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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 14:18

Paul Ariès, une trajectoire

 

Paul Ariès a toujours clairement et fidèlement défendu un positionnement que j’appelle « gauche critique ». Il ne s’est jamais laissé tenter par les sirènes bien connues qui incitent les opposants de la gauche « officielle », à balayer d’un revers de main la notion de gauche.

Avec d’autres, nous avons contribué, dès 1996, à faire connaître son combat contre la mal bouffe… avant qu’il ne devienne un combat plus général. Sur ce thème comme sur des tas d’autres Paul Ariès a été un pionnier grâce à un engagement constant et généreux de tous les jours. La gauche en a-t-elle tiré les conséquences ?

 

Sur la méthode

Dès les premières réunions qu’il a animées, Paul Ariès a été confronté à cette difficulté : comment la critique de la gauche peut-elle éviter le découragement ? Pour le dire plus concrètement : l’avancée de la mal bouffe par exemple est une catastrophe (et Paul tirait le bâton vers la catastrophe pour marquer les consciences) mais comment susciter des alternatives ? Jaurès avait cette bonne habitude : ne jamais critiquer sans proposer. Critiquer c’est facile, mais proposer c’est difficile. Si la droite conduit à la catastrophe, si la gauche par son productivisme conduit à la catastrophe, que nous reste-t-il ? Car la critique de la mal bouffe c’était bien sûr, dans la bouche de Paul Ariès, non pas une affaire culinaire mais, comme toujours chez lui, une affaire politique, à savoir le résultat du productivisme.

Parmi les propositions, Paul Ariès a été en pointe en matière de création de journaux. La lutte commence par l’information. Nous l’avons invité quatre fois à Montauban et une fois à Castelsarrasin et presque à chaque fois il se préparait à lancer un journal : l’Immondialisation, la Décroissance puis le Sarkophage. Aujourd’hui nous apprenons le lancement des Zindignés, une revue internationale.

Journaux et colloques ont donc servi à lancer des propositions : objection de croissance, relocalisation, gratuité, coopération, désobéissance civile. Sur tous ces thèmes, je suis totalement en accord avec Paul Ariès ayant tenté, là où je suis, d’apporter ma modeste pierre à de tels combats.

 

J’ai repris espoir…

Dans l’actuel numéro du Sarkophage, Ariès propose un bilan : « Du Sarkophage aux jours heureux », bilan justifié car Sarko battu, il faudra éventuellement faire évoluer le titre du journal (Dégage ! peut-être), bilan justifié car arriver au numéro 15 c’est un bel exploit. Comme dans quelques éditos précédents, Ariès veut positiver en s’appuyant sur l’Amérique du Sud, les révolutions arabes et finalement le retour des « révolutions » :

« J’ai repris espoir avec ce qui renait aujourd’hui en Amérique du Sud. Non par goût de l’exotisme ni par quête d’un nouveau paradis terrestre (L’Equateur et la Bolivie            après Cuba et le Nicaragua, Morales et Corréa après le Che), mais parce que je suis convaincu que ce continent est aujourd’hui le laboratoire de ce nouveau socialisme, un ecosocialisme capable d’en finir avec l’exploitation et la domination, et avec la réponse capitaliste à nos propres angoisses existentielles, un ecosocialisme permettant d’avoir de nouveaux rapports à soi, aux autres et à la nature, un socialisme de la jouissance d’être contre un capitalisme de la jouissance d’emprise, un socialisme du bien vivre contre un socialisme de la grisaille. »

Depuis vingt ans, je défends les luttes populaires de ce continent, luttes « laboratoire » certes mais luttes écrasées toujours. Des révoltés du Chiapas de 1994 aux autogérés de l’Argentine de l’an 2000, des Indiens de l’Equateur aux paysans sans terre, de la dernière en date, celle des étudiants chiliens, à celles de demain, je suis passionné par toute cette vie sociale. J’ai voyagé pour en saisir la réalité dans six de ces pays, j’ai le contact avec des personnes qui y habitent. Je ne différencie pas de tels combats de ceux qui se mènent aux USA, au Québec car ce continent forme un tout plus qu’on ne le pense. De tant d’efforts personnels, je ne tire pas du tout les mêmes enseignements que Paul Ariès.

