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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:47

Je découvre ce texte dans un numéro de la revue Esprit consacré aux « révolutions d’Italie », texte que les lecteurs assidus de Pasolini doivent connaître (peut-être est-il dans Ecrits corsaires mais je ne souviens pas), qui est sans doute déjà sur la toile, texte que je reprends cependant car il me semble d’une phénoménale actualité. Les hommes de « Cour » conscients sans doute depuis 1975 d’être enfermés dans leur petit cercle, pratiquent depuis le fait divers par le « micro-trottoir ». Ils confirment ainsi Pasolini… « la réalité » reste entre leur main, sur le trottoir… Or, depuis 1975, le crime est là mais bon pourquoi commenter ce texte si phénoménal quand on sait ce qui se passa à Ostie exactement trois mois après…

Jean-Paul Damaggio

 Esprit Novembre 1976

 Mais à quoi sert de comprendre ses enfants?

PAR PIER PAOLO PASOLINI

 QUE le lecteur me pardonne si je pars « journalistiquement » d'une situation existentielle. Il me serait difficile de faire autrement.

Je suis dans un établissement hospitalier d'Ostie, entre le tour de garde du matin et celui de l'après-midi. Autour de moi, la foule des baigneurs dans un silence semblable au tintamarre et vice-versa. Les bains font fureur.

Quant à moi — occupé à me rétablir des effets de l'obscurité malsaine du laboratoire de doublage — j'ai en mains L'Espresso. Je l'ai lu presque tout, comme un livre.

Je regarde la foule et je me demande : « Où donc est cette révolution anthropologique sur laquelle j'écris tant, pour des gens si experts dans l'art d'ignorer ? » Et je me réponds « La voilà. » De fait, la foule autour de moi, au lieu d'être plébéienne et dialectale, totalement populaire, comme il y a dix ans, est une foule très petite-bourgeoise, consciente de l'être et qui veut l'être.

Il y a dix ans, j'aimais cette foule ; aujourd'hui elle me dégoûte (un dégoût mêlé de souffrance et d'une participation qui finissent par le rendre vain), les jeunes surtout, ces jeunes, imbéciles et présomptueux, convaincus d'être pleinement satisfaits de tout ce que la nouvelle société leur offre : ils croient même en être des exemples quasi admirables.

Et moi je suis ici, seul, désarmé, jeté au milieu de cette foule, irrémédiablement mêlé à elle, à sa vie qui montre sa « qualité » comme dans un laboratoire. Rien ne me protège, rien ne me défend. J'ai choisi moi-même cette situation existentielle il y a bien des années, au cours de l'époque précédente, aujourd'hui, je m'y trouve par inertie : les passions sont sans solutions et sans alternatives. D'autre part, où vivre physiquement ?

Comme je le disais, j'ai L'Espresso en mains. Je le regarde et en reçois une impression globale : «Comme ils sont différents de moi ces gens qui écrivent les choses mêmes qui m'intéressent ! Mais où sont-ils ? Où vivent-ils ? » Une idée inattendue, fulgurante, me montre l'explication anticipatrice et, je crois, évidente : « Ils vivent à la Cour. »

Il n'est pas une page, pas une ligne, pas un mot dans tout L'Espresso (mais sans doute aussi dans tout Panorama, dans tout Il Mondo, dans tous les quotidiens et hebdomadaires où aucune page n'est consacrée aux faits divers) qui ne regarde seulement et exclusivement ce qui se passe « à la Cour ». Seul ce qui se passe « à la Cour » semble digne d'attention et d'intérêt; tout le reste est populace, murmure confus, difformité, qualité inférieure.

Et naturellement, de tout ce qui survient « à la Cour », ce qui importe vraiment c'est la vie des plus puissants, de ceux qui sont au sommet. Etre « sérieux » représente, semble-t-il leur manière d'interpréter la réalité qui est « hors Cour » : cette réalité irritante de laquelle tout dépend à la fin, même s'il est peu élégant et, précisément, si peu « sérieux » de s'en occuper.

