabo ! » Votre pouvoir s’est achevé comme Franco a dit à son meilleur banquier qu’il n’avait aucun compte à lui rendre. Le fascisme c’est aussi une revanche contre les forces économiques pour se situer (ou se donner l’illusion de se situer) au-dessus des classes. Le fils de famille modeste du nom de Pinochet, ou, le plus puissant Prince Président en 1851,  se voulaient au-dessus de tous, et il n’est pas surprenant que Pinochet qui se voyait avec des ancêtres français, ait si fortement cultivé la référence à Napoléon. Une façon pour moi de rappeler que c’est dans l’auto coup d’Etat de 1851 que je situe la naissance de l’histoire du fascisme. Non comme un anachronisme mais parce qu’avant de nommer la réalité il faut parfois du temps.

 

Jean-Paul Damaggio

 



[i] Espaces Latinos n°205 septembre 2005

[ii] Le Monde 16-17 juillet 2006

[iii] Nostalgia de la luz

[iv] Claudio Jedlicki, éconoliste, chercxheur au CNRS, Espaces latinos n°193 avril 2002.

[v] Octavio Rodriguez-Araujo, droites et extrêmes-droties dans le monde, l’atalante 2005

Partager cet article

Repost 0
Published by éditions la brochure - dans Chili
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • : Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres
  • Contact

Activités de La Brochure

 

La pub sur ce blog n'est bien sûr en aucun cas de mon fait. Le seul bénéficiare financier est l'hébergeur. En conséquence ce blog va servir exclusivement aux productions de La Brochure. Pour les autres infos se reporter sur un autre blog :

 VIE DE LA BROCHURE

 

BON DE COMMANDE EXPRESS en cliquant ICI      

___________________________________________________________

 Les Editions La Brochure publient des livres, des rééditions, des présentations de livres. Ils peuvent être commandés à notre adresse ou demandés dans toutes les librairies (voir liste avec lesquelles nous avons travaillé  ici      ) :

Editions La Brochure, 124 route de Lavit, 82210 ANGEVILLE

Téléphone : 05 63 95 95 30

Adresse mèl :                          editions.labrochure@nordnet.fr

Catalogue de nos éditions :                                       catalogue

Catalogue 2011 :                                                                   ici

Présentation des livres :                                          livres édités

Bon de commande :                                             bon de commande

Nos livres sont disponibles chez tous les libraires

indépendants en dépôt ou sur commande

 

Nouveau blog RENAUD JEAN et LIVRES GRATUITS

Vous pouvez nous demander de recevoir la lettre trimestrielle que nous publions et nous aider avec les 10 euros de la cotisation à notre association. Merci de nous écrire pour toute information. Les Editions La Brochure.      

Articles sur la LGV: seulement sur cet autre blog:

Alternative LGV 82     

 

 

Nouveautés de 2013

 Elections municipales à Montauban (1904-2008) ICI :

Moissac 1935, Cayla assassiné : ICI

Tant de sang ouvrier dans le nitrate chilien ICI  

Révolution/contre-révolution le cas du 10 mai 1790 à Montauban ICI

 ADÍOS GUERRILLERO  ici

J’ai vu mourir sa LGV ici

Derniers titres :

Portraits de 101 femmes pour 20 euros. ici

Karl Marx, sur Bolivar ici

Ducoudray-Holstein Histoire de Bolivar ici

Jean-Pierre Frutos, Refondation de l’école ici

Jean Jaurès : Articles de 1906 dans La Dépêche et dans l’Humanité ici

Recherche