Si laboratoire il y a, c’est depuis le début du XIXe siècle le laboratoire parfait du capitalisme. Aux USA, le capitalisme y est « naturel » en conséquence il n’a pas à se battre. Dans le sous-continent le capitalisme est une hérésie, donc il doit trouver les moyens originaux de s’y implanter, moyens qu’il développe ensuite sur toute la planète. Exemple : le Brésil est le pays aux plus fortes inégalités ; il reste à faire pareil ailleurs…

 

Aujourd’hui, le laboratoire majeur, partout, s’appelle, les mafias. En guise de « socialisme du bien vivre », vous conviendrez, qu’il y a mieux ! Les mafias sont le bras armé d’un capitalisme féodal qui permet d’en finir avec les Etats, donc avec le droit (malgré ses limites), pour en revenir au privilège. Les mafias ce ne sont pas seulement les bandes que l’armée brésilienne doit virer d’un quartier de Rio, pour qu’elles aillent ailleurs. Ce ne sont pas seulement les tueurs impunis de Ciudad Juarez (pauvre Juarez !). Ce n’est pas le marché de la drogue. Les mafias c’est l’élargissement social de ce que Paul Ariès avait étudié dans : « La scientologie : laboratoire du futur ? Les secrets d’une machine infernale. » Quelques analyses tentent de réduire le cas des ces mafias, au règne d’Al Capone, qu’il serait facile d’anéantir en légalisant les drogues douces. C’est se voiler la face. Le laboratoire d’hier en Amérique du Sud c’était la théologie de la libération qui existe encore mais l’expérience actuelle du président du Paraguay est bien le signe de la fin.

 

Comment, Paul Ariès, qui a su, avec autant de précisions, percevoir les évolutions du capitalisme, peut-il oublier les actuelles tendances de fond sur la planète que sont l’avancée d’un capitalisme plus conquérant que jamais sous toutes les couleurs, vertes, orange, jaune ?

Comme me le dit justement un ami latino-américain : quand le communisme chinois vient au secours du capitalisme, c’est bien la preuve que le capitalisme en a fini avec les acquis des luttes démocratiques ! Mais puisque la révolution est là…

 

J’ai repris espoir…

« J’ai aussi repris espoir avec les révolutions arabes malgré le risque islamiste. Elles prouvent que des révolutions sont toujours possibles, même à l’âge de la cybernétique, même à l’heure du renforcement des appareils répressifs, elles permettent aussi une nouvelle cotation du terme même de révolution à la Bourse des valeurs » écrit Paul Ariès.

Cet univers, je le connais par ma compagne qui parle arabe, qui a vécu là-bas comme j’ai vécu aux Amériques et la première révolution est venue d’Algérie en 1988. Aussitôt après multipartisme, liberté de la presse (c’est à ce moment là que je me suis mis à lire Algérie Actualité dont la liberté de ton ridiculisait le conformisme de la presse française), élections libres… et drame national. L’armée aurait-elle dû laisser le processus aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la dictature islamiste clairement annoncée ? Bref, le peuple algérien a essayé de participer aux révoltes arabes de 2010 mais sans succès car le passé récent est là pour rappeler le prix de l’aventure. D’ailleurs pourquoi cette différence de traitement en France entre la révolte algérienne de 1988 (on a dit émeutes et non révolution) et celle de Tunisie en 2011 (célébrée) ? Parce que dans la France d’hier, la gauche était au pouvoir, et qu’aujourd’hui c’est la droite ?

Bref, la tendance de fond dans le monde arabe a été marquée par la révolution iranienne de 1979. Et là je parle bien de révolution, une mise en pratique de ce qu’ensuite on appellera la révolution conservatrice made in USA. En Iran, en 1980, l’islamisme n’était pas un risque, mais une puissance ! Et depuis l’islamisme n’est pas un risque mais l’allié objectif du capitalisme pour en finir avec les Etats, donc avec le droit (malgré ses limites), pour en revenir aux privilèges, ceux de la religion. Le gouvernement de l’Iran (modéré ou pas) a-t-il à un moment fait profiter le peuple des richesses de ce pays ? Une alliance du religieux et du capitalisme, c’est ce qui me semble le pire à cause de sa puissance phénoménale.

Je ne néglige ni les luttes sociales des Amériques, ni la glorieuse élimination de Ben Ali membre de l’Internationale socialiste, par le peuple tunisien. Comme en Côte-d’Ivoire, il a fallu chasser un dictateur membre de l’Internationale socialiste ! Mais ce qui fait une révolution, ce n’est pas la révolte mais les suites de la révolte (alors que Louis XVI pensait le contraire, vu le sens des mots de l’époque, dans sa formule : est-ce une révolution ou une révolte ?).

En conséquence ramener le sens du mot révolution, à celui de révolte, ce n’est pas une bonne cotation du terme à la Bourse des valeurs. Paul Ariès est à présent souvent l’invité de Frédéric Taddeï, une émission où j’ai eu le plaisir de l’entendre comme Albert Memmi, l’écrivain tunisien, intervenant au cœur même des révoltes de son pays. Il fut le seul à proposer une analyse de la situation faisant abstraction du sentimentalisme ou du lyrisme révolutionnaire. Et son constat était si minutieux qu’en rediffusant aujourd’hui son propos, nous constaterions que malheureusement la réalité lui a donné raison. Pour qu’il y ait inversion de la tendance mondiale, il faudrait un projet puissant de la gauche mondiale. Et nous sommes loin du compte. Dans les élections tunisiennes, ce n’est pas le score du parti islamiste qui m’attriste (il me semble logique), mais la division des forces laïques dont quelques unes, au nom du moindre mal, volent ensuite au secours des conservateurs (là c’est pas logique). Comme si l’expérience iranienne n’avait servi à rien !