Au cours des deux ou trois dernières années, cette concentration de l'intérêt sur les sommets et sur les personnages au sommet est devenue exclusive, jusqu'à l'obsession. Cela n'avait jamais pris pareille ampleur. Les intellectuels italiens ont toujours été courtisans; ils ont toujours vécu « à la Cour ». Mais ils ont été également populistes, néo-réalistes et, qui plus est, révolutionnaires extrémistes, ce qui avait fait naître en eux l'obligation de s'occuper des « gens ». Aujourd'hui, s'ils s'occupent des « gens », cela arrive toujours à travers les statistiques de Doxa, ou de Pragma (si je me rappelle bien les noms). Par exemple : il est malséant de s'occuper de ménagères ; les nommer peut, tout au plus, vous mettre dans une excellente disposition d'esprit : les ménagères, paraît-il, ne peuvent être que des personnages comiques. De fait, dans L'Espresso, on s'occupe des ménagères — ces animaux énigmatiques, lointains, perdus dans les profondeurs de la vie quotidienne — parce qu'une statistique de Doxa, ou de Pragma a fait apparaître que leur vote a été remarquablement important pour la victoire communiste aux dernières élections. Chose qui a fait frémir la Cour, causant des séismes dans les hiérarchies du pouvoir.

Les ménagères vivent dans le fait divers, Fanfani ou Zaccagnini vivent dans l'histoire. Mais entre les premières et les seconds s'ouvre un vide immense, une rupture historique qui est probablement le prélude à l'Apocalypse.

A quoi est dû ce vide, cette rupture ? Pourquoi le fait divers, qui a toujours été si important depuis 1945, est-il aujourd'hui cantonné dans la pile des dossiers en attente, relégué dans un ghetto mental ? Analysé, utilisé, manipulé, il est vrai, de toutes les manières que peuvent suggérer les normes de la consommation, pourquoi n'a-t-il pas été rattaché à l'« histoire sérieuse », restant ainsi privé de signification ?

Pourquoi vols, enlèvements, criminalité adolescente, couvre-feux, larcins, exécutions capitales, homicides gratuits, sont-ils dans le concret « exclus » de la logique et par conséquent jamais analysés ? Deux garçons de 17 ans, à Ladispoli (lieu de villégiature des malfrats) ont mortellement blessé à coups de revolver un garçon de leur âge parce qu'il ne leur avait pas donné les bougies de sa moto. Paese Sera intitule l'article sur ce fait divers « Histoire absurde à Ladispoli ». Absurde peut-être en 1965. Aujourd'hui, c'est la norme. Cet article aurait dû être intitulé « Histoire normale à Ladispoli ». Pourquoi cet anachronisme dans Paese Sera ? Les journalistes de Paese Sera ignorent-ils que l'exception, c'est de trouver dans les faubourgs romains un garçon de 17 ans sans revolver ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé d'une décharge de mitraillette à cause d'une Porsche volée, le soir, il y a deux ou trois jours à Termarancio ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé des coups de revolver tirés dans les jambes d'un « gars solide qui s'adonne au culturisme » par un jeune de 15 ans qui lui a crié : « La prochaine fois, c'est dans la bouche que je tire » ? Je veux dire : pourquoi la presse se détourne-t-elle de cela et passe-t-elle sous silence des milliers de délits comme ceux-ci (les larcins et les vols à la tire ne se comptent plus) qui surviennent chaque nuit dans les grandes villes, choisissant parmi eux les seuls que l'on ne puisse décemment taire ? Et, pour comble, en les dédramatisant, en imposant à l'opinion publique une adaptation ?

Mais je ne veux pas forcer la dose et passer pour un homme d'ordre. Qu'il soit bien clair que la pègre m'intéresse seulement dans la mesure où ses représentants sont humainement changés par rapport à ceux d'il y a dix ans. Et ceci n'est pas un simple épisode. Cela fait partie d'un même tout d'une seule révolution anthropologique, qui inclut la mutation des ménagères...

La question réelle est : pourquoi cette rupture entre le fait divers et l'univers mental de ceux qui s'occupent des problèmes politiques et sociaux ? Et pourquoi, à l'intérieur du fait divers, ce « tri des événements » ?

Ce qui arrive « hors de la Cour » est qualitativement, c'est- à-dire historiquement, différent de ce qui arrive « à la Cour » : c'est infiniment plus nouveau, épouvantablement plus avancé.

Voilà pourquoi les puissants qui se meuvent « à la Cour » et ceux qui les décrivent — « à la Cour » eux aussi, pour pouvoir, logiquement, le faire - se meuvent comme d'atroce ridicules, caricaturales idoles mortuaires.

Dans la mesure où ils sont puissants, ils sont déjà morts, parce que ce qui « faisait » leur puissance — à savoir une certaine manière d'être du peuple italien — n'existe plus : leur existence est, par conséquent, un tressautement de marionnette:

Sortant « hors de la Cour » on retombe dans quelque autre chose : le pénitencier de la consommation. Et les principaux personnages de ce pénitencier sont les jeunes.

Etrange à dire c'est vrai que les puissants ont été largués par la réalité avec, collé à la peau comme un masque grotesque, leur pouvoir clérico-fasciste, mais il est non moins vrai que les hommes de l'opposition ont été, eux aussi, largués par la réalité avec, collés à la peau comme un masque grotesque, leur progressisme et leur tolérance.

Une nouvelle forme de pouvoir économique (c'est-à-dire la nouvelle, véritable âme — si Moro me permet ce mot — la démocratie chrétienne, qui n'est plus un parti clérical parce que l'Eglise n'existe plus) a réalisé à travers le développement du pays une fallacieuse forme de progrès et de tolérance. Les jeunes qui sont nés et ont été formés en cette période de faux progressisme et de fausse tolérance, sont en train de payer ce mensonge (le cynisme du nouveau pouvoir qui a tout détruit) de la façon la plus atroce. Les voici autour de moi, une ironie imbécile dans les yeux, un air stupidement fait, une canaillerie agressive et aphasique — quand ce n’est pas une souffrance et une appréhension de pensionnaires, la réelle intolérance de ces temps de tolérance...

Toujours dans le même numéro de L'Espresso, Moravia fait la recension d'un film : un père, homme de bien, a un fils contestataire, assassin etc. —, et il conclut — en cela d’une absolue cohérence avec lui-même — qu'à un père semblable dans de telles conditions, il ne reste rien d'autre à faire qu’à « chercher à comprendre son fils » : ne pas dramatiser, ne pas le tuer, ne pas se détruire, mais chercher à le comprendre. Et moi je me demande : Et quand il l'aura compris? Et après ? Après qu'il aura accompli ce geste magnifique de libéralisme moral ? Certes, le comprendre dont parle Moravia est un comprendre rationnel, c'est-à-dire occidental : il engendre nécessairement l'agir. Admettons que ce père – après s’être mis dans l'état d'esprit d'un entomologiste qui étudie son insecte — réussisse à la fin à comprendre son fils et découvre que c'est un imbécile, un présomptueux, un indécis, un agressif, un vaniteux, un criminel en puissance, ou bien également un être sensible, désespéré. Que devra-t-il faire ? Se contenter de l'avoir compris? Mais se contenter de cela implique impartialité et indifférence. C'est l'agir qui distingue. Et un père qui aime agit. Il est destiné à mordre la poussière comme le méprisé Laïus : rien d'autre n'est possible. Par conséquent le comprendre est la moindre des choses. Et l'agir ne peut être autre chose sinon agresser son fils pour pouvoir à la fin, justement, mordre la poussière. Je regarde les enfants, je cherche à les comprendre et puis j'agis ; j'agis en leur disant ce que je crois être la vérité sur eux :

« Vous, vous vivez dans le fait divers, qui est la véritable histoire, parce que — bien qu'elle ne soit ni définie, ni acceptée, ni parlée elle est infiniment plus avancée que notre histoire opportuniste; parce que la réalité est dans le fait divers « hors de la Cour » et non dans ses interprétations partiales ou, pire encore, dans ses travestissements. Mais ce fait divers vous veut écartelés par une crise de valeurs parce que le pouvoir, créé en définitive par nous, a détruit toute culture antérieure, pour en créer une à lui, faite de pure production et consommation, et par conséquent de faux bonheur. La privation de valeurs vous a jetés dans un vide qui vous a fait perdre toute orientation et vous a humainement dégradés. Votre « masse » est une « masse » de criminels en puissance à qui on ne peut plus parler au nom de quoi que ce soit. Vos quelques élites cultivées — socialistes ou radicales ou catholiques avancées — sont étouffées d'une part par le conformisme, de l'autre par le désespoir. Les seuls qui se battent encore pour une culture et au nom d'une culture, dans la mesure où il s'agit d'une culture « différente » projetée vers le futur, et donc au-delà, dès son principe, des cultures perdues (la culture de classe, des bourgeois, et la culture archaïque, du peuple), ce sont les jeunes communistes. Mais combien de temps encore pourront-ils défendre leur dignité ? »

Pier Paolo PASOLINI.

Ce texte, traduit par Madeleine JUFFÉ, est paru dans le Corriere della Sera du 1er  août 1975.

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