 

On peut chanter sans espoir

Non, je ne noircis pas le tableau. Non, je ne suis pas un désespéré. Non, tout n’est pas foutu.

Oui, éliminons avec Paul Ariès, les passions tristes. Oui, la lutte pour le mieux impossible est là.

« Chanter au présent plutôt qu’en appeler aux lendemains qui chantent ? » dit Paul.

Je suis moi aussi pour le « bien vivre » et pour la chanson au présent. Mais je ne m’alimente pas aux mêmes sources. Après avoir démoli, j’ai la sensation que Paul Ariès veut privilégier la moindre bouture qui annonce le printemps pour donner du baume au cœur, ou pour avoir du cœur à l’ouvrage. Il n’y a pas plus triste, plus désespéré que la chanson latino-américaine et pourtant ça donne du baume au cœur car c’est la réalité. Je renvoie bien sûr à cet hymne : « Gracias a la vida que ma a dado el canto ». Une façon de retrouver le slogan de Marcos : aqui estamos. On est là et même si les médias n’en parlent plus, ils sont là !

Dans le « vive la vie » que Ariès met en avant, le vive est inutile, la vie suffit !

Pour mémoire, la référence à la vie fut cause du début de rupture entre Pierre Juquin et le PCF. Il avait intitulé en 1978 une brochure : Vivre ! avec les conseils du peintre Henri Cueco qui lui disait : « Vivre,… Pour dire cela, rien ne serait plus éloquent que les photos qui peuplent les albums de famille. Ces images, naturelles et sincères, témoigneront de notre ancrage populaire, en place des poncifs de l’illustration politicienne. »

Et ce qui est émouvant, c’est qu’après l’appel de Juquin pour avoir des photos, il en reçoit des millions ! Il écrit alors[i] :« Henri éclate de joie en me voyant arriver avec un chariot de supermarché qui déborde de boîtes, d’albums, de cahiers, offerts par des familles communistes. » Marcel Trillat constate, à voir ces photos : « elles laissent entrevoir la chose la plus tendre, la plus fugitive : ce besoin de vivre heureux, d’être soi-même enfin… ».

Pas militante, cette vue de la réalité, déclare la direction ! Et en plus la photo d’une poignée de main entre Juquin et Plioutch a été ajoutée ! La brochure a été mise au pilon. Ce qu’il en resta après modification, m’incita cependant à proposer au même moment le titre de Vivre, pour un journal de section communiste. Après une vive discussion l’accord s’est conclu sur Vivre et lutter. Bref, le rapport au bien vivre est aussi ancien que le rapport au bien lutter.

 

Optimisme de la volonté, pessimisme de l’intelligence, j’en reste à cette articulation du rêve et du possible. Toute fuite de la réalité est un piège et plus le capitalisme nous plonge dans sa démence, plus l’envie de quitter la réalité nous habite. Eh bien, non, nous ne pouvons échapper à la réalité et ses contradictions, surtout quand on veut le bien commun. Les volontés populaires sont en effet bien présentes… et permettent en Espagne la victoire de la droite ! Je viens de dire Espagne puisque les Indignés y ont joué un grand rôle, que la participation électorale a été très forte, que des petits partis ont progressé, mais que dans l’ensemble, le peuple a voté pour une droite qui n’avait rien à promettre.

La droite fait toujours son travail mais dans le rapport des forces, les plus démoniaques sont ceux qui au nom de la gauche, jouent la carte de la droite (ils conduisent au fascisme). Je veux ainsi désigner des puissances économiques comme tel laboratoire pharmaceutique qui finance une petite maison d’édition en guerre contre le système capitaliste ! Tel groupe mafieux construit des centres de désintoxication. Tel autre construit une église à son nom ! Les puissances des entreprises capitalistes sont telles qu’elles peuvent arroser tous les mouvements !

Après avoir cru que les mots chocs étaient MacDo ou Scientologie, Ariès a changé et les mots chocs seraient « frugalité joyeuse ». Pas plus qu’il ne fallait trop tordre le bâton dans un sens à l’heure de la critique du capitalisme, il ne faut trop le tordre dans l’autre sens à l’heure des alternatives. Je suis pour les AMAPs mais mes parents qui ont vécu en vendant des légumes sur les marchés n’ont jamais pensé qu’ainsi le capitalisme était en difficulté. Pour le moment, à 80 ans, ils vont danser toutes les semaines. Désolé, mais l’heure de la cueillette n’a pas commencé pour les révolutionnaires, à peine si la terre est labourée… Et tout ça peut faire une belle chanson.

24-11-2011 Jean-Paul Damaggio



[i] De battre mon cœur n’a jamais cessé, p. 467

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